La Monnaie dans l'antiquité
1 . Dans l'antiquité comme dans les temps modernes, le droit de battre monnaie était généralement un attribut exclusif de la souveraineté. Chez les G-recs, avant l'époque d'Alexandre, ce principe ne souffre aucune dérogation. Là où la constitution était républicaine, on lit sur la monnaie le nom du peuple ou de la ville par l'autorité de qui elle était frappée, accompagné quelquefois, dans certaines cités, du nom ou du symbole du magistrat préposé au monnayage (voy., dans ce livre, cbap. m, § 1 ; livre IV, chap. II et m), qui ajoutait ainsi sa garantie personnelle de fonctionnaire à la garantie officielle de l'Etat. Là où la constitution était monarchique, comme en Macédoine, le nom royal est inscrit sur les monuments numismatiques, et dans les territoires soumis à l'autorité du souverain nous ne rencontrons aucune pièce portant le nom d'une ville. Seul parmi les rois grecs de cette période, Philippe de Macédoine, parmi les nombreux privilèges qu'il accorda, pour la faire rapidement prospérer, à la ville fondée par II. i.
lui, SOUS son propre nom, au pied du mont Pangée, comprit le droit d'émission monétaire autonome (1), tandis qu'il l'enlevait à toutes les villes grecques jusqu'alors indépendantes, qu'il conquérait successivement le long des côtes de ses Etats.
Ici se marque la différence légale qui existait entre le pouvoir des rois des contrées demi-barbares soumises à l'influence de l'hellénisme et le Tuoawo; des cités grecques, quel que fût le caractère absolu de l'autorité que celui-ci exerçait par le fait. Ce dernier n'était, au point de vue du droit public, même quand l'office du tyran parvenait à se maintenir pendant plusieurs générations dans une même famille, que le chef viager d'une république, qui continuait à exister légalement et nominalement ; aussi est-ce au nom du peuple qu'il exerçait son autorité et rendait ses décrets. Ce caractère particulier du pouvoir du tyrannos se reflète dans le monnayage. Tandis que les rois des petits peuples de la Thrace et de la Péonie, aussi bien que ceux de la Macédoine, inscrivent leurs noms sur les monnaies qu'ils font frapper, dans la plénitude de leur pouvoir de paciXeî'ç (2), aucun des tyrans de la Grèce propre, de la Si-
(1) Monnaies d'or et d'argent de la ville de Philippes : Mionnet, t, I, p. 485; Stippl. t. III, p. 100; P. Lambros, Buîlet. archéol. de VAthéimum français, 1855, p. 16.
(2) Aussi Gétas, roi des Édoniens, inscrit-il soigneusement son titre de paatXsù; Sur ses monnaies : Millingen, Sylloge of rjreek coins, pi. 1, n°s 15 et 16; Ch. Lenormant, Num. des r. gr. pi. IX, n»^ 7 et 9.
Les autres princes décorés de ce titre, avant Alexandre le Grand, en Macédoine, en Thrace et ailleurs, ne l'inscrivent pas à la suite de leur nom sur les espèces monétaires, évidemment par ménagement pour les susceptibilités du puissant roi de Perse, qui prétendait avoir seul le droit de le porter (voy. livre IV, chap, ii).
On ignore par suite de quelle circonstance, tandis que les Édoniens
cile et de la Grande-Grèce, même les plus puissants, les plus despotiques, ceux qui tiennent le plus de place dans l'histoire, ne s'arroge un semblable droit. Les monnaies frappées sous leur autorité ne les mentionnent pas et ne portent pas d'autre inscription que celle du peuple. Par exemple, on ne lit que le nom des gens de Messana et de Ehégium sur les espèces frappées dans ces villes au temps d'Anaxilas (1) (voy. livre VII, chap. i, § 2), que celui des Syracusains sur les monnaies émises sous les règnes de Gélon (2) , de Hiéron I''" (3) et des deux Denys (4) (livre VII, cliap. l, § 1), que celui des Athéniens sur les pièces de Pisistrate et des Pisistratides (livre VI, chap. m, g 3) ; on ne voit que le type national de Cyrène, et le nom du peuple dans les rares exemplaires où il y a une légende, sur tous les monuments du monnayage de la Cyrénaïque, au temps de la dynastie des Battiades (3) (voy. livre VI, chap. III, § 4, et chap. iv, g 4). Seul Alexandre, tyran de Phères en Thessalie, fait exception à cette règle ; il signe ses monnaies de son nom, sans mentionner le peuple qu'il gouverne (6) ; mais il semble imiter en cela ses voisins les rois de Macédoine ; il s'écarte des usages grecs pour suivre ceux des barbares ou mixo-barbares. Ses monnaies et
ont des monnaies royales, leurs voisins les Bisalles, qui pourtant étaient aussi gouvernés par des rois, n'ont inscrit sur leurs espèces que le nom du peuple (Mionnet, t. I, p. 470, n° 165).
(1) Eckhel, D N, t. I, p. 177 et 22L
(2) Barclay Head, Coins of Syracuse, p. 6 et s.
(3) Ibid. p. 9 et s.
(4) Ibid. p. 20 et s.
(o) L. Miiller, Numism. de l'ancienne Afrique, t. I, p. 9-12 et 42. (6) iVMf». chron. t. VII (1845), p. 110; Rev. num. 1859, pi. III, n» 1.
celles de son successeur Tisiphonos (1) marquent précisément la transition entre les anciens principes du droit public en matière monétaire et les nouveaux usages de l'époque postérieure à Alexandre le Grand, où quiconque s'emparera, njême temporairement, du pouvoir unique, signera de son nom les espèces mises dans la circulation, parce que désormais, dans les cités et les pays helléniques, on verra s'élever des pacileTç, et non plus de simples Tiîpavvoi .
2. Dans le vaste empire des rois de Perse, dont la constitution, sur un grand nombre de points, avait quelque chose de féodal, ou du moins dans une partie de l'empire, le droit de monnayage avait un caractère particulier (2) (voy. livre VI, chap. iv, § 2). Les savants qui, jusqu'à ces derniers temps, avaient admis que, dans l'empire des Achéménides, le droit monétaire appartenait au seul souverain, avaient été conduits à cette conclusion par une interprétation exagérée du passage d'Hérodote (3) relatif à Aryandès, satrape d'Egypte sous Darius P'. 11 n'y est pas dit, en effet, qu' Aryandès fut puni par le Grand Roi pour avoir battu monnaie, mais que la jalousie de Darius, ayant été excitée contre ce satrape parce qu'il frappait une monnaie d'argeùt meilleure que la sienne , il prétexta d'un projet de révolte pour le faire périr. L'histoire a donc un caractère assez différent de celui qu'on lui prêtait.
(1) Mionnet, Suppl. t. IK.p. 309, n° 272.
(2) Voy. Waddington, Mélanges de numismatique, 1. 1, p. 3 et s.; Brandis, p. 219-243.