LES GRECS
1 . Inventeurs de la monnaie, ou du moins ayant été les premiers à donner un développement considérable à son usage (voyez livre I, chapitre III, § 2 et 3;, les Grecs ne se sont jamais mépris sur son véritable caractère de marchandise rétille investie du rôle de signe représentatif et de commune mesure de la valeur des choses. Un admirable passage d'Aristote, bien des fois cité par les économistes, contient l'expression philosophique de la théorie la plus saine et la plus avancée sur les véritables propriétés de la monnaie. « On convint, dit le grand philosophe, de donner (( . et de recevoir, dans les échanges, une matière qui, utile c( par elle-même, fût aisément maniable dans les usages ce habituels de la vie -, ce fut du fer par exemple, de Tarte gent ou telle autre substance analogue, dont on déterc( mina d'abord la'dimension et le poids, et qu'enfin, pour « se délivrer des embarras des continuels mesurages, on « marqua d'une empreinte particulière, signe de sa va- (( leur. Avec la monnaie, née des premiers échanges indis- « pensables, naquit aussi la vente, autre forme d'acqui- III. 1
« sition, excessivement simple dans l'origine, mais (.( perfectionnée bientôt par l'expérience, qui révéla, dans « la circulation des objets, les sources et les moyens de « profits considérables. » S'il n'hésite pas un seul instant sur l'essence de la moiuiaie comme devant posséder par elle-même une valeur propre, conforme à sa valeur conventionnelle de circulation, Aristote est aussi pleinement dans la vérité économique lorsqu'il examine la question de savoir si l'argent constitue la richesse, comme quelques personnes le pensaient dans l'antiquité et dans le moyen âge, ou s'il n'en est qu'une des représentations et la mesure la plus générale et la plus commode. « Un homme ne « pourra-t-il pas manquer des objets de iiremière néces- « site ? et n'est-ce pas une plaisante richesse que celle qui « n'empêche pas de mourir de faim, comme ce Midas de « la mythologie, dont le vœu cupide faisait changer en « or tous les mets de sa table ( i ) ? »
En écrivant ces paroles, auxquelles un économiste de nos jours n'aurait rien à ajouter pour l'exactitude scientifique et pour la précision, le philosophe de Stagire exprimait-il ses théories personnelles, ou bien donnait-il une forme plus philosophique aux opinions généralement répandues parmi ses contemporains? Remarquons d'abord que la théorie qu'il expose était au moins celle qui avait cours parmi les philosophes, car Platon l'exprime beaucoup plus brièvement, mais fort nettement encore, dans sa République, non pas dans cette partie de pure utopie où il veut exclure îes métaux précieux de l'Etat idéal qu'il rêve de créer, mais dans le second livre, dans cette partie si remarquable où, reconstituant ce qui s'est pas>é à l'origine
(1) Aristot. Politic. I, 6. 14-16; t. 1, p. 53, traduction de M. Barlhélemv Saint-Hilaire.
LA LOr DANS LES MONNAIES ANTIQUES 3
(les sociétés, il établit les lois de la production et les saines règles de la division du travail (1) . Si nous parcourons maintenant tous les auteurs grecs de Tépoque autonome, nous n'en trouvons pas un seul chez lequel apparaisse la moindre trace de la théorie funeste qui ne voit, dans les espèces d'or et d'argent, qu'un signe conventionnel des échanges, assujetti à la volonté du souverain ou de l'État. Le doute sur la véritable théorie de la monnaie ne semble même pas s'être éveillé dans leurs esprits. La distinction du numéraire et de la richesse est pour eux moins précise, que la nature de marchandise appartenant à la monnaie. Cependant le passage du traité de Xénophon Sur les moyens d'augmenter les revenus de CAltique (2), où le savant Blanqui (3) avait cru trouver l'expression formelle de la doctrine erronée d'après laquelle le numéraire constitue l'essence de la richesse, ne saurait avoir le sens qu'y attribuait cet économiste. Si les expressions de quelques phrases isolées peuvent prêter à l'équivoque, l'ensemble du traité et les circonstances dans lesquelles il fut écrit ne permettent pas de se méprendre sur le sens qu'il faut y reconnaître. Xénophon poursuit un double but. D'un côté, il soutient auprès des Athéniens la nécessité de maintenir l'argent dans le rôle d'étalon monétaire, comme étant soumis à des variations de production et de valeur moins fréquentes et moins fortes que celles de l'or. De l'autre, il les encourage à donner plus d'activité à l'exploitation de leurs mines d'argent du Laurium. Il les rassure au sujet de la crainte qu'ils eussent pu avoir que l'augmentation dans la production du métal ne vint à l'avilir, et dans
(1) Plat. De Republ. II. p. 371.