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moyen de la monnaie de cuivre (livre VI, cliap. VI, § 2), abus que nous retrouverons plus tard, dans l’époque postérieure à Constantin (livre VII, chap.'vi, § 1 et 2). Cette habile précaution de placer l’émission du numéraire de valeur nominale sous le contrôle de la publicité et la sauvegarde du Sénat peut être comparée à ce qui se voit de nos jours, quand les gouvernements ont recours à la sanction de l’opinion et au contrôle des grands corps de l’État, lorsqu’il s’agit d’émettre des valeurs en papier. Le but que l’on se proposait fut parfaitement atteint, car la dépréciation de la monnaie romaine ne vint pas du cuivre, mais de l’argent, et cependant on peut dire que le numéraire en cuivre aurait dû être la partie faible de la monnaie romaine, puisque ce métal n’avait depuis longtemps plus qu’une valeur fictive, et que cependant on s’en servait même pour payer des sommes considérables (1 ). »
5. Dans le chapitre IV de ce livre, § 2, nous examinerons la question des ateliers monétaires où se frappait la monnaie d’or et d’argent de l’empereur, ateliers plus multipliés dans les provinces que ne l’admet l’opinion ordinaire. Dépendant légalement de la maison de l’empereur, ces hôtels des monnaies étaient administrés par des procurateurs pris parmi l’ordre équestre ou parmi les affranchis
(1) Nous ne découvrons nulle part une ligne de démarcation qui aurait été d’autant plus nécessaire que le cuivre romain avait primitivement servi pour le payement des grandes et des petites sommes. De plus, Paullus ( Sentent . recepl. V, 25, 1) dit : Lege Cornelia tenetur qui vultu principum signalant monetam praeter adulterinam reprobaverit. Enfin, aux derniers temps de l’Empire, de grandes sommes ont souvent été payées en cuivre.
impériaux; leur existence, la restriction ou la multiplication de leur nombre dépendaient uniquement du bon plaisir de la volonté souveraine. Au contraire, la loi avait déterminé le nombre et le siège des ateliers sénatoriaux destinés à la fabrication des monnaies de cuivre, en même temps qu’elle avait remis cette fabrication au Sénat. Il n’y avait que deux de ces ateliers pour tout l’empire, un à Rome, l’autre à Antioche. Celui de Rome était le plus important ; il fabriquait toute la monnaie d’appoint destinée à circuler en Orient, laquelle s’envoyait de Rome dans les provinces. Le monnayage de l’atelier d’Antioche était beaucoup moins abondant ; ses produits étaient destinés à l’Orient ; mais, comme ils y rencontraient presque partout la concurrence des monnaies provinciales et locales de même métal, ils ne sortaient guère par le fait des provinces de Syrie et de Cypre, et c’est là seulement qu’on les découvre habituellement. L’aire de leur circulation était donc en réalité, et par la force des choses, la même que celle des tétradraohmes d'argent provinciaux de l’empereur, battus également à Antioche.
Les monnaies de cuivre sorties de l’un ou l’autre des deux ateliers sénatoriaux, de celui d’Antioche comme de celui de Rome, portent également d’une manière invariable la formule S enalus Consulto , marque de leur origine légale, à laquelle était attaché le cours qu’elles avaient partout, tandis que la circulation des espèces provinciales ou locales était limitée, de par la loi, à la province ou à la localité. Mais, sauf ce point commun, les deux classes de monnaies sont tout à fait différentes d’aspect. Autant les bronzes de coin romain sont remarquables par le soin du travail, la beauté de l’art, la perfection de la frappe, l’intérêt et la variété des types, autant ceux d’Antioche sont uniformes
et- monotones, d’un art plus que médiocre, d’un travail grossier et imparfait (1). Au droit, la tête de l’empereur; au revers, les lettres SC de grande dimension, occupant tout le champ dans une couronne de laurier ; ces monnaies n’offrent pas une variation dans leurs types jusqu’au règne d’Elagabale ; un aigle éployé, posé sur les lettres SC, s’ajoute seulement au revers à partir de Septime Sévère. La légende qui accompagne la tête du droit est latine jusqu’au règne de Trajan, comme elle l’est aussi quelquefois sur les monnaies de cuivre municipales, qui jusqu’à Galba sont émises en même temps par les autorités de la ville, avec sur le droit la tête et la légende de l’empereur, et sur le revers une inscription grecque dans une couronne, composée du mot ANTIOXEflN et d’une date indiquant le légat impérial de Syrie en exercice (2). En effet, dans les deux premiers siècles de notre ère, l’hôtel des monnaies d’Antioche produisait simultanément, dans des officines diverses et sous la direction des agents d’autorités différentes, quatre espèces de monnaies absolument distinctes : 1° des aurei et des deniers d’argent impériaux à légendes latines, appartenant au numéraire d’empire ; 2° les tétradrachmes impériaux d’argent à bas titre, à légendes grecques, frappés pour l’usage particulier de la province de
(1) Eckhel, DN , t. III, p. 300 et s.; Mionnet, t. V, p. 491-214; Suppl. t. VIII, p. 439-145.
(2) Eckhel, D N, t. III, p. 279-282; Mionnet, t. V, p. 167-169; Suppl. t. VIII, p. 130 et s. — Après Galba, la monnaie de cuivre municipale d’Antioche ne cesse pas, mais elle n’offre plus que de petites pièces d’apparence entièrement autonome, sans noms ni effigies d’empereurs, avec des dates de l’ère Césarienne de Syrie qui mènent jusqu’à l’an 226, sous Marc-Aurèle : Eckhel, D N, t. III, p. 283; Mionnet, t. V, p. 159-166; Suppl. t. VIII, p. 127-129.
Syrie, dont il a été question plus haut (dans ce chapitre, §4,2); 3° la monnaie de cuivre sénatoriale ; 4° la monnaie municipale de cuivre.
Sous Trajan, la légende impériale du droit des monnaies de cuivre frappées à Antioche en vertu de l’autorité du Sénat de Rome, avec les lettres SC, devient grecque ; c’est un des signes les plus remarquables du pas qui tend à se faire alors vers l’avénement du grec à l’état de langue officielle, sur le même rang que le latin, dans la moitié orientale de l’Empire. A l’époque où , lorsqu’Hadrien voulut châtier Antioche, la fabrication des tétradrachmes provinciaux de l’empereur s’arrête pour quelque temps dans cette ville, le monnayage sénatorial de cuivre n’y éprouve pas la même interruption, parce qu’il ne dépendait pas de la volonté de l’empereur. On a encore quelques pièces de la monnaie sénatoriale à l’ancien type, les lettres SC en grand, placées dans une couronne et occupant le revers, avec les têtes d’Élagabale, de Julia Mamæa et d’Émilien. Mais, à partir du règne d’Elagabale, la presque totalité des pièces de cuivre frappées à Antioche, en conservant les mêmes modules et les mêmes tailles du sesterce et de l’as, prennent des types d’un caractère local, en rapport avec la ville, et portent au revers une légende grecque contenant le nom d’Antioche, avec le titre de colonie que Caracalla lui avait décerné, ANTIOXGnN. MHTPO-ro'Xi;. KOAHvta (4). Mais elles n’en continuent pas moins à porter dans le champ les lettres SC; c’est comme le résultat de la confusion en un seul du numéraire local de la munici-
(1) Eckhel, D N, t. III, p. 302 et s.; Mionnet, t. V, p. 205-214. — Le règne de Maximin n’est pas représenté dans les pièces que l’on connaît jusqu’ici; mais il serait bien étonnant que l’on ne finît pas par en trouver des monnaies de cette série.
palité et de celui qui se frappait pour le Sénat de Rome. Il y a là certainement un premier indice de la tendance vers l’assimilation des monnaies locales à la monnaie d’empire, qui devait se réaliser un demi-siècle après (voy . quelques faits analogues que nous avons cités dans ce chapitre, §4, 6). Au reste, une confusion analogue s’établit vers le milieu du IIIe siècle, toujours à Antioche, entre le monnayage d’argent provincial de l’empereur et le monnayage sénatorial, jusque-là exclusivement borné au cuivre, conformément aux principes de droit établis par Auguste. Sous Gordien III, les lettres SC commencent à être inscrites sur les tétradrachmes de la série provinciale, dont le titre d’argent va toujours en s’abaissant davantage, et ils s’y maintiennent depuis lors jusqu’à la fin de la fabrication de ces pièces (1) ; sous Philippe, on inscrit en outre sur les tétradrachmes les mots MONeia VRB ica, qui les assimilent aux pièces de coin proprement romain et leur donnent cours dans tout l’Empire, avec la valeur d’un certain nombre de deniers que nous ne saurions aujourd’hui déterminer (voy. plus haut, dans ce chapitre, § 4, 6). Les deux séries de l’atelier d’Antioche aux têtes impériales, désormais également marquées des lettres SC, finissent en même temps ; les derniers tétradrachmes sont de Trébonien Galle et deVolusien, la dernière pièce de bronze du début du règne de Yalérien.
6. Du partage de la direction du monnayage, suivant les métaux, entre l’empereur et le Sénat, résulte, par une
(1) Eckhel, D N, t. III, p. 298; Mionnet, t. V, p. 184 et s.; Mommsen, M R, t. III, p. 325.
conséquence nécessaire, que les vicissitudes des révolutions politiques, des compétitions de prétendants à l’empire, ne se reflètent pas de la même manière dans la monnaie de cuivre ou dans la monnaie d’or et d’argent, en comprenant, comme de juste, dans celle-ci, le billon de mauvais aloi et le cuivre saucé que le gouvernement impérial donnait au IIIe siècle pour de l’argent, et qui était considéré légalement comme tel. Quiconque prenait le titre d’Auguste s’emparait par là même du droit de battre des espèces d’or et d’argent, et se bâtait d’en user, ainsi que nous l’avons montré, comme manifestation extérieure de son pouvoir et proclamation de ses prétentions. Mais, comme la monnaie de cuivre d’empire ne se fabriquait que par ordre du Sénat et dans les deux seules villes de Rome et d’Antioche, il n’en a été frappé qu’au nom et à l’effigie des princes qui ont été maîtres de ces villes et qui ont fait reconnaître leur autorité par le Sénat de Rome. Sans parler des tyrans éphémères du me siècle, qui n’ont porté la pourpre que pendant quelques semaines, et dont l’autorité s’est à peine étendue à une seule province, Pescennius Niger, maître pendant un an de près de la moitié de l’Empire, ne compte pas une seule pièce de bronze dans la série romaine, parce que son autorité ne s’étendit pas à Rome et que Septime Sévère ne le laissa pas proclamer par le Sénat, quelque envie qu’en eût ce corps. Albin n’est intitulé Auguste que sur des monnaies d’or et d’argent, qu’il fit frapper de sa propre autorité, quand il entra en lutte ouverte avec Sévère; sur le bronze, il n’est jamais appelé que César, parce que son rival, maître de Rome, ne permit jamais au Sénat de lui reconnaître une autre qualité. Par contre, on a des monnaies de cuivre de coin romain des deux Gordiens d’Afrique, père et fils, dont le
règne dura six semaines et qui ne purent pas atteindre Rome, parce que le Sénat les avait acclamés, en haine de Maximin. Le seul personnage qui, avant Aurélien, frappa des monnaies de bronze en ayant son pouvoir confiné dans une région autre que l’Italie, et sans avoir jamais été reconnu par le Sénat romain, fut Postunie. Et, circonstance bien remarquable, tous ses bronzes, pareils à ceux dont l’émission était légalement dans les attributions sénatoriales, portent dans le champ les lettres SC, comme s’ils avaient été frappés à Rome en vertu d’un sénatus-consulte régulier. C’est que Postume, dans son empire gaulois, avait établi au complet tous les rouages de l’organisation constitutionnelle de l’Etat romain. N’étant pas reconnu par le Sénat de Rome, que Gallien obligeait à le traiter en ennemi public, il avait, comme jadis Sertorius en Espagne, créé dans les Gaules un autre Sénat, siégeant à Colonia Agrippina ou à Burdigala, et il l’avait investi des mêmes droits monétaires que celui de Rome (1). Nul autre, dans les mêmes conditions, ne sut faire de même, car nul autre, parmi les soldats de fortune qui s’élevèrent vers le même temps à la pourpre dans les diverses parties du monde romain, n’était doué du même génie d’organisation et ne cherchait à réaliser de même la conception d’un empire complet, sans prétendre à la possession de Rome. Postume donnait enfin un corps à cette idée de Y imperium gallicum , à la fois national et constitué sur le modèle romain, que des patriotes des Gaules avaient rêvé et tenté sans succès de mettre en pratique dès le Ier siècle, et rien ne révèle mieux que ses monnaies de bronze le caractère de l’édifice politique qu’il avait élevé.
(1) Eckhel, D N, t. VII, p. 445.
L’abréviation des mots S enatus Consulto, inscrite sur les bronzes qui sortaient de l’atelier sénatorial d’ Antioche, n’était pas une vaine formule ; on ne frappait en réalité dans cet atelier que sur l’ordre formel du Sénat de Rome. C’est ce qui résulte de la manière la plus manifeste de l’examen de la série des monnaies qui en sont sorties. On n’y trouve pas tous les princes qui ont été reconnus à Rome par le Sénat ; il est arrivé quelquefois que leurs rivaux, proclamés en Syrie par l’armée, ont empêché de suivre sur ce point les prescriptions qui venaient de la Ville Éternelle. Mais dans cette suite on ne rencontre pas une seule tête de prétendant qui n’ait pas eu la sanction officielle du Sénat romain, même quand Antioche était le siège principal de sa puissance. Si ceux qui se sont trouvés dans cette situation avaient en main les moyens de coercition qui leur permettaient d’empêcher de monnayer au nom de leur rival, aucun d’eux n’a, du moins, osé porter atteinte aux droits sénatoriaux en faisant émettre à son nom les pièces de cuivre aux lettres SC avant que le sénatus-consulte qui en ordonnait la publication fût arrivé de Rome. Ils attendaient leur reconnaissance légale parle corps qui, malgré son abaissement et sa servilité, gardait encore un certain prestige, et respectaient la fiction constitutionnelle qui lui laissait une part de souveraineté. C’est ainsi que Vespasien a mis obstacle à l’émission de monnaies de l’espèce qui nous occupe au nom de Vitellius, Pescennius Niger à celle de monnaies de Pertinax et de Didius Julianus, bien que ces trois empereurs eussent été solennellement reconnus par le Sénat de Rome. Mais Pescennius Niger n’ayant jamais obtenu cette reconnaissance, il ne fut pas non plus frappé à son nom et à son effigie dans l’atelier d’Antioche de pièces de cuivre à
la marque sénatoriale, bien que, comme souverain de fait dans la ville, il utilisât d’autres officines du même hôtel des monnaies pour y faire frapper les rarissimes aurei (1) et les deniers d’argent à légendes latines rentrant dans le système de la monnaie générale d’ Empire, et quoiqu’on y fabriquât aussi des tétradrachmes provinciaux à son nom. Il y faisait exécuter toutes les espèces de monnaies qui dépendaient uniquement de l’autorité impériale qu’il s’était arrogée, mais non celles qui ne pouvaient être émises que sur l’ordre du Sénat.
Plusieurs textes littéraires viennent confirmer ces faits, que constate la numismatique. Nous avons rappelé un peu plus haut le passage où Tacite (2), racontant la proclamation de Yespasien par l’armée de Syrie, parle des monnaies aussitôt frappées par le nouvel empereur à Antioche, afin de subvenir aux frais de la guerre contre Vitellius. Les termes dont il se sert sont importants à noter : Apud Antiockenses aurum argentumque signatur. Ainsi ce n’est que de la monnaie d’or et d’argent que l’on fabrique, car on ne peut pas encore légalement en faire d’autre ; pour le cuivre, il faut attendre la reconnaissance du Sénat. L’empereur, àpeine élu parles légions, s’empare des ateliers proprement impériaux de l’hôtel des monnaies d’Antioche; il respecte l’atelier sénatorial, sur lequel il n’a pas d’autorité. Dans sa narration de l’avénement de Macrin, Lampride, après avoir raconté comment le nouvel empereur, pour rassurer les légions saisies d’une crainte superstitieuse à l’idée qu’il n’y avait plus un
(1) Sur les monnaies d’or de Pescennius Niger, vov. Cohen, Rev. num. 1868, p. 441 et s.
(2) Hist. II, 82.
Antonin à la tête de l’Empire, leur présenta son fils Diaduménien en lui faisant prendre ce nom, alors si populaire, ajoute : « Aussitôt on frappa monnaie à Antioche au nom d’ Antonin Diaduménien ; mais on remit pour celle de Macrin jusqu’à l’arrivée des ordres du Sénat (1). » Les monuments monétaires s’accordent de la manière la plus précise avec ce témoignage et en fournissent un précieux commentaire. On a bien attendu la reconnaissance de Macrin par le Sénat pour frapper à son nom et à son effigie non-seulement les pièces de cuivre à la marque sénatoriale, mais même les tétradrachmes d’argent provinciaux, car sur ces derniers il porte toujours le titre de consul, YfïATOC, qu’il n’a jamais pu prendre qu’après avoir reçu les ornements sénatoriaux (2) qui lui furent dédiés par le Sénat (3). Quanta la monnaie battue en toute hâte au nom du César Diaduménien pour constater sa proclamation et surtout faire connaître aux peuples qu’il avait adopté le nom d’ Antonin, nous la possédons : c’est un tétradrachme provincial, tels qu’ils pouvaient s’émettre sur le seul ordre de l’Auguste et sans avoir besoin de la proclamation du Sénat. On a mis tant de précipitation à l’exécuter, que l’on n’a pris le temps de graver un coin nouveau que pour la tête ; pour le revers, on s’est servi d'un coin de Caracalla, mentionnant dans sa légende le quatrième consulat, AHMAPX- £3E- YT7ATOC- TO A,
(1) Staüm apud Anliochiam monda Antonini Diadumeni nomim percussa est : Macrini, usque adjussum Senatus dilata est : Lamprid. Ant. Diadum. 2.
(2) On sait qu’après Septime Sévère la remise des ornements sénatoriaux donnait droit à prendre le titre de consul, sans que l’on eût pour cela exercé effectivement le consulat : Eckhel, D N, t. VIII, p. 429 et s.
(3) Dio Cass. LXXVIII, 13.
quand le fils de Macrin n’a jamais été même une seule fois consul (1). Quant à la légende du droit, elle rappelle seulement M- On&ioç. ANTCDNINOC- KA[ICAP, sans son cognomen antérieur de Diadumenianus , qui lui est donné, conjointement avec celui d’Àntoninus, sur les monnaies que l’on a frappées un peu plus tard, quand le protocole de ses titres fut définitivement réglé, entre autres sur les espèces de cuivre de l’atelier sénatorial d’Antioche.
Restelesingulierproblème que présente le règne d’Othon, dont on ne possède pas une seule monnaie de cuivre de coin romain (2), tandis qu’on en a dans les produits de l’atelier sénatorial d’Antioche (3) . C’est devenu une espèce de lieu commun que d’expliquer l’absence de bronze romain d’Othon, en disant qu’il n’avait pas obtenu la reconnaissance du Sénat. Mais il y a là une pure erreur historique. Othon avait été proclamé empereur par le Sénat avec toutes les formes régulières, et Tacite dit même que c’est le prestige de cette proclamation qui lui conserva fidèles toutes les provinces orientales (4) ; et, en l’absence de ce témoignage si formel, il suffirait, pour prouver le fait, de l’existence des monnaies de cuivre frappées à Antioche en son nom, d’après un sénatus-consulte attesté par l’inscrip-
(1) Eckhel, D N, t. III, p. 291; t. VII, p. 243.
(2) Eckhel, D N, t. VI, p. 302 et s.
(3) Mionnet, t. V, p. 193, n01 356 et 357; Cohen, M I, t. I, p. 253 et pl. XIV, n° 21.
(4) Longinquae provinciae, et quidquid armorum mari dirimitur, pertes Othonem manebant, non partium studio, sed e>at grande momtntum in nomine Urbis oc praetextu Senatus, et occupaverat animos prior auditus : Tacit. Hist. I, 76.
tion de la formule SC. C’est M. Mommsen (1) qui a découvert la vraie et incontestable raison de l’absence de monnaies de cuivre d’Othon de coin romain. Le savant , prussien a prouvé, en effet, que pendant toute la durée du Ier siècle, jusqu’à la mort de Domitien, le titre de Pontifex Maximus était considéré comme le plus haut et le plus auguste des titres impériaux. Le Sénat, en particulier, ne tenait légalement le pouvoir de l’Empereur comme complet que lorsqu’il avait revêtu le Souverain Pontificat, et c’est seulement au moment de l’investiture d’un nouvel Auguste comme Pontifex Maximus que la monnaie sénatoriale de cuivre commençait à être frappée en son nom (2); jusque-là, on émettait seulement pour lui les espèces d’or et d’argent dont il avait la disposition. Or, l’élection et l’investiture du Pontife Souverain n’avaient lieu qu’à une époque déterminée de l’année, dans le mois de mars ; il ne fut fait que deux fois exception à cette règle dans tout le cours du Ier siècle, pour Galba, dont on ignore la date d’élévation au titre de Pontifex Maximus , mais qui le reçut nécessairement entre juillet et janvier, et pour Yitellius, qui se fit de force créer Souverain Pontife le 18 juillet (3), après avoir été reconnu à Rome le 19 avril. Pour tous les autres empereurs dont l’avénement à la pourpre eut lieu dans le courant de l’année pontificale, on
(1) Zeitschr. f. Num. t. I, p. 238-244.
(2) Quelquefois à ce moment le Sénat faisait frapper la monnaie de cuivre du nouvel Empereur en quantité suffisante pour fournir d'un seul coup aux besoins de tout son règne. C’est ce qui fut fait pour Claude, dont tous les bronzes sénatoriaux portent la date de la première puissance tribunicienne, tandis que l’on a de l’or et de l’argent de toutes les années de son règne.
(3) Tacit. Hist. II, 91; Suet. Vi tell. 11.
remit leur nomination et l’investiture à 1 époque régu Itère, le Sénat attendant aussi ce moment pour procéder a . l’émission de leurs monnaies de cuivre. , Tel fut le cas d’Othon. Proclamé et reconnu par le Sénat le 15 janvier 69, et s’étant donné la mort le 15 avril de la même année son règne, quoique bien court, aurait offert un temps suffisant pour la fabrication de pièces de cuivre par l’autorité du Sénat, parallèlement à celles qu’il faisait frapper directement lui-même en or et en argent, si l’on n’avait pas voulu attendre son élévation à la dignité de Pontifex Maximus. Mais nous savons maintenant, par les fragments récemment découverts des actes des Arvales, eue les comices sacerdotaux pour son élection comme tel n’eurent lieu que le 9 mars, cinq jours avant qu’il quittât Rome pour marcher contre Yitelhus. Il ne put pas être installé régulièrement, et d’ailleurs dès ce moment ses affaires étaient tellement compromises qu’il est tout naturel que le Sénat, peu héroïque de sa nature, qui avait attendu jusque-là d’après les précédents de la jurisprudence, ait jugé plus prudent d’attendre encore, avant de commencer son monnayage, pour voir quelle serait 1 issue de
la lutte entre les deux rivaux . ,
Rien ne prouve que dans l’atelier d’Antioche, considéré
comme moins important que celui de Rome, on attendît aussi l’investiture du Souverain Pontificat pour commencer la fabrication delà monnaie de cuivre d’un nouvel empereur, d’autant plus que la qualification de Pontifex Maximus ne figure pas dans les titres que donnent aux souverains les légendes des pièces de cet atelier. 11 est trespossible que l’ordre de monnayer y fût envoyé aussitôt après la reconnaissance politique par le Sénat. Mais, même dans le cas où ce corps aurait suivi pour son atelier
monétaire d’Antioche la même règle que pour celui de Eome, le temps, qui manqua dans la Ville Reine pour entamer après le 9 mars la fabrication des monnaies d’Othon, ne fit pas défaut de même dans la cité syrienne. Il est évident qu’à tout le moins, dès que la date des comices où l’Empereur devait être élevé au Souverain Pontificat avait été fixée, on avait dû envoyer à Antioche les ordres nécessaires pour faire commencer le monnayage à son nom en même temps qu’à Rome ; à supposer qu’ils arrivèrent en mars, ce n’est qu’au mois de juin que l’on put savoir en Syrie la mort d’Othon, ce qui fait plus de deux mois pour la fabrication des monnaies de l’atelier sénatorial au nom et à la tête d’Othon, même en la resserrant dans ces étroites limites et en en retardant autant le début. De plus, en Syrie, les nouvelles des progrès de Vitellius ne devaient pas causer les mêmes craintes et les mêmes hésitations qu’à Rome. On s’y était vivement prononcé pour Othon, dont le légat Mucien avait fait mettre la tête sur les monnaies municipales de cuivre d’Antioche aussitôt qu’il avait appris sa proclamation (1). On se sentait encore loin de l’atteinte des légions de Germanie, et, jalouse de celles-ci, l’armée qui occupait la province était déjà résolue à faire elle-même un empereur plutôt que de reconnaître Vitellius. L’existence de monnaies de cuivre d’Othon de l’atelier sénatorial d’Antioche s’explique donc historiquement, aussi bien que le manque de monnaies semblables de l’atelier de Rome. La différence des événements politiques qui se déroulèrent alors en Italie et en Syrie est la cause qui fit que la reconnaissance d’Othon par le
(I) Eckhel, D N, t. III, p. 282; Mionnet, Suppl, t. VIII, p. 131, n° 45.
ii. 27
Sénat n’eut pas les mêmes conséquences dans le monnayage sénatorial des deux pays.
7. Après G-allien, en même temps que cesse le monnayage des villes grecques et des colonies d’Orient, les lettres SC disparaissent des pièces de coin romain, lesquelles cessent bientôt d’être frappées (voy. livre Vil, chap. iv, § 2). Dans le silence des historiens, qui nous ont transmis si peu de renseignements sur cette période des annales impériales, on en conclut avec une grande vraisemblance qu’Aurélien mit la main pour l’autorité impériale sur la totalité du droit monétaire (1), a la suite de la grande révolte des monnayers de Rome, qu’il eut à com battre au début de son règne (2). Tacite et Florien, élus du Sénat et représentants d’une tentative qui cherchait à restituer à ce corps la prépondérance politique, paraissent avoir essayé de lui remettre de nouveau la fabrication de la monnaie de cuivre (3). Mais cet essai ne leur survécut
(1) Eckhel, D IV, 1. 1, p. lxxvii; Mommsen, M R, t. III, p. 13, 93 et s.; Fr. Lenormant, Organisation de la monnaie dans l antiquité , p. 31.
(2) Vopisc. Aurelian. 38; Aurel. Vict. Caesar, 35, 6; Eutrop. IX, 14, Vict. Epit. 35, 4; Suid. v. ^ovreàpio;.
(3) Monnaies de cuivre de Florien marquées des lettres S C ; Ramus, Cat. mm. vet. Mus. reg. Daniae, n°‘ 35 et 36; Cohen, M /, t. V, p. 215, n° 44; p. 219, n° 60; p. 220, n° 77.
Deux siècles plus tard, les lettres SC reparaissent dans le champ du revers des grosses pièces de bronze de Zenon (Sabatier, Descr. des monnaies byzantines, 1. 1, p. 140, n° 16, pl. VIII, n° 11) et de Zénon et Léon (Sabatier, 1. 1, p. 141 , n° 21) frappées à Rome, avec le type de la Victoire et la légende INVICTA ROM A. Au moment de la suppression de l’Empire d’Occident par Odoacre, Zénon, devenu nominalement le souverain de toute la romanité, en môme temps qu’il donnait l’investiture royale et le
pas, etl’ancienne monnaie d’appoint sénatoriale disparaît définitivement après eux devant la transformation du numéraire d’argent en cuivre simplement saucé de ce métal, en même temps que le droit du Sénat à l’émettre.
Lorsque Dioclétien reconstitua l’Empire, prêt à tomber en dissolution à la suite des troubles du me siècle, et fortifia d’une manière encore plus complète que ses prédécesseurs le système de centralisation qui y présidait, il n’eut garde, dans les mesures qu’il prit au sujet des monnaies (livre VII, cbap. iv, g 2) , l’une des matières qui appelaient la plus prompte réforme, il n’eut garde d’abandonner à personne le droit important qu’Aurélien avait ainsi placé au pouvoir du souverain. La révolution considérable que ce dernier prince avait opérée dans l’organisation du système du monnayage de l’Empire demeurait incomplète tant qu’on n’avait pas oi’ganisé un autre système. Cette œuvre, les troubles qui avaient désolé le monde romain n’avaient pas permis de l’entreprendre ; Dioclétien la réalisa.
titre de patrice au chef barbare, avait rendu au Sénat de Rome son ancien droit de monnayage du cuivre, li le garda sous les Ostrogoths. Les grosses pièces de cuivre du roi Téodahat, frappées à Rome avec les légendes VICTORIA PRINCIPVM et VICTORIA AVG (Sabatier, t. I, p. 202, n°* 1 et 2, pl. XVIII, n°* 24 et 25), portent aussi dans le champ du revers les lettres S C. Il faut encore considérer comme frappées par l’autorité du Sénat, sous Théodoric et ses premiers successeurs, les autonomes de Rome en cuivre, au buste casqué de la Ville personnifiée, avec l’inscription INV1CTA ROMA, et aux revers de l’aigle, de la louve ou du figuier Ruminai (Eckhel, D IV, t. VIII, p. 216; Sabatier, t. I, p. 210 et s., pl. XIX, nos 25-29). On sait que les Ostrogoths laissèrent également frapper des autonomes de cuivre par le Sénat municipal de Ravenne (Sabatier, t. I, p. 211, nos8-10, pl. XIX, n»* 31-33) et les Vandales par celui de Carthage (Eckhel, D N, t. IV, p. 138; Sabatier, t. I, p. 221 et s., pl. XX, n°” 22-28).
Depuis longtemps déjà, l’or et l’argent impérial circulaient dans tout l’Empire ; mais il n’en était pas de même pour le cuivre. La monnaie d’appoint de cuivre ne se transporte pas à de grandes distances : elle est de sa nature trop encombrante et trop coûteuse à faire voyager, par rapport à sa valeur réelle ou à sa valeur nominale conventionnelle, même quand celle-ci excède notablement la valeur métallique intrinsèque. Elle circule seulement là où elle a été frappée et dans un rayon restreint aux alentours. Aussi, jusqu’au règne d’Aurélien, nous en avons la preuve par l’extrême rareté des découvertes de bronzes de coin romain dans les contrées helléniques, la masse du cuivre circulant comme monnaie d’appoint dans l’Orient de l’Empire était exclusivement composée des monnaies frappées par les villes grecques. Entre Aurélien et Dioclétien, on avait cessé de fabriquer de ces monnaies ; mais, comme la fabrication des monnaies officielles impériales n’avait pas été suffisamment implantée en Orient, comme on ne faisait plus d’ailleurs de pièces de cuivre données comme telles, avec une minime valeur, la masse du cuivre dans la circulation de cette moité du monde soumis à Eome était restée la même, composée de pièces anciennement émises. Il y a plus : ainsi que nous l’avons montré au § fi, 6 de ce chapitre, l’altération sans frein de la monnaie d’Empire avait fini par faire des anciennes pièces de cuivre des villes grecques une marchandise métallique, recherchée pour sa valeur intrinsèque, que l’on employait pour des payements de grosses sommes, sans s’inquiéter de la provenance d’origine des pièces. Dans ces conditions, cette marchandise avait commencé à prendre la route de l’Occident, privé de numéraire ayant une valeur par lui-même, et le gouvernement avait favorisé le mouvement d’attrac-
tion par lequel l’Occident pompait le numéraire de cuivre municipal de l’Orient, désormais assimilé légalement à la monnaie d’Empire. Les empereurs y cherchaient une ressource dans la crise monétaire que leurs déplorables mesures d’altération des espèces avaient produite, et ils ne réussirent par là qu’à généraliser la crise en appauvrissant la circulation de l’Orient, sans apporter un remède sérieux à la détresse de celle de l’Occident.
Dioclétien, voulant qu’il n’y eût plus qu’une seule monnaie ayant cours dans l’Empire, aussi bien pour le cuivre que pour l’or et l’argent, celle de l’Empereur, dut, pour atteindre à un tel résultat et faire face aux besoins de toutes les parties de l’immense territoire de la romanité, beaucoup multiplier les officines de fabrication de ces monnaies dans les provinces. Mais, en multipliant les ateliers, il fallut, pour arriver à un contrôle régulier de comptabilité dans la fabrication, distinguer au moyen de marques particulières les émissions des différents hôtels monétaires. C’est ainsi que s’introduisit l’usage, continué par tous les successeurs de Dioclétien en Orient et en Occident, d’indiquer sur les monnaies, au moyen des initiales de leurs noms, les lieux où elles étaient fabriquées, tandis qu’avant cet empereur, à de rares exceptions près, on n’avait jamais inscrit de semblables indications sur la monnaie impériale romaine. En effet, les indications d’ateliers monétaires provinciaux sur la monnaie officielle de l’Empire sont extrêmement rares avant Dioclétien, et on n’en connaît pas une seule sur des pièces antérieures à Gallien (1). Ceci ne veut pas dire, du reste, comme on le
(1) Déjà, sous Philippe, Trajan Dèce, Trébonien Galle et Volusien, on avait commencé, mais sans y apporter une grande régularité, non pas à
croit trop généralement, qu’il n’y eut pas avant cette époque, hors de Rome, un certain nombre d’ateliers de la monnaie d’or et d’argent de l’empereur. Plusieurs de ces ateliers de l’empereur dans les provinces existaient certainement, et l’on peut avoir l’espoir d’arriver à déterminer leurs produits ; il en est, comme celui de Lugdunum, qui ont fonctionné sans interruption depuis Auguste, pendant toute la durée de l’empire ; seulement on n’employait pas, au temps du Haut-Empire, de marques pour distinguer les pièces sorties de tel ou tel de ces ateliers. J’en donnerai, je crois, les preuves dans le chap. iv de ce livre, § 2, où je jetterai également un coup d’œil sur les divers ateliers monétaires postérieurs à Dioclétien et leurs marques (1). Mais s’il existait quelques ateliers provinciaux de la monnaie impériale avant Dioclétien, ce fut cet empereur qui en multiplia le nombre, en régularisa et en fixa définitivement l’existence, en les distribuant systématiquement de manière qu’il y en eut dans toutes les parties de l’Empire, qui pussent fournir de numéraire chacun
employer des marques pour indiquer les différents hôtels monétaires, mais dans certains de ces hôtels, en particulier dans celui de Rome, à distinguer par des lettres ou des chiffres les émissions des diverses officines qu’ils comprenaient (voy. Brock, Numismatiske Vntersogelser betraefende den senere romerske Kaisertid, Copenhague, 1874; Numismatische Untersuchungen über die spatere romische Kaiserzeit , mit besonderer Beziehung auf die Munzmarken, dans la Zeilschr. f. Num. t. II, p. 189-243; t. III, p. 61- 102). Cette méthode, encore bien imparfaite, puisqu’elle négligeait la marque la plus essentielle, alla en se développant et en se généralisant depuis Gallien jusqu’à Dioclétien.
(1) Le seul travail un peu développé qui ait été fait jusqu’ici sur ces marques d’ateliers de la monnaie impériale après le me siècle est celui de MM. J. et L. Sabatier : Production de l’or, de l'argent et du cuivre chez les anciens et hôtels monétaires des Empires romain et byzantin (Saint- Pétersbourg, 1830), p. 100-159.
une certaine circonscription. Cette grande organisation, créée sur de nouvelles bases, eut, comme nous venons de le montrer, pour corollaire l’inscription désormais constante, sur toute pièce de monnaie, de la marque de l’hôtel d’où elle était sortie et même de l’indication spéciale de celle, des différentes officines entre lesquelles se divisait l’hôtel monétaire, où la pièce avait été frappée.
8. Le système du monnayage concentré comme direction entre les mains de l’Empereur, et exécuté dans des ateliers établis dans les diverses provinces, se maintint tel qu’il avait été établi par Dioclétien jusqu’au moment où les rois des Barbares, qui avaient envahi l’empire, s’arrogèrent, sur la monnaie frappée dans leurs Etats, le droit que les Empereurs s’étaient réservé à eux seuls. Ce ne fut pas, du reste, d’une manière uniforme qu’ils se mirent en possession de ce droit. La révolution qui clôt réellement l’ère de la numismatique anciennne, pour ouvrir celle du Moyen-Age et des temps modernes, s’opéra graduellement, par des étapes successives. Mais, pour en bien comprendre les phases, il importe de se rendre compte delà prétention que les empereurs élevaient à la possession exclusive du droit de frapper des monnaies d’or, droit dont ils prétendaient imposer la reconnaissance non-seulement à leurs vassaux, mais à tous les peuples étrangers.
-Nous avons vu plus haut (dans ce chapitre, § 1, 2) que les monarques Achéménides de la Perse, très-faciles quand il s’agissait de laisser aux princes et aux républiques placés dans leur dépendance le droit de monnayage dans les autres métaux, se réservaient la fabrication de la monnaie d’or comme une prérogative de leur souveraineté
supérieure, et se montraient tellement jaloux sur ce point, qu’en général leurs voisins immédiats évitaient de se créer des difficultés avec eux en émettant des espèces de ce métal. Nous avons vu aussi (§ 3, 3) que la République romaine avait à son tour, dans le temps de sa plus grande puissance, élevé la même prétention, interdisant le monnayage de l’or à ses sujets et à ses vassaux, que même, dans les pays qui restaient nominalement indépendants, l’extension de son influence, l’entrée du pays dans l’orbite de l’alliance romaine, avait toujours amené la cessation de la frappe des monnaies d’or. Il en fut de même à plus forte raison sous les empereurs, pour qui semblable prétention n’était pas uniquement une affaire de vanité, mais un véritable intérêt financier, car ils empêchaient ainsi toute concurrence sur les marchés à leur propre monnaie d’or, qu’ils émettaient en grandes quantités, et, en s’assurant le privilège de fournir du numéraire de ce métal le commerce du monde civilisé, ils s’assuraient pour eux seuls le bénéfice qui résultait de sa fabrication.
La prétention des empereurs était donc que le monnayage de l’or appartenait exclusivement à la souveraineté de Rome et de son Auguste, souveraineté universelle dans son principe et dans son essence, d’où devaient relever toutes les couronnes ; et que les rois étrangers n’avaient point légitimement le pouvoir d’en faire autant, parce qu’aucun d’eux ne pouvait se placer sur un point d’égalité avec l’Empereur. « Le roi de Perse, dit encore Procope(l) au temps de Justinien, peut frapper de la monnaie d’argent tant qu’il veut ; mais ni lui, ni aucun roi barbare n’a
(1) Bell. goth. III, 33.
le droit (Qlw-tç) de mettre sa marque ou son portrait sur aucune pièce d’or, quelque quantité d’or qu’il possède, et une semblable pièce ne pourrait circuler parmi les commerçants, même chez les Barbares. » Certes, il fallait toute la puérile vanité des Byzantins pour se figurer que le prestige de la dignité impériale aurait empêché les marchands, « même chez les Barbares, » d’accepter une monnaie d’or de bon aloi qui n’aurait pas porté l’effigie sacrée de l’Empereur. Celles que frappaient alors, pour la plupart du temps en se modelant sur les tailles des monnaies romaines apportées chez eux par le commerce, les rois des pays assez éloignés pour se sentir hors de l’atteinte des armes romaines, ceux de l’Inde (livre VII, chap. Y, § 2), des Homérites du Yémen (1) et des Axumites d’Abyssinie (2) (livre VII, chap. vi, § 4), circulaient jusqu’aux frontières de l’Empire, et les changeurs d’Alexandrie devaient voir les navigateurs en apporter plus d’une fois à leurs comptoirs (3). Ce sont des raisons politiques, c’est la
(1) On ne possède jusqu’ici qu’une monnaie d’argent en fait de monuments numismatiques des Homérites [Iiev. num. 1868, p. 168-176). Mais l’existence de leurs monnaies d’or est attestée par le passage des actes des martyrs de Nadjrân (Bolland. Act. Sanctor. Octobr. t. X, p. 723) où on lit : « Ce qu’on appelle holcas est une monnaie royale des Homérites, « ayant le poids d’un aureus romain de .12 siliques », ê<m 8è aûvo ij Xeyopivï] âXxà; povîjTa (SaatXixr) '0|j.7]ptTixïi, ffTaSjjiàv ëxouca xpuaiou 'Pwpaïxoü,
xepcmiov UexaSûo. Le nom transcrit en grec ôXxàç est évidemment emprunté au copte holok, qui était en Égypte l’appellation indigène du solidus d’or constantinien (voy. Peyron, Lexic. copt. s. v.).
(2) Sur les monnaies des rois d’Axum, du ive au vue siècle, voy. les deux mémoires de M. de Longpérier et de M. d’Abbadie dans la Rev. num. 1868, p. 28-62. Les pièces d’or y sont gravées pl. II, n°* 1-4.
(3) En 1860, j’ai acheté à Tripoli de Syrie, d’un paysan qui venait de le trouver en terre, un exemplaire à fleur de coin de la petite monnaie de cuivre, en partie dorée, du roi OTAZHBAC, gravée Rev. mm.
crainte de la puissance matérielle de l’Empire qui faisaient que les peuples les plus voisins ne se hasardaient pas à un monnayage dont les Césars étaient si jaloux. Mais je ne saurais me ranger parmi ceux qui croient voir un démenti du fait affirmé par Procope dans l’existence d’un certain nombre de pièces d’or des Sassanides. Ces monnaies, toujours fort rares, appartiennent, en effet, exclusivement aux premiers règnes de la dynastie (1), aux temps où la lutte était presque continue entre les Perses et l’Empire et où le succès ne cessait guère d’être du côté des premiers (livre VII, chap. iv, §1). Procope n’a pu parler que de l’état des choses de son temps. Or, à cette époque, depuis plus d’un siècle et demi, depuis le règne de Sapor III, les rois des Perses n’avaient plus frappé que de la monnaie d’argent, par une raison que nous ignorons, peut-être par ménagement pour les empereurs de Constantinople. Il n’y a rien d’impossible, ni même d’invraisemblable à ce que l’élévation de ce fait à l’état de stipulation diplomatique ait été l’objet d’un article dans le fameux traité entre Justinien et Chosroès I, connu des historiens byzantins sous le nom de <c Paix perpétuelle ». En effet, si le même Chosroès a fait frapper la seule pièce d’or que nous connaissions dans la dernière portion de la série monétaire des Sassanides (2), ce n’a été qu’à une époque très-tardive de
1868, pl. III, n° 1. Cette pièce avait été évidemment apportée d’Axum dans l’antiquité par quelque marchand ou plutôt par un pèlerin chrétien, venu d’Abyssinie aux Lieux Saints. L’exemplaire en question fait maintenant partie de la riche collection de M. d’Amécourt.
(1) On en connaît d’Artaxerxe Ier, Sapor I, Ilormisdas I, Varahran I, Homisdas II, Sapor I et Sapor II : Mordtmann, Zeitschr. d. deutsch. Morgenl. Gesellsch. t. VIII, p. 146.
(2) Longpérier, Médailles des rois perses de la dynastie Sassanide, pl. X,
son règne, l’an 3/1 (561 de notre ère) , postérieurement à sa rupture avec Justinien, à ses guerres contre Bélisaire, et à ses. grandes conquêtes dans l’Arabie méridionale et vers l’Inde.
Plus d’un siècle après, on nous montre Justinien Rhinotmète (de 685 à 711) déclarant la guerre aux Arabes parce qu’ils avaient payé le tribut en pièces d’or frappées d’un nouveau type arabe, et non en pièces à l’effigie impériale (1). Et ce renseignement est certainement trèsexact, car les premiers dinars d’or arabes ont bien été frappés par le khalife Abdelmélik, contemporain de Justinien Rhinotmète.
Il est certain qu’à part l’exception des Sassanides, dont le monnayage d’or jusqu’à Sapor III avait, comme au temps de la République celui de Mithridate partout où il étendait ses conquêtes (voy. dans ce chapitre, § 3, 3), le caractère d’un défi aux prétentions impériales, la suprématie de l’Empire fut si généralement reconnue, en Orient et en Occident, que pendant plusieurs siècles ni les provinces soumises médiatement ou immédiatement aux Augustes, ni même les Etats plus ou moins indépendants qui avoisinaient l’Empire, n’essayèrent de fabriquer de la monnaie d’or. Ou du moins ils ne le firent qu’en lui donnant le caractère d’une monnaie locale de l’Empereur.
n° 4; Mordtmann, Zeitschr. d. deutsch. Morgtnl. Gesellsch. t. VIII, p. 92, n° 288.
(I) Zonar. XIV. 22 : Tà; xtp ôç xoüç ”Apaëaç auvôfaa; xtapéXuasv aixîav sDjlçwç, 8ti axaXsv xô xoü èxy]<jxoo cpôpou xâpaypa où 'Poopaixov £Î/s crçpaytapa, àXXà véov ’Apâêiov oùSè yàp êÇîjv èv xpuatô vopitrpaxt xccpaxxîjpa ëvxura>ùo6at xov xoü flacrtXifw; 'Pmpaîwv. Cf. Gibbon, Dec line and fall of Roman empire, chap. L1I.
Dans la Dacie ou la Pannonie supérieure, en même temps que se crée la monnaie provinciale de cuivre de Dacie aux effigies de Philippe, d’Hostilien et d’Émilien, dont nous avons parlé dans le § 4, 8, on voit apparaître de singulières pièces d’or, qui ne se rencontrent jamais que dans ce pays et y ont sûrement été frappées, dans la région des mines, par les Goths et les autres Barbares qui déjà commençaient à y être établis en grand nombre (1). Leurs types offrent un bizarre mélange d’imitations de ceux des monnaies impériales du HP siècle et des deniers républicains, qui circulaient encore en abondance à cette époque dans les pays du bas Danube (2). Ce ne sont pas des copies serviles de pièces connues, dont on aurait reproduit simultanément la face et le revers ; ce sont des espèces nouvelles que les Barbares ont créées, en y combinant à leur fantaisie des éléments hétérogènes empruntés à des monnaies d'époques fort diverses (sur ce procédé, familier aux Barbares, voy. livre IY, chap. vu, § 2). Mais il est manifeste qu’en les créant, ils ont voulu marquer une soumission à la suprématie de l’Empire et respecter la règle jalouse qui ne permettait pas l’existence d’une autre monnaie d’or que celle de l’Empereur, en faisant à leur manière des monnaies impériales. C’est, en effet, au nom des empereurs que ces monnaies barbares sont frappées, et non pas au nom de peuples ou de chefs indigènes. Le droit porte toujours une légende impériale, et l’on doit remarquer qu’elle est exécutée avec un soin relatif, toujours intelligible et ne présentant qu’un petit
(1) Eckhel, D N, t. IV, p. 179; Mommsen, M R , t. III, p. 121 et 291.
(2) Mommsen, MR, t. III, p. SI et 121.
nombre de fautes, tandis que les légendes de revers sont seulement simulées par des combinaisons de lettres absolument inintelligibles. On a dans ce genre des Gordien III, où la tête de l’empereur est ceinte d’une couronne radiée, ce qui ne se voit pas sur l’or de coin romain, avec au revers Mars accompagné d’une légende où MARTEM PROPV- GNATOREM est devenu MLETH RM PROPVGNATOREN (1), et des pièces où la tête de Rome casquée des deniers de la République est associée à la légende de Philippe, PHILIP- PVS. FIVS (pour PIVS). AVGG (sic), tandis que le revers est copié des monnaies de Philippe fils PRINCIPI IVVEN- TVTIS (2), mais avec l’inscription transformée en ENTI- LOIC- KCSS (3). A la suite se classent les aurei (k) qui ont ail droit une tête ceinte d’une couronne radiée et offrant une assez grande ressemblance avec celle des aurei barbares de Gordien, avec la légende IMP. SPONSIANI, et au revers la copie servile, y compris la légende, du denier républicain de Minucius Augurinus (3) . M. Mommsen (6) est disposé à croire que SPONSIANI est une corruption barbare deGORDIANI; cependant, comme le nom est parfaitement possible et vraisemblable, comme l’inscription
(1) Neumann, Popul. et urb. num. vet. t. I, p. 89; Eckhel, D N, t. VII, p. 316. — La légende impériale du droit est bien plus correcte ; elle ne comprend qu’une faute : IMP. GORDIANVS- PIVS. FELT (pour FELIX). AVG.
(2) Cohen, M I, t. IV, p. 220, n°* 31 et 37.
(3) Pellerin, Mélanges, t. I, p. 161; Neumann, l. c.; Eckhel, D N t. VII, p. 329.
(4) Eckhel, DN, t. VII, p. 340; Cohen, MI, t. IV, p. 231 et pl. XI. — M. Cohen a contesté depuis l’authenticité de ces pièces (M I, t. Vil p. 254), mais, semble-t-il, à tort.
(5) Cohen, M C, pl. XXVIII, Minucia, n° 3.
(6) M R, t. III, p. 121.
paraît gravée avec soin, je croirais plutôt que le nom de Sponsianus doit être la désignation numismatique de quelqu’un des prétendants éphémères qui furent proclamés au IIIe siècle par les légions du Danube, et qui est peutêtre mentionné sous un tout autre nom dans les écrivains de l’Histoire Auguste. On a bien constaté d’une manière positive que le Marinus de Zonaras et de Zosime est appelé Pacatianus sur les monnaies ; il n’y aurait rien de plus surprenant à ce que, par exemple, l’Ingenuus de Trebellius Pollion fût le même que le Sponsianus de la numismatique; mais, si l’on peut en avoir quelque soupçon, la preuve en manque jusqu’ici. En tout cas,, ce monnayage d’or barbare de la Dacie ou de la Pannonie, qui n’eut qu’un petit nombre d’années d’existence au milieu des désordres du me siècle, n’offre pas un démenti formel à la règle que nous posons; il la confirme plutôt, car ses auteurs, quels qu’ils aient été, ont tenu à se conformer au principe de droit public en vigueur sous l’Empire ; en faisant des monnaies d’or, ils se sont attachés à les fabriquer au nom de l’Empereur.
La numismatique des rois du Bosphore Cimmérien (livre VII, chap. iv, § 5) offre pendant plusieurs siècles un caractère plus exceptionnel. Ainsi que nous l’avons déjà dit (livre II, chap. i, § 3, 4 ; et dans ce chapitre, § 4, 9), ces rois du Bosphore furent les seuls vassaux auxquels les empereurs romains permirent de fabriquer de la monnaie d’or. Ils furent conduits à les autoriser à cette exception par les conditions économiques particulières de la contrée, où la circulation, depuis les temps les plus anciens, se composait exclusivement d’or et de cuivre (1),
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 292 et s.
de telle façon que la monnaie d’argent, qui n’y 'avait jamais été que très-peu développée, y avait entièrement disparu depuis le 111e siècle avant l’ère chrétienne (livre II, chap. i, § 1,3; livre VI, chap. vin, § 1). Mais en permettant le monnayage local de l’or, qu’il n’était pas possible de supprimer sans porter un trouble profond dans le commerce de la contrée, sans se heurter à la force invincible des choses, les empereurs se soumirent à certaines conditions, que nous pourrons constater par les monuments numismatiques eux-mêmes, conditions qui sauvegardaient les prétentions de leur autorité suzeraine et laissaient subsister, dans la dérogation même que l’on y faisait, le principe de la monnaie d’or réservée exclusivement à l’Auguste.
Le Bosphore Cimmérien parvint à se soustraire jusqu’à une époque relativement assez tardive à la suprématie romaine. Même après la défaite et la mort de Mithridate, son fils Pharnace, puis Asandre et la reine Dynamis (1) y continuèrent un monnayage d’or présentant tous les caractères de la pleine indépendance, sans s’inquiéter des susceptibilités de la République et d’Auguste. C’est seulement quand Agrippa eut installé Polémon Ier au Bosphore, en 14 av. J.-C., que le pays reconnut la souveraineté de Rome. On ne possède pas de statères d’or de Polémon,, et il semble n’avoir frappé que du cuivre au Bosphore, tandis qu’il était autorisé à émettre de la monnaie d’argent dans son royaume de Pont. Mais après sa mort, les Aspurgiens, qui avaient conquis par la force des armes la plus grande
(1) Lestatère d'or de cette reine (Longpérier, Ann. de l’Inst. Arch. t. XIII, p. 320; De Kœhne, Musée du prince Kotchoubey, t. II, p. 136) porte la date de l’an 281 de l’ère du Bosphore, 17-16 av. J.-C. ’
partie du territoire du royaume bosphorique et établi leur capitale à Phanagoria, en faisant reconnaître leur avènement par Auguste, obtinrent de lui la permission du monnayage de l’or, en se soumettant à la condition de placer l’effigie impériale sur la face principale de leurs espèces. Nous avons ainsi des pièces d’or des deux premiers rois de cette dynastie, dont les noms sont inconnus des bistoriens et ne peuvent être encore rétablis avec quelque cbance de certitude (1) ; le poids en est celui de l’aureus romain de César (2). Toutes portent invariablement au droit la tête d’Auguste, puis au revers la tête du prince indigène vassal, avec une date del’ère du Bosphore (289 et 304 - 8 av.’ J.-C. et 8 ap. J.-C. pour le premier roi, 305 et 306 = 9 et 10 ap. J.-C. pour le second) et un monogramme contenant les initiales du nom royal. Le même système de monnayage, avec la même forme des pièces, la même présence de l’effigie impériale d’un côté et de celle du roi vassal de l’autre, se continue sous le règne de Ehescuporis 1 (11-39 de notre ère), contemporain d’Auguste et de Tibère (3), qui paraît avoir transféré le siège de sa puissance à Panticapée. Sous Cotys I (49-69), apres une interruption qui correspond à des années de troubles et au règne de Mithridate III, tandis que les espèces de cuivre sont frappées au nom et à la tete du roi indigène, associée ou non à celle de son suzerain, les monnaies d’or, qui suivent désormais les variations de l’aureus ro-
(1) De Kœhne, Mus. Kotchoubey , t. II, p. 199 et s.; Waddington, Rev. num. 1866, p. 423.
(2) C’est, du reste, le taux auquel le statère attique était descendu gra duellement au Bosphore.
(3) De Kœhne, ouvr. cit. t. II, p. 203 et s.
main (1) (sur celles-ci, voy. livre VU, chap. iv, § 1), prennent un caractère nouveau et deviennent de plus en plus impériales. L’effigie du roi du Bosphore en est tout à fait bannie. On a d’abord celles qui ont d’un côté la tête de Claude et de l’autre le portrait de l’un des Césars Britannicus et Néron, accompagné de la date de l’ère locale et du monogramme du roi Cotys (2). Sous Néron, ce monogramme disparaît (3); il n’est plus question en aucunefaçon du roi ; on place bien un monogramme à côté de la tête de l’empereur régnant, à laquelle fait pendant celle de Claude déifié, mais ce monogramme se compose des lettres NEPflv IQa'jiW; (4). Celui de Cotys reparaît sous "Vitellius, mais l’aureus bosporitain porte alors les deux têtes de cet empereur et de son père (5) . Suit une interruption complète du monnayage d’or du Bosphore jusqu’à l’an 84 de notre ère, sous Domitien (6). Aux deux interruptions que nous venons de signaler dans la fabrication des aurei du royaume du Bosphore correspondent, par une coïncidence d’une haute portée historique, les seules monnaies d’or connues, celles-là pleinement autonomes et sans trace de la suprématie impériale, de la ville de Chersonésos (7), la rivale acharnée des rois de Panticapée, qui se targuait deson titre
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 293.
(2) De Kœhne, t. II, p. 220-224.
(3) Les monnaies de cuivre frappées au môme moment sont aussi exclusivement au nom de l’Empereur.
(4) De Kœhne, t. II, p. 225 et s.
(5) De Kœhne, t. II, p. 227.
(6) De Kœhne, t. II, p. 229.
(7) Von Sallet, Zeitschr. f. Num. 1. 1, p. 28 et s.
de ville libre et n’a jamais battu monnaie à l’effigie des Empereurs (1). On en connaît, en effet, trois échantillons, l’un avec la date de 73 de l’ère locale (2), qui est 38 ap. J.-C., les autres avec celles de lOfi et 109, 70 et 75 de l’ère chrétienne. Sur la pièce de l’an 109, la ville prend le titre orgueilleux, et sans autre exemple en numismatique, de pactXsuoucTT] , a jouissant des droits royaux : » XEPcovyfco’j — BAC1AGYOYCHC- GTOYC- PO (3).
Étant donnée la prétention des empereurs de ne pas tolérer, à leur portée et dans la sphère de leur action, la fabrication d’espèces d’or qui ne fussent pas émises en leur nom et ne portassent pas leur effigie, le monnayage pleinement autonome de Chersonesos était un fait bien plus grave, emportant de bien autres conséquences que celui du monnayage d’or des rois du Bosphore, soumis a la condition de la présence du portrait de l’Auguste en signe de vasselage, dont pourtant ils s’étaient montrés jaloux, puisqu’ils l’avaient interrompu. Il importait de mettre fin à un fait où ils ne pouvaient manquer de voir une usurpation audacieuse, et, puisque le pays ne pouvait se passer d’une monnaie d’or locale, de faire reprendre, pour remplacer celle de Chersonésos, l’émission des espèces des rois du Bosphore dans les anciennes conditions. C’est ce que fit Domitien, et, en rendant à ces rois la permission qui leur avait été enlevée par Yitellius, il leur donna un privilège honorifique plus étendu que celui qu’ils avaient eu autrefois, car ils purent désormais placer leur tête, avec
(1) Ibicl. p. 27.
(2) Sur l’ère de Chersonésos, voy. Bœckh, Corp. inscr. graec. t. II, p. 90.
(3) Von Sallet, Zeitschr. f. Num. t. IV, 273-277.
leur nom écrit tout au long et le titre royal, sur une des faces des monnaies d’or. C’est dans ces conditions que le monnayage ainsi rétabli se continua sans interruption et sans changement jusque sous Constantin(l), avec une altération progressive et rapide du titre de la monnaie, qui, légalement tenue pour d’or, n’est plus que de cuivre doré dans la seconde moitié du me siècle (voy. plus haut, livre III, cliap. i, § 3, 4). Mais si l’une des faces de l’or du Bosphore Cimmérien présente ainsi, depuis Domitien, le portrait et la légende du roi vassal, l’autre, celle où s’inscrit la date, demeure toujours réservée à l’effigie de l’Empereur suzerain, qui n’est jamais omise; et, dans les données du droit public de l’Empire, cette face est la principale : l’image de l’Empereur prime celle du roi. Ainsi le principe essentiel du privilège de la souveraineté est sauvegardé, même quand on y déroge par le fait dans une certaine mesure. La monnaie d’or émise au Bosphore reste en droit une monnaie impériale, toujours marquée de l’image sacrée du souverain ; celui-ci délègue seulement à son vassal le pouvoir de la fabriquer et d’y mettre en second plan son effigie et son nom. Aussi M. Mommsen (2) a eu raison de dire : « Le principe d’après lequel le monnayage est un droit exclusif du souverain a donc exercé également ici son influence, avec les modifications que les circonstances particulières, la durée et la position, à peu près indépendante en fait, du royaume du Bosphore, ont dû cependant apporter dans la pratique. »
(1) Voy. la description de ces monnaies dans le tome II de l’ouvrage de M. de Koehne, à partir de la p. 229.
(2) M R, t. III, p. 298.
9. Ce que nous avons vu faire aux Barbares de la Dacie ou de la Pannonie dans le IIIe siècle, les Barbares installés dans les Gaules et dans l’Espagne le firent sur une beaucoup plus grande écbelle dès le commencement du Ve. On battait encore monnaie pour l’empereur d’Occident dans un petit nombre d’ateliers de ces contrées (1). Mais ces ateliers officiels n’étaient pas seuls à fonctionner, et les chefs des Barbares faisaient également à leur propre profit de la monnaie au nom et aux types de l’Empereur.
« Quoique les chefs barbares établis sur le sol romain reconnussent tous la souveraineté de l’Empire, a très-bien dit M. de Pétigny (2), il n’est pas moins certain qu’ils exerçaient la plupart des droits régaliens dans les piovinces occupées par eux, et l’on doit penser qu’ils ne se sont pas abstenus des bénéfices d’un monnayage de contrefaçon, surtout lorsqu’ils possédaient les villes où avaient existé des ateliers monétaires impériaux. Les ouvriers et les machines étaient alors à leur disposition, et ils n’ont
pas dû les laisser sans emploi.
« Les rois bourguignons, par exemple, maîtres de 1 atelier de Lyon depuis 458, n’ont pas dû manquer de 1 exploiter à leur profit. Seulement nous croyons pouvoir affirmer qu’ils n’ont pu faire autre chose qu’imiter fidèlement les monnaies impériales, et que les pièces émises par eux n’étaient que de pures contrefaçons sans aucun différent visible (3). C’est surtout à cette époque où il y avait en-
(1) Senckler, Rev. num. 1847, p. 410 et s.; Pétigny, Rev. mm. 1851, p. 125 et s.
(2) Rev. num. 1851, p. 127 et s.
(3) C’est ce que l’abbé Dubos avait entrevu dès le milieu du siècle
core un souverain à Borne, où le grand nom de l’Empire conservait toute sa puissance morale, que les peuples, suivant la remarque de Procope, auraient refusé toute monnaie qui se serait distinguée du type impérial par des signes apparents. Aucun fait numismatique avéré n’est venu jusqu’ici démentir cette opinion, fondée sur les données authentiques de l’histoire contemporaine, et l’on peut même en trouver la confirmation dans un précieux document des premières années du VIe siècle.
« L’article 6 du second décret de Gondebaud, placé à la suite de la loi des Bourguignons, a pour objet de décrier certaines monnaies d’or qui circulaient dans la Gaule, en déclarant qu’on pourrait refuser de les recevoir, même au poids, comme suspectes d’alliage. Ces sous d’or démonétisés sont de quatre types différents, parmi lesquels le décret nomme d’abord les Valentiniens, Valentiniani (1).
« A l’époque où ce décret fut promulgué, Valentinien III était mort depuis plus d’un demi-siècle. On aurait peine à comprendre qu’il eût été nécessaire de décrier les produits d’un monnayage aussi ancien, d’autant plus qu’aucun témoignage historique ne constate que cet empereur ait abaissé le titre des monnaies (2) . Le décret de Gondebaud s’explique très-naturellement, au contraire, si l’on suppose qu’ après l’extinction de la famille de Théodose, les rois barbares, dans la Gaule, ont continué de frapper monnaie au nom du dernier empereur de cette dy-
dernier : Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise, livre II, chap. III.
fl) Leg. Burgund. secund. addit. 6.
(2) Ses espèces d'or non contrefaites sont d’un métal très-pur.
nastie. Rien n’est d’ailleurs plus vraisemblable ; car Valentinien a été en réalité le dernier souverain sérieux de l’Occident. Les empereurs élus après lui ont régné si peu de temps et leur autorité a été si contestée, que c’est à peine si l’on a pu frapper à leurs noms quelques rares monnaies en Italie ou dans la ville d’Arles. La plupart de ces Césars éphémères n’ont pu faire reconnaître leur suze raineté par les rois barbares de la Gaule. 11 est donc naturel que ces rois aient continué de battre monnaie à l’effigie des derniers princes qu’ils avaient avoués pour suzerains, c’est-à-dire d’Honorius et de Valentinien. N’est-ce pas ainsi qu’au Moyen-Age on a vu certains vassaux continuer, longtemps après l’extinction delà dynastie de Charlemagne, de mettre sur les monnaies les monogrammes des princes Carlovingiens?
« Il est probable aussi que les contrefacteurs des monnaies impériales ne se faisaient pas scrupule d’en altérer le titre ; et comme la plupart des pièces circulant dans la Gaule, au type de Valentinien, devaient provenir de cette source, Gondebaud les démonétisa en masse. Selon toute apparence, c’était aux mêmes contrefaçons que s’appliquait le décret de Majorien contre les solidi gaulois, qu’il exceptait, à cause de leur mauvais aloi, de l’injonction faite aux receveurs publics de prendre tous les sous d’or au poids (1). »
, Ces remarques, uniquement fondées sur des considérations d’histoire et de droit, ont été confirmées de la façon la plus complète par la découverte des monuments du monnayage d’or des Suèves établis dans l’ouest de l’Es-
(1) Cod. Theod. Major, nov. tit. VII, De curial. 1, § 14; cf. S. Gregor. Magn. Epist. III, 33; VI, 7.
pagne (1). Ces pièces, dont la fabrication a dû se prolonger pendant près de deux siècles, offrent l’immobilisation des types des monnaies d’Avitus et d’Honorius, où la barbarie va toujours en augmentant, oùles légendes deviennent, à mesure qu’on s’éloigne de l’origine, plus altérées, plus inintelligibles. Les rois des Suèves n’introduisent, du reste, sur les monnaies aucune indication qui leur soit propre, aucune légende qui les désigne ; et, lorsqu’à la fin de ce monnayage, vers le milieu du vie siècle, à l’exemple de ce que faisaient dès lors tous les autres Barbares, on commence à substituer dans la légende du revers quelques indications significatives aux lettres incohérentes qui simulaient seulement une inscription, ce ne sont que des désignations des villes où a eu lieu l’émission. La seule monnaie nominale d’un roi Suève, qui est en même temps la plus antique que nous aient léguée les princes barbares, est la pièce d’argent de Bichiaire (448-456), frappée à BR ««ira, aujourd’hui Braga (2). Elle offre au droit une effigie et une légende impériale fort correcte, mais c’est celle d’Honorius, mort depuis un quart de siècle; au revers est la légende du roi, IVSSV RiCHIARI REGES-
En employant l’excellente et sûre méthode d’après laquelle MM. Allen et Teixeira ont déterminé les monnaies d’or des Suèves lusitaniens, nul doute qu’on n’arrive aussi à reconnaître celles qui, dans la période de pure contrefaçon des espèces impériales, au Ve siècle, ont été fabriquées par les Bourguignons, les Wisigoths de l’Aquitaine et peut-être aussi par les Francs Saliens au temps de Chil-
(1) Allen et Teixeira, Rev. num. 1863, p. 233-249, pl. IX.
(2) Eckhel, D N, t. VIII, p. 172; Rev. num. 1863, pl. IX, n° 1 .
déric ou parles Francs Ripuaires établis à Trêves. Pour cela, il faudra déterminer, d’après les provenances soigneusement constatées et contrôlées, quelle est l’espèce de pièces d’or de travail barbare, copiant les types des empereurs antérieurs à Anastase, qui se rencontre habituellement dans telle ou telle région déterminée de l’Occident. C’est là, du reste, un travail qui reste encore tout entier à entreprendre. Peut-être conduira-t-il à reconnaîre que dès lors, dans l’altération des légendes copiées sur celles des espèces proprement impériales, les chefs barbares faisaient usage (comme on le fit au Moyen-Age sur une si grande échelle dans les monnaies d’imitation) de marques secrètes, de lettres conventionnelles qui étaient l’indice dissimulé de leur monnayage. Mais il importe de mettre une grande prudence dans la recherche de ce dernier fait et de se tenir en garde contre les entraînements de l’imagination, facilement portée à vouloir trop expliquer et à trouver un sens dans des combinaisons de lettres qui n’en ont jamais eu, qui ne sont que le pur produit de la barbarie.
On n’a pas non plus déterminé jusqu’ici les monnaies d’or des Vandales d’Afrique. Elles ont dû cependant exister ; il n’est pas probable que ces princes, possesseurs de la grande ville de Carthage et de son riche territoire, dont l’indépendance avait été reconnue par les empereurs dès 442 et qui, d’ailleurs, se montrèrent toujours les ennemis acharnés de l’empire, se soient abstenus du monnayage de l’or. Nul doute qu’on n’arrive à reconnaître leurs espèces de ce métal, qui ont dû commencer à être frappées dès le temps de Genséric. On peut même affirmer à l’avance qu’elles offriront, non l’effigie et la légende des empereurs régnant à Constantinople au moment de leur
émission à Carthage, mais le type immobilisé et de plus en plus altéré de l’Empereur sous lequel ils s’établirent en Afrique ou d’un souverain antérieur. En effet, à la fin du Ve siècle, l’emploi par les rois barbares de l’effigie d’un empereur ancien au lieu de celle de l’empereur régnant commence à devenir un fait intentionnel et à prendre une signification politique, celle de la rupture personnelle avec l’Empereur sans rejeter complètement le principe de la suzeraineté théorique de l’Empire. Nous en avons la preuve par la numismatique des Ostrogoths d Italie, où Baduela et Theia mettent sur leurs pièces d’argent l’effigie et le nom de Justinien quand ils esperent pouvoir négocier avec lui, et l’effigie et le nom d’Anastase, mort depuis 30 ans, quand la lutte contre les armées de Justinien reprend avec une nouvelle vigueur (1). Quant a présent , on ne connaît des Vandales que leurs monnaies d’argent et de cuivre (2); les plus anciennes sont les pièces d’argent de Hunnéric (477-496), lesquelles offrent encore la tête et la légende immobilisées d’Honorius (mort depuis plus d’un demi-siècle au moment où Hunnéric monta sur le trône) et au revers des dates des années du roi vandale, sans son nom, comme si celui-ci s’était plu à l’équivoque sur le sens de l’inscription du droit, que pouvait faire naître une certaine assonance entre Honorius et IJunnericus. Sous les autres princes, Gunthamund, Thrasamund, Hildéric et Geilamir, les espèces d’argent et de cuivre affectent les
(lj Pétigny, Rev. mm. 1851, p. 131.
(2) Friedlænder, Die Münzen der Vandalen, Berlin, 1819; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 193 195 ; Sabatier, Descr. des monnaies byzantines, t. I, p. 212-220, pl. XX, n- 1-20.
dehors de la pleine indépendance, sans aucune mention de suzeraineté impériale (1 ).
La suppression de l’empire d’Occident en 475, et plus encore le règne d’Anastase, marquèrent une époque décisive dans le monnayage de ceux des Barbares qui n’avaient pas secoué ouvertement, comme les Suèves et les Vandales, les liens de vasselage nominal qui les rattachaient aux empereurs. La déposition d’Augustule par Odoacre ne porta pas atteinte à la suzeraineté de la couronne impériale sur l’Occident ; au contraire, en droit et dans la fiction légale, elle rétablit l’unité de l’empire. La députation du Sénat de Rome, qu’Odoacre envoya à Zénon pour lui reporter les ornements impériaux d’Occident, était chargée de lui déclarer qu’il n’y aurait plus désormais qu’un empereur, et que le nouveau roi d’Italie reconnaissait celui de Constantinople pour son souverain ; Zénon y répondit en consacrant l’autorité d’Odoacre par les titres de Patrice et de Maître des milices d’Occident. Conformément à ces données, Odoacre fit battre dans les ateliers de Rome, de Ravenne et de Milan des monnaies d’or et d’argent de Zénon, de Léon II et de Basilisque, en même temps que le Sénat de Rome frappait les bronzes de Zénon dont nous avons parlé un peu plus haut, où il remettait comme autrefois dans le champ les lettres SC. Odoacre, fidèle observateur du droit public de l’Empire, n’usurpa en aucune
(1) Il est manifeste que la petite pièce d’argent frappée à Carthage, D. N. IVSTINVS. PP. AVG — FELIX. KARTÇ (Sabatier, t. I, p. 219, r# 1 , pl. XX, n° 14), et le solidus d’or d’un Justin à la marque K de l’atelier de cette ville (Ch. Lenormant, Rev. num. 1833, p. 114), appartiennent à Justin II, après la reprise de l’Afrique par Bélisaire. Les rois Vandales n’auraient pas permis de frapper dans leur capitale des monnaies de l’Empereur, surtout des monnaies où ils n’auraient pas été mentionnés.
façon le monnayage de l’or et ne plaça même aucune marque qui lui fût personnelle sur la monnaie d’argent proprement impériale que l’on fabriquait sous ses auspices. Mais, au moins à la fin de son règne, il voulut avoir parallèlement sa monnaie à lui en argent et en cuivre. Nous en avons des monuments (1); l’argent porte au droit l’effigie et le nom de l’empereur suzerain de Constantinople, Anastase, au revers le monogramme du nom d’Odoacre ; le cuivre est au nom seul d’Odoacre, écrit tout au long sur le droit, auprès de l’effigie, et en monogramme sur le revers.
La prétention d’Odoacre était d’étendre son autorité sur tout l’Occident et de s’y faire reconnaître par tous les autres Barbares pour le vicaire de l’Empereur. Cette prétention fut universellement repoussée en dehors de l’Italie, mais elle servit de prétexte aux Barbares des Gaules et de l’Espagne pour protester plus que jamais de leur attachement à la suzeraineté directe du César de Byzance. Du moment que le suzerain était plus éloigné, que par cet éloignement son autorité ne pouvait plus etre que nominale, sans action réelle sur eux qui les gênât, les rois des Barbares de l’Occident se sentaient plus disposes a reconnaître sa suprématie et à lui prodiguer des hommages honorifiques. Aussi, à partir de l’établissement des Ostrogoths en Italie et de la chute d’Odoacre, voyons-nous dans tout l’Occident le monnayage des rois barbares, sous la souveraineté supérieure des Empereurs de Constantinople, s’organiser d’après les anciens principes qui réglaient sous le Haut-Empire les monnaies des rois vassaux (voy. dans ce chapitre, § II, 9) et se continuer avec
(1) Sabatier, t. I, p. 193 et s., pl. XVIII, n° 1 •
une régularité parfaite pendant près de cinquante ans, sous les trois règnes d’Anastase, Justin 1er et Justinien, L’or est à l’empereur ; il se frappe à son effigie, à son nom et à son type, conformément aux modèles fournis par le monnayage de l’atelier de Constantinople. Mais les rois vassaux, Ostrogoths, Bourguignons, Francs, Wisigotlis, ont reçu le droit d’y mettre dans une place secondaire sur le revers, à la fin de la légende, dans le différent de l’exergue ou même dans le champ à côté du type, une indication de leur nom personnel sous forme d’un monogramme ou de lettres initiales (1); de même, les ateliers d’émission sont indiqués par des marques dans le champ ou des modifications intentionnelles du même genre dans les légendes du revers. Quelquefois il n’y a que des indications de villes, sans marques royales, soit que les rois, pour diverses causes politiques qu’il nous est impossible d’apprécier, aient voulu dans certains cas les faire omettre, soit (ce qui est positif pour quelques pièces) qu’il y ait eu aussi des fabrications faites en dehors de l’autorité des rois par les villes, c’est-à-dire parles évêques, qui tendaient de plus en plus à prendre une position politique indépendante. L’argent porte aussi sur sa face principale l’effigie et la légende impériales; et, comme pour l’or, ce n’est plus alors, comme auparavant, une effigie immobilisée que l’on copie servilement sans qu’elle ait presque plus de signification ; c’est l’effigie de l’empereur régnant, que l’on a bien soin de changer aussitôt qu’un nouveau souverain s’assied sur le trône de Constantinople (2) . Mais la monnaie d’argen t
(1) C’est un droit de même nature que celui que nous avons vu accorder aux rois du Bosphore Cimmérien , mais plus restreint dans sa forme extérieure.
(2) Quelquefois on a apporté plus de soin au changement exact de la
appartient bien plus que celle d’or au roi barbare ; elle est consacrée par moitié égale au suzerain et à son vassal. Le revers est à celui-ci tout entier; son monogramme personnel ou son nom et ses titres, disposés en une légende de plusieurs lignes horizontales, l’occupent complètement. Enfin, sur les espèces de cuivre, il n’est plus fait mention du suzerain impérial ; la monnaie de ce métal inférieur est exclusivement celle du roi vassal, qui la possède en pleine souveraineté. Quand les pièces de cuivre présentent une effigie, la légende la qualifie comme celle du roi barbare, quoique malheureusement on ne puisse y attribuer aucune valeur iconographique.
Nous embrasserons d’un seul et rapide coup d’œil d’ensemble la série du monnayage d’or émis au nom des empereurs et fabriqué par les rois barbares d’Occident entre 491 et 535 environ, telle qu’elle a été révélée par les admirables et fécondes découvertes de Ch. Lenormant(l), auxquelles on n’a presque rien ajouté depuis lors. Nous nous bornerons, du reste, à indiquer les faits principaux et certains. En effet, une partie des explications qui ont été proposées pour les particularités des anomalies de légendes des pièces de ce monnayage sont trop conjoncturales pour pouvoir être maintenues ; il faut y faire la part
légende impériale du droit qu’à celui du monogramme royal du revers. Ainsi il y a des pièces d’argent avec le monogramme de Théodoric l’Amale et la tête et la légende de Justinien, monté sur le trône un an après la mort de Théodoric (Sabatier, 1. 1, pl. XVIII, n° 9). On employait donc encore, au commencement du règne d’Athalaric, le monogramme royal de son grand-père, tandis qu’on n’omettait pas de noter que le suzerain était désormais Justinien, au lieu de Justin.
(4) Lettres à M. de Saulcy sur les plus anciens monuments numismatiques de la série mérovingienne, dans la Revue numismatique de 1848, 1849, 1853 et 1854.
de la barbarie des graveurs et accepter notre impuissance à rendre compte de tout, quand tout n’avait peut-être pas une signification à l’origine. Mais du moins les grandes lignes du sujet ont été déterminées avec une solidité inébranlable ; elles sont acquises à la science. On peut considérer comme assurées les attributions des principales monnaies royales, si celles des villes présentent encore bien des problèmes insolubles, et qui le resteront peutêtre toujours. Et même pour ces monnaies douteuses, la détermination des espèces locales établit pour chaque région des groupes parfaitement caractérisés par leur style, et souvent par des détails spéciaux de types, dans lesquels rentrent les monuments encore inexpliqués -, de telle façon que, si l’on ne peut pas encore donner une attribution précise et certaine à toutes les pièces de cette série monétaire et de cette période historique, on définit du moins à grands traits leur patrie, on reconnaît si elles sont italiennes, bourguignonnes, franques ou armoricaines.
L’Italie des Ostrogoths offre plus de monnaies d’or à marques de villes qu’à marques royales (1). Théodoric affecta, d’une manière tout à fait spéciale entre les Barbares, le rôle de champion armé de la romanité; son ambition à peine déguisée était de ressusciter l’Empire d’Occident et de prendre la place vacante des Césars de Rome, ou du moins, puisque son origine barbare, avec les préjugés encore tout-puissants sur l’esprit des peuples, ne lui permettait pas de prétendre au titre impérial, de devenir
(1) Sur les espèces d’or frappées sous les Ostrogoths : Senckler, Rev. num. 1847, p. 412; Ch. Lenormant, Riv.num. 1848, p. 106-115; 1853, p. 99-112; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 189-193.
une sorte de vicaire de l’Empereur absent. C’est pour cela qu’il rétablit l'usage, interrompu pendant la domination d'Odoacre, de désigner, d’accord avec la cour de Byzance, un consul pour l’Occident, et qu’après de longues négociations il parvint à obtenir d’Anastase, en 497, le renvoi à Borne des ornements impériaux d’Occident. Jusqu’à ce moment, il fit, dans diverses villes de l’Italie, frapper la monnaie d’or au nom d’Anastase, sans y mettre aucune marque personnelle, en indiquant seulement l’atelier d’émission par un monogramme dans le champ ou bien par une modification de la légende du revers, VICTORIA- AVGVSTORVM devenant VICTORIA. AVGVSTOROM sur les pièces de Rome (ROM), VICTORIA. AVGVSTORVN sur celles de Bavenne (RVN), VICTORIA. AVGVSTOBON sur celles de Bononia (BON), etc. Après le renvoi des ornements impériaux en 497, qui était comme un sacre de son autorité, il osa aller plus loin et placer le monogramme de son propre nom à la fin de la légende du revers, tandis que la marque d’atelier est dans le champ. On n’a encore rencontré dans les mêmes conditions, sur aucune pièce d’or, les monogrammes de ses successeurs.
Le monnayage d’or des rois Bourguignons (1) est plus nombreux, plus prolongé, et les marques royales s’y étalent plus complaisamment, de manière à frapper l’œil davantage. Nous y avons : les solidi et les trientes frappés par Gondebaud , de 491 à 500 , au nom d’Anastase , avec pour différents le monogramme personnel de Gondebaud dans le champ du revers , et les lettres D ou DI, initiales de l’atelier de Dijon, à la suite de l’exer-
(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 1818, p. 115-131; 1853, p. 115-139; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 198-215.
gue ; ceux de Gondebaud et de Sigismond , régnant ensemble de 501 à 516, à l’effigie d’Anastase, avec le monogramme de Gondebaud chargé (comme on dit en blason) d’un S, initiale de Sigismond; ceux de Sigismond, régnant seul, de 516 à 523, aux têtes d’Anastase, puis de Justin, avec le monogramme de Sigismond dans le champ du revers et les lettres LV, initiales du nom de Lugdunum, ou d’autres marques d’ateliers monétaires; enfin ceux de Godomar, à l’effigie de Justin, caractérisés par un monogramme des lettres 90D, qui se place à la suite de l’exergue. En outre, dans le royaume des Bourguignons, on constate avec certitude plusieurs monnayages de villes, dont les produits sont généralement d’une qualité trèsinférieure à ceux du monnayage royal. On y a reconnu particulièrement (1) les pièces d’or à bas titre de Genève et de Yalence, dont les premières sont sûrement au nombre des espèces décriées par l’ordonnance de Gondebaud et peut-être aussi les secondes (2) .
La Bretagne Armorique, qui défendait énergiquement sa nationalité contre les envahisseurs germaniques, ne formait pas un État compacte, mais une série de petites souverainetés indigènes, liées entre elles par des intérêts communs. Ce pays a eu un monnayage particulier^ de trientes d’or particulièrement barbares de style, aux têtes de Justin et de Justinien. Les attributions spéciales et précises des pièces y sont fort difficiles, mais 1 ensemble
(1) Ch. Lenormant, Rev. mm. 1853, p. 121-124.
(2) Leg. Burgund. seeand. addit. 6. — Les variantes des manuscrits font hésiter sur la leçon Valentiniani ou Valentiani; si cette dernière était la vraie, il ne s’agirait plus de monnaies de Valentinien, comme M. de Pétigny l’a admis dans le passage que nous rapportions plus haut, mais de monnaies de Valence.
du groupe est bien caractérisé et d’origine sûre (1). On y remarque quelques monnaies de mauvais aloi (2), ce qui rend fort vraisemblable la correction Armoricani ( solidi ), à la place d'Ardaricani que portent les manuscrits, dans la liste des espèces décriées par Gondebaud (3).
Les espèces d’or frappées par les rois des Francs (4) sont, au contraire, d’une excellente qualité. Clovis a frappé des solidi et des trientes à l'effigie d’Anastase, reconnaissable à deux C, dont le premier retourné , qui commencent et terminent la légende du droit et se font face de la manière suivante, C— D, aux deux côtés du buste de l’Empereur; dans le cbamp du revers sont les initiales des ateliers de Paris, Metz, Toul, Laon, Soissons, peut-être aussi Cologne et Orléans. Les deux C affrontés peuvent être qualifiés de marque chlodovéenne et faisaient évidemment allusion à l’initiale du nom de ce prince. La même marque a été continuée par ses fils Clodomir, Ch.ildebert 1er et Clotaire Ier, aux noms desquels elle pouvait également convenir, car on la trouve encore sur des pièces à l’effigie de Justin, frappées dans des villes des États de ces trois princes. Au contraire, Théodoric ou Thierry Ier abandonne la marque chlodovéenne, qui n’allait pas à son nom, et marque les pièces qu’il frappe, avec la tête de
(1) Ch. Lenormant, Rev. mm. 1849, p. 17-39; 1854, p. 257-274. — Il faut cependant en retrancher les monnaies portant le prétendu monogramme ARM, lesquelles doivent être rendues à Amalaric, roi des Wisigoths.
(2) Ch. Lenormant, Rev. mm. 1854, p. 258, pl. XI, n° 1. — Pièce qui semble porter la marque de Nantes.
(3) Pétigny, Rev. mm. 1851, p. 215 et s.
(4) Ch. Lenormant, Rev. num. .1848, p. 194-212; 1853, p. 281-304; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 306-326.
Justin, d’un grand T, placé entre deux points à la fin de la légende du revers.
Alaric, roi des Wisigoths de Toulouse (484-507), avait profondément altéré le titre des pièces .qu’il faisait frapper aux effigies impériales. Gondebaud nous l’apprend en décriant ses monnaies (1), et des témoignages littéraires de l’époque (2) montrent que « l’or d’ Alaric » était devenu une expression proverbiale pour désigner un métal de détestable qualité. On possède quelques échantillons de ces mauvaises monnaies wisigothiques , dont la réputation était si généralement établie (3). Elles sont à l’effigie d’Anastase et n’ont pas de marques royales, mais le monogramme de l’atelier de BVrdigala dans le champ du revers ou les initiales de TOlosa et de NArèo k la suite de la légende du même côté. Un peu plus tard, Amalaric (507- 531), réduit en Gaule à la possession du pays de Narbonne (4), y a fait frapper des solidi et des trientes de bon métal avec sa marque personnelle. Ce sont les pièces aux têtes de Justin et de Justinien (empereurs dont Amalaric a été le contemporain) , qui ont dans le champ du revers le monogramme fvÏR , que Ch. Lenormant a attribué à l’Armorique. Cette attribution ne saurait être maintenue,
(1) Leg. Burgund. addit. sec. 6. — Une loi d’ Alaric obligeait ses sujets à prendre au poids de l’or véritable cette monnaie falsifiée : Leg. Wisigoth. VII, vi, S.
(2) S. Avit. Ep. 78; voy. Pétigny, Rev. num. 1831 , p. 197; Mommsen, MR, t. III, p. 67.
(3) Ch. Lenormant, Rev. num. 1833, p. 308-311.
(4) Sidoine Apollinaire ( Carm . 13) s’adresse en ces termes à la ville de Narbonne ;
Salve Narbo potens salubritate , Delubris , capitoliis, monetis.
puisque les pièces en question ne se trouvent jamais dans l’ouest de la France, mais exclusivement dans le midi (1). Semblable provenance conduit nécessairement à les attribuer au roi Wisigoth de Narbonne , et la décomposition du monogramme donne d’une manière très-naturelle les éléments AMALAR (2) .
J’ai indiqué tout à l’heure les caractères essentiels des monnaies d’argent et de cuivre, en général très-petites, qui correspondent au monnayage d’or que nous venons de suivre dans les différents royaumes barbares. Celles des Ostrogoths d’Italie sont connues depuis longtemps, mais ce sont surtout les travaux de M. Friedlænder qui les ont complètement éclaircies (3). Chez les Bourguignons, nous rencontrons d’abord une petite pièce d’argent qui a d’un côté la tcte et le nom d’Anastase, tandis que le revers est occupé par le monogramme de Gondebaud (4), puis une autre, sans plus de trace de la suprématie impériale, où le monogramme de Gondebaud est sur le droit, entouré de la légende PAX ET- ABVNDANTIA, le revers présentant une Victoire accostée des lettres LD, indice de l’atelier de Lugdunum (5). Le cuivre offre d’un côté une tête diadé-
(1) B. Fillon, Études numismatiqu.es. Souvenirs d’un voyage à Poitiers, Poitiers, 1855; E. Cartier, Rev. num. 1855, p. 400.
(2) Sans doute le monogramme d’Amalaric est différent sur ses petites pièces de cuivre ; mais il y a au moins autant de différence entre les formes du monogramme de Théodoric l’Amale sur l’or et sur l’argent. Ces combinaisons de lettres n’étaient pas absolument fixes et dépendaient dans une certaine mesure du caprice des monnayers.
(3) Eckhel, D N, t. VIII, p. 211-216; Friedlænder, Die Münzen der Ostgothen, Berlin, 1844; Sabatier, Descr. des monn. byzant. t. I, p. 196- 210, pl. XVIII et XIX.
(4) Rev. num. 1853, pl. VIII, n° 2.
(5) Rev. num: 1853, p. 119, pl. VII, n° 1.
mée, sans légende, et de l’autre le monogramme du même Gondebaud, au-dessus de l'indice de l’atelier de Lyon (1). On ne connaît encore ni argent ni cuivre de Sigismond, mais un petit bronze à monogramme de Ctodomar ou Gondomar (2). L’argent des rois Francs ou des Wisigoths .d’Aquitaine, à l’époque qui nous occupe, manque absolument jusqu’ici. Au reste, il a dû avoir peu de développement, s’il a même existé, car c’est toujours l’or qui a de beaucoup prédominé dans le monnayage mérovingien, comme dans la circulation de la Gaule sous le Bas- é Empire (3) . Mais on a des petites monnaies de cuivre à monogrammes des Francs Théodoric ou Thierry 1er (4), Clodomir (S) , Cbildebert Ier (6) , Cdotaire 1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 , Theodebert (7) et Théodebald (8), ainsi que du Wisigoth Amalaric (9) .
10. Le premier des Barbares qui répudia sur sa monnaie tout signe de la souveraineté des Empereurs de Constanti-
(1) Rev. num. 1853, p. 120, pl. VIII, n° 3.
(2) Lagoy, Recherches sur l'explication des monogrammes de quelques médailles inédites des derniers temps de l'Empire d’Occident et de l époque méroringienne (Aix, 1856), pl. n° 8.
(3) Ch. Robert, Considérations sur les monnaies à l’époque romane, Paris, 1854; Pétigny, Rev. num. 1854, p. 373-418.
(4) Longpérier, Notice sur les monnaies de la collection Rousseau, p. 23.
(5) Lagoy, Recherches, etc., pl. n° 11.
(6) Longpérier, Collection Rousseau, p. 24; Lagoy, Mélanges de numismatique (Aix, 1845), pl. I, n° 20.
(7) Lagoy, Mélanges, pl. I, n° 19.
(8) Lagoy, Mélanges, pl. II, n° 9.
(9) Lagoy, Mélanges, pl. I, n° 10; Recherches, pl. n°* 9 et 10.
no pie et usurpa pour lui-même le droit de monnayage de l’or, où tous avaient respecté jusque-là les prétentions impériales, fut Théodebert, roi d’Austrasie (53i-5â7). En 536, Justinien somma les fils de Clovis de remplir leur devoir de fédérés de l’Empire en fournissant un concours militaire à l’expédition de Bélisaire contre les Ostrogoths. Au lieu d’obéir à cet appel, Cbildebert et Clotaire vendirent leur neutralité à Yitigès, contre la cession des territoires d’Arles et de Marseille. Théodebert reçut seulement une forte somme des Goths. Mais trois ans après, en 539, il voulut se mêler pour son propre compte aux affaires d’Italie. Descendant des Alpes , après avoir traversé le Milanais sans obstacle, il passa le Pô à Pavie et se porta rapidement sur Fiesole en Toscane, où il attaqua et pilla successivement le camp des Goths et celui des Romains ; puis, craignant l’approche de Bélisaire qui lui avait écrit une lettre menaçante, il se hâta de remonter vers la Ligurie, pilla Gênes en passant et rentra dans la Germanie par les Alpes Rhétiennes. C’est à la suite de cette expédition qu’enflé par ses succès et irrité du titre de Francique que Justinien venait de prendre après sa retraite , comme s’il avait été vaincu, qu’il se proclama complètement indépendant de l’Empire. En marque de cette indépendance et en signe de défi à l’Empereur, il se mit alors à fabriquer de belles monnaies d’or parvenues jusqu’à nous en grand nombre (1), où il copie exactement les types impériaux et conserve intacte l’inscription du revers, VICTO¬ RIA. AVCCC, mais où il inscrit son nom seul, au lieu de
(1) Voillemier, Rev. num. 1841, p. 91-123, pi. IV et V; Ch. Lenormant, Rev. num. 1848, p. 181-194; 1853, p. 277 et s.; Pétigny, Rev. num. 1852, p. 119-128.
celui de l’Empereur, dans la légende qui accompagne l’effigie, D. N- THEODEBERTVS. PP. AVG ou D- N. THEODE- BERTVS- VICTOR.
Grande fut l’indignation à Constantinople quand on y apprit cette usurpation ; Procope nous en fournit l’expression. « Au commencement de cette guerre (la guerre gothique), dit-il (1), les Goths avaient cédé aux Germains tout ce qu’ils possédaient dans la Gaule, ne se sentant pas en état de soutenir la lutte à la fois contre les Germains et contre l’Empereur. Les Komains n’avaient aucun moyen de s’opposer à cette cession ; d’ailleurs l’empereur Justinien espérait, en la confirmant, déterminer les Germains à ne pas porter secours à ceux des Barbares auxquels il venait de déclarer la guerre, et les Francs, de leur côté, ne se seraient pas crus possesseurs assurés de la Gaule, si l’Empereur n’eût sanctionné formellement leur dernière conquête. C’est à partir de ce moment que les rois germains ont occupé Marseille, l’ancienne colonie des Phocéens, et que, maîtres des côtes, ils ont exercé leur domination sur la mer voisine. Maintenant, ils président aux jeux équestres dans l’amphithéâtre d’Arles (2), et ils frappent (3) avec l’or des mines de la Gaule des statères ( solidi ) sur lesquels ils ont placé, non la tête de l’empereur romain, comme c’est l’usage et la loi, mais leur
propre effigie . Ce que les Perses n’auraient pu faire,
les Francs y ont réussi dans la Gaule. » Naturellement, Théodebert n’eut cure des colères de la cour de Byzance et des stériles protestations de l’Empereur. Au contraire,
(1) Bell. goth. III, 33.
(2) Ceci paraît se rapporter à Childebert.
(3) Théodebert.
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il se mit bien plus ouvertement en lutte contre lui, et, sept ans après sa première expédition (546), rentra en Italie. Profitant de l'épuisement réciproque des Romains et des Gotlis, Théodebert s'empara de la Ligurie, delà Vénétie et de toutes les provinces au nord du Pô et des Apennins, ne laissant aux Gotlis que la Toscane, aux Ro f mains que les places maritimes de l’Adriatique. Il s’établit si solidement dans ces conquêtes, que les Austrasiens s’y maintinrent pendant dix ans, sous le règne de son fils Théodebald, et n’en furent chassés que vers 555 par Narsès. Jusqu’alors, Théodebert avait frappé ses monnaies d’or dans les diverses parties de son territoire de Gaule et de Germanie, à Reims, Toul, Metz, Laon, Cologne, Trêves, Antonacum (Andernach) et chez les Arvernes. Il en implanta la fabrication dans ses nouveaux Etats d’Italie ; un certain nombre des espèces à son nom présentent le type, italien, et une la marque de Bologne. C’est aussi à ce moment que, poussant bien plus loin qu’il n’avait fait jusqu’alors le défi à l’Empereur, il émit en Gaule le solidus dont la légende de revers a été modifiée de maniéré a donner VICTORIA. ACCC écrit dans un sens et VICTOEI écrit dans l’autre, c’est-à-dire V ictoria Augustorum violon (I). Il transformait ainsi l’inscription destinée originairement à célébrer la gloire des empereurs, en un monument triomphal de leur défaite.
L’acte de Théodebert avait été le coup de tête d’un victorieux. Il rompait tellement avec toutes les traditions du passé, avec les idées du prestige impérial encore puissantes sur la plupart des esprits, que les autres rois Francs, ses contemporains, n’osèrent pas suivre son exemple. Il y a
(1) Rev. num. 1848, p. 191, pl. IX, n° 6.
plus : le type de Théodebert immobilisé se continua sous Théodebald, tant que les Austrasiens restèrent maîtres de l'Italie, et ensuite on en revint pour un temps, dans les anciens Etats de Théodebert, comme dans les autres parties de la monarchie franque, au monnayage de l’or se traînant dans l’ornière de l’imitation de celui des empereurs (1). Ce n’était plus, du reste, le monnayage régulier de la fin du v" et du commencement du vie siècle, où l’on se montrait si soigneux de placer exactement l’effigie et le nom de l’empereur régnant. Il y eut bien encore quelques pièces proprement impériales frappées alors dans les G-aules par suite de circonstances particulières, comme le triens de Justin II, émis dans le Gévaudan avec sur le revers la légende GABALORVM (2), ou les monnaies que l’occupation temporaire de la Provence par les troupes constantinopolitaines qui soutenaient l’entreprise de Gondovald, puis celle de Syagrius (3) permirent de frapper à Marseille, à Arles et à Tienne (4) au nom de Maurice Tibère, et à Marseille seulement au nom de Phocas (5). Mais partout ailleurs la période de transition, entre le
(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 1853, p. 279 et s.
(2) Banduri, t. II, p. 651. — Eckhel (D N, t. III, p. 315) rapportait cette pièce à Gabala de Syrie; c’est M. de Saulcy ( Essai de classification des suites byzantines, p. 24) qui le premier a reconnu qu’elle était originaire de la Gaule.
(3) Bonamv, Mém. de l'Acad. des Inscr. anc. sér. t. XX, p. 184-210; Ch. Lenormant, Rev. num. 1854, p. 306-317.
(4) Les monnaies de Marseille et d’Arles sont purement impériales ; celle de Vienne [Rev. num. 1854, pl. XII, n° 11), avec sa légende de revers VIENNA. DE. OFFICINA. LAVRENTI, si elle a au droit l’effigie et le nom de l’empereur, est sortie d’une officine épiscopale.
(5) Rev. num. 1865, pl. V, n° 1.
monnayage encore impérial en principe et le monnayage proprement mérovingien (1), se marque par l’immobilisation, sur le droit des espèces d’or, de la légende de Justinien, de plus en plus barbare, altérée, inintelligemment copiée, tandis que les types impériaux se maintiennent et que la légende du revers a seule une signification d’après laquelle peut se faire l’attribution des pièces.
Cependant, si l’exemple de Théodebert n’avait pas été tout d’abord suivi par d’autres, il avait donné une de ces impulsions sur lesquelles on ne revient pas d’une maniéré définitive. Toute trace de la suprématie impériale devait bientôt disparaître des monnaies des royautés barbares en Occident, car cette suprématie tendait de plus en plus a cesser absolument d’être, même nominale. L’Occident échappait à la suzeraineté décrépite de Byzance, et les jeunes royautés qui jetaient les bases des nations modernes s’émancipaient de tout vasselage et de toute tutelle, a mesure qu’elles sentaient leurs forces grandir. C’est vraiment .alors le moment de la grande révolution qui mettait fin à l’antiquité pour inaugurer le Moyen-Age.
La plus ancienne monnaie d’or franque, postérieure à Théodebert, où son exemple soit suivi, est le triens, aux types exactement copiés des monnaies impériales, mais aux légendes HILDEBERRTVS — CHRAMNVS (2), qui paraît avoir été frappé en 557-558 par Childebert Ier soutenant la révolte de Chramne, fils de Clotaire. Elle reste, encore isolée, et il faut laisser passer une quinzaine d’années de
(1) Cette transition a été suivie pas à pas par Ch. Leaormant, Rev. num. 1851, p. 317-344.
(2) Ch. Robert, Rev. mm. 1842, p. 340-343; Ch. Lenormant, Rev. num. 1849, p. 37, pl. I, n° 12.
plus avant de voir apparaître les pièces nominales de Sigebert Ier et de Gontran, d’où tout vestige de la légende impériale est également banni (1). Elles inaugurent définitivement la série d’or royale mérovingienne, qui désormais se continue sans interruption, avec tous les caractères de la pleine indépendance.
Chez les Wisigoths d’Espagne et de Septimanie, après Amalaric, on entre dans une période où les solidi ne sont que des contrefaçons absolument barbares des types et des légendes des trientes de Justinien. Telle est la pièce que Florez (2) a attribuée à tort à Liuva, mais qui, en réalité, ne présente que la corruption des légendes de Justinien, DNIVST1NIANVSPPAVG — VICTORIAAVGVSTO- RVM, travesties en OIIIVSTII1IIAVAC — V1DTVLTOOVLO. Mais le règne de Leuvigilde (572-586) nous offre d’abord une monnaie aux mêmes types que la précédente, où le droit offre encore la dégénérescence de la légende de Justinien, 01 11VSTI IIAVAC, et le revers celle du roi, bien claire, LIVV191LDI RGGI2 (3), puis deux autres d’où tout vestige de l’ancienne inscription est banni, l’une avec le nom du roi sur le droit, auprès de la tête, et ses titres au revers, LIVVICILDVCU — REX 1NCLITVCU (4), l’autre avec l’indication de la ville d’émission sur le droit et le nom du prince au revers, VALENTA REX — LIVVIcïlLDVS (5). Ces pièces ouvrent la suite des monnaies d’or nomi-
(1) Ch. Lenormant, liev. num. 1834, p. 337.
(2) Medallas de Espaïïa , t. III, p. 163; Rev. num. 1834, pl. XII, n° 8.
(3) Florez, t. III, p. 169.
(4) Florez, t. III, p. 170; cf. Rev. num. 1854, pl. XII, n° 9.
(3) Rev. num. 1854, pl. XII, n° 10. — Le type du revers, qui n’est plus le môme, est copié de l’or de l’empereur Tibère Constantin.
nales et pleinement indépendantes des rois Wisigoths, qui ne cesse qu’à la destruction de leur monarchie par les Arabes.
C’est donc au dernier quart du vie siècle que, dans les Gaules et en Espagne, les royautés barbares brisent définitivement le vieux moule de la suprématie impériale, et traduisent sous une forme matérielle et sensible, dans leurs monnaies, leur affranchissement de toute suzeraineté extérieure, qu’elles achèvent de consommer (1). Le principe respecté pendant tant de siècles par les vainqueurs mêmes de Rome, que nul ne peut frapper l’or, ce métal de la souveraineté, d’une autre empreinte que celle de César, de droit monarque universel, périmé en fait, le devient également en droit ; il tombe en désuétude et en oubli. Cette révolution décisive dans les usages et dans les principes marque la fin de la numismatique de l’antiquité et le véritable début de celle du Moyen- Age. Aussi est-ce à la date où elle se produit que nous arrêterons nos études sur le monnayage antique.
(1) En 583, Gonlran, roi de Bourgogne, reprochait au comte Gontran Boson,qui venait d’amener à Marseille Gondovald, soutenu par les troupes impériales, « d’avoir voulu, en introduisant dans la Gaule un homme devenu étranger à son propre pays, soumettre le royaume des Francs à la domination des empereurs » , reputans cur hominem exlraneum intromisisset in Gallias, voluissetque Francorum regnurn imperialibus per haec subdere ditionibus : Gregor. Turon. Hist. VI, 24.
FIN DU TOME II