‹ La Monnaie dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 47 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

Justin, d'un grand T, placé entre deux points à la fin de la légende du revers.

Alaric, roi des Wisigoths de Toulouse (484-507), avait profondément altéré le titre des pièces qu'il faisait frapper aux effigies impériales. Gondebaud nous l'apprend en décriant ses monnaies (1), et des témoignages littéraires de l'époque (2) montrent que « l'or d' Alaric » était devenu une expression proverbiale pour désigner un métal de détestable qualité. On possède quelques échantillons de ces mauvaises monnaies wisigotbiques , dont la réputation était si généralement établie (3), Elles sont à l'effigie d'Anastase et n'ont pas de marques royales, mais le monogramme de l'atelier de S\rdigala dans le champ du revers ou les initiales de 10 /osa et de NAr6o à la suite de la légende du même côté. Un peu plus tard, Amalaric (507- 531), réduit en Gaule à la possession du pays de Narbonne (4), y a fait frapper des solidi et des trientes de bon métal avec sa marque personnelle. Ce sont les pièces aux têtes de Justin et de Justinien (empereurs dont Amalaric a été le contemporain) , qui ont dans le champ du reveri: le monogramme j^, que Ch. Lenormant a attribué h l'Armorique. Cette attribution ne saurait être maintenue,

(1) Leg. Burgund. addit. sec. 6. — Une loi d' Alaric obligeait ses sujets à prendre au poids de l'or véritable cette monnaie falsifiée : Leg. Wisigolh. VII, VI, S.

(2) S. Avit. Ep. 78; voy. Pétigny, Rev. num. 1851, -p. 197; Mommsen il/fi, t. m, p. 67.

(3) Ch. Lenormant, Rev. num. 1853, p. 308-311.

(4) Sidoine Apollinaire {Carm. 13) s'adresse en ces termes à la ville d( Narbonne :

Salve Narbo potens salubritate, Delubris, capitoliis. monetis.

puisque les pièces en question ne se trouvent jamais dans l'ouest de la France, mais exclusivement dans le midi (1). Semblable provenance conduit nécessairement à les attribuer au roi Wisigotli de Narbonne , et la décomposition du monogramme donne d'une manière très-naturelle les éléments AMALAR (2).

J'ai indiqué tout à l'heure les caractères essentiels des monnaies d'argent et de cuivre, en général très-petites, qui correspondent au monnayage d'or que nous venons de suivre dans les différents royaumes barbares. Celles des Ostrogoths d'Italie sont connues depuis longtemps, mais ce sont surtout les travaux de M. Friedlœnder qui les ont complètement éclaircies (3). Chez les Bourguignons, nous rencontrons d'abord une petite pièce d'argent qui a d'un côté la tête et le nom d'Anastase, tandis que le revers est occupé par le monogramme de Gondebaud (4), puis une autre, sans plus de trace de la suprématie impériale, où le monogramme de Gondebaud est sur le droit, entouré de la légende PAX- ET- ABVNDANTIA, le revers présentant une Victoire accostée des lettres LD, indice de l'atelier de Lugdunum (5). Le cuivre offre d'un côté une tête diadé-

(1) B. V'ûlon, Études numismatiques. Souvenirs d'un voyage à Poitiers, Poitiers, 18S5; E. Cartier, Rev. num. 1853, p. 400.

(2) Sans doute le monogramme d'Amalaric est différent sur ses petites pièces de cuivre ; mais il y a au moins autant de différence entre les formes du monogramme de Théodoric l'Amale sur l'or et sur l'argent. Ces combinaisons de lettres n'étaient pas absolument fixes et dépendaient dans une certaine mesure du caprice des monnayers.

(3)Eckhel, D N, t. VIII, p. 211-216; Friedlœnder, Die Miinzen dtr Ostgothen, Berlin, 1844; Sabatier, Descr. des monn. byzant. t. I, p. 196- 210, pi. XVIII et XIX.

(4) Rev. num. 18S3, pi. VIII, n" 2.

(5) Rev. num. 1833, p. 119, pi. VIT, n» 1.

mée, sans légende, et de l'autre le monogramme du même Gondebaud, au-dessus de l'indice de l'atelier de Lyon (1). On ne connaît encore ni argent ni cuivre de Sigismond, mais un petit bronze à monogramme de Godomar ou Gondomar (2). L'argent des rois Francs ou des Wisigoths d'Aquitaine, à l'époque qui nous occupe, manque absolument jusqu'ici. Au reste, il a dû avoir peu de développement, s'il a même existé, car c'est toujours l'or qui a de beaucoup prédominé dans le monnayage mérovingien , comme dans la circulation de la Gaule sous le Bas- Empire (3). Mais on a des petites monnaies de cuivre à monogrammes des Francs Théodoric ou Thierry 1"" (4), Clodomir(o), Childebert T^ (6), Clotaire I", Théodebert (7) et Théodebald (8), ainsi que du Wisigoth Amalaric (9) .

10. Le premier des Barbares qui répudia sur sa monnaie tout signe de la souveraineté des Empereurs de Constanti-

(1) Rev. num. 18o3, p. 120, pi. VIII, n° 3.

(2) Lagoy, Recherches sur V explication des monogrammes de quelques médailles inédiles des derniers temps de l'Empire d'Occident et. de l'époque méroringienne (Aix, 18o6), pi. n° 8.

(3)Ch. Robert, Considérations sur les monnaies à fépoque romane, Paris, 18d4; Pétigny, Rev. num. 1854, p. 373-418.

(4) Longpérier, Notice sur les monnaies de la collection Rovsseau, p. 23.

(5) Lagoy, Recherches, etc., pi. n° 11.

(6) Longpérier, Collection Rousseau, p. 24; Lagoy, Mélanges de numismatique (Aix, 1843), pi. I, n° 20.

(7) Lagoy, Mélanges, pi. I, n° 19.

(8) Lagoy, Mélanges, pi. II, n° 9.

(9) Lagoy, Mélanges, pi. I, n° 10; Recherches, pi. n<" 9 et 10.

nople et usurpa pour lui-même le droit de monnayage de l'or, où tous avaient respecté jusque-là les prétentions impériales, fut Théodebert, roi d'Austrasie (53ft-5/i7). En 536, Justinien somma les fils de Clovis de remplir leur devoir de fédérés de l'Empire en fournissant un concours militaire à l'expédition de Bélisaire contre les Ostrogoths. Au lieu d'obéir à cet appel, Cliildebert et Clotaire vendirent leur neutralité à Vitigès, contre la cession des territoires d'Arles et de Marseille. Théodebert reçut seulement une forte somme des Gotlis. Mais trois ans après, en 539, il voulut se mêler pour son propre compte aux affaires d'Italie. Descendant des Alpes, après avoir traversé le Milanais sans obstacle, il passa le Pô à Pavie et se porta rapidement sur Fiesole en Toscane, où il attaqua et pilla successivement le camp des Goths et celui des Romains; puis, craignant l'approche de Bélisaire qui lui avait écrit une lettre menaçante, il se hâta de remonter vers la Ligurie, pilla Gênes en passant et rentra dans la Germanie par les Alpes Rhétiennes, C'est à la suite de cette expédition qu'enflé par ses succès et irrité du titre de Francique que Justinien venait de prendre après sa retraite , comme s'il avait été vaincu, qu'il se proclama complètement indépendant de l'Empire. En marque de cette indépendance et en signe de défi à l'Empereur, il se mit alors à fabriquer de belles monnaies d'or parvenues jusqu'à nous en grand nombre (1), où il copie exactement les types impériaux et conserve intacte l'inscription du revers, VICTO- RIA. AVCCC, mais où il inscrit son nom seul, au lieu de

(1) Voillemier, Rev. num. 1841, p. 91-123, pi. IV et V; Ch. Lenormant, Rev. mm. 1848, p. 18M94; 1853, p. 277 et s.; Pétigny, Rev. num. 1852,

celui de l'Empereur, dans la légende qui accompagne l'effigie, D. N. THEODEBERTVS. PP. AVG ou D- N. THEODE- BERTVS. VICTOR.

Grande fut l'indignation à Constantinople quand on y apprit cette usurpation ; Procope nous en fournit l'expression. « Au commencement de cette guerre (la guerre gothique), dit-il (1), les Goths avaient cédé aux Germains tout ce qu'ils possédaient dans la Gaule, ne se sentant pas en état de soutenir la lutte à la fois contre les Germains et contre l'Empereur. Les Eomains n'avaient aucun moyen de s'opposer à cette cession ; d'ailleurs l'empereur Justinien espérait, en la confirmant, déterminer les Germains à ne pas porter secours à ceux des Barbares auxquels il venait de déclarer la guerre, et les Francs, de leur côté, ne se seraient pas crus possesseurs assurés de la Gaule, si l'Empereur n'eût sanctionné formellement leur dernière conquête. C'est à partir de ce moment que les rois germains ont occupé Marseille, l'ancienne colonie des Phocéens, et que, maîtres des côtes, ils ont exercé leur domination sur la mer voisine. Maintenant, ils président aux jeux équestres dans l'amphithéâtre d'Arles (2), et ils frappent (3) avec l'or des mines de la Gaule des statères (solidi) sur lesquels ils ont placé, non la tête de l'empereur romain, comme c'est l'usage et la loi, mais leur

propre effigie Ce que les Perses n'auraient pu faire,

les Francs y ont réussi dans la Gaule. » Naturellement, Théodebert n'eut cure des colères de la cour de Byzance et des stériles protestations de l'Empereur. Au contraire,

(1) Bell. goth. III, 33.

(2) Ceci paraît se rapporter à Childebert.

(3) Théodebert.

il se mit bien plus ouvertement en lutte contre lui, et, sept ans après sa première expédition (5/i6), rentra en Italie. Profitant de l'épuisement réciproque des Romains et des Goths, Théodebert s'empara de la Ligurie, delà Vénétie et de toutes les provinces au nord du Pô et des Apennins, ne laissant aux Goths que la Toscane, aux Ror. mains que les places maritimes de l'Adriatique. Il s'établit si solidement dans ces conquêtes, que les Austrasiens s'y maintinrent pendant dix ans, sous le règne de son fils Théodebald, et n'en furent chassés que vers 555 par Narsès. Jusqu'alors, Théodebert avait frappé ses monnaies d'or dans les diverses parties de son territoire de Gaule et de Germanie, à Reims, Toul, Metz, Laon, Cologne, Trêves, Antonacum (Andernach) et chez les Arvernes. Il en implanta la fabrication dans ses nouveaux Etats d'Italie ; un certain nombre des espèces à son nom présentent le type italien, et une la marque de Bologne. C'est aussi à ce moment que, poussant bien plus loin qu'il n'avait fait jusqu'alors le défi à l'Empereur, il émit en Gaule le solidus dont la légende de revers a été modifiée de manière à donner VICTORIA. ACCC écrit dans un sens et VICTOfll écrit dans l'autre, c'est-à-dire Victoria Augustorum victori (1). Il transformait ainsi l'inscription destinée originairement à célébrer la gloire des empereurs, en un monument triomphal de leur défaite.

L'acte de Théodebert avait été le coup de tête d'un victorieux. Il rompait tellement avec toutes les traditions du passé, avec les idées du prestige impérial encore puissantes sur la plupart des esprits, que les autres rois Francs, ses contemporains, n'osèrent pas suivre son exemple. 11 y a

(1) Rev. num. 1848, p. 191, pi. IX, n° 6.

plus : le type de Théodebert immobilisé se continua sous Théodebald, tant que les Austrasiens restèrent maîtres de l'Italie, et ensuite on en revint pour un temps, dans les anciens Etats de Théodebert, comme dans les autres parties de la monarchie franque, au monnayage de l'or se traînant dans l'ornière de l'imitation de celui des empereurs (1). Ce n'était plus, du reste, le monnayage régulier de la fin du v" et du commencement du vr siècle, où l'on se montrait si soigneux de placer exactement l'effigie et le nom de l'empereur régnant. Il y eut bien encore quelques .pièces proprement impériales frappées alors dans les Gaules par suite de circonstances particulières, comme le triens de Justin II, émis dans le Gévaudan avec sur le revers la légende GABALORVM (2), ou les monnaies que l'occupation temporaire de la Provence par les troupes constantinopolitaines qui soutenaient l'entreprise de Gondovald, puis celle de Syagrius (3) permirent de frapper à Marseille, à Arles et à Vienne [h) au nom de Maurice Tibère, et à Marseille seulement au nom de Phocas (5). Mais partout ailleurs la période de transition, entre le

(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 18o3, p. 279 et s.

(2) Banduri, t. H, p. 631. — Eckhel (D N, t. III. p. 31o) rapportait cette pièce à Gabala de Syrie; c'est M. de Saulcy (Essai de classification des suites byzantines, p. 24) qui le premier a reconnu qu'elle était originaire de la Gaule.

(3) Bonamy, Mém. de VAcad. des Inscr. anc. sér. t. XX, p. 184-210; Ch. Lenormant, Rev. mm. 1854, p. 306-317.

(4) Les monnaies de Marseille et d'Arles sont purement impériales; celle de Vienne (Rev. num. 1834, pi. XII, n° 11), avec sa légende de revers VIENNA. DE. OFFICINA. LAVRENTI, si elle a au droit l'effigie et le nom de l'empereur, est sortie d'une officine épiscopale.

(b)Rev. mm. 1805, pi. V, n*^ 1.

LA lOI DANS LES MONNAIES ANTIQUES 457

monnayage encore impérial en principe et le monnayage proprement mérovingien (1), se marque par l'immobilisation, sur le droit des espèces d*or, de la légende de Justinien, de plus en plus barbare, altérée, inintelligemment copiée, tandis que les types impériaux se maintiennent et que la légende du revers a seule une signification d'après laquelle peut se faire l'attribution des pièces.

Cependant, si l'exemple de Théodebert n'avait pas été tout d'abord suivi par d'autres, il avait donné une de ces impulsions sur lesquelles on ne revient pas d'une manière définitive. Toute trace de la suprématie impériale devait bientôt disparaître des monnaies des royautés barbares en Occident, car cette suprématie tendait de plus en plus à cesser absolument d'être, même nominale. L'Occident échappait à la suzeraineté décrépite de Byzance, et les jeunes royautés qui jetaient les bases des nations modernes s'émancipaient de tout vasselage et de toute tutelle, à mesure qu'elles sentaient leurs forces grandir. C'est vraiment alors le moment de la grande révolution qui mettait fin à l'antiquité pour inaugurer le Moyen-Age.

La plus ancienne monnaie d'or franque, postérieure à Théodebert, où son exemple soit suivi, est le triens, aux types exactement copiés des monnaies impériales, mais aux légendes HILDEBERRTVS — CHRAMNVS (2), qui parait avoir été frappé en 557-558 par Childebert P' soutenant la révolte de Chramne, fils de Clotaire. Elle reste encore isolée, et il faut laisser passer une quinzaine d'années de

(1) Cette transition a été suivie pas à pas par Ch. Lenormant, Rev. num. 1834, p. 317-344.

(2) Ch. Robert, Rev. num. 1842, p. 340-343; Ch. Lenormant, Rev. num. 1849, p. 37. pi. I, n'^ 12.

plus avant de voir apparaître les pièces nominales de Sigebert P"" et de Gontran, d^où tout vestige delà légende impériale est également banni (i). Elles inaugurent définitivement la série d'or royale mérovingienne, qui désormais se continue sans interruption, avec tous les caractères de la pleine indépendance.

Chez les Wisigoths d'Espagne et de Septimanie, après Amalaric, on entre dans une période où les solidi ne sont que des contrefaçons absolument barbares des types et des légendes des trientes de Justinien. Telle est la pièce que Florez (2) a attribuée à tort à Liuva, mais qui, en réalité, ne présente que la corruption des légendes de Justinien, DNIVSTINIANVSPPAVG — VICTORIAAVGVSTO- RVM, travesties en DIIIVSTIIIIIAVAC — VDTVLTOOVLO. Mais le règne de Leuvigilde (o72-o86) nous offre d'abord une monnaie aux mêmes types que la précédente, où le droit offre encore la dégénérescence de la légende de Justinien, Dl IIVSTI IIAVAC, et le revers celle du roi, bien claire, LIVVI9ILDI ReGia(3), puis deux autres d'où tout vestige de l'ancienne inscription est banni, l'une avec le nom du roi sur le droit, auprès de la tête, et ses titres au revers, LIVVICILDVCU — REX INCLITVOJ (4), l'autre avec l'indication de la ville d'émission sur le droit et le nom du prince au revers, VALENTA REX - LIVViqiLDVS(5). Ces pièces ouvrent la suite des monnaies d'or nomi-

(1) Ch. Lenormant, liev. num. 1834, p. 337.

(2) Medallas de Espana, t. lil, p. 16d; Rev. num. 1834, pi. XII, n° 8.

(3) Florez, t. III, p. 169.

(4) Florez, t. III, p. 170; cf. Rev. num. 4834. pi. XII, n° 9.

(3) Rev. num. 1834, pi, XII, n° 10. — Le type du revers, qui n'est plus le même, est copié de l'or de l'empereur Tibère Constantin.

nales et pleinement indépendantes des rois Wisigoths, qui ne cesse qu'à la destruction de leur monarchie par les Arabes.

C'est donc au dernier quart du vr siècle que, dans les Gaules et en Espagne, les royautés barbares brisent définitivement le vieux moule de la suprématie impériale, et traduisent sous une forme matérielle et sensible, dans leurs monnaies, leur alFranchissement de toute suzeraineté extérieure, qu'elles achèvent de consommer (1). Le principe respecté pendant tant de siècles par les vainqueurs mêmes de Rome, que nul ne peut frapper l'or, ce métal de la souveraineté, d'une autre empreinte que celle de César, de droit monarque universel, périmé en fait, le devient également en droit ; il tombe en désuétude et en oubli. Cette révolution décisive dans les usages et dans les principes marque la fin de la numismatique de l'antiquité et le véritable début de celle du Moyen- Age. Aussi est-ce à la date où elle se produit que nous arrêterons nos études sur le monnayage antique.

(1) En 383, Gonlran, roi de Bourgogne, reprochait au comte Gontran Boson,qui venait d'araener à Marseille Gondovald, soutenu parles troupes impériales, « d'avoir voulu, en introduisant dans la Gaule un homme devenu étranger à son propre pays, soumettre le royaume des Francs à la domination des empereurs » , reputans cur hominem exlraneum intromisisset in Gallias, voluissetque Francorum regnum imperialibus per haec subdere ditionibus : Gregor. Turon. Hist. VI, 24.

TABLE ANALYTIOUE

Page 1