‹ La Monnaie dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 46 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

4i>0 LA MONNAIE DANS L'ANTIQUITE

Depuis longtemps déjà, For et l'argent impérial circulaient dans tout l'Empire; mais il n'en était pas de même pour le cuivre. La monnaie d'appoint de cuivre ne se transporte pas à de grandes distances : elle est de sa nature trop encombrante et trop coûteuse à faire voyager, par rapport à sa valeur réelle ou à sa valeur nominale conventionnelle, même quand celle-ci excède notablement la valeur métallique intrinsèque. Elle circule seulement là où elle a été frappée et dans un rayon restreint aux alentours. Aussi, jusqu'au règne d'Aurélien, nous en avons la preuve par l'extrême rareté des découvertes de bronzes de coin romain dans les contrées helléniques, la masse du cuivre circulant comme monnaie d'appoint dans l'Orient de l'Empire était exclusivement composée des monnaies frappées par les villes grecques. Entre Aurélien et Dioclétien, on avait cessé de fabriquer de ces monnaies ; mais, comme la fabrication des monnaies officielles impériales n'avait pas été suffisamment implantée en Orient, comme on ne faisait plus d'ailleurs de pièces de cuivre données comme telles, avec une minime valeur, la masse du cuivre dans la circulation de cette moite du monde soumis à Rome était restée la même, composée de pièces anciennement émises. Il y a plus : ainsi que nous l'avons montré au § 4, 6 de ce chapitre, l'altération sans frein de la monnaie d'Empire avait fini par faire des anciennes pièces de cuivre des villes grecques une marchandise métallique, recherchée pour sa valeur intrinsèque, que l'on employait pour des payements de grosses sommes, sans s'inquiéter de la provenance d'origine des pièces. Dans ces condition^, cette marchandise avait commencé à prendre la route de l'Occident, privé de numéraire ayant une valeur par lui-même, et le gouvernement avait favorisé le mouvement d'attrac-

tion par lequel l'Occident pompait le numéraire de cuivre municipal de l'Orient, désormais assimilé légalement à la monnaie d'Empire. Les empereurs y cherchaient une ressource dans la crise monétaire que leurs déplorables mesures d'altération des espèces avaient produite, et ils ne réussirent par là qu'à généraliser la crise en appauvrissant la circulation de l'Orient^ sans apporter un remède sérieux à la détresse de celle de l'Occident.

Dioclétien, voulant qu'il n'y eût plus qu'une seule monnaie ayant cours dans l'Empire, aussi bien pour le cuivre que pour l'or et l'argent, celle de l'Empereur, dut, pour atteindre à un tel résultat et faire face aux besoins de toutes les parties de l'immense territoire de la romanité, beaucoup multiplier les officines de fabrication de ces monnaies dans les provinces. Mais, en multipliant les ateliers, il fallut, pour arriver à un contrôle régulier de comptabilité dans la fabrication, distinguer au moyen de marques particulières les émissions des différents hôtels monétaires. C'est ainsi que s'introduisit l'usage, continué par tous les successeurs de Dioclétien en Orient et en Occident, d'indiquer sur les monnaies, au moyen des initiales de leurs noms, les lieux où elles étaient fabriquées, tandis qu'avant cet empereur, à de rares exceptions près, on n'avait jamais inscrit de semblables indications sur la monnaie impériale romaine. En effet, les indications d'ateliers monétaires provinciaux sur la monnaie officielle de l'Empire sont extrêmement rares avant Dioclétien, et on n'en connaît pas une seule sur des pièces antérieures à Gallien (1). Ceci ne veut pas dire, du reste, comme on le

(1) Déjà, sous Philippe, Trajan Dèce, Trébonien Galle et Volusien, on avait commencé, mais sans y apporter une grande régularité, non pas à

croit trop généralement, qu'il n'y eut pas avant cette époque, hors de Rome, un certain nombre d'ateliers de la monnaie d'or et d'argent de l'empereur. Plusieurs de ces ateliers de l'empereur dans les provinces existaient certainement, et l'on peut avoir l'espoir d'arriver à déterminer leurs produits ; il en est, comme celui de Lugdunum, qui ont fonctionné sans interruption depuis Auguste, pendant toute la durée de l'empire ; seulement on n'employait pas, au temps du Haut-Empire, de marques pour distinguer les pièces sorties de tel ou tel de ces ateliers. J'en donnerai, je crois, les preuves dans le chap. iv de ce livre, . § 2, où je jetterai également un coup d'œil sur les divers ateliers monétaires postérieurs à Dioclétien et leurs marques (1). Mais s'il existait quelques ateliers provinciaux de la monnaie impériale avant Dioclétien, ce fut cet empereur qui en multiplia le nombre, en régularisa et en fixa définitivement l'existence, en les distribuant systématiquement de manière qu'il y en eût dans toutes les parties de l'Empire, qui pussent fournir de numéraire chacun

employer des marques pour indiquer les différents hôtels monétaires, mais dans certains de ces hôtels, en particulier dans celui de Rome, à distinguer par des lettres ou des chiffres les émissions des diverses officines qu'ils comprenaient (voy. Brock, Numismatiske Vntersogelser betraefende den senere romerske Kaisertid, Copenhague, 1874; Numismatische Untersuchungen iiber die spdtere romische Kaiserzeit, mit besonderer Beziehung auf die Munzmarken, dans la Zeilschr. f. Num. t. II, p. 189-245; t. III, p. 61- 102). Celle méthode, encore bien imparfaite, puisqu'elle négligeait la marque la plus essentielle, alla en se développant et en se générahsant depuis Gallien jusqu'à Dioclétien.

(1) Le seul travail un peu développé qui ait été fait jusqu'ici sur ces marques d'ateliers de la monnaie impériale après le iii^ siècle est celui de MM. J. et L. Sabatier : Production de For, de l'argent et du cuivre chez hs anciens et hôtels monétaires des Empires romain et byzantin (Saint- Pétersbourg, 1850), p. 100-159.

une certaine circonscription. Cette grande organisation, créée sur de nouvelles bases, eut, comme nous venons de le montrer, pour corollaire l'inscription désormais constante, sur toute pièce de monnaie, de la marque de l'hôtel d'où elle était sortie et même de l'indication spéciale de celle, des différentes officines entre lesquelles se divisait Thôtel monétaire, où la pièce avait été frappée.

8. Le système du monnayage concentré comme direction entre les mains de l'Empereur, et exécuté dans des ateliers établis dans les diverses provinces, se maintint tel qu'il avait été établi par Dioclétien jusqu'au moment où les rois des Barbares, qui avaient envahi l'empire, s'arrogèrent, sur la monnaie frappée dans leurs Etats, le droit que les Empereui'S s'étaient réservé à eux seuls. Ce ne fut pas, du reste, d'une manière uniforme qu'ils se mirent en possession de ce droit. La révolution qui clôt réellement l'ère de la numismatique anciennne, pour ouvrir celle du Moyen-Age et des temps modernes, s'opéra graduellement, par des étapes successives. Mais, pour en bien comprendre les phases, il importe de se rendre compte delà prétention que les empereurs élevaient à la possession exclusive du droit de frapper des monnaies d'or^ droit dont ils prétendaient imposer la reconnaissance non-seulement à leurs vassaux, mais à tous les peuples étrangers.

Nous avons vu plus haut (dans ce chapitre, § 1, 2) que les monarques Achéménides de la Perse, très-faciles quand il s'agissait de laisser aux princes et aux républiques placés dans leur dépendance le droit de monnayage dans les autres métaux, se réservaient la fabrication de la monnaie d'or comme une prérogative de leur souveraineté

supérieure, et se montraient tellement jaloux sur ce point, qu'en général leurs voisins immédiats évitaient de se créer des difficultés avec eux en émettant des espèces de ce métal. Nous avons vu aussi (§3, 3) que la République romaine avait à son tour, dans le temps de sa plus grande puissance, élevé la même prétention, interdisant le monnayage de l'or à ses sujets et à ses vassaux, que même, dans les pays qui restaient nominalement indépendants, l'extension de son influence, l'entrée du pays dans l'orbite de l'alliance romaine, avait toujours amené la cessation de la frappe des monnaies d'or. Il en fut de même à plus forte raison sous les empereurs, pour qui semblable prétention n'était pas uniquement une affaire de vanité, mais un véritable intérêt financier, car ils empêchaient ainsi toute concurrence sur les marchés à leur propre monnaie d'or, qu'ils émettaient en grandes quantités, et, en s' assurant le privilège de fournir du numéraire de ce métal le commerce du monde civilisé, ils s'assuraient pour eux seuls le bénéfice qui résultait de sa fabrication.

La prétention des empereurs était donc que le monnayage de l'or appartenait exclusivement à la souveraineté de Rome et de son Auguste, souveraineté universelle dans son principe et dans son essence, d'où devaient relever toutes les couronnes ; et que les rois étrangers n'avaient point légitimement le pouvoir d'en faire autant, parce qu'aucun d'eux ne pouvait se placer sur un point d'égalité avec l'Empereur. « Le roi de Perse, dit encore Procope(l) au temps de Justinien, peut frapper de la monnaie d'argent tant qu'il veut ; mais ni lui, ni aucun roi barbare n'a

(1) Bell, goth, III, 33.

LA LOI DANS LES MONNAIES ANTIQUES 4i>5

le droit (Ôlfxtç) de mettre sa marque ou son portrait sur aucune pièce d'or, quelque quantité d'or qu'il possède, et une semblable pièce ne pourrait circuler parmi les commerçants, même chez les Barbares. » Certes, il fallait toute la puérile vanité des Byzantins pour se figurer que le prestige de la dignité impériale aurait empêché les marchands, « même chez les Barbares, » d'accepter une monnaie d'or de bon aloi qui n'aurait pas porté l'effigie sacrée de l'Empereur, Celles que frappaient alors, pour la plupart du temps en se modelant sur les tailles des monnaies romaines apportées chez eux par le commerce, les rois des pays assez éloignés pour se sentir hors de l'atteinte des armes romaines, ceux de l'Inde (livre VII, cLap. v, § 2), des Homérites du Yémen (1) et des Axumites d'Abyssinie (2) (livre VII, chap. vi, § 4), circulaient jusqu'aux frontières de l'Empire, et les changeurs d'Alexandrie devaient voir les navigateurs en apporter plus d'une fois à leurs comptoirs (3). Ce sont des raisons politiques, c'est la

(1) On ne possède jusqu'ici qu'une monnaie d'argent en fait de monuments numismatiques des Homérites [Hev. num. 1868, p. 168-176). Mais l'existence de leurs monnaies d'or est attestée par le passage des actes des martyrs de Nadjrân (Bolland. Act.Sanclor. Octohr. t. X, p. 723) où on lit : a Ce qu'on appelle holcas est une monnaie royale des Homérites. a ayant le poids d'un aureus romain de 12 siliques », ëctti 5è aux/i -h, It^o-

|j,£v/) ôXxà; [AovrJTa paoïXixr] 'OjAYjptitxri, (TTa6(AÔv £j(oyaa xp^iou 'Pco[jiaïxoy,

xepaTtiùv ôExaôOo. Le nom transcrit en grec ô).xàç est évidemment emprunté au copte holok, qui était en Egypte l'appellation indigène du solidus d'or constantinien (voy. Peyron, Lexic. copt. s. v.).

(2) Sur les monnaies des rois d'Axum, du iv* au vji'' siècle, voy. les deux mémoires de M. de Longpérier et de M. d'Abbadie dans la Rev. num. 1868, p. 28-62. Les pièces d'or y sont gravées pi. II, n"' 1-4.

(3) En 1860, j'ai acheté à Tripoli de Syrie, d'un paysan qui venait de le trouver en terre, un exemplaire à fleur de coin de la petite monnaie de cuivre, en partie dorée, du roi OTAZHBAC, gravée Rev. num.

crainte de la puissance matérielle de l'Empire qui faisaient que les peuples les plus voisins ne se hasardaient pas à un monnayage dont les Césars étaient si jaloux. Mais je ne saurais me ranger parmi ceux qui croient voir un démenti du fait affirmé par Procope dans l'existence d'un certain nombre de pièces d'or des Sassanides. Ces monnaies, toujours fort rares, appartiennent, en effet, exclusivement aux premiers règnes de la dynastie (1), aux temps où la lutte était presque continue entre les Perses et l'Empire et où le succès ne cessait guère d'être du côté des premiers (livre VII, chap. iv, § 1). Procope n'a pu parler que de l'état des choses de son temps. Or, à cette époque, depuis plus d'un siècle et demi, depuis le règne de Sapor III, les rois des Perses n'avaient plus frappé que de la monnaie d'argent, par une raison que nous ignorons, peut-être par ménagement pour les empereurs de Constantinople. Il n'y a rien d'impossible, ni même d'invraisemblable à ce que l'élévation de ce fait à l'état de stipulation diplomatique ait été l'objet d'un article dans le fameux traité entre Justinien et Chosroès I, connu des historiens byzantins sous le nom de « Paix perpétuelle » . En effet, si le même Chosroès a fait frapper la seule pièce d'or que nous connaissions dans la dernière portion de la série monétaire des Sassanides (2), ce n'a été qu'à une époque très-tardive de

1868, pi. III, n° 1. Cette pièce avait été évidemment apportée d'Axum dans l'antiquité par quelque marchand ou plutôt par un pèlerin chrétien, venu d'Abyssinie aux Lieux Saints. L'exemplaire en question fait maintenant partie de la riche collection de M. d'Amécourt.

(1) On en connaît d'Artaxerxo ?•", Sapor I, Hormisdas I, Varahran I, Homisdas II, Sapor I et Sapor II : Mordtmann, Zeitschr. d. deutsch. Morgenl. GeseUsch. t. VIII, p. U6.

(2) Longpérier, Médailles des rois perses de la dynastie Sassanide, pi. X,

son règne, l'an 34 (564 de notre ère) , postérieurement à sa rupture avec Justinien, à ses guerres contre Bélisaire, et à ses grandes conquêtes dans l'Arabie méridionale et vers l'Inde.

Plus d'un siècle après, on nous montre Justinien Rhinotmète (de 68o à 711) déclarant la guerre aux Arabes parce qu'ils avaient payé le tribut en pièces d'or frappées d'un nouveau type arabe, et non en pièces a l'effigie impériale (1). Et ce renseignement est certainement trèsexact, car les premiers dinars d'or arabes ont bien été frappés par le khalife Abdelmélik, contemporain de Justinien Rhinotmète .

11 est certain qu'à part l'exception des Sassanides, dont le monnayage d'or jusqu'à Sapor III avait, comme au temps de la République celui de Mithridate partout où il étendait ses conquêtes (voy. dans ce chapitre, § 3, 3), le caractère d'un défi aux prétentions impériales, la suprématie de l'Empire fut si généralement reconnue, en Orient et en Occident, que pendant plusieurs siècles ni les provinces soumises médiatement ou immédiatement aux Augustes, ni même les Etats plus ou moins indépendants qui avoisinaient l'Empire^ n'essayèrent de fabriquer de la monnaie d'or. Ou du moins ils ne le firent qu'en lui donnant le caractère d'une monnaie locale de l'Empereur.

n" 4; Mordtmann, Zeitschr. d. deutsch. Morgenl. Gesellsch. t. VIII, p. 92,

(I) Zonar. XIV. 22 : Ta; ■J^pô; to'jî "Apa6a: duvôiQxaç uapÉXyirev alttav cD.Ylçw;, OTt <jTa).£v tô toO èTï](TÎoy çôpou y^içoLyiKx où 'Pwiiaïxôv eT^e (TçpàytffîJLa, i'/là vc'ov 'Apdcêiov oyoà yàp èEr)v âv y^ç>yj(TS> VQ[Li(j\ioLXi ya.çiv.'zriipa. £vi-j7ioù(j6at r) Tôv Toy padO.Ew; 'Pwfiai'wv. Cf. Gibbon, Décline and fall of Roman empire, chap. LU.

Dans la Dacie ou la Pannonie supérieure, en même temps que se crée la monnaie provinciale de cuivre de Dacie aux effigies de Philippe, d'Hostilien et d'Emilien, dont nous avons parlé dans le § 4, 8, on voit apparaître de singulières pièces d'or, qui ne se rencontrent jamais que dans ce pays et y ont sûrement été frappées, dans la région des mines, par les Goths et les autres Barbares qui déjà commençaient à y être établis en grand nombre (1). Leurs types offrent un bizarre mélange d'imitations de ceux des monnaies impériales du iip siècle et des deniers républicains, qui circulaient encore en abondance à cette époque dans les pays du bas Danube (2). Ce ne sont pas des copies serviles de pièces connues, dont on aurait reproduit simultanément la face et le revers ; ce sont des espèces nouvelles que les Barbares ont créées, en y combinant à leur fantaisie des éléments hétérogènes empruntés à des monnaies d'époques fort diverses (sur ce procédé, familier aux Barbares, voy. livre IV, chap. vu, § 2). Mais il est manifeste qu'en les créant, ils ont voulu marquer une soumission à la suprématie de l'Empire et respecter la règle jalouse qui ne permettait pas l'existence d'une autre monnaie d'or que celle de l'Empereur, en faisant à leur manière des monnaies impériales. C'est, en effet, au nom des empereurs que ces monnaies barbares sont frappées, et non pas au nom de peuples ou de chefs indigènes. Le droit porte toujours une légende impériale, et l'on doit remarquer qu'elle est exécutée avec un soin relatif, toujours intelligible et ne présentant qu'un petit

(1) Eckhel, D N, t. IV, p. 179; Mommsen , il/ fi , t. III, p. 121 et 291.

(2) Mommsen, M R, t. III, p. 51 ell21.

nombre de fautes, tandis que les légendes de revers sont seulement simulées par des combinaisons de lettres absolument inintelligibles. On a dans ce genre des Gordien III, où la tête de l'empereur est ceinte d'une couronne radiée, ce qui ne se voit pas sur Tor de coin romain, avec au revers Mars accompagné d'une légende où MARTEM PROPV- GNATOREMestdevenuMLETHRM PROPVGNATORENfl), et des pièces où la tête de Rome casquée des deniers de la République est associée à la légende de Philippe, PHILIP- PVS. FIVS (pour PIVS). AVGG (sic), tandis que le revers est copié des monnaies de Philippe fils PRINCIPI IVVEN- TVTIS (2), mais avec l'inscription transformée en ENTI- LOIC KCSS (3). A la suite se classent les aurei {li) qui ont au droit une tête ceinte d'une couronne radiée et offrant une assez grande ressemblance avec celle des aurei barbares de Gordien, avec la légende IMP. SPONSIANI, et au revers la copie servile, y compris la légende, du denier républicain de Minucius Augurinus (5) . M. Mommsen (6) est disposé à croire que SPONSIANI est une corruption barbare de GORDIANI ; cependant, comme le nom est parfaitement possible et vraisemblable, comme l'inscription

(1) Neumann, Popul. et urb. num. vet. t. I, p. 89; Eckhel, D N, t. VII, p. 316. — La légende impériale du droit est bien plus correcte ; elle ne comprend qu'une faute : IMP. GORDIANVS. PIVS. FELT (pour FELIX). AVG.

(2) Cohen, M /, t. IV, p. 220, n- 31 et 37.

(3) Pellerin, Mélanges, t. I, p. 161; Neumann, /. c; Eckhel, D N, t. VII, p. 329.

(4) Eckhel, DN, t. VII, p. 340; Cohen, MI, t. IV, p. 231 et pi. XL — M. Cohen a contesté depuis l'authenticité de ces pièces {M I, t. VII, p. 2o4), mais, semble-t-il, à tort.

(5) Cohen, M C. pi. XXVIII, Minucia, n» 3. (6J M R, t. m, p. 121.

paraît gravée avec soin, je croirais plutôt que le nom de Sponsianus doit être la désignation numismatique de quelqu'un des prétendants éphémères qui furent proclamés au iii^ siècle par les légions du Danube, et qui est peutêtre mentionné sous un tout autre nom dans les écrivains de FHistoire Auguste. On a bien constaté d'une manière positive que le Marinus de Zonaras et de Zosime est appelé Pacatianus sur les monnaies ; il n'y aurait rien de plus surprenant à ce que, par exemple, l'Ingenuus de Trebellius PoUion fût le même que le Sponsianus de la numismatique; mais, si l'on peut en avoir quelque soupçon, la preuve en manque jusqu'ici. En tout cas, ce monnayage d'or barbare de la Dacie ou de la Pannonie, qui n'eut qu'un petit nombre d'années d'existence au milieu des désordres du m* siècle, n'offre pas un démenti formel à la règle que nous posons;, il la confirme plutôt, car ses auteurs, quels qu'ils aient été, ont tenu à se conformer au principe de droit public en vigueur sous l'Empire ; en faisant des monnaies d'or, ils se sont attachés à les fabriquer au nom de l'Empereur.

La numismatique des rois du Bosphore Cimmérien (livre VII, chap. iv, § 5) offre pendant plusieurs siècles un caractère plus exceptionnel. Ainsi que nous l'avons déjà dit (livre II, chap. l, § 3, 4 ; et dans ce chapitre, § 4, 9), ces rois du Bosphore furent les seuls vassaux auxquels les empereurs romains permirent de fabriquer de la monnaie d'or. Ils furent conduits à les autoriser à cette exception par les conditions économiques particulières de la contrée, où la circulation, depuis les temps les plus anciens, se composait exclusivement d'or et de cuivre (1),

(1) Mommsen, M R, t. III, p. 292 et s.

de telle façon que la monnaie d'argent, qui n'y avait jamais été que très-peu développée, y avait entièrement disparu depuis le iir siècle avant l'ère chrétienne (livre II, cliap. i, § 1,3; livre YI, chap. viii, § \). Mais en permettant le monnayage local de l'or, qu'il n'était pas possible de supprimer sans porter un trouble profond dans le commerce de la contrée, sans se heurter à la force invincible des choses, les empereurs se soumirent à certaines conditions, que nous pouvons constater par les monuments numismatiques eux-mêmes, conditions qui sauvegardaient les prétentions de leur autorité suzeraine et laissaient subsister, dans la dérogation même que l'on y faisait, le principe de la monnaie d'or réservée exclusivement à l'Auguste.

Le Bosphore Cimmérien parvint à se soustraire jusqu'à une époque relativement assez tardive à la suprématie romaine. Même après la défaite et la mort de Mithridate, son fils Pharnace, puis Asandre et la reine Dynamis (1) y continuèrent un monnayage d'or présentant tous les caractères de la pleine indépendance, sans s'inquiéter des susceptibilités de la République et d'Auguste. C'est seulement quand Agrippa eut installé Polémon 1"' au Bosphore, en i4 av. J.-C, que le pays reconnut la souveraineté de Rome. On ne possède pas de statères d'or de Polémon^ et il semble n'avoir frappé que du cuivre au Bosphore, tandis qu'il était autorisé à émettre de la monnaie d'argent dans son royaume de Pont. Mais après sa mort, les Aspurgiens, qui avaient conquis par la force des armes la plus grande

(1) Le statère d'or de cette reine (Longpérier, Ann. de Vlnst. Arch. t. XIII, p. 320; De Kœhne, Musée du prince Kotchoubey, t. II, p. 136) porte la date de l'an 281 de l'ère du Bosphore, 17-16 av. J.-G.

partie du territoire du royaume bosphorique et établi leur capitale à Phanagoria, en faisant reconnaître leur avènement par Auguste, obtinrent de lui la permission du mon nayage de l'or, en se soumettant à la condition de placer l'effigie impériale sur la face principale de leurs espèces. Nous avons ainsi des pièces d'or des deux premiers rois de cette dynastie, dont les noms sont inconnus des historiens et ne peuvent être encore rétablis avec quelque chance de certitude (1) ; le poids en est celui de l'aureus romain de César (2). Toutes portent invariablement au droit la tête d'Auguste, puis au revers la tête du prince indigène vassal, avec une date de l'ère du Bosphore (289 et 304- = 8 av. J.-C. et 8 ap. J.-C. pour le premier roi, 305 et 306 = 9 et 10 ap. J.-C. pour le second) et un monogramme contenant les initiales du nom royal. Le même système de monnayage, avec la même forme des pièces, la même présence de l'effigie impériale d'un côté et de celle du roi vassal de l'autre, se continue sous le règne de Khescuporis 1 (11-39 de notre ère), contemporain d'Auguste et de Tibère (3), qui paraît avoir transféré le siège de sa puissance à Panticapée. Sous Cotys I (49-69), après une interruption qui correspond à des années de troubles et au règne de Mithridate III, tandis que les espèces de cuivre sont frappées au nom et à la tête du roi indigène, associée ou non à celle de son suzerain, les monnaies d'or, qui suivent désormais les variations de l'aureus ro-

(1) De Kœhne, Mus. Kotchoubey, t. II, p. 199 et s.; Waddington, Rev. mm. 1866, p. 423.

(2) C'est, du reste, le taux auquel le statère attique était descendu graduellement au Bosphore.

(3) De Kœhne, ouvr. cit. t. II, p. 203 et s.

main (i) (sur celles-ci, voy. livre VII, chap. iv, § 1), prennent un caractère nouveau et deviennent de plus en plus impériales. L'effigie du roi du Bosphore en est tout à fait bannie. On a d'abord celles qui ont d'un côté la tête de Claude et de l'autre le portrait de l'un des Césars Britannicus et Néron, accompagné de la date de l'ère locale et du monogramme du roi Cotys (2), Sous Néron, ce monogramme disparait (3); il n'est plus question en aucune façon du roi ; on place bien un monogramme à côté de la tête de l'empereur régnant, à laquelle fait pendant celle de Claude déifié, mais ce monogramme se compose des lettres NEPHv KXa-j^ioç (4). Celui de Cotys reparaît sous Yitellius, mais l'aureus bosporitain porte alors les deux têtes de cet empereur et de son père (5) . Suit une interruption complète du monnayage d'or du Bosphore jusqu'à Fan 84 de notre ère, sous Domitien (6). Aux deux interruptions que nous venons de signaler dans la fabrication des aurei du royaume du Bosphore correspondent, par une coïncidence d'une haute portée historique, les seules monnaies d'or connues, celles-là pleinement autonomes et sans trace de la suprématie impériale, de la ville de Chersonésos(7), la rivale acharnée des rois de Panticapée, qui se targuait de son titre

(1) Moinmsen, M R. t. III, p. 293.

(2) De Kœhne, t. II, p. 220-224,

1,3) Les monnaies de cuivre frappées au même moment sont aussi exclusivement au nom de l'Empereur.

(4) De Kœhne, t. II, p. 223 et s.

(o) De Kœhne, t, II, p. 227.

^6) De Kœhne, t. II, p. 229.

(7) Von Sallet, Zeitschr. f, Num. 1. 1, p. 28 et s.

de ville libre et n'a jamais battu monnaie à l'effigie des Empereurs (1). On en connaît, en effet, trois échantillons, l'un avec la date de 73 de l'ère locale (2), qui est 38 ap. J.-C, les autres avec celles de iOli et 109, 70 et 75 de l'ère chrétienne. Sur la pièce de l'an 109, la ville prend le titre orgueilleux, et sans autre exemple en numismatique, de [iacri.'XeuouuYi, « jouissant des droits royaux : » XEPaovv^aou — BACIAeVOYCHC- GTOTC. P0 (3).

Étant donnée la prétention des empereurs de ne pas tolérer, à leur portée et dans la sphère de leur action, la fabrication d'espèces d'or qui ne fussent pas émises en leur nom et ne portassent pas leur effigie, le monnayage pleinement autonome de Chersonésos était un fait bien plus grave, emportant de bien autres conséquences que celui du monnayage d'or des rois du Bosphore, soumis à la condition de la présence du portrait de l'Auguste en signe de vasselage, dont pourtant ils s'étaient montrés jaloux, puisqu'ils l'avaient interrompu. Il importait de mettre fin à un fait où ils ne pouvaient manquer de voir une usurpation audacieuse, et, puisque le pays ne pouvait se passer d'une monnaie d'or locale, de faire reprendre, pour remplacer celle de Chersonésos, l'émission des espèces des rois du Bosphore dans les anciennes conditions. C'est ce que fit Domitien, et, en rendant à ces rois la permission qui leur avait été enlevée par Vitellius, il leur donna un privilège honorifique plus étendu que celui qu'ils avaient eu autrefois, car ils purent désormais placer leur tête, avec

(1) Ibid. p. 27.

(2) Sur l'ère de Chersonésos, voy. Bœckh, Corp. inscr. graec. t. II, p. 90.

(3) VonSallet, Zeitschr. f. Num. t. IV, 273-277.

leur nom écrit tout au long et le titre royal, sur une des faces des monnaies d'or. . C'est dans ces conditions que le monnayage ainsi rétabli se continua sans interruption et sans changement jusque sous Constantin (1), avec une altération progressive et rapide du titre de la monnaie, qui, légalement tenue pour d'or, n'est plus que de cuivre doré dans la seconde moitié du m" siècle (voy. plus haut, livre III, chap. i, § 3, 4). Mais si l'une des faces de For du Bosphore Cimmérien présente ainsi, depuis Domitien^ le portrait et la légende du roi vassal, l'autre, celle où s'inscrit la date, demeure toujours réservée à l'effigie de l'Empereur suzerain, qui n'est jamais omise; et, dans les données du droit public de l'Empire, cette face est la principale : l'image de l'Empereur prime celle du roi. Ainsi le principe essentiel du privilège de la souveraineté est sauvegardé, même quand on y déroge par le fait dans une certaine mesure. La monnaie d'or émise au Bosphore reste en droit une monnaie impériale, toujours marquée de l'image sacrée du souverain ; celui-ci délègue seulement à son vassal le pouvoir de la fabriquer et d'y mettre en second plan son effigie et son nom. Aussi M. Mommsen (2) a eu raison de dire : « Le principe d'après lequel le monnayage est un droit exclusif du souverain a donc exercé également ici son influence, avec les modifications que les circonstances particulières, la durée et la position, à peu près indépendante en fait, du royaume du Bosphore, ont dû cependant apporter dans la pratique. »

(1) Voy. la description de ces monnaies dans le tome II de l'ouvrage de M. de Kœhne, à partir de la p. 229.

(2) M R, t. III, p. 298.

9. Ce que nous avons vu faire aux Barbares de la Dacie ou de la Pannonie dans le iir siècle, les Barbares installés dans les Gaules et dans l'Espagne le firent sur une beaucoup plus grande échelle dès le commencement du v^. On battait encore monnaie pour l'empereur d'Occident dans un petit nombre d'ateliers de ces contrées (1). Mais ces ateliers officiels n'étaient pas seuls à fonctionner, et les chefs des Barbares faisaient également à leur propre profit de la monnaie au nom et aux types de l'Empereur.

« Quoique les chefs barbares établis sur le sol romain reconnussent tous la souveraineté de l'Empire, a très-bien dit M. de Pétigny ("2), il n'est pas moins certain qu'ils exerçaient la plupart des droits régaliens dans les provinces occupées par eux, et l'on doit penser qu'ils ne se sont pas abstenus des bénéfices d'un monnayage de contrefaçon, surtout lorsqu'ils possédaient les villes où avaient existé des ateliers monétaires impériaux. Les ouvriers et les machines étaient alors à leur disposition, et ils n'ont pas dû les laisser sans emploi.

« Les rois bourguignons, par exemple, maîtres de l'atelier de Lyon depuis 458, n'ont pas dû manquer de l'exploiter à leur profit. Seulement nous croyons pouvoir affirmer qu'ils n'ont pu faire autre chose qu'imiter fidèlement les monnaies impériales, et que les pièces émises par eux n'étaient que de pures contrefaçons sans aucun différent visible (3). C'est surtout à cette époque où il y avait en- Ci) Senckler, Rev. num. 1847, p. 410 et s.; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 123 et P.

(2) Rev. num. 1831, p. 127 et s.

(3) C'est ce que l'abbé Dubos avait entrevu dès le milieu du siècle

core im souverain à Eome, où le grand nom de l'Empire conservait toute sa puissance morale, que les peuples, suivant la remarque de Procope, auraient refusé toute monnaie qui se serait distinguée du type impérial par des signes apparents. Aucun fait numismatique avéré n'est venu jusqu'ici démentir cette opinion, fondée sur les données authentiques de l'histoire contemporaine, et l'on peut même en trouver la confirmation dans un précieux document des premières années du vr siècle.

« L'article 6 du second décret de Gondebaud, placé à la suite de la loi des Bourguignons, a pour objet de décrier certaines monnaies d'or qui circulaient dans la Gaule, en déclarant qu'on pourrait refuser de les recevoir, même au poids, comme suspectes d'alliage. Ces sous d'or démonétisés sont de quatre types différents, parmi lesquels le décret nomme d'abord les Yalentiniens, Valentiniani (1).

« A l'époque où ce décret fut promulgué, Valentinien III était mort depuis plus d'un demi-siècle. On aurait peine à comprendre qu'il eût été nécessaire de décrier les produits d'un monnayage aussi ancien^ d'autant plus qu'aucun témoignage historique ne constate que cet empereur ait abaissé le titre des monnaies (2) . Le décret de Gondebaud s'explique très-naturellement, au contraire, si Ton suppose qu'après l'extinction de la famille de Théodose, les rois barbares, dans la Gaule, ont continué de frapper monnaie au nom du dernier empereur de cette dy-

dernier : Histoire critique de V établissement de la monarchie françoise, livre II, cliap. III.

(\)Lefj. Burgnnd. seciind. addit. 6.

(2) Ses espèces d'or non contrefaites sont d'un métal très-pur.

nastie. Rien n'est d'ailleurs plus vraisemblable ; car Valentinien a été en réalité le dernier souverain sérieux de l'Occident. Les empereurs élus après lui ont régné si peu de temps et leur autorité a été si contestée, que c'est à peine si l'on a pu frapper à leurs noms quelques rares monnaies en Italie ou dans la ville d'Arles. La plupart de ces Césars éphémères n'ont pu faire reconnaître leur suze raineté par les rois barbares de la Graule, Il est donc naturel que ces rois aient continué de battre monnaie à l'effigie des derniers princes qu'ils avaient avoués pour suzerains, c'est-à-dire d'Honorius et de Valentinien. N'est-ce pas ainsi qu'au Moyen- Age on a vu certains vassaux continuer, longtemps après l'extinction delà dynastie de Charlemagne, de mettre sur les monnaies les monogrammes des princes Carlovingiens?

« Il est probable aussi que les contrefacteurs des monnaies impériales ne se faisaient pas scrupule d'en altérer le titre ; et comme la plupart des pièces circulant dans la Gaule, au type de Valentinien, devaient provenir de cette source, Gondebaud les démonétisa en masse. Selon toute apparence, c'était aux mêmes contrefaçons que s'appliquait le décret de Majorien contre les solidi gaulois, qu'il exceptait, à cause de leur mauvais aloi, de l'injonction faite aux receveurs publics de prendre tous les sous d'or au poids (1). ))

Ces remarques, uniquement fondées sur des considérations d'histoire et de droit, ont été confirmées de la façon la plus complète par la découverte des monuments du monnayage d'or des Suèves établis dans l'ouest de l'Es-

(1) Cod. Theod. iMajor. nov. Ut. VII, De curial. 1, § 14; cf. S. Gregor. Magn. £pî4MII, 33; VI, 7.

pagne (1). Ces pièces, dont la fabrication a dû se prolonger pendant près de deux siècles, offrent l'immobilisation des types des monnaies d'Avitus et d'Honoriiis, où la barbarie va toujours en augmentant, où les légendes deviennent, à mesure qu'on s'éloigne de l'origine, plus altérées^ plus inintelligibles. Les rois des Suèves n'introduisent, du reste, sur les monnaies aucune indication qui leur soit propre, aucune légende qui les désigne; et, lorsqu'à la fin de ce monnayage, vers le milieu du vf siècle, à l'exemple de ce que faisaient dès lors tous les autres Barbares, on commence à substituer dans la légende du revers quelques indications significatives aux lettres incohérentes qui simulaient seulement ime inscription, ce ne sont que des désignations des villes où a eu lieu l'émission. La seule monnaie nominale d'un roi Suève, qui est en même temps la plus antique que nous aient léguée les princes barbares, est la pièce d'argent de Eicbiaire (448-4o6), frappée à ^Racara, aujourd'hui Braga (2). Elle offre au droit une effigie et une légende impériale fort correcte, mais c'est celle d'Honorius^ mort depuis un quart de siècle; au revers est la légende du roi, IVSSV RICHIARI REGES-

En employant l'excellente et sûre méthode d'après laquelle MM. Allen et Teixeira ont déterminé les monnaies d'or des Suèves lusitaniens, nul doute qu'on n'arrive aussi à reconnaître celles qui, dans la période de pure contrefaçon des espèces impériales, au v^ siècle, ont été fabriquées par les Bourguignons, les Wisigoths de l'Aquitaine et peut-être aussi par les Francs Saliens au temps de Chil-

(1) Allen et Teixeira, Rev. num. 1863, p. 233-249, pi. IX.

(2) Eckhel, D N, t. VIII, p. 172; Rev. num. 1863, pi. IX, n" I.

déric ou par les Francs Ripuaires établis à Trêves. Pour cela, il faudra déterminer, d'après les provenances soigneusement constatées et contrôlées, quelle est l'espèce de pièces d'or de travail barbare, copiant les types des empereurs antérieurs à Anastase, qui se rencontre habituellement dans telle ou telle région déterminée de l'Occident. C'est là, du reste, un travail qui reste encore tout entier à entreprendre. Peut-être conduira-t-il à reconnaîre que dès lors, dans l'altération des légendes copiées sur celles des espèces proprement impériales, les chefs barbares faisaient usage (comme on le fit au INIoyen-Age sur une si grande échelle dans les monnaies d'imitation) de marques secrètes, de lettres conventionnelles qui étaient l'indice dissimulé de leur monnayage. Mais il importe de mettre une grande prudence dans la recherche de ce dernier fait et de se tenir en garde contre les entraînements de l'imagination, facilement portée à vouloir trop expliquer et à trouver un sens dans des combinaisons de lettres qui n'en ont jamais eu, qui ne sont que le pur produit de la barbarie.

On n'a pas non plus déterminé jusqu'ici les monnaies d'or des Vandales d'Afrique. Elles ont dû cependant exister ; il n'est pas probable que ces princes, possesseurs de la grande ville de Carthage et de son riche territoire, dont l'indépendance avait été reconnue par les empereurs dès 442 et qui, d'ailleurs, se montrèrent toujours les ennemis acharnés de l'empire, se soient abstenus du monnayage de l'or. Nul doute qu'on n'arrive à reconnaître leurs espèces de ce métal, qui ont dû commencer à être frappées dès le temps de Genséric. On peut même affirmer à l'avance qu'elles oôi'iront, non l'effigie et la légende des empereurs régnant à Constantinople au moment de leur

émission à Carthage, mais le type immobilisé et de plus en plus altéré de l'Empereur sous lequel ils s'établirent en Afrique ou d'un souverain antérieur. En effet, à la fin du v" siècle, l'emploi par les rois barbares de l'effigie d'un empereur ancien au lieu de celle de l'empereur régnant commence à devenir un fait intentionnel et à prendre une signification politicjue, celle de la rupture personnelle avec l'Empereur sans rejeter complètement le princijTe de la suzeraineté théorique de l'Empire. Nous en avons la preuve par la numismatique des Ostrogoths d'Italie, où Baduela et Tlieia mettent sur leurs pièces d'argent l'effigie et le nom de Justinien quand ils espèrent pouvoir négocier avec lui^ et l'effigie et le nom d'Anastase, mort depuis 30 ans, quand la lutte contre les armées de Justinien rej^rend avec une nouvelle vigueur (1). Quant à présent , on ne connaît des Vandales que leurs monnaies d'argent et de cuivre (2); les plus anciennes sont les pièces d'argent de Hunnéric (477-496), lesquelles offrent encore la tête et la légende immobilisées d'Honorius (mort depuis plus d'un demi-siècle au moment où Hunnéric monta sur le trône) et au revers des dates des années du roi vandale , sans son nom , comme si celui-ci s'était plu à l'équivoque sur le sens de l'inscription du droit, que pouvait faire naître une certaine assonance entre Honorius et Hiinnericus. Sous les autres princes , Gunthamund , Thrasamund, Hildéric et Geilamir^ les espèces d'argent et de cuivre affectent les

(1; Pétigny, Rcv. mun. 18S1, p. 131.

(2) Friedlgender, Die Miinzen der Vandakn, Berlin, 1849; Péiigny, Rev. num. 1831, p. 193 193; Sabatier, Descr, des monnaies byzantines, t. I, p. 212-220, pL XX, n°» 1-20.

dehors de la pleine indépendance, sans aucune mention de suzeraineté impériale (1).

La suppression de l'empire d'Occident en /i75, et plus encore le règne d'Anastase, marquèrent une époque décisive dans le monnayage de ceux des Barbares qui n'avaient pas secoué ouvertement, comme les Suèves et les Vandales, les liens de vasselage nominal qui les rattachaient aux empereurs. La déposition d'Augustule par Odoacre ne porta pas atteinte à la suzeraineté de la couronne impériale sur l'Occident ; au contraire, en droit et dans la fiction légale^ elle rétablit l'unité de l'empire. La députation.du Sénat de Rome, qu'Odoacre envoya à Zenon pour lui reporter les ornements impériaux d'Occident, était chargée de lui déclarer qu'il n'y aurait plus désormais qu'un empereur, et que le nouveau roi d'Italie reconnaissait celui de Constantinople pour son souverain ; Zenon y répondit en consacrant l'autorité d'Odoacre par les titres de Patrice et de Maître des milices d'Occident. Conformément à ces données, Odoacre fit battre dans les ateliers de E-ome, de Ravenne et de Milan des monnaies d'or et d'argent de Zénon^ de Léon II et de Basilisque, en même temps que le Sénat de Rome frappait les bronzes de Zenon dont nous avons parlé un peu plus haut, où il remettait comme autrefois dans le champ les lettres SC. Odoacre, fidèle observateur du droit public de l'Empire, n'usurpa en aucune

(1) 11 est manifeste que la petite pièce d'argent frappée à Carthage, D. N. IVSTINVS. PP. AVG — FELIX. KARTq (Sabalier, t. I, p. 219, n°l, pi. XX, n° 14), et le solidus d'or d'un Justin à la marque K de l'atelier de cette ville (Ch. Lenormant, Rev. num. 1833, p. 114), appartiennent à Justin II, après la reprise de l'Afrique par Bélisaire. Les rois Vandales n'auraient pas permis de frapper dans leur capitale des monnaies de l'Empereur, surtout des monnaies où ils n'auraient pas été mentionnés.

façon le monnayage de l'or et ne plaça même aucune marque qui lui fût personnelle sur la monnaie d'argent proprement impériale que Ton fabriquait sous ses auspices. Mais, au moins à la fin de son règne, il voulut avoir parallèlement sa monnaie à lui en argent et en cuivre. Nous en avons des monuments (1); l'argent porte au droit l'effigie et le nom de l'empereur suzerain de Constantinople, Anastase, au revers le monogramme du nom d'Odoacre ; le cuivre est au nom seul d'Odoacre, écrit tout au long sur le droit, auprès de l'effigie, et en monogramme sur le revers.

La prétention d'Odoacre était d'étendre son autorité sur tout l'Occident et de s'y faire reconnaître par tous les autres Barbares pour le vicaire de l'Empereur. Cette prétention fut universellement repoussée en dehors de l'Italie, mais elle servit de prétexte. aux Barbares des Gaules et de l'Espagne pour protester plus que jamais de leur attachement à la suzeraineté directe du César de Byzance. Du moment que le suzerain était plus éloigné^ que par cet éloignement son autorité ne pouvait plus être que nominale, sans action réelle sur eux qui les gênât, les rois des Barbares de l'Occident se sentaient plus disposés à reconnaître sa suprématie et à lui prodiguer des hommages honorifiques. Aussi, à partir de l'établissement des Ostrogoths en Italie et de la chute d'Odoacre, voyons-nous dans tout l'Occident le monnayage des rois barbares, sous la souveraineté supérieure des Empereurs de Constantinople, s'organiser d'après les anciens principes qui réglaient sous le Haut-Empire les monnaies des rois vassaux (voy. dans ce chapitre, § li, 9) et se continuer avec

(1) Sabatier, t. I, p. 19o et s., pi. XVIJI, n" 1.

une régularité parfaite pendant près de cinquante ans, sous les trois règnes d'Anastase, Justin 1" et Justinien, L'or est à l'empereur ; il se frappe à son effigie, à son nom et à son type, conformément aux modèles fournis par le monnayage de l'atelier de Constantinople. Mais les rois vassaux, Ostrogoths, Bourguignons, Francs, Wisigoths, ont reçu le droit d'y mettre dans une place secondaire sur le revers, à la fin de la légende, dans le différent de l'exergue ou même dans le champ à côté du type, une indication de leur nom personnel sous forme d'un monogramme ou de lettres initiales (1); de même, les ateliers d'émission sont indiqués par des marques dans le champ ou des modifications intentionnelles du même genre dans les légendes du revers. Quelquefois il n'y a que des indications de villes, sans marques royales, soit que les rois, pour diverses causes politiques qu'il nous est impossible d'apprécier, aient voulu dans certains cas les faire omettre, soit (ce qui est positif pour quelques pièces) qu'il y ait eu aussi des fabrications faites en dehors de l'autorité des rois par les villes, c'est-à-dire parles évêques, qui tendaient de plus en plus à prendre une position politique indépendante. L'argent porte aussi sur sa face principale l'effigie et la légende impériales; et, comme pourl'or, cen'est plus alors, comme auparavant, une effigie immobilisée que l'on copie servilement sans qu'elle ait presque plus de signification ; c'est l'effigie de l'empereur régnant, que l'on a bien soin de changer aussitôt qu'un nouveau souverain s'assied sur le trône de Constantinople (2). Mais la monnaie d'argent

(1) C'est un droit de même nature qae celui que nous avons vu accorder aux rois du Bosphore Cimmérien , mais plus restreint dans sa forme extérieure.

(2) Quelquefois on a apporté plus de soin au changement exact de la

appartient bien plus que celle d'or au roi barbare ; elle est consacrée par moitié égale au suzerain et à son vassal. Le revers est à celui-ci tout entier ; son monogramme personnel ou son nom et ses titres, disposés en une légende de plusieursligneshorizontales, l'occupent complètement. Enfin, sur les espèces de cuivre, il n'est plus fait mention du suzerain impérial ; la monnaie de ce métal inférieur est exclusivement celle du roi vassal, qui la possède en pleine souveraineté. Quand les pièces de cuivre présentent une effigie, la légende la qualifie comme celle du roi barbare, quoique malheureusement on ne puisse y attribuer aucune valeur iconographique.

Nous embrasserons d'un seul et rapide coup d'œil d'ensemble la série du monnayage d'or émis au nom des empereurs et fabriqué par les rois barbares d'Occident entre 491 et 535 environ, telle qu'elle a été révélée par les admirables et fécondes découvertes deCh. Lenormant(l), auxquelles on n'a presque rien ajouté depuis lors. Nous nous bornerons, du reste, à indiquer les faits principaux et certains. En effet, une partie des explications qui ont été proposées pour les particularités des anomalies de légendes des pièces de ce monnayage sont trop conjoncturales pour pouvoir être maintenues ; il faut y faire la part

légende impériale du droit qu'à celui du monogramme royal du revers. Ainsi il y a des pièces d'argent avec le monogramme de Théodoric l'Amale et la tête et la légende de Justinien, monté sur le trône un an après la mort de Théodoric (Sabatier, 1. 1, pi. XVIII, n° 9). On employait donc encore, au commencement du règne d'Athalaric, le monogramme royal de son grand-père, tandis qu'on n'omettait pas de noter que le suzerain était désormais Justinien, au lieu de Justin.

(1) Lettres à M. de Saulcy sur les plus anciens monuments numismatiqucs de la série mérovingienne, dans la Revue numismatique de 1848, 1849, 1853 et 18o4.

de la barbarie des graveurs et accepter notre impuissance à rendre compte de tout, quand tout n'avait peut-être pas une signification à l'origine. Mais du moins les grandes lignes du sujet ont été déterminées avec une solidité inébranlable ; elles sont acquises à la science. On peut considérer comme assurées les attributions des principales monnaies royales, si celles des villes présentent encore bien des problèmes insolubles, et qui le resteront peutêtre toujours. Et même pour ces monnaies douteuses, la détermination des espèces locales établit pour chaque région des groupes parfaitement caractérisés par leur style, et souvent par des détails spéciaux de types, dans lesquels rentrent les monuments encore inexpliqués ; de telle façon que, si l'on ne peut pas encore donner une attribution précise et certaine à toutes les pièces de cette série monétaire et de cette période historique, on définit du moins à grands traits leur patrie, on reconnaît si elles sont italiennes, bourguignonnes, franques ou armoricaines.

L'Italie des Ostrogoths offre plus de monnaies d'or à marques de villes qu'à marques royales (1). Théodoric affecta, d'une manière tout à fait spéciale entre les Barbares, le rôle de champion armé de la romanité ; son ambition à peine déguisée était de ressusciter TEmpire d'Occident et de prendre la place vacante des Césars de Rome, ou du moins, puisque son origine barbare, avec les préjugés encore tout -puissants sur l'esprit des peuples, ne lui permettait pas de prétendre au titre impérial, de devenir

[i) Sur les espèces d'or frappées sous les Ostrogoths : Senckler, Bev. num. 1847, p. 412; Ch. Lenormant, Rev.num. 1848, p. 106-115; 1833, p. 99-112; Pétigny, Rev. mm. 1831, p. 189-193.

une sorte de vicaire de l'Empereur absent. C'est pour cela qu'il rétablit l'usage, interrompu pendant la domination d'Odoacre, de désigner, d'accord avec la cour de Byzance, un consul pour l'Occident, et qu'après de longues négociations il parvint à obtenir d'Anastase, en 497, le renvoi à Rome des ornements impériaux d'Occident. Jusqu'à ce moment, il fit, dans diverses villes de l'Italie, frapper la monnaie d'or au nom d'Anastase, sans y mettre aucune marque personnelle, en indiquant seulement l'atelier d'émission par un monogramme dans le cliamp ou bien par une modification de la légende du revers, VICTORIA- AVGVSTORVM devenant VICTORIA. AVGVSTOROM sur les pièces de Rome (ROM), VICTORIA. AVGVSTORVN sur celles deRavenne (RVN), VICTORIA. AVGVSTOBON sur celles de Bononia (BON), etc. Après le renvoi des ornements impériaux en 497, qui était comme un sacre de son autorité, il osa aller plus loin et placer le monogramme de son propre nom à la fin de la légende du revers, tandis que la marque d'atelier est dans le cbamp. On n'a encore rencontré dans les mêmes conditions, sur aucune pièce d'or, les monogrammes de ses successeurs.

Le monnayage d'or des rois Bourguignons (1) est plus nombreux, plus prolongé, et les marques royales s'y étalent plus complaisamment, de manière à frapper Tœil davantage. Nous y avons : les solidi et les trientes frappés par Gondebaud , de 491 à 500 , au nom d'Anastase , avec pour différents le monogramme personnel de Gondebaud dans le champ du revers , et les lettres D ou Dl, initiales de l'atelier de Dijon, à la suite de l'exer-

(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 18i8, p. 115-131; 18S3, p. 115-139 Pétigny, Rev. num. 1851, p. 198-215.

gue ; ceux de Gondebaud et de Sigismond , régnant ensemble de 501 à 516, à l'effigie d'Anastase, avec le monogramme de Gondebaud chargé (comme on dit en blason) d'un S, initiale de Sigismond; ceux de Sigismond, régnant seul, de ol6 à 523, aux têtes d'Anastase, puis de Justin, avec le monogramme de Sigismond dans le champ du revers et les lettres LV, initiales du nom de Lugdunum^ ou d'autres marques d'ateliers monétaires; enfin ceux de Godomar, à l'effigie de Justin, caractérisés par un monogramme des lettres 90D, qui se place à la suite de l'exergue. En outre, dans le royaume des Bourguignons, on constate avec certitude plusieurs monnayages de villes, dont les produits sont généralement d'une qualité trèsinférieure à ceux du monnayage royal. On y a reconnu particulièrement (1) les pièces d'or à bas titre de Genève et de Valence, dont les premières sont sûrement au nombre des espèces décriées par l'ordonnance de Gondebaud et peut-être aussi les secondes (2") .

La Bretagne Armorique, qui défendait énergiquement sa nationalité contre les envahisseurs germaniques, ne formait pas un État compacte, mais une série de petites souverainetés indigènes, liées entre elles par des intérêts communs. Ce pays a eu un monnayage particulier de trientes d'or particulièrement barbares de style, aux têtes de Justin et de Justinien. Les attributions spéciales et précises des pièces y sont fort difficiles, mais l'ensemble

(1) Ch. Lenormant, Rev. mm. 1833, p. 121-124.

(2) Leg. Burgimd. seciind. addit. 6. — Les variantes des manuscrits font hésiter sur la leçon Valentiniani ou Valentiani; si cette dernière était la vraie, il ne s'agirait plus de monnaies de Valentinien, comme M. de Pétignyl'a admis dans le passage que nous rapportions plus haut, mais de monnaies de Valence.

du groupe est bien caractérisé et d'origine sûre (1). On y remarque quelques monnaies de mauvais aloi (2), ce qui rend fort vraisemblable la correction Armoricani {solidi), à la place d' Ardaricajii que portent les manuscrits, dans la liste des espèces décriées par Gondebaud (3).

Les espèces d'or frappées par les rois des Francs (4) sont, au contraire, d'une excellente qualité. Clovis a frappé des solidi et des' trientes à l'effigie d'Anastase, reconnaissable à deux C, dont le premier retourné , qui commencent et term^inent la légende du droit et se font face de la manière suivante, C— D, aux deux côtés du buste de l'Empereur; dans le champ du revers sont les initiales des ateliers de Paris, Metz, Toul, Laon, Soissons, peut-être aussi Cologne et Orléans. Les deux C affrontés peuvent être qualifiés de marque chlodovéenne et faisaient évidemment allusion à l'initiale du nom de ce prince. La même marque a été continuée par ses fils Clodomir, Childebert 1" et Clotaire I", aux noms desquels elle pouvait également convenir, car on la trouve encore sur des pièces à l'effigie de Justin, frappées dans des villes des Etats de ces trois princes. Au contraire, Théodoric on Thierry I" abandonne la marque chlodovéenne, qui n'allait pas à son nom, et marque les pièces qu'il frappe, avec la tête de

(1) Ch. Lenormant, Rev. mm. 1849, p. 17-39; 1834, p. 257-274. — Il faut cependant en retrancher les monnaies portant le prétendu monogramme ARM, lesquelles doivent être rendues à Amalaric, roi des Wisigoths.

(2) (^h, Lenormant, Rev. num. 18S4, p, 2S8, pi. XI, n" 1. — Pièce qui semble porter la marque de Nantes.

(3) Pétigny, Rev. num. ISol, p. 215 et s.

(4) Ch. Lenormant, Rev. num. 1848, p. 194-212; 1853, p. 281-304; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 306-326.

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