IV
(31 Histoire de l'Économie politique, t. I, p. 32.
cette intention il fait remarquer que les métaux destinés au monnayage, en tant que servant d'instruments pour toutes les transactions, subissent, par suite de l'abondance, une dépréciation moins rapide que les marchandises qui ne servent qu'à un seul usage, fût-il de première nécessité comme celui du blé, parce que la multiplication de ces métaux permet d'entreprendre plus d'opérations, d'acquérir plus de choses à l'étranger et augmente ainsi la richesse, et ceci était plus vrai dans les sociétés antiques que dans les nôtres, parce que l'imperfection du mécanisme du crédit, le peu de développement de ses ressources, y exigeaient une plus grande quantité de numéraire disponible pour le même chiffre d'opérations et d'entreprises. Xénophon se trompe en croyant qu'avec une grande activité commerciale et industrielle on peut éviter indéfiniment la dépréciation du numéraire, quelles que soient la proportion dans laquelle la masse métallique s'augmente et la rapidité avec laquelle se produit cette augmentation. Mais on ne saurait lui attribuer la confusion de la richesse et du numéraire.
• 2. Que si nous laissons les textes littéraires pour interroger les monuments numismatiques eux-mêmes, de l'étude des monnaies grecques, à quelque pays ou à quelque époque qu'elles appartiennent, nous voyons ressortir avec une incontestable évidence que les vraies notions économiques ont toujours servi de règle chez les Hellènes k la fabrication monétaire. Prise dans son ensemble, la monnaie grecque est excellente, le métal en est pur, le poids exact, la valeur réelle correspond à la valeur nominale ; on n'a rien fait de mieux cliez les peuples les plus
civilisés et les plus sagement gouvernés de Fépoque moderne. Il 7 a bien toujours une certaine limite de toléraiice, qui tient le poids effectif de la monnaie légèrement au dessous de son poids théorique, et ce fait se présente même avec une telle constance qu'on peut l'ériger en règle. 11 faut en conclure que c'est sous cette forme que la civilisation grecque admettait, pour celui qui fabriquait la monnaie, la perception du droit de seigneuriage et du bénéfice qui lui appartient légitimement pour couvrir ses frais de fabrication, en échange -du service qu'il rend au public en lui livrant le métal sous forme de monnaie « dispensant des embarras de continuels mesurages » . Mais cette tolérance se maintient toujours dans de très-étroites limites et n'excède jamais les données de la plus-value naturelle du métal monnayé sur le métal en lingots. Elle est plus forte pour les très-petites monnaies divisionnaires^ destinées seulement à faire les appoints et avec lesquelles on ne payait pas de grosses sommes, que pour les monnaies représentant des valeurs plus considérables destinées aux grands payements (voy. livre VT, chap. i) ; et ceci est ce qui se produit encore aujourd'hui chez les peuples les plus avancés en économie politique, chez ceux qui ont les meilleures monnaies et les meilleures finances. Il ne saurait, en effet, y avoir aucun inconvénient pour les transactions à ce que la monnaie d'appoint soit en grande partie fiduciaire, pourvu que la loi ne prétende pas obliger le public à la recevoir autrement que pour de petites sommes d'un chiffre déterminé, et pourvu que le public puisse toujours trouver à l'échanger immédiatement contre de la monnaie réelle -, car alors la pièce mise en circulation pour une valeur nominale supérieure à sa valeur métallique effective n'est plus que la représentation conventionnelle d'un cer-
tain poids déterminé de métal, que l'on peut toujours se ])rocurer contre elle sous forme de la monnaie réelle qui constitue la majeure part de la circulation.
Sans doute le fait général et prédominant de l'excellence de la monnaie grecque des siècles de la pleine indépendance, qui est une monDuia-marchandise, souffre quelques excej^tions, comme toute règle ici-bas, dans les choses humaines. Il y a eu quelques cités qui se sont laissées aller à l'appât fallacieux d'un bénéfice illégitime en altérant la qualité de leurs monnaies, sans prévoir que les conséquences de cette opération déloyale se retourneraient contre elles-mêmes. Mais ces exceptions sont fort rares, et en général la mauvaise issue des entreprises de ce genre l)araît avoir vite dégoûté ceux qui essayaient de s'y livrer. Nous avons bien signalé quelques faits de villes grecques qui, par une cause ou une autre, ont préféré fabriquer des monnaies de métal fortement allié, d'un titre assez bas, à des monnaies de métal pur, par exemple des pièces d'électrum au lieu de pièces d'or; mais nous avons vu aussi que le métal allié dans ces conditions avait une valeur commerciale particulière et déterminée, et que c'était pour cette valeur qu'il était mis dans la circulation sous forme monnayée (livre II, chap. i, §3, 2). La monnaie d'électrum était donc en principe une monnaie-marchandise réelle aussi bien que la monnaie d'or pur. Elle avait ce- ])endant l'inconvénient de prêter davantage à la fraude, car la valeur métallique commerciale de l'électrum supposait une certaine proportion d'or et d'argent dans sa composition, et, comme l'observation loyale de cette proportion ne pouvait se reconnaître à l'analyse, il était facile à celui qui fabriquait la monnaie de se procurer un gain déshonnête en forçant dans l'alliage la quantité d'argent ou même
en y introduisant un peu de cuivre. C'est précisément pour cela que la monnaie d'électrum ne put pas soutenir la concurrence de la monnaie d'or pur, quand le commerce grec eut de cette dernière en quantité suffisante, à partir du règne de Philippe II de Macédoine, et qu'elle fut alors bientôt abandonnée. Auparavant, du milieu du v^ siècle au milieu du iv% les gens de Cyzique étaient loin d'observer strictement les proportions loyales de la composition de l'électrum dans les statères qu'ils répandaient sur tous les marchés (livre II, chap. i, § 3, 2 ; livre VI, chap. iv, § 3, et chap. ix, au mot Cyzicènes) ; leur opération fut une des plus considérables et en même temps l'une des moins scrupuleuses qu'entreprît aucune cité grecque en matière de monnaies. Mais elle ne reposait pas sur la théorie de la valeur conventionnelle du numéraire dépendant de la volonté de l'Etat, d'autant plus que c'était surtout pour l'exportation, où ils étaient reçus à titre de marchandise, que les Cyzicéniens frappaient leurs statères. Ils avaient réussi, au milieu des guerres qui déchiraient alors le monde grec, à se créer un monopole, et ils l'exploitaient à outrance comme ils auraient pu exploiter celui de toute autre nature de choses. Tout l'or qui pendant cette époque entrait dans la circulation des pays helléniques, à peu de chose près, passait par leurs mains ; eux seuls en monnayaient; on n'en avait que par eux, sous forme de monnaie d'électrum. Abusant de cette situation, ils le livraient au prix qu'ils voulaient, donnant pour la valeur d'un électrum à 25 pour 100 d'alliage des pièces qui en contenaient 40 pour 100 dans la réalité ; dictateurs du marché, ils obligeaient à le prendre à ce cours, tel qu'ils le frappaient, ou à s'en passer. L'accaparement de toute espèce de marchandise produit des résultats semblables. Les gens de Cyzique
auraient pu mettre en pratique leur opération pour le blé, par exeraiile, aussi bien que pour l'or. Et ici l'altération que nous constatons dans le titre loyal des monnaies, loin de montrer l'existence de la doctrine de la valeur conventionnelle des espèces monnayées, prouve qu'on les considérait comme de véritables marchandises, dont on trafiquait d'après les mêmes procédés, les mêmes lois et avec les mêmes ruses que de toute autre. Du reste, la façon dont les statères de Cyzique furent pendant un siècle entier adoptés par le commerce international prouve que l'on ne trouvait pas que les gens de cette cité abusassent de leur position en forçant dans une certaine mesure la proportion d'alliage de leur électrum. Mais quand Phocée et les autres villes de VUnion des hectés (Véleclnim (1. II, cbap. i, | 3, 2 ; 1. III, chap. i^ § 2, 2-, livre VI, cbap. iv, § 3, et chap. ix, au mot Phocaides) voulurent aller plus loin dans la même voie et donner un titre encore notablement plus bas à leurs monnaies, le commerce international n'accepta plus leurs espèces comme de véritable électrum ; ce fut un numéraire fiduciaire et conventionnel, qui ne circulait pour sa valeur nominale que dans les villes liées par les traités d'union, mais qui partout ailleurs subissait une très-forte dépréciation. Aussi la fiibrication de cette monnaie à mauvais renom ne se continua-t-elle pas aussi longtemps que celle des Cyzkènes, de même qu'elle n'atteignit jamais à un aussi grand développement.
Quant à la détestable pratique des monnaies fourrées, qui, nous l'avons montré (livre II, cbap. ii, § 3), n'était pas autre chose qu'une émission subreptice et honteuse de monnaies fiduciaires, que l'on cherchait à dissimuler au public en les mêlant aux monnaies loyales, ce furent sans doute les Grecs qui en donnèrent le premier exemple. C'est
à leur imitation que les Romains en fabriquèrent. Mais jamais en Grèce cette pratique n'eut le développement qu'elle prit à Rome. Les pièces fourrées sont rares dans les séries grecques des âges de la pleine autonomie. Lorsqu'elles ne sont pas Fœuvre de la fraude des faussaires privés, lorsqu'il faut en attribuer l'origine aux gouvernements eux-mêmes, on peut presque toujours constater historiquement que les émissions de ce genre, chez les Hellènes, ont eu lieu dans des circonstances exceptionnelles de nécessité militaire, qu'elles n'ont jamais eu chez eux un autre caractère que celui des monnaies obsidionales des modernes, monnaies de pure convention, auxquelles on attribue un cours sans rapport avec leur valeur métallique réelle, jusqu'au jour où l'on pourra les remplacer par un véritable numéraire. Ces exceptions, destinées à une circulation temporaire et limitées à des circonstances extraordinaires, ne peuvent pas entrer en ligne de compte pour juger quelles étaient, aux yeux des Grecs, les conditions d'une émission monétaire paisible et régulière. Les pièces obsidionales ne sont jamais, à proprement parler, une véritable monnaie, mais des espèces d'assignats créés par la nécessité . Quant à la prétention que le gouvernement a toujours le droit, en temps normal, de mêler des monnaies fourrées aux monnaies réelles, de faire ainsi qu'une portion du numéraire en circulation se compose d'espèces ne devant leur valeur qu'à l'empreinte officielle et non à leur composition métallique, prétention qui ne peut naître que de la fausse théorie de la moDuaie-signe, nous la trouvons déjà ancrée chez les Romains dans les derniers siècles de la République, et nous avons eu l'occasion de montrer combien de déplorables conséquences elle avait produites de bonne heure à Rome ; mais rien n'autorise
à croire qu'une prétention semblable ait jamais existé, non plus que la théorie dont elle découlait, dans la Grèce indépendante et florissante.
3. Ce n'est pas seulement le caractère à la fois philosophique et pratique des Grecs, ce n'est pas seulement leur instinct commercial qui maintint chez eux, tant que l'hellénisme vécut d'une A'ie libre, les véritables doctrines monétaires et la fabi'iciition loyale des espèces métalliques. S'ils eurent toujours de bonnes monnaies, ils le durent avant tout à la liberté et aux règles constitutives qui dans leur société régissaient le droit de monnayage. La constitution morcelée que l'esprit de particularisme local imposait à la Grèce républicaine, avait de sérieux inconvénients pratiques, sur lesquels nous avons insisté plus haut (dans ce livre, chap i, g 2, 1), en matière monétaire, puisqu'elle donnait naissance à une trop grande variété de monnaies locales, taillées d'après des étalons différents, mais elle compensait ces inconvénients dans une certaine mesure en rendant presque impossible une altération sérieuse des espèces métalliques destinées à la circulation. Quand chaque cité était souveraine et comme telle émettait ses monnaies propres, la souveraineté, essentiellement locale, se confondait avec la municipalité, l'Etat ne s'élevait pas à une conception plus étendue, et la monnaie qu'il fabriquait n'était par le fait qu'une monnaie municipale. Or, il ne saurait y avoir une condition meilleure et plus sûre de la bonne qualité des monnaies. Tous les membres de la communauté, également intéressés, pour la stabilité de la fortune publique ou privée et pour la sécurité des transactions, à ce que les espèces mises dans la circulation ne
soient pas altérées, exercent facilement une surveillance constante sur les opérations de l'hôtel des monnaies, et, prenant part à leurs affaires propres et locales, empêchent des fraudes que le pouvoir souverain serait peut-être porté à essayer s'il agissait isolément et sans contrôle dans une sphère territoriale plus étendue. La cité grecque était d'ailleurs défendue contre la tentation d'altérer ses monnaies par la concurrence constante des monnaies des cités voisines. En effet, la tentation dans ce genre est surtout forte lorsque le gouvernement peut se flatter de tirer de ses opérations frauduleuses un large bénéfice, en imposant dans une étendue de pays considérable sa mauvaise monnaie, sous la sanction de pénalités légales contre le refus qui en serait fait. Mais une cité grecque qui altérait ses monnaies devait se résigner à les voir exclusivement renfermées dans sa circulation intérieure, ce qui en restreignait forcément la fabrication à des données où le bénéfice était trop peu de chose pour tenter l'aventure et en compenser les inconvénients. Elle aurait vu, en effet, toutes les transactions de ses négociants entravées par le refus de sa mauvaise monnaie jusque sur les places les plus rapprochées, avec lesquelles elle se trouvait en rapports journaliers, et sur son propre marché cette monnaie aurait bien vite subi une dépréciation ruineuse, accélérée encore par la façon dont les bonnes espèces des autres cités seraient venues y faire concurrence, sans qu'il lui fût possible d'essayer d'y fermer son territoire.
D'ailleurs, avec la liberté, un peuple n'a jamais de mauvaises monnaies; la tentation est constante, pour un pouvoir despotique, de frauder ses sujets et de réaliser à leurs dépens des profits illégitimes, en leur imposant comme bonne une monnaie qui n'ait ni le poids ni la pureté néces-
saires pour que sa valeur réelle corresponde à la valeur nominale pour laquelle elle est émise. Mais lorsque la nation elle-niéme prend part à l'administration de ses aifaires, quand même les doctrines économiques ne seraient pas encore éclaircies et connues, il suffit du bon sens naturel et de la pratique des choses d'argent pour rempêcher do recourir à des opérations dont le résultat inévitable est la ruine de l'État et des particuliers. C'est ainsi que, jusqu'à l'invention du système du gouvernement représentatif par les modernes, les républiques ont été, par le principe de leur constitution, bien plus garanties que les monarchies contre le fléau de l'altération des monnaies ; alors qu'il sévissait dans toute l'Europe, au Moyen Age, ce sont les républiques marchandes, comme Venise ou Florence, qui s'en sont le mieux défendues. Et dans l'antiquité grecque on peut ajouter, comme nous le remarquions à l'instant, que plus l'Etat était restreint et se réduisait à la cité, plus aussi il était démocratique comme Athènes, donnant à tous les citoyens part aux affaires publiques, plus la monnaie s'y est conservée d'excellente qualité.
Il faut bien le remarquer, partout où régnait le véritable hellénisme, c'est-à-dire l'esprit de liberté, même dans des Etats à constitution monarchique, comme ceux des successeurs d'Alexandre, la monnaie demeurait bonne et les idées sur le caractère essentiel du numéraire se maintenaient intactes. Là où toute liberté disparaissait, la doctrine économique s'oblitérait et le pouvoir poitait atteinte à la i)ureté des espèces. Par exemple, à Syracuse, nous constatons à un certain moment une véritable banqueroute opérée par un changement dans la valeur intrinsèque de la monnaie qui servait de base à tous les comptes (livre VII , chap. I, § 1) ; elle est l'œuvre de Denys, c'est-à-dire d'un
LA LOI DANS LES MONxVAIES ANTIQUES 13
homme dont le nom a traversé les siècles comme, celui d'une des personnifications les plus complètes de Tesprit de tyrannie. Tous les rois grecs, tous les tyrans viagers des cités helléniques sont loin d'avoir fait des opérations mo' nétaires déloyales : il en est beaucoup dont les espèces sont remarquables par leur excellente qualité. Mais dans le monde hellénique on ne rencontre guère de mauvaises monnaies que parmi celles des rois et des tyrans.
Les premiers exemples tin peu considérables d'une altération profonde et systématique des espèces monétaires, se présentent à nous dans certaines portions de la série numismatique des rois de Perse. La base fondamentale de leur système monétaire était la darique d'or (livre VI, chap III, § 1 ; chap. iv, § 2 ; chap. ix, au mot Dariques). inventée par Darius, fils d'Hystaspe ; elle égalait en exactitude de poids et en pureté de titre, si elle ne le surpassait pas, tout ce qui se faisait de meilleur à la même époque en fait de monnaies chez les Grecs. Aussi eurentelles un cours de faveur dans tout le monde hellénique, et plus d'un homme d'Etat de Sparte ou d'Athènes se laissa séduire par ces belles monnaies, qui trouvaient un si facile placement. A côté, comme monnaie d'empire, on frappait le sicle médique d'argent (livre VI, chap. ix, à ce mot), dont le métal était à un titre un peu plus bas C[ue celui des monnaies d'argent helléniques contemporaines (plus haut, livre II, chap. i, § 3, 1). Le crime d'Aryandès, le satrape d'Egypte, puni de mort par Darius, consista précisément, d'après le dire d'Hérodote (1), à donner aux pièces de ce genre, qu'il faisait frapper dans son gouvernement, un titre supérieur à celui des monnaies que le
(1) IV, IGG.
14 r.A MONNAIE DANS L'ANTIQUITE
grand Roi émettait dans le reste de son empire ; et du temps de l'historien d'Halicarnasse le commerce savait encore, à de certains signes, distinguer des autres sicles médiques l'argent aryandique, to àpyijptov to àpo^^à'.xo'v, qui avait un cours de circulation plus élevé, comme de meilleur métal. En outre, comme nous l'avons déjà remar(|ué plus haut (dans ce livre, chap. i, § 1, 2), il y avait dans l'Empire des Achéménides des monnaies provinciales du Roi, destinées spécialement et exclusivement à la circulation de certaines Satrapies, dont le titre était le même que celui des sicles médiques destinés à circuler partout, mais dont les poids étaient tenus un peu au-dessous, pour assurer la supériorité à la monnaie d'Empire ; et de plus, dans les Satrapies d'Asie-Mineure et de Phénicie, le gouvernement royal laissait une liberté presque complète au monnayage municipal des villes en argent, se réservant seulement d'une manière exclusive la fabrication de la monnaie d'or (livre YI, chap. iv, § 2 et 3) .
La monarchie perse, moins intelligente que les Grecs en matière commerciale et économique, avait, en organisant son système monétaire, cru pouvoir réaliser la chimère du double étalon, et elle prétendit le maintenir contre la force des choses tant qu'elle dura. Or, dans le dernier siècle de son existence, tandis qu'elle persistait à vouloir maintenir légalement à l'or une valeur 13 1/3 fois supérieure à celle de l'argent, le cours de ce métal dans le commerce avait baissé partout d'au moins 11 0/0. Nécessairement et sans qu'aucune ordonnance royale pût parvenir à l'empêcher, il en résulta une exportation de l'argent vers l'Occident hellénique dans des proportions telles que, lors de la conquête d'Alexandre, il avait disparu presque complètement des provinces intérieures de l'Empire, où
ne restait plus que l'or, fortement déprécié par le fait, quoique gardant la même valeur nominale (plus haut, livre II, cliap. i, § 2,2). En fait de finances et d'économie politique, une faute en entraine une autre, par un enchaînement presque fatal, surtout dans une de ces monarchies à la manière asiatique, où la seule règle est la volonté du maître et où les abus du pouvoir ne rencontrent ni frein ni contrôle. Les monarques achéménides crurent pouvoir arrêter^ en altérant les espèces de ce métal, l'exportation de l'argent, qu'ils avaient eux-mêmes amenée en s'attachant à l'idée fausse du double étalon. Ils abaissèrent le titre du sicle médique d'Empire, à tel point que certaines des provinces de l' Asie-Mineure qui jouissaient d'une demi-indépendance, comme la Lycie, se fermèrent à cette monnaie du suzerain et refusèrent de la recevoir autrement qu'en y apportant une contremarque, après en avoir vérifié la qualité métallique et en la tarifant à leur gré par rapport à la monnaie d'argent municipale du pays, qui restait d'excellente qualité. Et l'altération fut encore bien plus forte dans les monnaies provinciales destinées à certaines Satrapies purement asiatiques, où n'existait aucune trace de vie municipale indépendante, et où les populations, prosternées dans la poussière devant la divinité et la puissance suprême du grand Roi, acceptaient sans résistance l'idée qu'il suffisait de sa volonté pour donner à un morceau de métal marqué de son empreinte une valeur dont il n'aurait jamais pu approcher dans le commerce à l'état de simple lingot. Les crosses espèces d'argent fabriquées pour les Y' et IX« Satrapies de Darius, surtout pour la portion araméenne de la V* Satrapie et pour les pays euphratiques, deviennent, dans la décadence de la monarchie perse , de détestables
moiuiiiies, où la proportion d'alliage sans valeur dépasse de beaucoup toutes les tolérances admissibles pour une fabrication honnête, surtout dans une monnaie qui, comme celle-là, servait aux plus forts payements. Comme de juste, cette altération du numéraire d'argent ne porta pas remède au mal contre lequel on cherchait un palliatif, et ses conséquences tournèrent contre la mauvaise administration qui y cherchait un bénéfice aux dépens de ses sujets. Au lieu d'arrêter l'exportation de l'argent métallique et non monnayé vers les pays où il faisait prime, elle l'accéléra, et avec elle la dépréciation de l'or, amenant un renchérissement universel. L'unique résultat eu fut de greflfer un mal sur un autre, et d'augmenter ainsi le trouble de la circulation monétaire. Aussi l'usage de la monnaie, qui avait une certaine difficulté à se naturaliser dans les provinces intérieures de l'Empire et à y triompher des habitudes, prises de longue date, d'une autre forme de circulation (plus haut, livre I, chap, m, § 2, 1), ne fit aucun progrès parmi les indigènes jusqu'à la conquête macédonienne. Si les habitants de ces provinces n'étaient pas en mesure de contester à leur souverain sa prétention de donner à sa monnaie la valeur qu'il voulait, sans rapport avec la valeur intrinsèque résultant de sa constitution métallique, toutes les fois qu'ils pouvaient et qu'ils n'étaient pas contraints à en recevoir, ils préféraient se soustraire à l'emploi de cette monnaie altérée et dépréciée ; aussi toutes les opérations de commerce, toutes les transactions entre particuliers se stipulaient et se soldaient en lingots de métal brut, pris au poids comme marchandise. L'usage du numéraire monnayé ne s'est complètement implanté dans ces contrées et n'y est devenu la règle habituelle qu'après Alexandre, quand les populations ont
eu affaire à la monnaie à la grecque, à la monnaie-marchandise d'une valeur métallique égale à sa valeur nominale, quand ils ont été sûrs que dans une pièce monétaire revêtue de l'empreinte officielle ils avaient, sans besoin de revenir constamment à en vérifier l'exactitude à la balance, la même quantité de métal fin que dans un morceau de même poids des lingots habituels du commerce.
Les anciens n'ayant jamais conçu l'exercice de la souveraineté populaire autrement que direct, n'ayant pas eu l'idée de la représentation, n'ont point connu môme la possibilité dans un grand État de cette monarchie tempérée, contrôlée, tenue en bride, dont le mécanisme représentatif a doté les peuples modernes. Le seul mode de tempérament, de limitation de l'omnipotence de l'autorité monarchique que l'antiquité ait connu et pratiqué consistait dans le développement de l'autonomie municipale des cités. Ce n'est que par là qu'elle opposait quelques barrières à l'exercice du pouvoir royal, absolu de son essence, surtout dans les monarchies issues de celle d'Alexandre, et qu'elle l'empêchait de dégénérer en un arbitraire illimité. En matière monétaire comme en matière politique , l'existence de fortes autonomies municipales fournit d'Alexandre à la conquête romaine la seule garantie sérieuse qui entrave chez les rois les tentations d'altérer les monnaies. On peut, en étudiant les séries numismatiques des diverses royautés de cette période de l'histoire grecque, observer comment celles qui restèrent le mieux préservées de ce fléau furent celles dans les Etats de qui le plus grand nombre de villes autonomes eurent leur monnayage propre, à côté de celui du souverain. Comment, par exemple, un roi de Pergame eût-il pu songer à altérer les monnaies qu'il mettait dans la circulation, à chercher profit dans un semblable abus de ni 2
pouvoir, devant la concurrence que faisaient à ses propres espèces les abondantes émissions monétaires des cités • grecques libres enclavées dans ses domaines? Bon gré, mal sré, il lui fallait de toute nécessité faire aussi bonne monnaie que ces villes et même s'efforcer delà fliire encore meilleure, pour que le commerce donnât la préférence à ses espèces. Au contraire, lesLagidesd'Egypte pouvaient facilement fermer leur pays à la circulation des monnaies étrangères : ils n'avaient pas à compter avec des libertés municipales; aussi devaient-ils presque fatalement se laisser aller à la pente qui graduellement les entraînait à chercher des ressources financières illégitimes dans l'altération du numéraire, en transformant la monnaie de marchandise réelle en signe conventionnel dont la valeur dépendit uniqllement de leurs décrets. Dès la seconde moitié du ir siècle avant l'ère chrétienne, la perturbation, causée par des mesures de finance arbitraires et aussi mal calculées que malhonnêtes, était profonde dans tout le mécanisme du système monétaire des Ptolémées, et sous le méprisable règne d'Aulète l'altération des monnaies, avec le bouleversement de la fortune publique et privée qui en est la conséquence inévitable, atteignait en Egypte des proportions que l'on n'avait encore vues nulle part, des proportions qui ne devaient se reproduire que dans la grande crise monétaire de l'empire romain au iir siècle de notre ère et dans celle qui sévit sur toute l'Europe au xiv' (voy. livre YI, chap, vi, §2).
§ 2. — Les Komaixs.
J . Du mot.de hellénique passons au monde romain. La cité reine avait reçu des Grecs, avec l'usage de la mon-
iiaie, la tradition des véritables notions sur sa nature. Ces notions se conservèrent tard dans la doctrine du jurisconsulte, longtemps même après qu'elles s'étaient entièrement oblitérées dans la pratique. Ainsi la définition de l'essence et du rôle du numéraire, que contient un passage de Paul inséré au. Digeste (1), est-elle encore fort satisfaisatite, bien que sur un point essentiel elle n'ait plus la précision de celle d'Aristote et laisse la porte ouverte aux fausses théories, ce La vente, dit ce célèbre jurisconsulte, com- » mença par l'échange; jadis il n'y avait pas de monnaies, » et rien ne distinguait la marchandise du prix. Chacun, » suivant la nécessité du temps et des choses, troquait ce » qui lui était inutile contre ce qui pouvait lui présenter de » l'utilité, car on voit le plus souvent que ce que l'un pos- » sède en trop manque à l'autre. Mais, comme il n'arrivait » pas toujours si aisément que l'un possédât ce que l'autre » désirait, et réciproquement, on choisit une matière dont » la constatation publique et durable permît de subvenir » aux difficultés communes de l'échange, par l'identité de » l'évaluation; cette matière, revêtue d'une empreinte offi- » cielle, ne porte plus le nom de marchandise^ mais celui de » prix. »
11 est facile de discerner oii se trouve la lacune grave de cette définition. Le jurisconsulte romain explique très-bien ce qu'il a emprunté aux philosophes grecs, comment on fut conduit à substituer la vente au simple échange, à adopter une matière qui servît d'étalon commun de la valeur des choses, d'instrument des payements, enfin à réaliser un dernier perfectionnement en transformant cette matière en monnaie, et aussi en quoi \eprix sous forme d'une somme de monnaie diffère de la simple marchandise donnée en troc.
(1) XVlll, 1, ].
Mais il a laissé de côté toute une partie essentielle des anciennes définitions de ses maîtres hellènes, en particulier d'Aristote, qui pourtant était indispensable pour compléter renoncé des vrais principes. 11 ne dit pas, ce que le philosophe de Stagire n'a eu garde d'omettre, que la monnaie qui constitue le prix est et doit être avant tout une 7narchandise, si elle en est une d'une nature particulière et privilégiée ; que sa matière doit être « utile par elle-même » et possédant une valeur propre, conforme à celle pour laquelle on la donne et on l'accepte en prix ; enfin que l'empreinte officielle dont on la frappe n'est que le « signe extérieur de cette valeur intrinsèque » , par lequel l'autorité publique garantit l'exactitude du poids et du titre du morceau de métal, de manière à « délivrer de l'embarras de continuels mesurages », ce qui lui donne le droit d'obliger à la recevoir telle qu'il l'émet, droit qui n'est légitime qu'autant qu'elle-même a agi avec une entière loyauté. La définition de Paul peut aussi bien s'adapter à la théorie de la monnaie-signe qu'à celle de la monnaie-marchandise. Rien ne vient y proclamer qu'il est faux et funeste de prétendre que le numéraire servant de prix n'est qu'un signe conventionnel de la valeur des choses, qui n'a pas besoin d'avoir par lui-même une valeur propre en rapport avec celle qu'on lui donne dans la circulation, enfin que c'est l'empreinte officielle qui lui communique sa valeur de convention, au lieu de constater seulement et de garantir sa valeur réelle. C'est que cette fausse et détestable doctrine, qui a si longtemps infesté le monde, auquel les Romains l'avaient léguée, régnait sans partage à Rome dans la théorie légale et dans la pratique depuis des siècles, au temps oii écrivait le jurisconsulte. En commentant les lois impériales et même celles de la fin de la République, il rencontrait et devait ae-
cepter comme vérités de droit des dispositions aussi monstrueuses que celles de la Lex Cornelia testamenlaria, qui poussaient jusqu'à leurs dernières limites les conséquences de cette doctrine (1). Les princes au service desquels Paul mettait sa science de juriste, ceux qui l'avaient admis dans leurs conseils et fait succéder àUlpien, étaient précisément ceux qui commençaient à exercer dans toute sa plénitude, et sans plus y mettre le moindre ménagement de précaution, leur prétendu droit d'altération des monnaies, justifié sur ce sophisme que la valeur du numéraire dérivait de leur empreinte sacrée.
% Ki les monnaies elles-mêmes ni les récits des historiens latins ne font apercevoir l'existence d'une erreur dans les idées publiques sur la nature du numéraire ou d'une prétention de la part de l'État d'assigner arbitrairement une valeur conventionnelle à des espèces qui n'auraient pas représenté réellement cette valeur, pendant toute la période où la République fut florissante, animée d'un patriotisme supérieur aux avidités particulières, et jouit des bienfaits d'une véritable liberté. Les trois réductions successives qui amenèrent l'as du poids de 10 onces à celui d'une once (livre VU, chap. ii, § 5; chap. m, §-2 et 3), lesquelles, incomplètement étudiées, pourraient faire illusion à ce sujet, n'avaient en réalité aucun rapport avec les altérations de l'aureuset du denier^ que nous remarquons plus tard, sous l'Empire, dans le cours des ir et \it siècles de notre ère (livre VII, chap. iv, § I et 2). Ces opérations présentaient toutes un double caractère. En ce qui regardait les finances publiques, c'était un moyen — bien peu loyal, je le recon-
(1) Paul, Situent, recept. V, 2o, l.
nfii?, mais qui dans les idées du temps paraissait aussi légitime que l'est pour nous une conversion des rentes — de réduire au tiers ou à la moitié les dettes de l'Etat dans un moment de nécessité pressante et de disette pécuniaire, avec le consentement du peuple. IMais pour ce qui était de la circulation quotidienne et des transactions entre particuliers, les diminutions du poids de l'as n'y portaient aucune atteinte ni aucun trouble, car elles avaient seulement pour résultat de faire passer dans la monnaie de l'Etat le rapport qui s'était établi dans les opérations commerciales entre la valeur des deux métaux alors monnayés à Rome, le cuivre et l'argent. Dès le moment où s'accomplit la première réduction, si dans les comptes officiels toutes les sommes s'énonçaient encore en monnaies de cuivre, entre particuliers c'était déjà l'argent, venu de l'étranger sous forme de monnaies ou de lingots ou bien frappé en Campanie au nom de la République (livre VII, chap. m, g 1), qui réglait les stipulations. Ainsi les traités conclus entre personnes privées ne recevaient aucune lésion de la réduction opérée dans la monnaie qui était encore l'unité légale, quoique ayant cessé d'être dans l'usage Tétalon réel de la valeur des choses, et cependant dans le même moment le gouvernement de la République bénéficiait de 60 °/o, en payant en as du poids d'un triens, ou en sommes d'argent calculées d'après cet as, les dettes qu'il avait contractées en as du poids de 10 onces. Il fraudait ses créanciers, mais il ne prétendait pas donner à ses nouveaux as trientaux une valeur nominale autre que leur valeur réelle comme métal. Les nombreux passages où, dans les évaluations de sommes se rapportant à l'époque intermédiaire entre la première introduction du monnayage de l'argent à Rome même et la réduction de l'as à un sextans, l'on emploie in-
différemment les mots ses ter tins ou as libralis (1), montrent que les anciens as de grand poids n'avaient été ni démonétisés, ni réduits à une autre valeur que celle qu'ils avaient primitivement , mais continuaient encore à circuler à côté des nouveaux as réduits, et qu'on les acceptait dans le public pour leur valeur réelle de métal, deux fois et demie plus forte que celle de ces dernières pièces. On peut même admettre, avec M. Mommsen (2), qu'il n'y eut pas dans la première réduction de l'as une banqueroute de l'Etat, c( qui n'était pas dans les besoins delà situation financière de Rome, à cette période florissante de la République qui sépare la guerre de Pyrrhus de la première guerre punique. ))En effet, comme on employait encore dans les énoncés des comptes publics les anciens as aeris gravis, équivalant au sesterce d'argent, à côté des as nouveaux, dont le denier valait dix, il est possible que les dettes de l'Etat aient été payées de cette manière, sans réduction, à leur taux exact. En ce cas, ainsi que le pense l'érudit Prussien, « il n'y aurait eu ni banqueroute ni altération des monnaies, dans racception ordinaire de ce mot, mais un simple changement dans le signe représentant la valeur ou, si l'on veut, dans V expression de la valeur. »
Le seul acte du peuple romain qui produisit dans les beaux âges de la République une véritable altération des monnaies fut la loi Flaminia (livre VII, chap. m, § 3), qui réduisit subitement le denier, devenu dès ce moment le vrai régulateur de la valeur des choses , de 7^ à «7 de la livre. Il y a dans cet acte volonté positive de donner, par suite d'une décision publique, à la monnaie une valeur
(1) Voy. Bœckh, Melrol. Untemich. p. 396, 397, 414; Marquardt, Handb. rœm. Alterth. t. III, 2, p. 7 ; iMommsen, MR, t. Il, p. 16. [^)MR, t. II, p. 17.
arbitraire et conventionnelle autre que celle qu'elle devrait avoir en la considérant comme une simple marchandise. Mais on ne saurait oublier que la loi Flaminia fut rendue quand Annibal arrivait déjà aux portes de Rome, quand les désastres de la Trébie et du lac Trasimène avaient épuisé la })lupart des ressources de la République, quand ses sujets se révoltaient de tous côtés et tarissaient les meilleures sources des revenus publics. Dans une pareille détresse, on pensa beaucoup moins aux règles économiques qui doivent diriger toute émission monétaire qu'aux moyens quelconques de remédier à l'épuisement du trésor, de faire face aux besoins du moment, et d'alléger les dépenses de la solde des troupes, tout en leur conservant nominalement le môme chiffre, de peur que l'annonce d'une diminution de paye n'amenât des séditions et des désordres. Puis, quand le danger eut été surmonté, quand la situation fut, au bout de quelques années, redevenue prospère, il se trouva que l'on avait pris l'habitude des monnaies d'argent réduites de poids, que le prix de toutes choses avait été réglé d'après leur valeur réelle, que les anciennes pièces plus pesantes avaient été graduellement retirées de la circulation par la spéculation particulière, pour être refondues, et que revenir au poids du denier tel qu'il était établi avant la loi Flaminia eût causé une nouvelle et profonde perturbation dans la fortune publique et dans toutes les transactions des particuliers. C'est ainsi que ce qui avait été d'abord une mesure du moment, presque comparable à la création d'une monnaie obsidionale, devint l'origine de la fixation définitive du poids de la monnaie d'argent romaine jusqu'à la fin de la République.
3. Il n'y a rien de plus funeste que de commencer à toucher à la monnaie. C'est une voie où, le premier pas une fois fait, il devient presque impossible de s'arrêter. La loi Flaminia avait été proposée et adoptée comme une suprême ressource, dans un moment de nécessité telle qu'on ne regardait plus au choix des moyens pour y parer. Elle demeura comme un précédent fatal sur lequel s'appuya désormais la doctrine de la monnaie-^/grne, la théorie qu'il suffisait d'une décision législative pour attribuer aux espèces métalliques une valeur fictive et arbitraire. Cette théorie se répandit bientôt dans l'opinion générale chez les Romains et fut spécialement adoptée par le nouveau parti aristocratique, qui bientôt s'empara complètement de la direction des affaires. Ce fut désormais un des dosrmes politiques et financiers de ce parti, que le droit de l'Etat à chercher une ressource ordinaire pour ses finances dans la sorte d'emprunt forcé que constitue une altération des monnaies. En cette matière comme en toute autre, le germe de mort fut déposé dans la société romaine par la réaction oligarchique qui marqua l'avènement de la nobililas. Avide et sans principes comme toutes ses semblables^ qui ne savent avoir aucune des vertus des aristocraties de naissance, tandis qu'elles en prennent les inconvénients en les cumulant avec les vices des intérêts livrés à toute la fougue de leurs appétits, cette aristocratie d'argent ne voyait dans la domination de Eome sur le monde qu'une ferme à exploiter à outrance et sans vergogne. Ses idées économiques étaient aussi fausses que ses vues politiques mesquines, égoïstes et aveugles. En poursuivant à son profit l'extinction de la petite propriété, à laquelle elle substituait les latifundia^ elle amena la ruine et la dépopulation de l'Italie, c'est-à-dire l'anéantissement de ce qui avait été jusque-
là et pouvait seul être la base solide de la puissance de Rome. Avec la doctrine de la monnaie-signe et du droit de l'Etat à fixer arbitrairement la valeur des espèces, elle ne i)roduisit pas seulement pour un temps des perturbations de la nature la plus grave dans le système monétaire, elle introduisit dans le monde un principe erroné dont les conséquences devaient se faire sentir encore après bien des siècles.
Les perturbations issues de cette doctrine, dans les monnaies et dans toutes les parties des finances publiques, furent bien plus fortes encore au milieu de l'anarchie sanglante qu'engendrèrent les discordes civiles, les luttes des partis et des ambitions personnelles, dans la décadence de la République. Livrés à eux-mêmes, sans surveillance effective des autorités supérieures, les magistrats monétaires, au lieu de se préoccuper de fabriquer de bonnes espèces et de redouter les conséquences funestes que devaient avoir pour tous des fraudes et des altérations en ces matières, ne pensèrent qu'à gagner en peu de temps le plus d'argent possible par la falsification des monnaies, les chefs des partis à s'acquérir des partisans dans la populace aux dépens de la bourse d'autrui, en fournissant, par la dépréciation du numéraire qu'amenaient les mesures législatives ordonnant de comprendre à chaque fois une ])lus forte proportion de pièces fourrées dans les émissions de deniers, en fournissant, dis-je, aux hommes perdus de dettes le moyen de se libérer envers leurs créanciers en ne payant réellement, pour la même somme nominale, que la moitié ou le tiers de ce qu'ils devaient. Nous avons déjà parlé plus haut de ces faits (1. II^ chap. II, § 3, 5), à propos des monnaies fourrées, qui furent alors à Rome le grand moyen d'altération du numéraire ;
nous y avons rapporté les témoignages contemporains montrant quelle fut alors l'instabilité du cours des monnaies, ainsi que les conséquences désastreuses qu'elle eut pour la fortune de chacun.
Il y eut pourtant à cette époque, nous l'avons fait voir, dans le parti démofîratique, un homme honnête, courageux et intelligent, qui essaya la réforme des monnaies et le retour aux vrais principes, Marins Gratidianus ; mais quand la cause oligarchique eut triomphé avec Sylla, on lui imputa à crime l'atteinte qu'il avait portée au prétendu droit de l'Etat, et on lui fit expier, par la mort dans les tortures, la popularité que ses mesures réformatrices lui avaient value. Homme habile et sage dans la politique, Sylla, pour sa part, n'usa que modérément du droit d'altération des monnaies; mais il inscrivit dans la loi ce principe fondamental du parti aristocratique, en poussant son expression et ses conséquences jusqu'au dernier degré du cynisme. Lege Cornelia lenetur^ dit Paul('J), qui vultu principis signatam monetam praeler adulterinam reprobaverit. Les mots vultu principis sont une addition du temps de l'Empire, appliquant aux monnaies que l'on frappait alors les dispositions de la Lex Cornelia testamentaria. Ce qui était réellement dans cette loi, c'est que les particuliers ne pouvaient refuser que la fausse monnaie émanant des faussaires privés, mais que, pour celle qui sortait des ateliers de l'Etat et portait son empreinte officielle, on était tenu, sous des peines sévères, de la recevoir sans discussion, quels qu'en fussent le poids et le titre. C'était affirmer, pour le pouvoir, le droit del'altérer suivant son bon plaisir comme y donnant artificiellement
(1) Sentent, recept. V, 2o, i.
la valeur par son emprointc, et transformer en crime la résistance aux fantaisies de cet arbitraire, que l'oligarchie comptait bien retenir toujours entre ses mains.
4. Après les guerres qui avaient décliiré l'État pendant plusieurs générations et jeté sur les champs de bataille les citoyens armés les uns contre les autres, le despoti>^me césarien s'annonça d'abord comme venant rétablir l'ordre, faire refleurir la paix, relever toutes les ruines et restaurer la prospérité détruite par l'anarchie. César d'abord, puis Auguste après lui, jouèrent avec une rare habileté, dans toutes les branches de la politique et de l'administration, ce rôle de pacificateurs et de restaurateurs, qui leur servait à couvrir l'anéantissement de toute liberté au profit de l'absolutisme. La numismatique constate les traces de leur passage et de leurs réformes, en même temps que de leurs usurpations, dont les conséquences détruisirent si vite le peu de bien qu'ils avaient pu opérer. César rétablit le crédit public en faisant fabriquer une bonne monnaie comme on n'en avait plus vu depuis longtemps, une monnaie de métal pur et de poids exact, aux émissions de laquelle ne se mêlaient presque pas de pièces fourrées, monnaie mise en circulation pour sa valeur réelle, et cette mesure devint une des principales causes de sa popularité. Auguste suivit son exemple, mais en même temps enleva au Sénat le droit de monnayage de l'or et de l'argent, pour l'attribuer exclusivement à l'autorité impériale, sans partage et surtout sans contrôle.
A dater de ce moment, on voit se répandie plus que jamais et régner exclusivement dans les esprits la doctrine que la valeur des monnaies est arbitraire et dépend uni-
quement de la volonté du souverain qui les fait frapper. La constitution du pouvoir étant devenue un absolutisme sans frein et sans limite, l'Empereur étant considéré comme un dieu qui pouvait tout et dont toutes les volontés étaient sacrées, le prince, auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique, se laissa persuader ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de Teffigie, destinée simplement à en certifier l'intégrité. La foi attachée à l'empreinte fit naître la tentation d'en abuser. On sait les conséquences qu'engendre, par un£ loi nécessaire, cette funeste doctrine, fille du despotisme. Du moment où le numéraire ne présente qu'un signe conventionnel, dépendant de l'autorité, le pouvoir qui l'a créé peut le modifier et le faire varier; il peut aussi le remplacer par d'autres signes, en faisant cesser ce que certains utopistes ont si étrangement nommé de nos jours « la royauté usurpée de l'or ». Comme l'a dit un des plus éminents économistes de notre pays, M. Wolowski : « Hostilité permanente des nations, conflits commerciaux, altération des espèces, banqueroutes déguisées, assignats, papier-monnaie, haine du capital, plans chimériques de rénovation financière, telle est la triste postérité d'une idée fausse au sujet de la monnaie ».
Avec un prince aussi habile et aussi sage qu'Auguste, les funestes conséquences de l'attribution de la monnaie à la personne de l'Empereur, et de la doctrine qui en ressortait, ne se firent pas ressentir tout d'abord , et pendant plusieurs règnes on continua à marcher dans la voie vers laquelle César et son neveu avaient donné l'impulsion. Mais ce ne fut pas bien longtemps. Il ne fallut pas une très-longue suite d'années à l'omnipotence impériale pour
produire sur le trône des fous furieux tels que le monde n'en avait pas encore vu. De même*, en moins d'un siècle, le changement de la monnaie de l'État en monnaie du souverain, et la théorie de l'origine de la valeur tenant à l'effif^ie impériale, produisirent un système d'altération des espèces qui alla en s' exagérant de plus en plus à mesure qu'on avançait dans la durée de l'Empire, et que les successeurs d'Auguste utilisèrent largement au profit de leurs passions et de leurs prodigalités. On vit alors, comme le remarque Vopiscus, qu'il n'est pas de symptôme plus infaillible de la décadence de l'État que la corruption du numéraire, et que les degrés de cette décadence sont marqués par l'altération successive de la monnaie, a On pourrait, a remarqué M. Wolowski, presque juger du caractère des empereurs au son plus ou moins pur que rendent les monnaies frappées sous leur règne. »
La première altération de Yaureus fut commise sous Néron, et le même empereur réduisit le denier à 1/96 de la livre d'argent, au lieu de l/8/i, tout en lui conservant la même valeur nominale ; en même temps la proportion de l'alliage fut élevée de 5 0/0 à 10 0/0 du poids de la pièce (livre VII, chap. iv, § 1). Le nom seul de l'auteur de ces altérations, qui inaugurèrent toutes les tentatives des empereurs en ce genre, suffit pour en faire ressortir un grand et précieux enseignement. L'aureus, après Néron, se maintint assez stationnaire au poids qu'avait fixé ce prince. Le denier d'argent, au contraire, continua à descendre rapidement jusqu'à la fin du règne de Domitien. Nerva en releva quelque peu le poids; mais, sous Commode, l'altération reprit sa marche progressive avec une rapidité plus grande que par le passé. Bientôt
elle devint générale pour toutes les monnaies. La violence, recouverte du masque de la loi, assura le succès des fraudes, car l'axiome fondamental de droit était le principe, emprunté à la loi Cornélia^ défendant sous les peines les plus sévères de refuser la monnaie à l'effigie du prince, quel qu'en fût le titre, quelle qu'en fût la valeur intrinsèque, application poussée jusqu'aux dernières limites de la doctiine de l'origine purement conventionnelle de la valeur des espèces métalliques. Avec une semblable disposition pour base de la législation monétaire de l'Empire, l'arbitraire et la mauvaise foi se crurent tout licite, et en moins de cent ans les altérations systématiques des monnaies, ordonnées par les souverains, produisirent un désordre qui a été à peine égalé dans les plus désastreuses années du xiv^ siècle.
Nous nous étendrons longuement dans le livre VII, chap. IV, § 2, sur les détails de cette perturbation monétaire, qui remplit toute la durée du iif siècle de l'ère chré= tienne. Ce n'est pas le lieu d'y entrer ici, où nous ne voulons qu'indiquer les faits généraux qui se rapportent aux vicissitudes diverses subies par la théorie économique de la monnaie dans les siècles de l'antiquité. A dater du moment où nous sommes maintenant parvenus, nous pouvons abandonner cette étude. II se trouvera bien encore parfois des souverains liabiles comme Constantin, qui essayeront de rétablir les finances publiques en réformant les monnaies pour leur donner bon poids et métal pur (livre Vil, c. vir, § 1). On pourra rencontrer quelques nobles principes de justice et de loyauté apparaissant ça et là, comme dans ces belles expressions de la formule de la chancellerie impériale pour l'institution des procurateurs des monnaies : Oranino monetae integritas débet quaeri nbi vuHus
nosler imprimilur ; quodnam erit tutum si in nosira peccelur effigie {\)1 Mais tout cela tiendra simplement à des dispositions individuelles et n'aura jamais un résultat durable. On aura beau inventer de nouvelles espèces de monnaies, substituer le solidus à Vaiireus discrédité, pour avoir enfin des pièces de quelque valeur : ces pièces suivront elles-mêmes une progression d'affaiblissement et d'altération rapide (livre VII, chap. vi^§ ^). La fliusse doctrine sur l'essence de la monnaie et l'origine de sa valeur est désormais implantée dans les lois et dans les esprits. Personne ne songe plus à la contester, et les princes en profitent selon le gré de leur mauvaise foi et de leur cupidité. La véritable et saine théorie, toujours connue et pratiquée des Grecs, tombe dans l'oubli le plus complet pour une longue suite de siècles, et l'erreur funeste qui a été le fléau économique de l'Empire romain se transmet au moyen âge, dont elle devient une des plaies les plus cruelles.
5. Faut-il rappeler, en effet, les désastreuses conséquences qu'eut dans nos jeunes sociétés chrétiennes de l'Occident la doctrine, empruntée à l'Empire des Césars, que la monnaie n'est qu'un signe, qui doit toute sa valeur à l'empreinte du pouvoir qui la fait frapper? La diversité infinie des pouvoirs morcelés, durant l'époque féodale, accrut encore les désordres qui avaient régné sous les Empereurs. Chaque seigneur battit monnaie, chaque monarque commit des altérations plus ou moins graves, pour déguiser, au moyen de ces sophistications, de véritables
(1) Cassiodor. Variar. VII, 32.
banqueroutes. On prescrivit que les payements seraient faits cliaque semestre, chaque mois, en la monnaie courante, etj suivant que le prince était débiteur ou créancier, il affaiblissait ou il élevait le titre des espèces. Ces tristes méfaits n'atteignaient même pas le but : suivant une loi inexorable , la mauvaise monnaie chassait ha bonne, et les valeurs , après des oscillations dommageables , se mettaient en rapport avec un numéraire dégradé. De là venaient la disparition des espèces et la hausse des prix, maux auxquels on apporta des remèdes aussi impuissants que funestes en interdisant l'exportation et en imposant le maximum.
Les erreurs, les fraudes et la violence se succèdent et s'enchaînent, en laissant toujours après elles le même résultat, le trouble dans les consciences et la souffrance dans les intérêts. L'altération périodique des monnaies portait partout le désordre; le morhus numericus, que l'on signalait comme funeste à l'égal de la peste elle-même, n'épargna aucune contrée : l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, l'Empire, la Hongrie, la Bohême, Naples, la Savoie, en furent affligés comme la France. Partout la vieille idée impériale, qui faisait dépendre la valeur des monnaies de la volonté arbitraire du prince, rencontrait des gouvernements peu scrupuleux, empressés à en tirer parti. La religion avait beau tonner contre ces abus par l'organe des Papes (1) etdes Evêques, quine furentpas toujours exempts de la même faute, et la poésie emprunter le sublime langage de Dante pour flétrir Philippe le Bel du nom de faux-monnayeur.
(1) Bonifacc VIII, dans une lettre de l'année 1296, reproche à Philippe le Bel monetae depravalione subdilis atque cxtraneis ùijariam fieri.
Là si vedrà il duoi che sopra Senna Induce, falseggiando la inonela (1),
le monde continuait à souffrir d'un mal dont il ne savait pas démêler la nature véritable. L'Ange de l'Ecole, le grand saint Thomas d'Aquin lui-môme, bien qu'il eût énoncé, en suivant les traces d'Aristote, les principes rationnels de îa monnaie, se borne à conseiller aux souverains de faire un usage modéré du monopole de la monnaie, sive in mulnndo, sive in diminuendo pondus, soit en changeant, soit en diminuant le poids (2).
Dans tout le moyen âge on ne rencontre qu'un seul homme qui ait, par un effort de bon sens atteignant au génie, admirable au milieu du nuage d'erreur qui l'environnait de tous côtés, discerné les vrais fondements de la théorie monétaire. C'est ce Nicolas Oresme, évêque de Lisieux, dont MM, AVoloAvski et Roscher ont fait, il y a quelques années, sortir le nom d'un oubli injuste et cinq fois séculaire^ et qu'ils ouf à bon droit proclamé grand économiste et précurseur des plus hautes recherches de la science moderne i 3) . Mais les enseignements et les efforts de Nicolas Oresme ne furent suivis d'effet que sous le règne de son ami Charles Y, de ce roi à qui la reconnaissance populaire a décerné le surnom de Sage. Après la mort de ce prince, on oublia bien vite les vérités que le prélat économiste avait
(1) Paradiso, XIX, v. 118.
(2) De regimine principis, II, J 3.
(3) Wolowski, Un grand économiste français du xiv' siècle, dans les Comptes rendus de l'Acad. des Sciences morales et politiques, t. LXII,
^p. 297et suiv.;Rœsclier, Un grand économiste français au \i\^ siècle, dans le même recueil, t. LXII, p. 43u et suiv.; Traictie de h première invention des monnoirs de Mcole Oresme, publié et annoté par M. Wolowski, Paris, 186 i, in-S".
remises en lumière. L'altération des monnaies reprit son cours, pratiquée avec un peu moins de folie et à de plus rares intervalles que dans le xiv^ siècle, mais toujours pratiquée.
Ce ne fut qu'au xvp et au xvip siècle qu'en Italie et en Angleterre des esprits féconds et hardis recommencèrent à battre en brèche la doctrine qui faisait émaner la valeur des monnaies du pouvoir souverain, et dans notre France il faut descendre encore jusqu'à l'Assemblée Constituante et à la renaissance de la science économique, pour voir disparaître cette doctrine de la théorie et de la pratique, et pour trouver un système monétaire invariablement fixé sur les vrais principes, sur la notion que les espèces monnayées doivent avoir une valeur réelle comme marchandise, en rapport exact avec la valeur nominale qu'on leur attribue.
Tel a été le funeste héritage de malheurs et de perturbations qu'a légué au monde pour bien des siècles une erreur d'économie politique, enfantée directement par le despotisme. En promenant rapidement nos regards sur l'histoire monétaire de l'antiquité, nous y voyons éclater à chaque page cette grande vérité, que, pour avoir de bonnes finances et de bonnes monnaies^, comme pour avoir un bon gouvernement, les premières conditions sont la liberté, le contrôle et la discussion ; que le despotisme, s'il semble quelquefois réparateur et s'il séduit trop facilement les intérêts matériels, efî'rayés des orages de la liberté^ n'a jamais de bon que ses premiers instants, et par une pente inévitable entraîne les peuples aux plus déplorables fautes économiques et à la ruine. Toute science ici-bas doit contenir son enseignement moral. Quand l'étude des médailles n'aurait d'autre résultat que de confirmer par des monu-
ments irrécusables cette importante leçon de l'histoire, elle mériterait une noble place daas le domaine des travaux qui ressortent de l'érudition et qui reconstituent les archives de l'esprit et de la conscience humaine.