‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 1 sur 49 · La monnaie dans l'antiquité · texte numérisé non relu

La monnaie dans l'antiquité

Depuis la publication de la Doctrina numormn veterum d’Eckhel, à la fin du siècle dernier, aucun ouvrage d’ensemble n’a été publié sur la numismatique, et pourtant, comme toutes les branches des études d’érudition, la science des médailles a réalisé dans le cours de notre siècle d’immenses progrès. Le modeste et profond Viennois en reste et en restera toujours le législateur. Les principes qu’il a établis demeurent inébranlables; la méthode qu’il a inaugurée ou du moins conduite à son point de perfection, et dont il a laissé un modèle impossible à surpasser, est la vraie, celle dont il n’est pas permis

PRÉFACE

cle s’écarter, et c’est en s’y conformant, c’est en marchant sur les traces d’Eckhel que les grands numismatistes du xixe siècle, Raoul Rochette, Millingen, le duc de Luynes, Ch. Lenormant, Borghesi, Gavedoni, — pour ne citer que les noms de ceux à la gloire de qui la mort a donné la dernière consécration, — ont fait avancer la science bien au delà du point où il l’avait portée.

C’est, en effet, avant tout, aux études scientifiques que doit s’appliquer la belle comparaison de Lucrèce :

Et quasi cursores vital lampada tradunt.

Le flambeau que le génie a une fois allumé demeure inextinguible; il se transmet de main en main, dans une succession constante d’efforts et de générations, aux émules et aux disciples de celui qui a su le premier y recueillir l’étincelle sacrée, et tous, armés de ce flambeau, s’avancent d’un pas rapide vers le but ardemment poursuivi : la connaissance de la vérité. Pour un coureur qui succombe au milieu de la carrière, dix nouveaux se présentent, recueillant précieusement son héritage ; leurs forces et leurs succès sont inégaux; mais chacun d’eux, portant un peu plus loin la lumière, éclaire une nouvelle partie de la route. Pendant ce temps, le but semble constamment reçu-

1er, car il est dans l’infini, et jamais il ne sera complètement atteint. C’est la condition môme du progrès de la science humaine, qu’elle est toujours dans un perpétuel devenir, et que, si elle parvient à augmenter son trésor en conquérant quelques nouvelles parcelles de vérité, la plénitude de la vérité sur un sujet quelconque ne pourra jamais être atteinte ici-bas.

Il est donné au génie de l’homme de créer l’instrument, mais non de réaliser absolument l’œuvre; il peut acquérir et rendre parfaite la méthode qui pénètre les secrets de la nature ou ceux du passé de l’humanité; mais quand il s’agit de connaître ces secrets, il n’y parvient qu’incomplétement. Il y a toujours quelque chose qui lui échappe; à chaque pas qu’il lait en avant, de nouveaux problèmes, qui n’étaient pas soupçonnés la veille, se dressent devant lui. Dans cette avide poursuite de l’inconnu, ce sont toujours des horizons imprévus qui s'ouvrent devant ses regards et qu’il lui faut atteindre, et quand il y est parvenu, il reconnaît que sa tâche recommence, qu’il lui faut parcourir une nouvelle étape , au bout de laquelle en viendra une autre. La science progresse incessamment; chaque jour, elle sait un peu plus et un peu mieux; mais chaque progrès lui fait sentir davantage que ce qu’elle sait n’est

PRÉFACE

que bien peu de chose à côté de ce qu’elle ne sait pas.

Pourtant ces efforts continus, dans lesquels les générations succèdent aux générations, ne sont pas stériles. Si la science perd toute force de vie et bientôt recule, le jour où elle se laisse aller à la trompeuse illusion d’avoir atteint le but, le jour où elle se croit définitivement fixée et où elle oublie la loi de progrès et de transformation incessante à laquelle elle est soumise, dans sa marche sans repos chacun de ses pas est fécond. Chaque étape du chemin parcouru reste conquise, et le point d’arrivée du jour est le point de départ des progrès du lendemain. Le trésor des connaissances n’est jamais complet 5 mais chaque génération, chaque travailleur l’enrichit, et le sentiment des conquêtes plus grandes qui restent à réaliser ne doit pas faire oublier la valeur et l’importance de celles qui sont accomplies. Ne nous croyons pas supérieurs aux maîtres qui ont créé la science dont nous avons fait l’objet de nos études, parce que, venus plus tard, nous en savons plus qu’eux ; n’oublions jamais ce que nous leur devons, et sachons avoir pour leurs œuvres un respect et une admiration qui ne sont que justice. Mais ce respect et cette admiration pourraient à leur tour devenir une sorte de fétichisme et nous emprisonner dans une immobilité chinoise, s’il

PRÉFACE

nous arrivait de croire qu'il suffit de répéter: Magister dixit , si nous ne comprenions pas que la meilleure manière d’honorer la mémoire des maîtres est d’aller plus loin qu’eux et de travailler à enrichir, en le développant dans la mesure de nos forces, le domaine qu’ils nous ont légué.

Mais s'il n’est permis à personne de nourrir l’orgueilleux espoir de dire le dernier mot d’une science et de la résumer d’une manière définitive, il est utile, il est môme nécessaire de s’arrêter de temps à autre pour jeter un regard en arrière sur la route déjà parcourue et pour bien préciser le point où en sont parvenues les études. Un tableau général de l’état des notions, des résultats acquis et des lacunes qui restent encore à combler, n’est jamais un travail oiseux, car il fournit une aide efficace aux débutants qui abordent la carrière, il intéresse le public à la science, et même, pour les savants spéciaux, une semblable récapitulation de ce qui a été déjà fait peut servir à préparer de nouveaux progrès. G’est comme un inventaire du trésor amassé par une longue suite d’efforts, inventaire indispensable à renouveler d’intervalle en intervalle pour se rendre compte de ce qui compose ce trésor et aussi de ce qui y manque.

A plus de trois quarts de siècle de distance de la publication du dernier volume du grand ouvrage

PREFACE

d’Eckhel, un résumé de l’état delà science des monnaies antiques est devenu nécessaire. Sans doute, par un privilège bien rare, le grand numismatiste autrichien était doué d’une érudition si sûre, d’une pénétration si heureuse, à la fois prudente et hardie, d’un tact scientifique si exquis, que bien peu de ses jugements sont à réformer; sa classification, en particulier, reste la meilleure qui ait été conçue, celle que tous ont dû adopter et qui demeurera désormais en usage tant que l’on formera des musées de médailles. Mais si les corrections à apporter à la Doctrine sont peu nombreuses, les travaux ultérieurs ont révélé une multitude d’additions à y faire. Eckhel a traité magistralement toutes les questions dont il s’est occupé, mais il en est beaucoup d’autres dont il n’a pas parlé, dont il ne pouvait pas parler, car elles n’étaient pas encore posées de son temps, et qui sont dès à présent élucidées et résolues.

Depuis la publication de la Doctrine, le nombre des monuments numismatiques de l’antiquité grecque et romaine connus, décrits et figurés, sur lesquels doivent porter les études de la science, a presque quintuplé ; les descriptions ont acquis un caractère d’exactitude et de précision inconnu aux anciens ouvrages ; au lieu des figures informes dont on se contentait autrefois, on a vu les graveurs se mettre à représenter

PREFACE

les monnaies antiques telles qu’elles sont, avec leur véritable style d’art, et, clans les dernières années, l’emploi des procédés photographiques est venu permettre une fidélité de reproduction qui ne laisse rien à désirer. Celui qui disserte sur une pièce dont il ne lui a pas été donné de voir l’original n’est plus obligé de s’en fier à une description plus ou moins intelligente ou à l’interprétation toujours contestable d’un dessinateur • c’est le monument lui-même qui est désormais placé sous ses yeux dans l’image héliotypique. Quant à ce qui est de l’authenticité des monuments, leur critique, encore dans l’enfance à la fin du siècle dernier, — car nous sommes quelquefois surpris quand nous voyons dans les anciens médailliers, tels que celui de Florence, certaines monnaies qu’un Eckhel lui-même pouvait 'accepter pour antiques, — leur critique a su acquérir une sûreté qu’il est maintenant bien rare de trouver en défaut. A force d’avoir à lutter contre l’habileté toujours croissante des faussaires, les conservateurs des collections publiques, les grands négociants du commerce des médailles, qui sont souvent eux-mêmes des savants (il sufht de citer les noms de MM. Feuardent et Lambros), enfin les connaisseurs privés, ont pris une expérience et une finesse de coup d’œil vraiment merveilleuses ■ non-seulement les fraudes d’autrefois ne sauraient

plus tromper personne, mais il n’est pas une de celles d’aujourd’hui, Lien autrement habiles pourtant, qui ne soit vite percée à jour. Cette création de la critique intrinsèque des monuments numismatiques a débarrassé le terrain d’un bon nombre de pièces auxquelles nos prédécesseurs avaient donné place dans leurs ouvrages, sur lesquelles ils ont disserté, tandis qu’elles n’eussent pas dû occuper un seul instant la science, n’étant que le produit d’audacieuses falsifications. De cette manière, en même temps que le nombre des objets d’étude s’augmentait dans de si fortes proportions, il s’épurait par l’exclusion progressive de tout mélange suspect et capable d’égarer.

Il y a eu sous ce rapport une infinité de petits progrès de détail, qui ont porté sur toutes les séries et qui ont fini par exercer sur la science une influence plus générale qu’on n’aurait pu se l’imaginer d’abord. Mais, à côté de ces conquêtes partielles, de ces vérifications minutieuses, dont le champ est bien loin d’être épuisé, les savants de notre siècle ont su ajouter au domaine de la numismatique des provinces entières, qui, pour Eckhel et ses contemporains, étaient des terres absolument inconnues. Le hasard fécond des trouvailles, l’extension de la conquête européenne et des explorations scientifiques régulières dans des contrées inaccessibles aux recherches il n’y a pas

PREFACE

encore un siècle, enfin, dans les pays mêmes où la culture savante avait flori depuis la Renaissance, l’observation attentive d’un nombre toujours plus grand de travailleurs modestes et patients, ont révélé des séries monétaires dont l’auteur de la Doctrine 11e soupçonnait même pas l’existence et dont on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, la richesse ou l’importance historique. Que l’on veuille bien seulement jeter un coup d’œil sur ce que sont aujourd’hui la suite des monnaies des royaumes grecs et barbares de la Bactriane et de l’Inde, dont Eckhel ne connaissait que deux pièces, et celle de la numismatique indigène des Gaules jusqu’à leur organisation par Auguste, et l’on pourra se faire une idée des résultats produits par les deux causes que je viens d’indiquer.

Les monnayages antiques de l’Asie à légendes phéniciennes, araméennes, hébraïques, pehlevies, cypriotes, etc., etc., sont aujourd’hui tout un monde dont les parties principales ont été explorées avec succès, dont le classement est établi d’une manière sûre dans toutes ses lignes essentielles, et dont les problèmes encore douteux vont chaque jour en se restreignant. Qu’en savait-on du temps d’Eckhel? Les premiers déchiffrements des inscriptions pehlevies sur les monnaies des rois Sassanides par Sylvestre de Sacy, qui ont ouvert à la science une ère nouvelle et

PRÉFACE

inauguré les méthodes d’explication des écritures inconnues et des langues perdues, sources de tant de merveilleuses conquêtes de l’érudition dans notre siècle, n’ont été publiés que postérieurement à l’apparition de la Doctrine. Au moment où elle fut écrite, tout le bagage en ce genre se réduisait aux travaux de Bayer sur les sicles hébraïques et à quelques heureuses lectures de légendes phéniciennes par l’abbé Barthélemy, lectures auxquelles Eckhel, rendu sceptique par les fantaisies extrascientifiques à qui l’épigraphie orientale avait trop souvent donné lieu, eut le tort de ne pas attribuer la valeur qu’elles avaient réellement.

C’est encore l’abbé Barthélemy, ce génie original et pénétrant, que la vie mondaine du xvme siècle et le dévouement à ses nobles protecteurs ont trop souvent disputé et arraché à la science, c’est encore l’abbé Barthélemy qui a conçu le premier l’idée de ce qu’il appelait la paléographie numismatique, c’est-à-dire de la détermination des époques historiques des monnayages grecs autonomes d’après le développement des procédés techniques de la fabrication, les caractères du style d’art et la paléographie des légendes. Sous ce rapport, Eckhel s’est borné à enregistrer les données des mémoires du savant français ; il n’y a rien ajouté de personnel, et la détermination des époques

PRÉFACE

d'émission des autonomes grecques, mises en relation avec les grandes phases de l’histoire générale, n’apparaît même pas en germe dans son livre. En effet, Winckelmann venait à peine de découvrir qu’il y avait une histoire de l’art, ce dont on ne s’était pour ainsi dire pas douté avant lui, et cette nouvelle science, qui commençait seulement à naître, ne pouvait être encore d’aucun secours à la numismatique. Il n’en est plus de même aujourd’hui; elle est fondée désormais d’une manière inébranlable et fournit les plus sûres indications pour fixer la date des monnaies. En même temps, l’étude des inscriptions, en se développant et en se régularisant, a donné aux critériums proprement paléographiques une certitude et une précision qu’on ne pouvait leur attribuer autrefois.

Eckhel avait mené si avant l’étude et la classification historique des monnaies des empereurs romains, que, sous ce rapport, ses continuateurs ne l’ont guère dépassé. Mais, avec lui, la série républicaine, celle des pièces si improprement appelées consulaires, demeurait un véritable chaos, grossièrement réparti par familles et presque sans aucune valeur pour l’histoire. C’est seulement en créant sur ses vrais fondements la science de l’épigraphie latine et l’histoire de l’administration romaine tirée des inscriptions, que Borghesi a commencé à jeter la lumière sur la munis-

PRÉFACE

matique des âges républicains, en même temps que Cavedoni trouvait dans l’analyse attentive des grands enfouissements un secours inestimable pour en débrouiller le chaos. Le classement chronologique de cette vaste série monétaire est ainsi devenu possible, et s’il y a encore bien des perfectionnements à y introduire, bien des problèmes de détail à y élucider, les bases en sont jetées et les grandes époques bien déterminées.

Mentionnons encore les questions, qui n’étaient pas encore abordées du temps d’Eckhel, sur lesquelles la Doctrine est muette, et qui de nos jours ont pris tant d’importance, relativement à l’étude des’ monuments numismatiques envisagés au point de vue de la métrologie, de l’histoire du développement des systèmes monétaires, de la valeur réciproque des métaux précieux et de leur pouvoir effectif, du cours de circulation des espèces, en un mot du rôle de la monnaie dans la vie économique et sociale des civilisations de l’ antiquité. Là encore, il reste immensément à faire, et tout n’a pas une valeur égale dans les nombreux travaux dont ces problèmes ont fait l’objet, surtout depuis vingt-cinq ans. Il faut en défalquer une large part de conjectures douteuses; il importe de s’y délier des mirages auxquels le jeu des chiffres ne se prête que trop facilement, en métrologie et en éco-

PRÉFACE xv

nomie politique aussi bien qu’en statistique. Mais, même en écartant par une critique sévère tout ce qui n est pas suffisamment certain, les recherches modernes sur ces matières ont produit un large contingent de faits positifs et capitaux qui contribuent dans une mesure considérable à l’avancement de la numismatique, et dont il n’est plus permis à l’histoire générale et à la science économique de ne pas tenir compte.

Tous ces progrès, qui ont si largement agrandi le champ des études et en partie renouvelé la face de la science, se sont opérés, comme il arrive toujours, d’une manière fragmentaire, dans des travaux qui ont porté sur des points spéciaux et déterminés. Aucun ouvrage n’est venu jusqu’ici les coordonner et les résumer dans une vue d ensemble. On a publié des monographies soigneusement étudiées sur telle ou telle série numismatique, sur telle ou telle question particulière, des descriptions des collections publiques ou privées, et surtout un nombre presque infini de dissertations dans les revues spécialement consacrées à l’étude des médailles, dans celles dont le cadre embrasse tous les rameaux del archéologie, et dans les différents recueils académiques de l’Europe. C’est là qu’il faut aller chercher les faits nouveaux qui ont enrichi la science et son état présent. Mais le nombre, la variété, l’étendue des publications a consulter rendent les recherches

PRÉFACE

pénibles même pour les savants spéciaux, qui sur chaque sujet ont toujours à craindre que quelque mémoire important n’ait fini par leur échapper. Elles deviennent bien plus difficiles pour les commençants, qui se plaignent avec raison de ne pas avoir à leur disposition un traité général exposant les principes et les faits essentiels de la numismatique, conformément à la situation actuelle des connaissances. Et à plus forte raison les résultats assurés désormais à la science des médailles antiques demeurent dans ces conditions un arcane inaccessible pour le grand public, pour ceux qui ne s’y adonnent pas d’une manière complète. Il est toujours mauvais qu’une science tende à devenir une sorte de propriété exclusive entre les mains des hommes spéciaux ; elle manque par là même à une partie de sa mission. Et la chose est encore plus fâcheuse quand il s’agit d’une science dont l’écueil, — et c’est là ce qui établit une analogie singulière entre la numismatique et certaines des sciences naturelles, comme l’entomologie, la conchyliologie et la botanique, — dont l’écueil est précisément la facilité avec laquelle, faute d’y rattacher des idées générales, elle se réduirait à la collection stérile d’une multitude de petits faits privés de vie, tombant ainsi dans la curiosité puérile. Combien des amateurs, qui recueillent des monnaies antiques avec un zèle digne de louanges

Page 1