LIVRE m, CHAPITRE II
les départements, on obtient une combinaison analogue par une concentration de recouvrements et de négociations de banquier a banquier.
Les maisons constituées exclusivement sur les dépôts mobiles et sur la remise de valeurs brûlantes, c'est-à-dire trèsrapprochées de Féchéance, sont plus faciles à administrer et à conduire. Ce sont aussi celles qui peuvent être conduites, toute proportion gardée, avec le plus petit capital et qui présentent, par conséquent, les plus belles chances de bénéfices.
Mais, comme les avantages d'une constitution semblable sont très-sentis par les hommes d'affaires, la concurrence est extrême, et les comptes courants des bonnes maisons de gros sont recherchés au delà de ce qu'on peut imaginer. Naturellement, ces maisons profitent de leur situation pour obtenir les conditions les plus favorables et réduire à la plus simple expression les profits du banquier. Celui-ci parvient difficilement à établir avec ses clients des relations intimes et durables; chaque jour il lui faut débattre ses prix et passer par des alternatives de hausse et de baisse dans le chiffre de ses affaires. En outre, les dépôts exigibles sur demande ou à courte échéance l'obligent à conserver toujours en caisse une somme considérable et à faire les placements les plus réalisables, qui, recherchés par tous les capitalistes, sont ceux qui produisent le plus médiocre intérêt.
Aussi existe-t-il en France peu de maisons constituées spécialement dans les conditions que nous venons de décrire. On en trouve un certain nombre à Londres, où le banquier est en quelque sorte le caissier du commerce de gros, et où une masse considérable de grandes affaires donne lieu à des négociations à la fois sûres et actives. Chez nous, ces opérations, que nous appellerons de première classe ^ sont plus divisées, soit parce que les affaires sont moins considérables et moins actives, soit parce que les opérations de caisse du commerce n'ont pas encore été transportées, comme à Londres, chez les banquiers, soit parce que la Banque de France absorbe le nieilleur papier dans ses portefeuilles.
2" Maisons qui opèrent sur des dépôts mixtes.
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Les comptes courants mobiles de première classe ne suffisant pas aux capitaux et à ractivit.é des banquiers, il s'est ouvert des comptes d'un autre genre. Des personnes étrangères au commerce ont apporté leurs économies en dépôt pour un terme assez long ; en même temps, des commerçants dont les aflFaires ne suffisent pas habituellement à l'emploi de leurs capitaux ont fourni à leur banquier des fonds disponibles pour un certain temps. Les uns et les autres, en considération d'un intérêt qui leur était bonifié, ont consenti à laisser leurs fonds chez le banquier plusieurs mois, quelquefois plusieurs années, jusqu'à placement permanent et définitif. A côté de ces comptes, il s'en est établi d'autres : des commerçants qui avaient plus d'activité que de capitaux ont présenté à l'escompte des valeurs à moyenne ou à longue échéance et réclamé le secours du crédit. L'intelligence du banquier a mis promptement en rapport l'offre d'une part et la demande de l'autre, mesurant le crédit qu'il donnait à celui qu'il recevait.
Ainsi se sont constituées les maisons de seconde classey qui sont assurément les plus nombreuses en France et ailleurs. Aux affaires de première classe qu'elles peuvent obtenir, elles joignent l'escompte du papier à longue échéance, et font parfois des avances temporaires à découvert.
Ici la clientèle commence à se 'fixer: les relations sont moins mobiles, parce qu'elles sont moins libres et beaucoup plus personnelles. Le banquier reçoit de chacun et donne à chacun plus de crédit que dans les maisons de première classe : il examine avec plus de soin les affaires de ses clients, et ceuxci s'occupent aussi un peu de l'état et de la conduite des siennes ; ils apprécient ses formes, sa facilité ou sa roideur, son exactitude ou sa négligence, sa discrétion ou sa légèreté. Le papier de seconde classe se compose d'effets plus nombreux que celui de la première classe, mais l'importance de chaque effet est moindre : dans la seconde classe, les commissions donnent encore au banquier la meilleure part de ses bénéfices; mais la différence des intérêts acquiert plus d'importance au compte de Profits et Pertes : l'ensemble de ses affaires présente un aspect plus lourd que dans la première
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classe, et s'il peut impunément se contenter d'un encaisse moindre, il fait sagement d'opérer sur un capital propre plus considérable, parce que le portefeuille, garni^d'eflFets à plus longue échéance, peut être plus difficile à réaliser et présente des chances de perte plus grandes.
Toutrefois la liquidation d'une bonne maison de cet ordre peut s'opérer sans trop de difficulté. Les négociants auxquels elle donne du crédit ne lui empruntent qu'une partie de leur capital de roulement, dont ils peuvent, à la rigueur, se passer, en restreignant leurs affaires. Le banquier doit dépenser plus de travail, d'attention, d'intelligence et engager un capital plus fort que dans les opérations de première classe; mais en somme les profits peuvent être encore abondants et assez faciles.
3** Maisons qui opèrent sur des dépôts à long terme. Il en existe un petit nombre à Paris et un nombre plus grand dans les départements : elles reçoivent en dépôt, pour un temps assez long, les fonds des petits et moyens capitalistes, qui considèrent ce placement comme définitif ou tout au moins comme indéfini. Au lieu de demander l'ouverture d'un compte courant, ces capitalistes prennent, soit un billet du banquier, soit unefiet de son portefeuille à six mois, huit mois, un an ou plus, payable à sa caisse et endossé par lui.
Ce banquier peut donc prêter à long terme en fondant ses bénéfices, moins sur la commission d'escompte ou de recouvrement que sur la différence d'intérêt. Il fait des avances au commerce, non-seulement pour ajouter à un fonds de roulement insuffisant, mais pour donner ce fonds de roulement lui-même ; il accept-e du papier à longue échéance^ et ouvre à découvert des crédits garantis par des hypothèques. Les entrepreneurs, les manufacturiers, les propriétaires qui entrent dans le commerce fournissent la matière ordinaire de ces opérations, et apportent au banquier leur compte courant commercial.
Les prêts de ce genre sont de véritables primes d'encouragement données au commerce, à l'industrie, à l'esprit d'entreprise, et on peut considérer le banquier qui s'y livre comme le pionnier du crédit. Mais, comme le pionnier, il entreprend
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une besogne rude, pénible, dangereuse; sa clientèle est peu habituée au commerce, à ses lois et à ses besoins ; elle opère sur un terrain inconnu, souvent ingrat, où les débouchés manquent, où les moyens de production, trop chers et incertains, peuvent faire avorter un grand nombre d'entreprises d'ailleurs bien conçues. Dans ces conditions, le succès d'un banquier peut souvent, à juste titre, être considéré comme un hasard heureux.
En tous cas, le prêt sur hypothèque ne peut avoir d'échéance fixe; Tamortissement graduel de la dette a lieu quelquefois, mais très-rarement : une subrogation ou une vente sont les seules voies sur lesquelles on puisse raisonnablement compter pour liquider l'opération. La subrogation est toujours très-difficile et souvent impossible : reste la vente : volontaire ou forcée, elle ne procure qu'une réalisation lente, incertaine, et dans laquelle il y a presque touj.ours des chances de perte. L'hypothèque peut être mal assise; et d'ailleurs, nous l'avons vu, le prix des immeubles tombe quelquefois sous l'influence de certaines circonstances, de manière à dérouter toutes les prévisions.
Les prêts de ce genre sont très-dangereux pour le prêteur et pour l'emprunteur, à moins qu'ils ne soient à longue échéance : alors même, ils placent le banquier et son client dans un état de dépendantîe réciproque, nuisible quelquefois à la liberté qui fait faire les bonnes afiaires. A l'expiration du contrat, si le renouvellement est impossible, s'il faut recourir à la réalisation, la perte est toujours considérable pour l'emprunteur, et elle peut atteindre le prêteur lui-même, parce qu'un immeuble affecté à Tindustrie n'a point de prix courant. Aussi les prêts hypothécaires amènent-ils la plupart des banquiers qui les pratiquent à garder pour leur compte des immeubles qui se vendent mal, au-dessous du prix présumé. Ces banquiers aliènent ainsi peu à peu la faculté de faire mouvoir leurs capitaux, et tombent quelquefois, par cette cause, dans Timpossibilité de remplir leurs engagmetits.
Ajoutons que les effets qui figurent aux comptes courant* de cette classe sont plus nombreux encore, et ont pour objet des sommes plus petites que ceux de la seconde.
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Cette banque de troisième classe se contente d'un encaisse moindre que les deux autres; mais il lui faut un capital plus fort, parce que ses opérations lentes et pénibles se liquident difficilement. Il faut aussi chez le banquier, pour y réussir, des facultés d'un ordre plus élevé que pour réussir dans la première et même dans la seconde classe, parce que les difficultés, les obstacles et les dangers y sont infiniment plus grands.
La classification que nous venons d'indiquer est purement théorique. On ne peut pas dire rigoureusement que telle maison de banque soit de première, telle autre de seconde et telle autre enfin de troisième classe. La plupart de celles qui exis tent réunissent même les combinaisons des trois classes d'opérations, mais dans des proportions différentes. Deux grandes maisons de premier orcbre, dont le capital réuni s'élevait à 29 millions, et qui avaient vu passer, dans leur portefeuille, près de 800 millions en 1847, ont péri, en 1848, par des opérations de troisième classe faites avec des dépôts de première classe, 'par des prêts hypothécaires en garantie de crédits industriels faits au moyen de dépôts remboursables à vue. Elles avaient péché contre la théorie fort simple que nous venons d'établir. Leur désastre et celui d'un grand nombre d'autres maisons, pour des causes analogues, prouve bien que si notre classification est théorique, elle n'est pas arbitraire, parce qu'elle résulte des rapports nécessaires qui existent entre le caractère des dépôts et celui des placements, et qu'elle indique avec précision la raison des diverses combi- . oaisons de banque, les avantages et les inconvénients, le ^ns vrai de chacune d'elles.
Rappelons sommairement les traits distinctifs des trois filasses que nous avons définies.
Première classe: quasi-égalité des dépôts et des placements, les uns et les autres à courte échéance 5 intérêt minime ou nul, placements peu productifs; opérations et w^mmisdions multipliées sur des sommes considérables fournissant le principal élément de profit; clientèle mobile, encaisse fort, capital propre médiocre, parce que leiS placements présentent peu de chances de perte et sont facilement réalisables; liquidation à volonté.
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Seconde classe : inégalité plus grande entre la somme des dépôts et celle des placements; les seconds remportent : encaisse moindre, capital propre plus fort, parce que les placements sont plus chanceux et moins promptement réalisables : liquidation un peu lente, mais possible; clientèle plus fixe. Les profits se fondent autant sur les diflférences d'intérêts que sur les commissions. Dépôts et placements à plus long terme, effets plus nombreux ayant pour objet des sommes moindres.
Troisième classe : la somme des placements l'emporte beaucoup sur celle des dépôts. La clientèle est presque fixe ; les affaires se renouvellent lentement, et les profits naissent plutôt de la différence des intérêts reçus et des intérêts payés que des commissions ; effets nombreux et petits, encaisse médiocre, capital propre, relativement très-fort, parce qu'il faut courir des risques de retard dans les réalisations, et aussi plus de chances de perte : liquidation difficile et toujours trèslente.
Ces trois classes forment, on le voit, une série régulière, dans laquelle la progression est uniforme. Encaisse, capital propre, mouvements du portefeuille, coupure des effets, tout subit, de la première à la troisième classe, les mêmes variations. Si cette classification est théorique, elle est du moins établie sur les faits, elle ressort de la nature même des choses, et les lois qui en résultent ne peuvent être violées impunément. On Ta bien vu chaque fois qu'on a voulu établir des placements hypothécaires, ou seulement à long terme, sur des dépôts de première classe, chaque fois qu'on a entrepris de faire des placements de troisième classe avec un capital propre, médiocre, qui pourtant, dans la première classe, aurait suffi à un chiffre quadruple d'affaires. De môme, on a vainement essayé de fixer la clientèle dans la première classe et de la mobiliser dans la troisième. Tout ceux qui ont voulu établir une banque contre la loi naturelle des choses ont échoué, comme échouerait un constructeur qui tenterait d'établir une machine, sans tenir compte des propriétés de ses matériaux et des lois de la pesanteur.
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§ 3. — Oscillations des dépôts et des placements.
L'art du banquier consiste à tenir les fonds dont il dispose aussi employés que possible, aux conditions les plus lucratives, et cependant à n'être jamais embarrassé pour faire face, soit aux demandes de remboursement des dépôts, soit aux besoins légitimes de ses ayants compte. Pour parvenir à résoudre ce problème, il doit posséder une connaissance approfondie et spéciale des habitudes de sa clientèle et des causes qui peuvent amener un accroissement de demande ou d'offre de capitaux, car les affaires sont rarement calmes et égales à elles-mêmes : tantôt les fonds affluent chez le banquier, tantôt il éprouve de la peine à suffire aux payements, de telle façon qu'il est quelquefois obligé de chercher des capitaux, et quelquefois de courir après les placements.
On comprend tout d'abord que ces alternatives de hausse et de baisse soient naturellement considérables dans les affaires de première classe, moyennes dans celles de seconde, et presque nulles dans celles de troisième classe, sous l'exception toutefois des causes particulières et locales. En tout cas, ces alternatives, tantôt périodiques et spéciales, tantôt générales, ont un caractère temporaire.
Où et dans quelles conditions est-il avantageux au banquier de chercher tantôt des placements et tantôt des fonds ?
Ceux qui font principalement des opérations de première classe sont presque tous en rapport avec la Banque de France ou ses succursales. En temps ordinaire, ils y réescomptent une partie de leur portefeuille. Lors donc que les dépôts abondent dans leur caisse, ils ontun placement facile et commode dans leur portefeuille môme ; il leur suffit d'user plus j^obrement du réescompte. Si l'abondance devient telle que le portefeuille ordinaire ne suffise plus au placement, ils peuvent acheter des bons du trésor ou, à Paris, des bons de monnaies qui produisent, il est vrai, un médiocre intérêt, mais dont la négociation est toujours facile, dont la valeur ne varie point, et dont le payement à Téchéance peut être CQusi-
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déré comme certain ; c'est une sorte de papier de commerce de premier ordre.
Par Tachât de rentes ou d'actions industrielles, on obtient un intérêt assez élevé, tout en conservant la faculté de réali-. ser à volonté ; mais à quel prix ? La chose est incertaine, et les variations qui ont lieu entre Fépoque de l'achat et celle de la vente, peuvent donner lieu à des pertes d'une importance supérieure à celle de Tintérêt bonifié. Elles peuvent présenter aussi des chances de gain ; mais alors il faut jouer, et chacun sait combien il est difficile de conduire de front et sans accident le jeu Bt les affaires régulières.
On préfère généralement placer sur les reports *, ce qui équivaut à un^pret de quinze jours ou d'un mois sur dépôt d'actions ou de rentes. Dans cette opération, le banquier possède, outre le dépôt, un garant, qui est l'emprunteur, cautionné lui-même par son agent de change. Le placement sur report donne des produits très -variables, mais quelquefois très-élevés, non sans quelques risques.
Souvent on offre au banquier des prêts sur consignation ou môme sur nantissement de marchandises. Ces opérations présentent plus encore que le prêt sur report le danger de perdre, s'il faut réaliser. Toutefois il est facile, dans les prêts de ce genre, de se réserver une marge pour les éventualités de dépréciation de la marchandise.
En somme, le banquier qui fait principalement des opérations de première classe ne peut guère être embarrassé par les dépôts. Sa clientèle est mobile ; il peut donc refuser les fonds qu'on lui apporte, ou n'en payer qu'un très-médiocre intérêt, et s'il éprouve des besoins extraordinaires, il lui est facile de réescompter son portefeuille à la Banque de France.
Celui qui pratique surtout les opérations de seconde classe, dont la clientèle tend à se fixer, et qui veut établir avec elle des relations durables, est moins libre dans ses mouvements. Les comptes qui lui fournissent ses placements habituels ont un caractère plus personnel : ils sont réglés tantôt par des engagements positifs, tantôt et le plus souvent par des habi-
* Voyez page 131 et suivantes.