PROCÉDÉS DE FABRICATION DE LA MONNAIE CHEZ LES ANCIENS
§ J. — Monnaies frappées.
1. Deux procédés peuvent être employés pour la fabrication de la monnaie : couler le métal en fusion dans des moules composés de deux pièces en pierre réfractaire ou en terre cuite, ou bien frapper entre deux coins gravés de métal une lentille de métal solide. Pour ce dernier procédé, qui était le plus généralement usité, les anciens ne possédaient pas le moyen puissant du balancier, qu’ont inventé les modernes. Ils frappaient leurs monnaies au marteau, moyen plus lent et plus imparfait, qui donnait souvent lieu à des accidents de fabrication, car il fallait plusieurs coups de marteau successifs pour obtenir le résultat que l’on atteint maintenant avec un seul coup de balancier.
Certains deniers d’argent romain, portant le nom du triumvir monétaire T. Carisius (1), représentent les instruments dont se servaient les monnayers. On y reconnaît
(I) Cohen, M C, pl. X, Carisia, n° 7.
le coin-matrice , qui portait en creux l’empreinte destinée à être reproduite en relief sur la monnaie, Y enclume sur laquelle on plaçait les coins pour les frapper, le marteau , et enfin la •pince ou tenaille qui servait à placer la lentille de métal, appelée flan, entre les deux flans. Une petite pièce de bronze de la colonie latine de Pæstum (1) montre d’un côté la balance à deux plateaux où se pèse le métal destiné au monnayage , de l’autre un ouvrier qui va frapper, avec le marteau qu’il tient à deux mains, les coins posés sur une enclume, au commandement d'un contremaître qui élève le bras pour lui donner le signal. La fabrication des monnaies frappées de l’antiquité par le moyen exclusif du marteau est encore attestée par un passage de saint Jérôme, dans la vie de saint Paul Hermite (2) , à propos d’un atelier de faux-monuayeurs dont le saint trouva les instruments abandonnés dans le désert (3).
Les flans des monnaies antiques étaient moulés séparément et à l’avance, sous la forme la plus rapprochée de celle que la pièce devait avoir. Cette préparation par le moulage est attestée aussi bien par la forme globuleuse que le flan affecte le plus souvent, surtout aux époques les plus anciennes, que par l’aspect des bords de celui-ci, qui présentent quelquefois des excedants de matière ou des
(1) Avellino, Opusc. t. II, p. 131, pl. V, n° 14; Cavedoni, Bail. arch. Napol. t. II, p. 118 ; L. Sambon, Recherches sur les monnaies de la presqu'île italique, p. 278, pl. XXI, n° 74.
(2) Erant praeterea per exesum montera haud pauca habitacula, in, quibu scabrae jam incudes,et rnallei quibus pecuniae olimsignatae visebantur. Hune locum Aegyptiorum literae ferunt furtivae monetae officinam fuisse ea tempestatequa Cleopatrae junctus est Antonius.
(3) Voy. Mongez, Mém. de l’Acad. des User. nouv. sér. t. IX, p. 202.
vestiges du jet de fusion, imparfaitement coupé (1). Il n’y a qu’un très-petit nombre de pièces, dont nous parlerons un peu plus loin, où la netteté de la tranche, son aspect et sa forme indiquent que le flan a été découpé à l’emporte-pièce dans une lame de métal, comme on le fait pour nos monnaies modernes. Yarron, dans un endroit (2), paraît faire allusion à cet usage de préparer les monnaies en lentilles de leur poids exact par la fusion avant de les frapper. C’est lui aussi qui est indiqué par l’expression flando, placée avant feriundo comme pour désigner une opération préliminaire, dans le titre officiel des triumvirs monétaires (3) (voy. plus haut, dans ce livre, chap. i, § \ , 1 ; et livre III, chap. ni, § 2); cette expression est, en effet, éclaircie par le titre que reçoit sur un denier de l’an 7 h avant J.-C. (4) le questeur Cn. Cornélius Lentulus Marcellinus, CVR X FL curator denariis (tandis (S). Dés ouvriers spéciaux, dans les hôtels monétaires romains, étaient chargés du travail de fonte qui mettait les flancs monétaires en état d’être frappés ; on les désignait par le nom de flaturarii (6) (voy. livre III, chap. iv, § 2).
Ainsi préparé, le flan métallique destiné à devenir une monnaie était chauffé au rouge et frappé avec les coins
(1) Hennin, Manuel, 1. 1, p. 78 et 86.
(2) Ap. Charis. p. 103, ed. Reil. •
(3) Mommsen, MR, t. Il, p. 46.
(4) Cohen, M C, pl. XIV, Cornelia, n°s 10 et 11 ; Mommsen, M R, t. II, p. 473.
(3) Eckhel, D-N, t. V, p. 212.
(6) Gruter, p. 638, n° 4; Mommsen, Inscr. regn. Neapol. lat. n° 6901. — Les flaturarii étaient dirigés par les condudores flaturae monetae Caesaris : Corp. insc. lat. t. VI, n° 791.
froids (1). La pince, représentée sur les deniers de T. Carisius, était d’un emploi absolument nécessaire pour placer entre les deux coins le flan échauffé. C’est une opération dont étaient chargés, dans les ateliers monétaires romains, des ouvriers spéciaux, appelés suppostores (2) (voy. livre III, chap. iv, § 2). Elle était, en efiet, fort délicate, réclamait une grande pratique et beaucoup de piécision.
La frappe au marteau, qu’employaient les anciens, ne permettait pas d’obtenir d’un seul coup le relief des monnaies, même les reliefs les moins accusés, comme on produit celui de nos pièces modernes avec un seul coup du balancier ou du bélier hydraulique. Il fallait s’y reprendre à plusieurs fois, et à chaque coup faire recuire le flan , comme on y est encore obligé, même aujourd’hui, pour les médailles d’un relief trop accusé. Ces diverses opérations de la frappe monétaire peuvent se suivre d’une manière particulièrement claire (3) sur la grande pièce d’or de 20 statères, du roi Eucratide de Bactriane, que possède le Cabinet des médailles de Paris (4), pièce dont les dimensions extraordinaires ont exigé un plus grand nombre de reprises du travail que pour aucune autre monnaie antique connue. Le coin en a été modifie dans 1 intervalle entre deux des frappes ; la légende, que l’on avait d’abord disposée horizontalement au-dessus du type du revers, a été gravée à nouveau pour lui faire épouser la forme ar-
(1) Mongez, Mém. de l’Acad. des Iuscr. nouv. sér. t. IX, p. 202.
(2) Gruter, p. 1066, n° 5, et 1070, n° 1; Corp. inscr. lat. t. VI, nos 42-14.
(3) Chabouillet, Rev. mm. 1867, p. 386 ; F. Lenormant, Gazelle des Beaux-Arts, avril 1877.
(4) Rev. num. 1867, pl. XII.
ronclie du flan, ce qui est d’un effet beaucoup plus heureux; et ce qui était venu d’abord de la première légende a laissé des traces parfaitement visibles, bien qu’écrasé par les frappes postérieures. En outre, à la fin du travail, le coin s’est fendu sous l’effet des coups de marteau trop répétés.
Avec cette nécessité de s’y reprendre à plusieurs fois en frappant, et à chaque fois d’enlever le flan pour le faire recuire, on comprend quelle précision était nécessaire en le replaçant, pour que les reliefs déjà obtenus coïncidassent bien exactement avec les creux des coins-matrices. La chose était d’autant plus délicate que le flan des monnaies antiques n’était pas , comme celui de nos monnaies modernes, fixé et serré pour la frappe dans une virole (1) ; on le laissait en liberté entre les deux coins, où un coup de marteau donné à faux suffisait à le déplacer. De là le nombre considérable d’exemplaires de toutes les époques, où le type se trouve doublé par accident, soit que le flan ait glissé sous le marteau, soit qu’on l’ait mal replacé après une des fois où on l’avait fait recuire (2). On est même surpris que cet accident ne soit pas encore plus fréquent avec un procédé aussi imparfait, et il y a là de quoi donner la plus haute idée du degré d’habileté de main et de précision dans leurs opérations, qu’une longue pratique donnait aux ouvriers monnayers de l’antiquité.
2. On possède en originaux un certain nombre de coins monétaires romains, du premier et du second siècle de
(1) Hennin, Manuel, t. I, p. 87.
(2) Eckhel, D N, t. I, p. lxvii; Hennin, Manuel , t. I, p. 237.
notre ère. La plupart se composent d’une matrice gravée, en acier trempé, encastrée dans un cône tronqué ou dans une sorte de barillet en bronze ou en fer (1); un bord en saillie entoure d’ordinaire l’extrémité du coin où la matrice se trouve enchâssée , mais il est notablement plus large que le module de la pièce, et, par conséquent, n a pas pu servir de virole pour fixer le flan pendant la frappe. Le plus intéressant et le plus complet de ces coins est celui que possède le Musée de Lyon (2) ; il est complet, avec ses deux pièces, donnant la face et le revers de 1 aureus bien connu de Laustine la jeune MATRI MAGNAE (3). Les deux coins sont en forme de cippes carrés en fer doux; celui qui se plaçait en bas offre a son sommet une douille carrée fortement en saillie, au fond de laquelle est encastrée la matrice gravée en acier du type du droit ; cette matrice est elle-même carrée, et la gravure du type monétaire y forme au centre une légère concavité circulaire. Le flan de la monnaie était placé par le suppostor au fond de cette douille, où s’engageait la partie inférieure, un peu rétrécie, de l’autre coin, à l’extrémité duquel on voit encastrée la matrice d’acier du revers. Une fois le coup de marteau donné, on retirait le coin supérieur, puis il fallait renverser l’inférieur pour en faire tomber la pièce frappée. Cette dernière nécessité , à laquelle il n’y avait
(1) Ch. Lenormant, Encyclopédie du dix-neuvième siècle, article Numismatique; Chabouillet, Description des camées, etc. du Cabinet des médailles , p. 451 et s. ; Rev. archéol. nouv. sér. t. VIII, p. 276, description de coins de Tibère, Caligula et Claude, découverts auprès de Paray-Ie- Monial.
(2) Comarmond, Descr. des antiquités conservées au Palais des Arts, p. 825 et s.; Friedlænder, Zeitschr. f. Num. t. V, p. 121 et s.
(3) Cohen, M I, t, U, p. 584, n° 62.
pas moyen de se soustraire, était fort incommode et devait occasionner une perte de temps sensible.
Il est aussi de ces coins du Haut-Empire qui sont entièrement en bronze, y compris la matrice gravée (1), et la multiplicité extraordinaire et constante de coins que tous les savants ont signalée dans la numismatique grecque, dans une seule émission de la même ville et de la même année (2), semble prouver que les Grecs n’employaient pas la trempe pour leurs coins monétaires; qu’ils se servaient uniquement d’un métal doux, qui s’usait avec une grande rapidité dans les opérations de la frappe. Malheureusement aucun coin grec n’est connu jusqu’à ce jour; mais on possède quatre coins gaulois, destinés à la production de monnaies connues d’or ou d’argent (3), et ils sont tous en bronze ou en fer doux. Or, les Gaulois, disciples et imitateurs des Grecs en matière de monnayage, ne faisaient que copier leurs procédés. Il est facile, du reste, de constater sur les monnaies grecques, et sur les pièces romaines jusqu’à Constantin, que leurs coins, soit en fer, soit en bronze, soit même en acier, étaient généralement d’un métal d’assez mauvaise qualité, car on voit dans le champ des médailles des inégalités et des soufflures, dues certainement à des imperfections des coins (4).
(1) Mongez, Mém. de ï Acad, des Iriser, nouv. sér. t. IX, p. 207.
(2) Il y a cependant exagération manifeste à dire, comme on le fait d’ordinaire, que l’on ne rencontre jamais deux exemplaires sortis du même coin.
(3) Voy. sur ces quatre monuments un important travail de M. A. de Barthélemy, Rev. arclièol. nouv. sér. t. XV, p. 346 et s.
(4) Mongez, mém. cit. p. 204.
Ceux-ci, on ne saurait s’y méprendre, et les indices les plus caractéristiques en donnent la certitude, ont été, depuis les premiers temps du monnayage jusqu’au Ve siècle de l’ère chrétienne, gravés au touret, par le procédé dont usent encore aujourd’hui les graveurs en pierres fines (1). Dans le Ve siècle et même un peu avant, sous la domination des princes de la famille de Constantin, les procédés changèrent. A partir de ce moment , les pièces ont été frappées, comme le sont les monnaies actuelles, à froid avec des coins d’acier, ainsi qu’on le reconnaît à la densité et à la dureté du métal, dont la pureté n’a point été altéréè, mais que la percussion a durci en l’écrouissant. En même temps, à la nature et à l’aspect du travail, on reconnaît que la gravure au burin a remplacé la gravure au touret pour la préparation des coins (2) .
Le Cabinet des médailles de Paris conserve une paire de coins des débuts de cette nouvelle phase de la fabrication monétaire . Ce sont ceux d’un solidus de l’empereur Constant Ier (3) . Ils sont en acier, gravés au burin, et réunis par deux branches en fer à cheval s’ouvrant au moyen d’une charnière.
3. Au reste, ce n’est que des monnaies elles-mêmes que l’on peut tirer des inductions sur les procédés de la fabrication primitive. Ainsi, pour les pièces qui offrent d’un
(1) Mongez, mém. cit. p. 203 et s.
(2) Ibid. p. 204.
(3) Millin, Magasin encyclopédique, juin 1811; Dumersan, Histoire du Cabinet des médailles, p. 127 ; Chabouillet, Description des camées, etc. du Cabinet des médailles, p. S42.
cote un type en relief, et de l’autre un carré creux plus ou moins profond, plus ou moins régulier (1) (voy. livre IV chap. i, §2), on suppose que ce carré représente une partie saillante sur laquelle on fixait d’abord la lentille de métal, pour l’empêcher de glisser sous le marteau. C’était le temps de l’enfance de l’art. La pièce monétaire n’avait qu’une seule empreinte en relief; sa forme était extrêmement irrégulière. Elle n’était presque encore qu’un lingot de poids fixe, portant une marque officielle qui garantissait sa pesanteur et sa pureté. On était dans la transition entre le lingot simplement poinçonné, que nous trouvons aux origines du monnayage lydien (voy. livre VI, chap. m, § 1), et la monnaie arrivée à son point complet de perfection quant à sa forme.
Celle-ci suppose nécessairement deux coins-matrices, entre lesquels on place le flan métallique destiné à recevoir les empreintes. Pour faciliter la gravure des matrices, y poussait-on un poinçon, comme dans les temps modernes, sauf à retoucher au touret l’empreinte du poinçon ? La multiplicité des coins dans toutes les émissions antiques rend ceci très-probable, et l’onne sauraitguère expliquer autrement la rapidité avec laquelle on les exécutait. Mongez (2) croit même avoir retrouvé expérimentalement le procédé précis employé par les anciens. « Deux sculpteurs, dit-il, ébauchent en même temps, séparément, et finissent en cire, l’un la tête, l’autre le type du revers : les lettres sont formées très-vite avec des poinçons d’un usage habituel. On moule ensuite ces deux cires, puis on coule de l’argent dans les
(1) Barthélemy, Mêm. de l’Acad. des Inscr. anc. sér. t. XXIV, p. 30 et s.; Eckhel, D N, t. I, p. lxiv ; Hennin, Manuel, 1. 1, p. 47 et 97.
(2) Mém. cit. p. 208.
deux moules réunis, ce qui produit des médailles. Tout ce travail peut être terminé en moins de vingt-quatre heures. Quant à la frappe des monnaies, elle pouvait aussi être très-prompte, en estampant les coins, comme je l’ai fait moi- même, c’est-à-dire en plaçant la médaille que l’on peut appeler le prototype, en la plaçant, dis-je, froide entre les coins de bronze chauffés au rouge, et en frappant sur tout l’appareil avec un fort marteau. Ainsi l’on a pu dans l’espace de trente-six heures, et fabriquer des moules de médailles, et frapper des milliers de médailles en estampant des coins de bronze et en monnayant des flans chauffés au rouge. » L’emploi de poinçons mobiles pour les lettres des légendes monétaires, au moins chez les Romains, est attesté par les lettres renversées, déplacées, transposées et autres accidents de même nature (1), fréquents dans la numismatique impériale, surtout aux époques où le monnayage présente un caractère particulier de hâte (2). Au reste, M. A. Dumont (3) a également constaté de la manière la plus positive l’emploi de lettres mobiles par les Grecs pour la préparation des timbres amphoriques.
4. Dans tous les cas, la monnaie qui porte au droit un type en relief et au revers un carré creux suppose la combinaison, non plus de deux matrices ensemble, mais d’une matrice et d’un poinçon, surtout à partir du moment où l’on a tracé des figures, soit en creux, soit en relief, au
(1) Eckhel, DN , t. I, p. cxxvm et s. ; Hennin, Manuel . t. I, p. 234 et s.
(2) Mongez, mém. cit. p. 209.
(3) Inscriptions céramiques, p. 46, 395 et s.
fond du carré. A plus forte raison en a-t-il été ainsi pour la fabrication des pièces incuses , c’est-à-dire de celles qui, montrant d’un côté le type en relief, comme à l’ordinaire, reproduisent le même type en creux sur l’autre face (1). C’est par ce procédé qu’a été exécutée une série considérable de monnaies, qui témoignent de l’existence d’une sorte d’alliance politique et d’une convention commerciale entre les principales villes de la Grande-Grèce au vie siècle av. J.-C. (2) (voy. livre VII, chap. i, §2). Pour se rendre exactement compte de la fabrication de ces pièces, il faut admettre qu’on en obtenait le revers avec le poinçon même qui avait servi à enfoncer la matrice destinée à la frappe du droit. Quelquefois, pour marquer l’alliance particulière de deux villes (voy. livre III, chap. i, § 2, 2), ou même simplement pour rapprocher deux types mythologiques, le creux du revers, quoique reproduisant en concavité les masses de la surface convexe, offrait le dessin d’un objet tout différent. Telle est une pièce de Tarente sur laquelle on voit d’un côté Apollon Hyacintliien tenant la lyre et la fleur de son nom, de l’autre le type ordinaire du héros Taras monté sur un dauphin (3) . Ces variantes donnent à supposer qu’après avoir enfoncé le poinçon dans la matrice on en soumettait la superficie à un nouveau travail, destiné à remplacer le premier sujet par un autre. Il va sans dire, d’ailleurs, que des flans serrés ainsi entre une matrice et un poinçon devaient se réduire à une feuille plate, et que,
(1) Barthélemy, Mém. de l’Âcad. des Inscr. anc. sér. t. XXIV, p. 44 ; Eckhel, DN, 1. 1, p. LXvietSO; Hennin, Manuel, t. I, p. 98.
(2) D. de Luynes, Nouv. Ann. de l’Inst. arch. t. I, p. 372-447.
(3) Ann. de l'Institut archéoloyique, t. II, pl. M, n° 2; O. Müller, Denkm. d. ait. Kunst, 1. 1, pl. XVI, n° 74.
pour arriver au poids légal delà monnaie, il fallait retrouver en étendue ce qu’on perdait en épaisseur.
Plus tard, vers la fin du IIIe siècle avant T ère chrétienne, nous voyons reparaître en Etrurie une nouvelle et fort peu nombreuse série d’incuses (voy. livre Vil, chap. u, § 2). Ce sont des pièces de cuivre qui oflrent d’un côté une tête de divinité en relief, de l’autre un type en creux (1) ; le flan y a le module et l’épaisseur habituels aux pièces de même poids; on n’y constate ni l’amincissement ni l’élargissement caractéristiques des anciennes incuses de la Grande- Grèce. Il en est de même sur une partie des hectés d’électrum frappées en commun, à la fin du Ve siècle, par plusieurs cités grecques de l’Asie Mineure réunies en union monétaire (voy. livre III, chap. i, § 2, 2 ; livre YI, chap. iv, § 3). Ces pièces, au flan toujours très-épais pour son étendue superficielle, se caractérisent en ce qu’elles ont au droit le type d’une ville en relief et au revers le type d’une autre en creux.
Il se rencontre aussi quelquefois des monnaies incuses par accident (2). Ce sont des deniers de la suite républicaine ou impériale sans revers et avec la tête se reproduisant en creux du côté opposé à la face en relief. C’est ce qui arrive encore aujourd’hui, sous l’action du balancier, lorsque l’ouvrier monnayeur a oublié entre les deux coins une pièce déjà frappée et sur cette pièce empile un nouveau flan. Semblable accident devait être encore plus fréquent que de nos jours lorsque l’on opérait dans des conditions de hâte, avec des coins où l’enlèvement de la pièce
déjà frappée se faisait aussi incommo dément qu’avec celui du musée de Lyon.
5. Les bractéates présentent une affinité étroite avec les incuses. Ce sont de minces pellicules d’or ou d’argent (bracteae ou bratteae) empreintes d’un seul type, en relief d’un côté, en creux de l’autre. On les obtenait par voie d’estampage sur un poinçon en relief. Des bractéates d’or de diverses époques, trouvées dans des tombeaux auprès de la cité de Minerve, qui offrent le type athénien de la chouette et dont les poids sont exactement ceux de la moitié, du quart et du huitième de l’obole attique (1) (voy. livre VI, chap. IV, § 1), doivent faire présumer que quelquefois , chez les anciens , les bractéates avaient été introduites dans la circulation monétaire. Cette conclusion est corroborée par plusieurs autres exemples ; on connaît des bractéates d’or de Sicyone , de Ténédos et de Mélos (ces deux dernières au Cabinet des médailles de Parisj , que la nature et la régularité de leur poids font reconnaître pour des monnaies (2). 11 importe de ne pas les confondre avec une autre classe de bractéates d’or, dont nous avons déjà parlé plus haut (livre 1er, chap. I, § 3), lesquelles ont été estampées sur les reliefs de monnaies courantes, et destinées à être cousues comme paillettes sur des vêtements.
Une singularité qui n’est pas non plus sans rapport avec les pièces incuses est celle que présentent les monnaies d’or et d’argent, frappées à Populonia et dans diverses au-
(1) Beulé, Monnaies d’Athènes, p. 63 et 86.
(2) Ibid. p. 64.
très villes d’Etrurie pendant le Ve et le iv° siècle avant l’ère chrétienne (1) (voy. livre VII, cliap. n, §2). Ces pièces n’ont pas de revers, mais la face postérieure en est plane et n’offre la trace d’aucune cavité. Avec le temps, dans le cours du ive siècle et dans la première moitié du IIIe, à Volaterræ d’abord, puis à Populonia, on se mit à placer sur ce revers, plane et sans renflement au centre, un type peu développé et d’un faible relief ou bien quelques caractères, ce qui rapprocha ces pièces de l’aspect habituel des monnaies grecques du même temps, sans pourtant qu’une parité complète s’établît entre les deux faces de la lentille métallique.
6. Il y eut encore, dans la fabrication de la monnaie frappée chez les anciens, d’autres particularités dont il est souvent difficile de s’expliquer complètement la cause et qui, dans tous les cas, révèlent des recherches assez délicates de perfectionnement dans les procédés.
Les grosses pièces de bronze des rois Lagides d’Egypte (voy. livre VI, chap. vi, § 2) ont leurs bords d’une régularité qui constitue une véritable exception dans la numismatique ancienne, et taillés en biseau. La nature et la netteté de la section montrent clairement qu’au lieu d’en préparer les flans, comme à l’habitude, par le moulage, on a opéré comme pour nos monnaies modernes, qu’on a découpé le flan à l’emporte-pièce dans une lame épaisse de métal (2). Cette pratique ne sortit pour ainsi dire pas,
(I) Le catalogue le plus complet de ces monnaies a été donné par M. Deecke, Etruskische Forschungen , II, p. 6-20.
(2j Hennin, Manuel , t. I, p. 86.
du reste, de l’Egypte. Les bords coupés régulièrement en biseau, quoique moins nettement peut-être que sous les Ptolémées , s’observent encore jusqu’au règne de Commode, dans toutes les fortes pièces de bronze aux effigies impériales sorties de l’atelier d’Alexandrie (1) ; mais on ne les constate avec quelque développement dans aucune autre série. Les gros cuivres d’Antiochus IV de Syrie, aux types ptoléméens, qui offrent le type habituel des Lagides et la même fabrique que leurs monnaies, sont des pièces égyptiennes, frappées sur les bords du Nil au moment où le roi séleucide était maître de la majeure partie du pays (2). Cependant on peut relever quelques tentatives d’imitation de cette pratique, mais passagères, sur certains points de la Grèce et en Apulie.
D’autres monnaies de bronze, plus petites, frappées en Syrie sous la domination des Séleucides, quelques pièces d’or et d’argent de Carthage et un certain nombre de deniers d’argent romains du temps de la République, se distinguent par leurs bords découpés en dents de scie. C’est ce que Tacite (3) appelle nummi serrati. Quelques expressions de l’écrivain latin (ù) semblent au premier abord justifier ceux qui expliquent cet usage par l’intention
(1) Eckhel, D N, t. I, p. lxiv.
(2) Feuardent, Collections Giovanni di Demetrio, Egypte ancienne, Monnaies des rois, p. 73.
(3) German. 3.
(4) Pecuniam {Germant) probant veterem et diu notam, serratos bigatosque. — En réalité, ce passage ne veut dire qu’une chose : c’est que les Germains recherchaient les deniers républicains, comme plus pesants que les deniers impériaux, et qu’à la vue ils les reconnaissaient au type du bige et aux flans à bords en dents de scie, deux circonstances que ne présentait aucune pièce impériale.
d’indiquer qu’on n’avait rien soustrait à son poids au moyen de la lime (1). En effet, l’inégalité des bords, pour les lentilles même les plus parfaites, était une tentation perpétuelle offerte aux rogneurs de monnaies, tandis qu’un coup de lime sur une dent de scie devait être bien plus visible qu’une opération semblable habilement faite sur un flan ordinaire. Mais si cette explication pourrait être admissible au cas où il s’agirait exclusivement de monnaies d’argent ou d’or, elle est démentie par l’existence des numi serrati des Séleucides, lesquels sont des monnaies de bronze de petite dimension, destinées uniquement à servir d’appoint -, dans la fabrication de ces monnaies, on n’attachait, comme nous l’avons déjà dit plus haut, aucune sérieuse importance à la rigoureuse exactitude du poids. C’étaient des monnaies plus fiduciaires que réelles, dont la valeur intrinsèque n’était pas en rapport avec la valeur nominale. Le rognage en eût donné bien peu de bénéfice, et ce qu’il aurait diminué du poids de la pièce n’eût point influé sur sa valeur de circulation. La même objection se dresse devant la théorie de ceux qui ont cru que l’adoption de la dentelure des bords était une précaution contre l’imitation des pièces de bon argent sous forme de pièces fourrées, s’imaginant qu’elle n’était pas possible à reproduire dans un semblable procédé de falsification. Les faits se chargent d’ailleurs de démentir eux-mêmes de la façon la plus formelle une semblable théorie, puisque précisément plusieurs des deniers romains dont on rencontre autant d’exemplaires fourrés que d’exemplaires de bon aloi rentrent dans la catégorie des nummi serrati ("2).
(1) C’est ce que réfutait déjà Eckhel, t. V, p. 94 et s.
(2) Cohen, il/ C. p. xix.
Il reste donc là un problème dont on ne saurait, dans l’état présent de la science, rendre une raison bien satisfaisante. Ce problème est celui de la cause qui a pu faire adopter, à une certaine époque, une pratique que rien de sérieux ne semble justifier, qui, en même temps, devait sensiblement augmenter les frais de main-d’œuvre, en créant des difficultés particulières pour la fabrication de la monnaie. En effet, ce n’est pas après la frappe et au moyen de la lime que l’on découpait les bords de la pièce en dents de scie. C’eût été là, sans doute, le procédé le plus simple d’exécution, mais il n’eût pu se mettre en pratique sans s'exposer à retrancher toujours trop ou trop peu de la matière du flan, par conséquent sans faire perdre à la monnaie l’exactitude de son poids. La dentelure était obtenue dans le moulage, qui préparait le flan sous la forme le plus approchée possible de celle qu’il devait avoir après la plaque. Il est facile de s’en assurer en examinant les bords des nummi serrati romains ou carthaginois; les dents de scie y sont le plus souvent arrondies, émoussées, n’ont en aucune façon la netteté d’arêtes qu’elles présenteraient si elles avaient été découpées à la lime. Et la chose est encore plus saillante avec les monnaies de cuivre des Séleucides, où presque toujours l’intervalle des dents offre des bavures plus ou moins étendues de métal, qui se sont produites à la commissure des deux pièces du moule dans lequel on préparait le flan.
C’est à Carthage que cette singulière pratique paraît avoir été mise en œuvre pour la première fois. D’après leur poids et la composition de leur métal, les nummi serrati carthaginois d’or et d’argent se placent, dans la suite des vicissitudes du monnayage de cette ville (voy. livre YI, chap. vil, § 1), au milieu du IIIe siècle avant l’ère chré-
tienne, vers la fin de la première guerre punique (1). Ceux des Séleucides, en bronze, d’après les judicieuses observations de M. Feuardent (2), ont été frappés presque exclusivement du règne d’Antiochus Y à celui de Tryphon, c’est-à-dire dans une période de 21 ans, de 164 à 143 av. J.-C. -, pourtant on trouve encore quelques pièces dentelées qui paraissent appartenir au règne de Séleucus Y , monté sur le trône en 136 (3). A Carthage et en Syrie, on renonça vite à un usage qui compliquait beaucoup, et sans avantage, le travail des monnayers. Cependant elle fut momentanément imitée en Macédoine (4), dans les premiers temps après la réduction du pays en province romaine (146 av. J.-C.), et chez les Romains cette pratique, introduite à deux reprises différentes, à l’imitation de Carthage, puis à celle de la Syrie, fit plus fortune qu’ ailleurs .
A Rome, en effet, nous rencontrons une pièce isolée à bords dentelés (5) dans la série des deniers taillés sur le pied de 72 à la livre, c’est-à-dire de ceux dont la fabrication cessa dans les environs de la fin de la première guerre punique (voy. livre YII, chap. ni, § 3); on doit la considérer comme imitée des numi serrati de Carthage, pré* cisément contemporains. Un intervalle de plus d’un siècle s’écoule ensuite sans que nous'voyions reparaître cette particularité dans le monnayage romain ; puis, dans le dernier
(!) L. Müller, Numism. de l’anc. Afrique, t. II, p. 142.
(2) Description d'une collection de médailles grecques , p. 430.
(3) Bompois, Examen chronologique des monnaies de la Communauté des Macédoniens , p. 51 .
(4) Ibid. pl. IV, 5e catégorie, n° 1 .
(5) Cohen, M C, p. 339 ; Mommsen, M R, t. II, p. 197 et 221 .
quart du IIe siècle avant notre ère, on recommence à fabriquer à Rome des monnaies à bords en dents de scie, cette fois à l’imitation des cuivres des Séleucides.
« Les premiers deniers, dit M. Mommsen (l), que nous voyons apparaître avec le bord dentelé, après cent cinquante ans d’interruption, portent les noms de Licinius Crassus et de Cn. Domitius (2) ; ce sont les seuls qui aient été frappés avant 650 de Rome (104 avant J.-C.). Nous n’en connaissons que quatre autres antérieurs à 670 (84 avant J.-C.) : les deniers de L. Cotta (3), de L, Scipio Asiagenus (4), de L. Memmius (5) et de C. Sulpi.cius (6). Les noms de Domitius et de Crassus, qui se trouvent avec ceux de cinq monétaires sur les premiers deniers dentelés frappés au VIIe siècle de Rome, pourraient faire penser que cette commission extraordinaire de sept membres (voy. livre III, ckap. m, § 2) a inauguré une ère nouvelle pour le monnayage , et que ces magistrats sont les auteurs de l’innovation.
« Ce système de dentelure a duré jusque vers la fin de la République. Les deniers dentelés de L. Roscius Fabatus (7) et autres, qui se sont trouvés pour la première fois dans le dépôt de Cadriano, ont probablement été tous
(1) MR, t. II. p. 197.
(2) Cohen, M C, pl. VII, Aurélia, n° 5; pl. XV, Cosconia, n° 1 ; pl. XXXIII, Poblicia, n° 1 ; pl. XXXIV, Pomponia, n° 1; pl. XXXIV, Porcia, n° 1 ; Mommsen, M R, t. II, p. 362 et s.
(3) Cohen, M C, pl. VII, Aurélia , n° 7.
(4) Cohen, M C, pl. XIV, Cornelia, n° 3.
(5) Cohen, M C, pl. XXVII, Memmia, n° 2.
(6) Cohen, M C, pl. XXXVIII, Sulpicia , n° 1.
(7) Cohen, M. C, pl. XXXVI, Roscia.
frappés après 681 (72 avant J.-C.). Ceux de M. Aquillius (1) et de C. Hosidius G-eta (2) semblent être les plus récents, puisque ces magistrats prennent déjà sur leurs monnaies le titre de triumvirs (voy. livre III, chap m, 12).
« Au surplus, la dentelure n'a pas été de règle générale, et, à l’époque même où elle était en usage, on fabriquait des pièces à la manière ordinaire (3). Hors de Rome, cette méthode n’a jamais été employée, et il est probable que tous les deniers nommés serrati ont été fabriqués dans les ateliers de la capitale. »
7. La plupart des pièces de bronze des Séleucides aux bords dentelés présentent en même temps, sur leurs deux faces, au centre, une petite cavité circulaire produite par une pointe ménagée en saillie dans le creux de la gravure du coin -matrice (4), Cette pointe, dès le premier coup de marteau, pénétrait assez profondément dans le flan de métal soumis à la frappe monétaire, et de cette façon elle l’empêchait de glisser, en la fixant entre les deux coins ; à l’aide de ce moyen, on obtenait le même effet que chez nous par l’emploi de la virole. La même particularité de tech-
(1) Cohen, M C, pl. VI, Aquilia, n° 2.
(2) Cohen, M C, pl. XIX, Hosidia, n°s 1 et 2.
(3) Cependant jamais le même type de deniers ne se rencontre dentelé et non dentelé ; il n’existe même pas de monétaire dont on ait à la fois des pièces des deux espèces avec des types différents. Mais, dans les triumvirs de la même année, on voit l’un adopter le système de la dentelure, l’autre ne pas le faire.
(4) Eckhel, D N, t. I, p. lxv; Hennin, Manuel, t. I, p. 99.
nique se remarque sur quelques monnaies de cuivre de villes de Syrie et de Palestine, frappées à la même époque que les espèces royales des Séleucides où elle s’observe. M. Feuardent (1) a fait le premier la remarque que l’emploi de cette méthode, pour fixer le flan monétaire entre les coins, ne commence en Syrie qu’à partir du règne d’Antiochus IY et de sa campagne égyptienne. Au contraire, dès les premiers règnes de la dynastie des Lagides, on peut en constater la trace sur les pièces de bronze, qui ont en même temps les bords taillés en biseau. La réunion de ces deux circonstances montre qu'à Alexandrie, et en général dans les ateliers de l’Egypte ptolémaïque, on s’était occupé d’une manière toute particulière de la recherche des perfectionnements dans les procédés de la frappe, et qu’on y avait réalisé dans ce genre des progrès remarquables. C’est là qu’Antiochus IY emprunta cette pratique raffinée, qu’il introduisit en Syrie. Les autres Grecs, non plus que les Romains, ne paraissent l’avoir jamais pratiquée.
Mais la fabrication des monnaies fourrées (voy. le § 3 du chapitre précédent) , qui eut chez les Romains de bien plus grands développements que chez les Grecs, dénote de la part des monnayers anciens une étonnante habileté pratique, malgré l’imperfection des moyens mécaniques dont ils disposaient. De nos jours, avec l’outillage bien autrement perfectionné dont nous disposons, on reculerait devant les difficultés matérielles de l’exécution de semblables pièces, On a peine à comprendre comment on arrivait à fixer d’une manière solide, sur le flan de fer ou de cuivre, les minces feuilles d’argent qui en couvraient les deux faces, à dissimuler leur commissure et à les empêcher de
(1) Descr. d'une collection de méd. grecques, p. 430.
se séparer sur la tranche de la pièce au moment de la frappe, comment enfin l’on parvenait à faire que d’aussi minces bractées ne se déchirassent pas sous la pression du coin battu avec le marteau. Il est surtout singulier que l’on ait pu arriver à vaincre ces difficultés dans la fabrication rapide d’émissions monétaires nombreuses; et la chose devient presque incroyable quand il s’agit de l’application de ce procédé à la fabrication de monnaies à bords dentelés, pour lesquelles s’ajoutaient encore des difficultés de plus. Mais, comme l’a remarqué Mongez (1), la production des pièces fourrées n’était possible qu’en frappant les monnaies à chaud, comme faisaient les Grecs et les Romains.
8. Nous n’avons pas à parler ici des monnaies des empereurs de Byzance, auxquelles leur forme particulière a fait donner le nom de nummi scyphati; elles n’ont, en effet, commencé que postérieurement à l’époque où nous arrêtons nos recherches dans cet ouvrage. Mais, sans avoir leuxflan réduit à une aussi mince épaisseur que celui de ces pièces byzantines, certaines monnaies antiques tendent a lui donner une forme scyphate assez accusée, le droit présentant une convexité sensible, à laquelle correspond une concavité non moins marquée de la surfaee du revers. Le flan métallique, dans les pièces de ce genre, a été serré entre deux coins, dont l’un, celui du droit, offrait une surface creusée sur laquelle on a gravé le type, et 1 autre une surface bombée, d’une coui’bure correspondante. Cette particularité se remarque surtout dans les monnaies, plus
(1) Mém. de l'Acud. des Iriser, nouv. sér. t. IX, p. 212.
ou moins grossièrement imitées de celles des Grecs et des Romains du temps de la République, qui ont été fabriquées par les peuples barbares échelonnés dans la longue vallée du Danube. On en observe les premiers germes dans le monnayage de la Pannonie et du pays des Quades (voy. livre VI, chap. vin, § 2) ; elle est surtout développée dans les pièces d’or frappées par les Boiens de la Bohême et les habitants de la Vindélicie (1), et aussi, semble-t-il, sur l’autre revers des Alpes par les gens des environs de Verceil (2), monnaies auxquelles leur forme complètement scyphate, malgré l’épaisseur du flan, a valu en Allemagne l’appellation populaire de Regenbogen-Schüsselchen, « petits plats à l’arc-en-ciel » (voy. livre YI, chap vin, §3).
§ 2, — Monnaies coulées.
1. On croyait autrefois que l’usage de couler la monnaie était plus ancien que celui de la frapper. C’est qu’ alors les savants considéraient Yaes grave des Romains et des autres peuples de l’Italie comme les monuments tout à fait primitifs de l’art monétaire (3). Mais aujourd’hui c’est une opinion qu’une étude plus approfondie des faits et des monuments numismatiques a fait abandonner.
(1) Streber, Ueber die socjenannten Regenbogen-Schüsselchen, Munich, 1860; Longpérier, Rev. num. 1863, p. 141 et s.
(2) Promis, Ricerche sopra alcune monete antiche scoperte nel Vercellese, Turin, 186o ; Friediander, Berliner Blatter, t. III, p. 169 et s. ; Rev. num. 1868, p. 129 et s.
(3) Pour la '.éritable date de cet aes grave, voy. livre VII, chap. ii, §l-o.
Les monnaies les plus anciennes portent la trace du marteau; on voit qu’elles ont été frappées sur un flan de forme d’abord très-inégale, et qui ne gagna qu’avec le temps une régularité poussée beaucoup plus loin par les peuples modernes. Le procédé du coulage n’a jamais été qu’une exception, très -justifiée pour l’aes grave, qu’on n’aurait pu frapper pour les besoins de la circulation qu’avec les balanciers les plus puissants et non avec le marteau, seul employé des anciens, exception qui peut dénoter aussi l’inexpérience ou la précipitation, comme pour certaines monnaies gauloises et pour une notable partie du billon du temps de Septime Sévère et de ses successeurs.
Comme l’a très-bien dit M. Mommsen (1), ce ce n’était point par ignorance de meilleurs procédés que les Latins et les Romains coulaient leurs monnaies au lieu de les frapper; mais c’était une méthode plus expéditive et surtout plus commode et moins chère à cause de la dimension de ces pièces. Ce qui le prouve, c’est que nous avons des fractions (des as et des sextans) qui ont été frappées à Rome même dès les premiers temps du monnayage, et dont le poids correspond à celui de l’as libral (sur le sens de cette dernière expression, voy. livre VII, chap. n, | 3). » Sans doute les Grecs ont fabriqué par le procédé de la frappe quelques pièces de très-grandes dimensions, en argent les pentécontalitra de Syracuse (voy. livre VI, chap. ix, au mot Démarétion ; livre VII, chap. I, § 1), les décadrachmes d’Athènes ou d’Alexandre le Grand et les dodécadrachmes des Lagides , en or l’énorme pièce de 20 statères d’Eucratide de Bactriane (livre VI, chap. v,
(I) MB, 1. 1, p. 197.
§ 3), enfla en cuivre les plus grosses monnaies des Ptolémées, dont le poids moyen est de 96 gr. (livre YI, cliap. vi,
| 2). Mais la plupart de ces monnaies de proportions insolites étaient des pièces exceptionnelles, frappées en petit nombre, à la fabrication desquelles on avait pu donner des soins particuliers, et consacrer des frais de main-d’œuvre en rapport avec la valeur considérable qu’elles représentaient dans la circulation. On ne pouvait agir de même avec des monnaies de cuivre, d’une faible valeur eu égard à leur poids et à leurs dimensions, émises en quantités très-considérables, comme il le fallait pour la seule forme de numéraire admise officiellement dans l’usage d’une aussi grande ville que l’était déjà Rome à l’époque où elle commença à avoir des monnaies. C’est par milliers que se comptent les as libraux dans les énoncés de sommes que contiennent à chaque instant les historiens pour cette époque, et par conséquent il suffit de parcourir Tite-Live pour avoir une idée de ce qu’était le développement de la fabrication de ces monnaies. Dans de telles conditions, il était réellement impossible de recourir à la frappe pour d’aussi énormes pièces, surtout pour des pièces de cuivre, métal plus résistant que l’or ou l’argent à l’action du coin poussé par le marteau. Les seules pièces de cuivre grecques frappées qui approchent dans une certaine mesure par leurs dimensions des as libraux de l’Italie, celles des Lagides, sont d’une date postérieure; et, comme nous l’avons remarqué dans le paragraphe précédent, leur fabrication se lie à certains progrès dans les procédés mécaniques de la frappe, réalisés seulement alors et dans l’atelier d’Alexandrie. Il est fort douteux que les Grecs, même les plus expérimentés, eussent pu en frapper de semblables au commencement du ive siècle avant l’ère chrétienne, et à
plus forte raison l’on doit admettre cette impossibilité pour les Italiotes, qui n’avaient pas encore eu l’occasion d’acquérir la même habileté pratique que les Grecs. D’ailleurs la masse métallique qu’offrent ces pièces de cuivre des Ptolémées, les plus grosses que les Grecs aient produites par le procédé de la frappe, n’est que le tiers à peine des as libraux de Eome et du Latium, environ le quart de ceux du Picenum (livre VII, chap. n, §4). Les Grecs d’Agrigente, eux-mêmes, quand ils se sont créé un aes grave à une époque un peu antérieure (livre VII, chap. i, § 1), n’ont pas cherché à le fabriquer autrement qu’en le coulant. La substitution de la simple fonte à la frappe pour \’aes grave de l’Italie, si elle constitue une exception relativement récente, postérieure de trois siècles au moins à l’invention de la monnaie, a eu sa cause dans la difficulté d’employer un autre procédé pour les données spéciales de ce monnayage. Et c’est la même difficulté qui a fait que les Grecs d’Olbia, vers le même temps ou un peu plus tôt, ont eu également recours au procédé de la fusion pour fabriquer les plus grosses pièces de leur aes grave , qui. égalent presque, comme dimensions et comme poids, les as libraux de l’Italie (voy. plus haut, dans ce livre, chap. i, § 1, 3).
Chez les Gaulois, les pièces coulées appartiennent exclusivement à la dernière période du monnayage autonome (livre VI, chap. vm, § 4, et livre VII, chap. m, § 6). Les monnaies gauloises sont nées de l’imitation de celles des Grecs (voy. livre IV, chap. vi, § 2), et de même que pendant longtemps nos ancêtres se sont bornés à copier directement ou de seconde et de troisième main les types helléniques, ce sont sur les procédés grecs qu’ils se sont modelés. Ils ont donc frappé leurs monnaies, plusieurs
siècles avant de se mettre à en couler quelques-unes (1). Les pièces dues à l’emploi de ce dernier procédé sont d’une grossièreté d’art et d’exécution qui révèle un travail hâtif et presque iumultuaire , des émissions faites dans des temps troublés et dans des circonstances de nécessité, au milieu des dernières luttes de la nationalité expirante. 11 faut ajouter que la composition du potin dont sont faites toutes les pièces, donnant un métal dépourvu de ductilité , imposait presque absolument , ainsi qu’il a été déjà remarqué plus haut (dans ce livre, chap. i, § 3, h), de recourir pour leur fabrication à la fonte dans un moule, au lieu de la frappe au marteau entre deux coins métalliques.
2. Quant au billon des successeurs de Septime Sévère, on doit noter que l’abaissement prodigieux du titre de la monnaie et une négligence générale de la fabrication y coïncident avec l’apparition de nombreux exemplaires coulés. C’est , à proprement parler, de la fausse monnaie, quelle qu’en soit l’origine, publique ou privée; c’est pourquoi, à propos des découvertes de moules de terre cuite propres à couler les pièces de billon des empereurs du uf siècle, on a agité entre les antiquaires la question de savoir si c’étaient là des vestiges de l’industrie occulte des faux monnayeurs, ou si le gouvernement, en même temps qu’il prétendait imposer aux populations des monnaies sans valeur intrinsèque, au titre le plus gravement altéré, n’avait pas voulu aussi s’épargner les frais d’une fabrication soignée. Comme ces sortes d’entreprises
(1) A. de Barthélemy, Rev. archéol. nouv. sér. t. XV, p. 346.
sont de celles où les mauvais gouvernements ont cherché avec le plus d’obstination dans tous les temps un remède à leurs embarras financiers, on doit s’abstenir de mettre la substitution des espèces coulées aux pièces frappées, aussi bien que l’altération intrinsèque des monnaies, exclusivement sur le compte des faussaires de profession. L’altération, et l’on peut même dire la falsification du titre des monnaies d’argent, remplacées par du billon ou du cuivre saucé (voy. dans ce livre, cliap. I, § 3, 4), après Septime Sévère , était un fait officiel et légal ( voy. livre Y II, chap. iv, § 2); or, la substitution fréquente d’un procédé de fonte à celui de la frappe vers le même temps ne peut guère en être séparée. La fabrication grossière et économique de la monnaie impériale par le moyen de la fonte a été certainement aussi alors un fait officiel, mais exclusivement propre aux ateliers des provinces. C’est en France, en Angleterre et en Suisse qu’on a trouvé un grand nombre de moules monétaires du ni0 siècle (1), jamais en Italie (2); ce qui prouve décidément que ces moules n’appartenaient pas à des faux-monnayeurs. On en a principalement rencontré beaucoup dans un certain quartier de Lyon (3), où l’on sait qu’il y avait une monnaie impériale (4), dans le quartier même
(1) Caylus, Rec. d'antiquités, 1. 1, p. 282 et s. ; Eckhel, D N, 1. 1, p. liv ; Hennin, Manuel, 1. 1, p. 82 ; Akerman, Catal. of roman coins, 1. 1, p. xii et s. ; Bruckner, Merkwürdigkeiten der Landschaft Basel , p. 2826 ; Rev. num. 1837, p. 176; Num. journ. t. II, p. SB et 19S; Num. chron. 1. 1,
(2) Eckhel, l. c. ; Rev. num. 1842, p. 67 ; Mommsen, M R, t. III, p. 15.
(3) Rev. num. 1837, p. 165 et s.
(4) Strab. IV, 3, 2; voy. Boissieu, Inscriptions antiques de Lyon, p. 281.
où a été également découverte la paire de coins d’un aureus de Faustine conservée au Musée de la ville.
Mais le fait ne se borne pas à la monnaie de billon des successeurs de Septime Sévère. On rencontre très-fréquemment dans le midi de la France, et rarement au nord de Lyon, une catégorie de monnaies antiques absolument inconnue aux autres pays où s’étendait la domination romaine. Ce sont des pièces de moyen modale en cuivre jaune, avec un très-fort alliage de zinc, des dupondii de laiton coulés. Les moules en ont été estampés sur les pièces analogues sorties de l’atelier sénatorial de Rome, dont ils reproduisent les types, les légendes et jusqu’aux lettres S C (1). Le marquis de Lagoy a signalé le premier (2) cette sorte de monnaies, et M. À. Colson en a donné un catalogue fort étendu (3), mais qui est loin d’etre complet. On trouve, dans celles que nous connaissons, la suite impériale complète depuis Auguste jusqu’à Philippe, et les spécimens sont surtout multipliés d’Hadrien à Septime Sévère. La fabrication paraît en avoir eu pour siège une localité de la Gaule Narbonnaise. Il est difficile de croire que cette véritable contrefaçon des produits du monnayage sénatorial ait été l’œuvre de faussaires privés . L’abondance et la continuité des émissions ne s’accordent guère avec cette donnée. D’ailleurs il y a, entre ces pièces et les monnaies frappées qu’elles imitent, des différences si sensibles de fabrique, de module et de poids, que, si ç avait
(1) Ces pièces sont, d’ailleurs, plus légères de poids et d'un module notablement plus petit que leurs prototypes frappés; mais le flan en est un peu plus épais.
(2) Rev. num. 1842, p. 67.
(3) Rev. num. 1864, p. 107-121.
été de la fausse monnaie, on les aurait reconnues du premier coup d’œil et exclues de la circulation. Par quelle autorité étaient-elles fabriquées? C’est ce qui demeure encore un mystère.
Plus tard, au iv° siècle, nous voyons la substitution de la fonte à la frappe interdite par des lois de 326 après J.-C. (■!), de 356 (2) et de 371 (3).
§ 3. — Comparaison des procédés anciens et modernes