‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 32 sur 49 · DANS LEURS RÉSULTATS · texte numérisé non relu

DANS LEURS RÉSULTATS

Pour en revenir à la monnaie frappée, la monnaie normale et habituelle des Grecs et des Romains, il est bon de remarquer que l’infériorité de l’art monétaire moderne comparé à celui de l’antiquité , même sous le burin de Benvenuto Cellini, de Michel Colomb, de Briot et de Varin, ne tient pas seulement à l’impuissance où se sont trouvés ces artistes d’atteindre au même degré de perfection plastique que les anciens. La différence des procédés matériels y a une très-grande part (-4).

On cherche avant tout dans la monnaie moderne à ce que le flan qui reçoit les empreintes constitue un disque d’une régularité parfaite, aplati également sur toutes les parties de ses deux faces, de telle manière que les pièces

(1) Cod. Theodos. IX, 21, 3 ; Çod. Justin. IX, 24, 2.

(2) Cod. Theodos. IX, 23, 1.

(3) Cod. Theodos. XI, 21, 1.

(4) Ces considérations ont été déjà développées dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XVII. p. 237-260.

puissent facilement se réunir et se conserver en piles. C’est en effet une grande commodité pour la conservation de l’argent dans un coffre-fort et une sérieuse garantie contre des soustractions frauduleuses, car il suffit d’un simple coup d’œil pour s’assurer qu’une pile de monnaies n’a pas diminué de hauteur, tandis qu’il fallait compter pièce à pièce ou recourir à la balance, pour vérifier si rien n’avait été enlevé à un group composé de monnaies d’une forme irrégulière et renfermé dans un sac, En outre, le numéraire moderne, avec ses bords mathématiquement réguliers et son épaisseur partout égale, ne permet pas à l’improbité de diminuer le métal par le limage, opération qui s’exécutait avec la plus grande facilité sur les monnaies antiques et dont il n’était possible de s’apercevoir qu’en pesant les pièces. Il y a donc eu des raisons décisives, et de véritable utilité, pour adopter et conserver cette forme dans le numéraire destiné à la circulation, bien qu’elle soit fort défavorable à l’art, en obligeant le graveur à donner aux types un relief trop affaibli, qui ne fasse pas obstacle à la faculté d’empilement des monnaies.

Au reste, ces reliefs affaiblis conviennent seuls à une pièce en forme de disque plan, et il n’est rien de plus désagréable, comme effet, que les médailles qui se frappent aujourd’hui pour perpétuer la mémoire des événements importants, avec leurs types en forte saillie sur un champ absolument plat. Tout autre est l’aspect des monnaies antiques de grande dimension, des pentécontalitra de Syracuse par exemple, avec leur belle forme lenticulaire, renflée au centre et amincie aux bords, dans laquelle se reconnaît si bien le merveilleux sentiment de convenance des artistes grecs. La saillie du flan ajoute à la valeur de la partie centrale du type, que le graveur a conçue pour

appeler avant tout le regard, tandis que le champ va graduellement en s’effaçant vers les extrémités et n’a plus ainsi cette importance qui, dans nos médailles modernes, écrase le type. C’est surtout dans les têtes décorant le côté principal des monnaies que la supériorité de la forme lenticulaire éclate d’une manière frappante ; on y gagne une variété dans les plans, une fermeté et une puissance dans le modelé, une finesse dans les contours, fuyants et arrêtés tout à la fois comme les donne la nature, que l’on ne parviendrait pas à atteindre avec le système moderne. On sent circuler l’air et la vie, et le type monétaire arrive à égaler les plus belles œuvres de la sculpture, tandis que les effigies de nos monnaies sont plates et sans relief, et celles des médailles commémoratives, plus relevées, semblent plaquées maladroitement sur le flan d’une épaisseur uniforme qui les supporte. La donnée, d’un disque plan est réclamée par les raisons d’utilité que nous exposions tout à l’heure, pour les espèces du numéraire circulant, mais aucune nécessité ne la justifie pour les médailles, qui ne sont pas destinées à être mises en piles et que leur trop fort relief y rendrait tout à fait impropres. On est donc en droit de se demander pourquoi le sentiment du goût ne les fait pas ramener aux formes constantes de la numismatique des anciens, aux formes qu’avaient presque exactement renouvelées les artistes italiens du xve siècle, dans leurs beaux médaillons coulés et ciselés, seuls monuments que l’art monétaire moderne puisse mettre sérieusement en parallèle avec ceux de l’antiquité.

Mais c’est ici qu’intervient la différence des procédés de fabrication . La monnaie antique était frappée au marteau ; les monnaies et les médailles modernes ont été frappées par des moyens mécaniques d’une grande puissance,

d’abord avec le balancier, puis de nos jours avec le bélier hydraulique. L’emploi de ces machines a produit une économie importante et une augmentation considérable de rapidité dans la fabrication; il est donc naturel et juste qu’on les ait adoptées, à l’exclusion d’un procédé plus imparfait sous ces deux rapports, pour la monnaie proprement dite. Mais l’art y a perdu, comme il perd presque toujours à l’emploi des machines. Le marteau, frappant moins rudement que le balancier ou le bélier hydraulique, n’écrasait pas le flan de la même manière et permettait ainsi d’éviter la dureté et la sécheresse des contours, que l’on remarque dans toutes nos monnaies et médailles, mais qui est inconnue à la numismatique de l’antiquité. Le marteau, manié par un ouvrier habile, était d’ailleurs un instrument aussi intelligent, aussi obéissant à la volonté que le ciseau du sculpteur ; le monétaire pouvait régler la force de son coup comme il l’entendait, le rendre plus ou moins violent, selon qu’exigeait la nature du coin dont il avait à produire l’empreinte. Il lui était facile de calculer les choses de manière à faire porter inégalement la principale vigueur de la frappe sur les différents points de la surface du flan, de manière à donner plus de saillie et plus de valeur à certaines parties du type. Au contraire, l’effet des machines ne saurait se régler de la même façon ; il ne connaît pas ces nuances délicates qui sont si importantes dans les œuvres de l’art ; il frappe avec la violence, avec la régularité uniforme et brutale d’une force inconsciente.

L’invention du balancier, si précieuse pour la fabrication des monnaies courantes, dont il faut produire le plus grand nombre possible dans le temps le plus court et au meilleur marché possible, marque au point de vue de l’art

une date funeste dans la numismatique moderne. On peut en observer les effets immédiats dans les séries monétaires de presque tous les pays de l’Europe; mais nulle part ils ne sont marqués d’une manière plus frappante que dans les espèces de la République d’Angleterre, sous Cromwell. La pièce d’or, dont le coin a été gravé par Briot, a été fabriquée au marteau, et elle peut être considérée comme le plus beau produit de l’art monétaire des siècles modernes; la monnaie d’argent a été gravée par Blondeau, les coins en sont presque aussi beaux que ceux de l’or, mais elle a été frappée au balancier, et cette circonstance seule suffit pour qu’elle ne puisse pas supporter la comparaison. Après l’invention du balancier, celle du bélier hydraulique, perfectionnement incontestable au point de vue matériel, en ajoutant à la régularité, à l’économie et à la rapidité de la fabrication, a marqué une nouvelle phase de décadence pour l’art. Il suffit de comparer une médaille du règne de Louis XIY avec une de celles que la Monnaie de Paris frappe aujourd’hui, pour juger de la différence des résultats des deux procédés. Et si l’on veut faire porter le parallèle sur des espèces destinées à la circulation, combien les belles pièces de cinq francs à l’Hercule, de la première République française, chef-d’œuvre du second Dupré, encore fabriquées au balancier, ne sontelles pas supérieures sous tous les rapports, je ne dis pas aux monnaies de l’empereur Napoléon III (ce qu’il y a de plus indulgent à faire est de n’en pas parler), mais à celles de la République de 1848, dont les coins ont été repris depuis le 4 septembre et qui sont les plus élégantes monnaies que l’on ait produites de nos jours.

Les raisons qui imposent l’emploi des moyens mécaniques pour la fabrication du numéraire circulant n’ont

aucune valeur lorsqu’il s’agit des médailles commémoratives. Comme on n’en frappe qu’un petit nombre d’exemplaires, l’économie est nulle ou presque nulle; et, quant à la rapidité plus grande, c’est un cas où l’on peut dire justement que ce le temps ne fait rien à l’affaire ». Pourquoi donc s’obstine-t-on à employer dans leur fabrication un procédé dont les effets ne sont point heureux sous le rapport de l’art, au lieu de revenir au système qui a donné de si beaux résultats dans l’antiquité? L’épreuve mérite au moins d’être tentée, et je suis sûr d’avance que les résultats en seraient assez heureux pour prouver la nécessité de substituer à l’emploi du bélier hydraulique et des disques de métal absolument plane celui du marteau, ainsi que d’une lentille métallique renflée au centre et amincie sur les bords, toutes les fois que l’on voudrait obtenir une véritable œuvre d’art, digne de passer à la postérité pour y transmettre le souvenir des événements mémorables de notre temps. Déjà, du reste, au point de vue de la conception des reliefs du type et de la forme lenticulaire du flan métallique, on peut saluer avec satisfaction chez nos jeunes artistes l’aurore d’un mouvement de retour aux vrais principes, trop longtemps oubliés. A ce point de vue, il y aurait injustice à ne pas signaler au moins comme un heureux exemple l’excellente médaille commémorative du Vœu de l'église du Sacré-Cœur par M. Chapu, dans laquelle cet éminent artiste s’est rapproché plus qu’aucun autre contemporain de l’accent des grands graveurs du xv° siècle.

Page 1