PETITS ARGUMENTS
La monnaie d'argent est lourde, le métal argent se déprécie de plus en plus ; donc il faut ne plus avoir que monnaie d'or.
Ancien le premier, nouveau le second, ces arguments, nous venons de les rencontrer sous deux plumes élégantes : celle de M. Victor Bonnet, dans le Journal des économistes , et celle de M. Paul Leroy-Beaulieu, dans Y Economiste français.
Le juste renom acquis par ces deux économistes nous impose le devoir de répondre, tout en déclarant que, si nous appelons petits les deux
arguments, c'est uniquement parce qu'ils ne visent que les côtés secondaires de la grande question des deux métaux.
Commençons par la lourdeur de l'argent.
S'agit-il de payer à grande distance, d'une mer à l'autre? Le fret est le même pour 100 mille francs d'argent, qui pèsent 500 kilogr., que pour 100,000 francs d'or, pesant 32 kilogr. et une fraction. Or ou argent, ou diamant, le poids de la monnaie et de toute chose précieuse est indifférent pour le navire qui la reçoit.
S'agit-il de gros payements sur place? La grande ville de Hambourg, pendant des siècles, a payé exclusivement en marcs. Le marc était alors une pesée d'argent comme qui dirait une once; mais ce marc n'a jamais été frappé. Les lingots d'argent déposés à la banque de Hambourg pesaient nécessairement des marcs, et les négociants se transféraient réciproquement la pro-
priété des marcs, sans jamais les transporter en nature ni les voir. Donc, ni poids excessif ni encombrement. Mais en outre de ces transferts et virements entre les clients des banques, il y a encore le billet au porteur, qui peut représenter, dans la circulation générale, le métal déposé à la Banque, et le billet représentant de l'argent n'est pas plus lourd que le billet représentant de l'or.
S'agit-il des petits payements et de la monnaie de poche? L'homme élégant préfère peut-être l'or; mais l'artisan et le cultivateur n'aiment point la trop légère pièce de 3 francs d'or, l'écu d'argent leur va mieux. Les avantages et les inconvénients se balancent des deux côtés.
Gros payements à distance, gros payements sur place, et petits payements courants : le métal argent est aussi digne que l'or de servir de monnaie, et, en tout cas, même à ce point de vue du maniement matériel, le mieux est de posséder double monnaie, monnaie d'or et monnaie d'ar-
gent, telle que la France l'a possédée si longtemps, sans en souffrir aucun dommage.
La réponse qui précède est imprimée depuis deux ans. Que faire? Quand les termes de l'attaque ne changent pas, les termes de la défense ne peuvent pas varier.
Nous allons cependant fournir quelque preuve à l'appui de notre ancienne réponse :
Nous avons sous les yeux : 1° Y Indicateur des expéditions par les chemins de fer (Chaix) ; 2" Le Livret des tarifs des messageries maritimes.
\]Indicatem\ page 96, dit :
« L'or et l'argent, soit en lingots, soit monte nayés ou travaillés, le plaqué d'or ou d'argent, « le mercure, le platine, les bijoux, dentelles, or pierres précieuses, billets de banque, titres de
« rentes, actions, obligations, sont transportés à « grande vitesse à raison de 0 fr. 002,772 par « 1,000 francs et par kilomètre. »
Le Livret des messageries, page 19, dit :
« Tarif des espèces et valeurs de Marseille à « Shang-Haï : or monnayé et en lingots, argent « monnayé et en lingots, diamants, perles, ce pierres précieuses, billets de banque, titres au « porteur et autres papiers-valeurs : 1 °/o de « la valeur. »
Faisons maintenant, sous l'attentive surveillance des monométallistes, un envoi de 100,000 francs de Paris à Shang-Haï.
A raison de 0 fr. 002,772 par kilomètre et par 1,000 francs, le transport de Paris à Marseille (851 kilomètres) revient à 236 francs; le transport maritime de Marseille à Shang-Haï, à raison de 1 •/„, revient à 1,000 francs, en tout
1,236 francs, soit près de 11/4 "/„ de la valeur.
Que ce soit de l'or, de l'argent ou des papiers-valeurs, une somme de 100,000 francs est transportée de Paris au grand port Nord- Chine pour 1,236 francs. Pour le Japon, ce sont les mêmes conditions. Sauf quelques exceptions destinées à disparaître avant peu, partout le numéraire, or ou argent, est transporté au même prix.
Il y a trois sortes de taxes en matière de transport ; taxe au poids, taxe au volume, taxe à la valeur.
Lors du transport au poids, on ne s'occupe guère du volume et de la valeur ; lors du transport au volume, on ne s'occupe guère du poids et de la valeur ; lors du transport à la valeur, on ne s'occupe guère du poids et du volume.
Si les sommes à transporter viennent à se
perdre, l'expéditionnaire doit les rembourser. Cette garantie vent une rétribution qui naturellement sera hors de proportion avec le poids et le volume plus ou moins insignifiants des sommes. Cette rétribution, c'est la taxe à la valeur. Celle-ci payée, l'expéditeur ne doit rien, et, en fait, il ne paye rien ni pour le volume ni pour le poids, et c'est ce qui fait que l'argent n'est pas plus coûteux à expédier que l'or et la bank-note.
A faire transporter 500 kilog. de plomb de Paris à Shang-Haï, on dépense 268 fr.
A faire transporter 100,000 fr. d'or pesant 32 kilog., on dépense 1,236 fr.
A faire transporter 500 kilog. d'argent (encore 100,000 fr.), on ne dépense pas 268 fr., comme pour les 500 kilog. de plomb, mais bien 1,236 fr., comme pour les 32 kilog. d'or et comme pour les 100,000 francs en papier, qui n'ont presque aucun poids ni volume.
Gouvernements, expéditionnaires et expéditeurs sont tous d'accord sur la rationnalité de ces tarifs.
Que dire alors de cet énoncé de M. V. Bonnet, que « l'or, comme instrument d'échange, « est devenu l'auxiliaire indispensable des che- « mins de fer, de la télégraphie électrique, et de « toutes les inventions de la science moderne! »
Ne pourrait-on pas affirmer au contraire, que, grâce à la vapeur, l'argent a acquis, pour les grands voyages, une sorte d'aptitude qui le met de pair avec l'or, aptitude que pour les fortes sommes, il ne possédait pas au môme degré du temps des diligences ou des mulets?
Et la télégraphie ? Laquestion de savoirsile bimétallique est ou non la meilleure des monnaies, n'a rien à démêler avec les fils télégraphiques. Quand en 1816, déterminée par des circonstances spéciales que nous avons exposées
ailleurs (l), l'Angleterre, sans avoir à opérer aucune démonétisation d'argent, se mit à frapper seulement de Tor, la télégraphie électrique n'était pas même inventée.
Avec ou sans câbles électriques, et quelles que soient les inventions de la science moderne, l'argent fait le tour du monde aussi vite que les lettres, et sans plus de frais que l'or. Les wagons et les steamers n'ont pas contre l'argent les mêmes préjugés que les monométallistes-or. Au moyen des virements, des compensations, des billets au porteur, l'argent change, comme l'or, en un clin d'œil, de propriétaire, sans changer de caisse. Nombre de gens ont du goût pour les pièces d'or, et d'autres préfèrent manier les pièces d'argent. Ni les uns ni les autres ne seraient satisfaits s'il y avait seulement or ou seulement argent. Ayons les deux, soyons bimétalliques.
(1) Fo/r page 25.
— o8 — Plus le bimétallisme se répandra, plus sera permanent dans chaque pays le mélange d'or et d'argent circulant au contentement de tous.
« C'est le sentiment du progrès, » dit M. V. Bonnet, « qui porte aujourd'hui les nations vers l'étalon d'or. » La réalité, telle au moins que nous la connaissons, est celle-ci :
Vers 1858, des écrivains français se sont rencontrés qui, conduits par l'honorable M. de Parieu, alors vice-président du conseil d'Etat, ont entrepris la campagne monométallique-or, campagne stérile dans le domaine des faits jusqu'en 1871. En 1871, tels monométalHstes qui avaient vécu à Paris avant la guerre, hommes capables d'ailleurs, mais se trompant en cette affaire, profitant du moment où il fallait uniformiser les monnaies allemandes, firent briller aux yeux du nouvel empire la grandeur qu'il y aurait pour le peuple allemand à ne plus payer
qu'en or. On écouta le serpent doré. Aujourd'hui on en sent la morsure, mais on la tient cachée. Bientôt elle se montrera d'elle-même.
Il nous reste à examiner l'autre argument : l'argent se déprécie, donc il faut s'en défaire.
Que l'argent se déprécie, c'est certain. La pièce de cent sous et le marc, si on les fond, ne valent aujourd'hui que quatre-vingt-treize sous et quatre-vingt-treize pfennings. Perte 7 °/o. Mais qui a été cause de l'avilissement progressif de l'argent? Monométallistes, c'est vous.
Vous avez amené l'Allemagne et par suite l'Union latine à délaisser le monnayage de l'argent. Le blé ne vaudrait presque rien si on n'en faisait pas de la nourriture. Le métal précieux perd beaucoup de son prix si on cesse de le convertir en monnaie. Vous êtes les auteurs de la baisse, et vous invoquez cette baisse pour preuve du démérite de l'argent que vous aviez médité de faire proscrire !
Parfaite était l'allure dim blanc destrier. Certains capricieux lui firent attacher les jambes, et, parce qu'ainsi retenu, il ne pouvait partir, les capricieux criaient de Tabattre. Un bon compagnon, qui vint à passer, enleva les malheureux liens, et le noble animal de reprendre sa course. Qu'on lève en Allemagne et en France linterdit qui pèse contre le monnayage de l'argent, et ce noble métal reprendra et gardera sa valeur tout entière : un poids d'or pour 15 1/2 poids d'argent. En Allemagne, en France, en Angleterre, le soulagement sera général.
L'épopée monométaUique n'est qu'au début, et déjà il n'existe plus un seul et unique stock d'argent, à valeur homogène, comme il existe un seul et unique stock d'or. II y en a deux, le grand et le petit. Le petit stock c'est l'argent nouveau, le métal brut, celui qu'on refuse de monnayer; sa valeur a baissé de 7 7o- Le grand stock cost l'argent monnayé en thalers et en francs, celui que les monométallistes veulent
refondre et qui, en attendant, circule à cours forcé pour une valeur de 7 °/o plus élevée que la valeur du métal brut.
Si la baisse est déjà de 7 °/o sur le petit stock, de combien serait-elle le jour où le grand stock refondu deviendrait, lui aussi, matière brute? Quel abîme !
Et vous invoquez la dépréciation pour pousser à la démonétisation ! Mais la dépréciation c'est la ruine, et pour l'éviter il faut au contraire reprendre au plus vite le monnayage de l'argent.
Voyez cet immense patrimoine, ce sont des centaines de millions de marcs, des centaines de millions de francs. Tout ce métal sonnant tombe à rien si vous persistez. Persisterez-vous, monométallistes d'Allemagne et de France?
Nous espérons que l'erreur commise sera redressée. Nous comptons sur la force des choses
qui parfois empêche l'homme de se nuire autant que hii-même le voudrait.
Nous comptons aussi sur la facilité extrême avec laquelle l'Allemagne peut se mettre dans la bonne voie. Elle n'a qu'à laisser librement arriver aux ateliers monétaires de l'État les porteurs de lingots d'argent comme les porteurs de lingots d'or, pour s'y faire fabriquer des marcs; et tout le mal sera réparé.