‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 18 sur 49 · IX · texte numérisé non relu

IX

(4) Au mot Ahgregare.

(5) Pictet, Les Origines indo-européennes, t. II, p. 37-40.

PROLÉGOMÈNES

sont faites en bœufs ou en vaches dans le Rig-V êda , le Zend-Avesla (1) et les poésies homériques (2), comme dans les lois irlandaises du commencement du moyen âge. Le même état de choses se révèle dans les plus anciennes traditions romaines. Il se continua même fort tard, car les lois Aternia-Tarpeia et Menenia-Sestia, votées en 300 et 302 de Eome(45i et 452 av. J. -C.), fixaient encore en bestiaux le prix des amendes (3). L’échelle de valeurs qu’elles admettaient pour ce genre de payements faisait d’un bœuf l’équivalent de dix moutons, comme les anciennes lois Scandinaves établissaient l’équivalence d’un bœuf avec quinze moutons (4). C’est ainsi que le mot pecunia devint la désignation générale de l’instrument des échangés, du signe de la valeur, et s’appliqua tout naturellement a la monnaie métallique quand elle fut devenue ce signe. De la même façon, l’ancien nom germanique du bétail, que nous offre le gothique faihu (étymologiquement le meme mot que pecus), entre dans l’expression fader-fio de la loi des Lombards, fœdering-feoh des lois anglo-saxonnes, pour dire la «dot paternelle», et se retrouve dans l’anglais fee, « salaire », maiden-fee , « dot ». Le gothique skalts, anglosaxon sceat , Scandinave skattr, ancien allemand scaz , « monnaie, trésor », est originairement un nom du bétail, que l’on reconnaît avec ce dernier sens dans le slavon ecclesiastique skotü et l’irlandais sccith. A l’autre extrémité

(1) Évaluation du salaire des médecins : Vendidad-Sadé, farg. VII et IX.

(2) lliad. Z, 236.

(3) Sur la loi Aternia-Tarpeia : Cic. De Hepubl. II, 33; Dion. Halic. X, 30. — Loi Menenia-Sestia : Fest. v. peculatus.

(4) Voy, Mommsen, Hist. rom. t. I, p. 181.

des domaines de la race aryenne, le sanscrit rûpya, « monnaie d’or ou d’argent», d’où le nom des roupies, dérive de râpa, « bétail ».

C’est un souvenir de l’ancien état de choses, de l’emploi du bétail auquel s’était substitué le métal, et de l’origine du nom de peeunia, qui a fait placer par les Romains et les Italiotes la figure d’un bœuf sur les lingots quadrilatères de cuivre pesant plusieurs livres , qui constituèrent la première forme de la peeunia signata (voy. livre VII, chap. il, § 1). Plus tard, la tradition de ce fait, en s’altérant, donna naissance à une légende ; on raconta que Servius Tullius avait été le premier à marquer le bronze ( primus signavit aes ) en y faisant représenter un bœuf, une brebis ou un porc(i); d’autres allèrent même jusqu’à attribuer cette monnaie à Janus (2). En réalité, les lingots au bœuf n’ont pas été fabriqués antérieurement au Ve siècle avant Jésus- Christ.

En G-rèce, nous voyons aussi une fable analogue naître de la même origine. Il y avait, particulièrement à Athènes, un proverbe qui disait (îoiïç kl ylâcoy péëwev, « un bœuf a passé sur sa langue » , en parlant d’un homme dont le silence avait été acheté (3) ; il demeurait dans le langage comme un débris du temps où les payements se faisaient en bétail. Plus tard, la tradition de cette antique coutume s’étant

(1) Plin. Hist. nat. XXXIII, 3, 12; cf. Marquardt, Handb. d. rœm. Alterth. III, 2, 4.

(2) Macrob. Saturn. I, 7.

(3) Voy. des exemples de l’emploi de ce proverbe : Theogn. 81 S; Æschyl. Agamemn. 35. — On peut y comparer l’expression de Sophocle ( OEdip . Col. 1031) : a Ceux sur la langue de qui a passé une clef d’or. »

PROLEGOMENES

complètement oblitérée, on supposa l’existence d’une monnaie primitive appelée pou;, d’après la figure d’un bœuf dont elle aurait été marquée. Les uns prétendaient qu’une telle monnaie avait été en usage à Athènes (1) ; les autres ne savaient pas précisément si ç’avait été à Athènes ou à Délos (2). Plutarque (3) est plus affirmatif ; pour lui , c’est Thésée en personne qui a fait frapper le « bœuf » monétaire. Tout cela n’est qu’une pure fable. Thésée n’a jamais fabriqué de monnaie, et ce n’est que bien longtemps après lui que l’on a commencé à en faire, si toutefois luimême a jamais existé. Quant à la monnaie appelée (3o ù; et méritant ce nom d’après son type, elle n’a jamais eu d’existence ni à Athènes ni sur un autre poini de la Grèce. La seule réalité, c’est que le proverbe est né de l’emploi des bestiaux comme instrument d’échange, emploi qui s’est continué en Attique plus tard peut-être que partout ailleurs. En effet , ce fut Solon , auteur de la première monnaie métallique d’Athènes (voy. livre YI , chap. m , § 3), qui convertit en valeurs monétaires les amendes fixées en bétail par les anciennes lois de Dracon (4) ; il le fit en tarifant à une drachme et à cinq drachmes ce qui était antérieurement fixé à un mouton et à un bœuf; d’où résulte l’existence d’une antique échelle proportionnelle des valeurs, où un bœuf équivalait à cinq moutons.

Au IIIe siècle de l’ère chrétienne, le mot pecunia vit res-

(1) Hesych. V. fioÿ; etc!

(2) Pollux, IX, 60, 61.

(3) Thés. 25.

(4) Pollux, IX, 61; Plutarch. Sol. 23; cf. Bœckh, Metrol. Unlersuch.

treindre son emploi aune acception toute spéciale et devint la dénomination de certaines espèces de monnaies. On ne s’en sert plus que pour désigner exclusivement le numéraire de cuivre, par opposition à celui d’or et d’argent. C’est ainsi que Lampride (1) dit d’Alexandre Sévere : Nunquam aurum , nunquam argentum, vix pecuniam donavit. Dans la Notice de l’Empire (2) et dans le Code de Justinien (3), nous voyons énumérer comme caisses impériales les scriniu aurcae massae (de l’or en lingots), scrinia auri ad responsum (de l’or monnayé), scrinium ab argento (de l’argent en barre), scrinium a miliarensibus (de l’argent monnayé), et enfin scrinium a pecuniis (de la monnaie de cuivre) (4). A dater de la réforme monétaire de Dioclétien (voy. livre Vil, cliap. IV, l 3), la plus grosse pièce de cuivre s’appela pecunia major ou majorina (5).

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