CHAPITRE PREMIER
La monnaie a une fonction double. Qualités qu'une substance doit réunir pour être propre & servir de monnaie.
La monnaie est un instrument qui, dans les échanges, sert de mesure et par lui-méme est un équivalent (1).
La monnaie est indispensable à l'homme, du moment qu'il vit en société. On peut concevoir un état primitif où chacun, tant bien que mal , produit lui-même tout ce qui est nécessaire aux bc.soins restreints de son existence. Mais la division du travail s'introduit, par l'cfTet de la diversité des aptitudes et des positions, dès que le lien social a rapproché les individus. Cha-
(t) On lira avec profit, au sujet de cette délinition de lu monnaie, ce qu’en dit lord Liverpool dans son Traité des nionnuies anglaises, A Trcaliie on the coins of lhe Healm.
coons d’écosomie i'olitujue. I
COURS d’économie politique.
cun cesse de faire toute chose pour ne produire qu’un nombre délermirté d’objets. A mesure que la société s’étend et se perfectionne, on disperse moins ses efforts, on se l’enferme dans luic œuvre de plus en plus spéciale afin de s’en acquitter de mieux en mieux. Les hommes échangent entre eux les produits de plus en plus divers de leurs travaux ou leurs services de plus en plus variés. C’est ainsi que la société parvient à avoir, avec une même quantité de travail, une beaucoup plus grande quantité d’objets de toute sorte à offrir aux besoins des hommes (i), et qu’elle devient de plus en plus profitable à tout le monde. Être sociable par privilège, plus l’homme pratique l’échange, plus il est fidèle à la destination que lui a assignée le Créateur.
Mais l’échange est une opération fort incertaine tant qu’on n’a pas de monnaie. 11 se pratique alors par la voie du troc en nature. Je suis producteur de blé, j’ai besoin de viande; je livre à mon voisin l’éleveur un certain nombre d’hectolitres de mon grain contre un bœuf. Mais je ne sais pas exactement quel est le rapport du blé au gros bétail en général et au bœuf qu’oii me propose en particulier. Dans cct embarras, le marché se conclut péniblement. L’éleveur qui a troqué sa bete contre mon blé a déjà peut-être plus de blé qu’il ne lui en faut; mais il aurait besoin de vêtement, il sera donc dans la nécessité de chercher une troisième personne qui ait des vêlements à céder et à qui il convienne d’avoir du grain; après qu’il l’aura découverte, il aura à faire avec elle un troc entre deux objets dont le rapport accoutumé n’est pas suffisamment déterminé pour lui. Dans ces circonstances, si, parmi toutes les marchandises, on en choisit une à laquelle, par une convention générale, on rapporte toutes les autres, qui soit acceptée universellement en retour de toute chose, qui enfin serve de commune mesure des valeurs et d’équivalent universel, les transactions devien-
(1) Au sujet de la fccondilé qu’acquiert le travail humain par le moyen de la division, on peut consulter la Richesse des nations , d’Adam Smilh, livre I, chapitre 1 (page 7 du tome I de rédition Guillaumin), et le Cours d’ Économie politique, de J. -B. Say, tome X de la collection Guillaumin, page 164.
LA MOMNAIB, SECTION I, CUAPITRE I.
nent plus simples et plus faciles. Si c’est le blé, par exemple, la valeur du bétail et de cbaque bête en particulier, selon le poids qu'elle aura, se traduira par un certain nombre d'hectolitres ou de fractions d'hcctoliiro de froment. Il en sera de même de chaque pièce de drap ou de toile, selon la longueur, la couleur, la finesse. Deux hommes qui voudront faire un échange s'entendront vite; ils parleront la même langue. Le vendeur de bétail n’a pas besoin de blé, mais qu’importe? Ce n’est pas seulement une commune mesure, c’est un équivalent universel. Il l’accepte donc , assuré qu’il est de l’échanger demain contre tel autre objet dont il peut avoir besoin, quel qu’il soit.
La monnaie est donc quelque chose de plus qu'une mesure idéale, dans le genre du mètre, que l’esprit conçoit dans l’espace indépendamment de toute substance. C’est aussi un objet ayant sa valeur propre, et devenant, suivant qu’on en prend une quantité plus ou moins forte , l’équivalent actuel de toute marchandise qu’il s’agira de payer. Cet attribut d'équivalent est essentiel à la monnaie, et nous aurons occasion , dans le courant de ce volume, de signaler les malheurs qui sont venus de ce qu’on avait imaginé de s’en passer. Le plus simple raisonnement montre qu’il est indispensable. L'Écossais Jean Law, l’auteur du fameux système, disait, dans un jour de bon sens : i Je ne saurais comprendre qu'aucun pays voulût recevoir comme une valeur ce qui ne serait pas estimé égal à la chose pour laquelle on le donnerait , ou comment cette valeur imaginaire pourrait avoir été maintenue (I). »
Dupré de Saint-Maur exprime la même idée différemment : t Les hommes, dit-il, ne contractent pas, dans les marchés qu'ils font, pour des dénominations ou des sons, mais pour une valeur intrinsèque, qui n’est autre chose que la quantité d’argent garantie par l’autorité publique dans une pièce d’une certaine dénomination (2). »
(t) Contidéraliont lur le Numéraire, œuvres de Law, collection Guillaomin, tome I, page 469. Il y a dans ce passage la réfutation du fameux système que Luw essaya chez nous.
(2) E*tai sur tes monnaies, page 9.
A COURS d'économie politique.
Mais on reconnaît aussitôt que tout objet n'est pas propre également à remplir ce rôle intermédiaire de commune mesure, d'équivalent général, de monnaie enfin. Le blé, que je viens d’indiquer par manière d’bypollièse , n’y convient que fort médiocrement. Le blé est volumineux et lourd : il serait fort incommode à transporter de chez l’un chez l'autre. Chacun serait forcé d’avoir de vastes greniers et de se pourvoir de nombreux véhicules qu'on mettrait en mouvement à chaque transaction. Le blé est moins périssable que d’autres fruits de la terre: sous ce rapport même il présente sur la plupart des matières alimentaires une supériorité remarquable; cependant, il est sujet à s'avarier, il se détériore à riiumidité, et les insectes le dévorent. Celui qui aurait reçu une certaine quantité de blé aujourd'hui courrait grand risque de ne pas la retrouver intacte dans six mois, dans un an; par là serait introduit, dans toute opération commerciale, un élément aléatoire. La valeur du blé est fort sujette à variation : la récolte prochaine peut être abondante, alors le blé baissei'a; mais elle peut aussi bien être audessous du médiocre, et dans ce cas le blé acquerra une valeur relative extraordinaire; par conséquent, je ne sais pas bien ce que je donne ou ce que je prends quand je paye ou que je suis payé eu blé, si le payement n'est pas immédiat, ou si le blé, en le supposant livré aujourd'hui, n'est pas destiné à être consommé aussitôt. Enfin le blé n'est pas une substance toujours semblable à elle-même; dans le même champ , d’une année à l’autre, il varie de qualité. 11 varie davantage selon les lieux.La tousellc de Provence et la richelle de Naples valent plus que le blé d’Odessa, qui peut être offert concurremment sur le même marché, à Nice ou à Marseille, et les blés de Dantzig surpassent ceux de l’Amérique qu’ils peuvent rencontrer à Mark-Lane (1) ou à la halle au blé de Paris.
En un mot, le blé serait une commune mesure trop incommode, un équivalent trop incertain, en d’autres termes une mauvaise monnaie. Beaucoup d’autres objets, considérés sous le rapport de leur aptitude à remplir ce rôle, soulèveraient les
Ci) Marché au blé de Londres.
mêmes objections ; ils pourraient même offrir des difficultés nouvelles. Le blé, pnr e.xemple, est divisible iiulcfiniment et sur-lecliamp : la division d’un bcctolitre peut être poussée jusqu'à un grain de blé, et avec des grains de blé pris un à un je puis recomposer riiectolitre; au contraire, je ne puis sur le marché couper un bœuf en deux et, en tout cas, avec deux moitiés je ne referai pas un bœuf.
A la suite de cette courte analyse, il est facile d'indiquer les qualités essentielles dont une inarcbandisc doit être douée pour remplir parfaitement le rôle de monnaie. Il faut qu’elle soit :
fo Par elle-niémc une marchandise, c’est-à-dire une chose en rapport avec quelques-uns de nos besoins et recherchée par les hommes indépendamment de la faculté qu’on a de la monnayer ;
i” À valeur égale, plus facile à déplacer que la plupart des autres marchandises; c’est-à-dire que, sous un faible volume, elle doit offrir nue grande valeur relative, afin que chacun en transporte commodément l’équivalent des objets qu’on a communément lieu d’acheter;
5° Inaltérable, afin qu’on puisse la conserver intacte sans des soins particuliers et incessants ;
A" Parfaitement homogène et égale à elle-même, afin que , moyennant une vérification simple , on en constate rigoureusement la nature;
5° Divisible indéfiniment, de manière à représenter telle petite valeur qu’on voudra, sans cependant que la division lui enlève rien de ses avantages, ce qui suppose que les parties détachées, ou au contraire engagées dans des combinaisons avec d’autres substances, soient aisées, celles-ci à isoler, celles-là à réunir;
C" A l’abri , autant que possible, des variations de valeur, et notamment de ces changements brusques qui résultent, poulies productions de l’agriculture , des inégalités qu’éprouve la récolte d’une année à l’autre, et, pour celles qui sortent des manufactures, des révolutions que subissent sans cesse les moyens de fabrication.
7'’ Il convient aussi que les objets qu’on destine à cette fonc-
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tion aient une grande aptitude à recevoir et à conserver une empreinte délicate qui les fasse sommairement reconnaître d'un coup d’œil.
S*’ 11 est encore à désirer qu’ils soient doués d’une malléabilité et d’une dureté qui les empêchent de se rompre; qu’ils aient des qualités apparentes, à l’aide desquelles on puisse aisément les distinguer en un instant de substances plus ou moins analogues auxquelles on aurait frauduleusement donné la même forme et la même empreinte; tel Je son que rendent les métaux précieux, telle la grandeur de leur pesanteur spécifique.
L’or et l’argent ont été choisis de toute antiquité par une sorte d’assentiment universel, pour remplir les fonctions de monnaie, lis satisfont, en effet, à la plupart des conditions que nous venons d’énumérer , de la façon la plus complète, et à toutes sans exception mieux que quelque autre marchandise que ce soit. C’est ce que l’on va voir.