‹ La monnaieChapitre 2 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'or et Targent sont les deux seules substances qui réunissent les qualités nécessaires ù la monnaie.

Pour montrer comment l’or et l’argent salisfont mieux que toute autre marchandise aux conditions que comporte la fonction monétaire, reprenons ces conditions dans l’ordre où elles viennent d’être présentées.

4° L’or et l’argent sont bien des marchandises, abstraction faite de l’emploi que leur donne la monnaie. 11$ ont leur utilité, ils répondent à quelques-uns de nos besoins; ils étaient recherchés, avant qu’on n’en fît de la monnaie, pour certaines qualités qu’ils possèdent, leur éclat, leur beauté inaltérable. Ainsi que le remarque M. Senior, ce qui fit qu’on put les prendre pour en battre monnaie, c’est que, pour des ustensiles domestiques, pour l’ornement de la demeure et pour le faste des

hommes, ils offrent des avantages qu’aucune autre substance n’égale, et qu’à ce titre ils étaient déjà extrêmement estimés. Le stoïcien peut trouver qu’on ferait bien de se passer de ces hochets, et à ses yeux l’or et l’argent peuvent paraître absolument inutiles; mais le genre humain n’est pas stoïcien, ne le sera jamais. A ses yeux , l’or et l’argent ont et auront toujours par eux-mémes de la valeur. Ou exploitera toujours les mines qui les donnent, parce que, en tant que métaux, ils caressent nos faiblesses, notre amour du raffinement, notre ambition de paraître. C’est ce désir général d’en avoir qui, combiné avec une exploitation convenablement étendue, détermine, indépendamment de toute fonction monétaire, la proportion des autres marchandises contre laquelle ils s’échangent communément, et contribue à les rendre aptes à remplir le rôle de monnaie. Mais si le genre humain en masse s’élevait à la pratique des vertus stoïques dans toute leur pureté, délaissés alors pour tout usage dans la vie, l'or et l’argent seraient par cela même déchus de l’emploi de monnaie. L’aptitude à ce rôle s’en irait au même instant que la relation avec nos besoins. La même chose aurait lieu, si la fable de l'Eldorado se réalisait et qu’on en rencontrât des mines oà ils fussent tellement abondants qu'ils tombassent, comme l’eau et l’air, dans le domaine public.

L’or et l’argent ont donc par eux-mêmes, indépendamment de l’attribution monétaire, une utilité distincte, une valeur intrinsèque, qui se règle sur le marché, tout comme la valeur d’une autre marchandise quelconque. C’est un fait que personne ne révoquait en doute au début de la civilisation, quand ou commença à faire des payements avec l’or ou l’argent, mais que, depuis, les hommes avaient perdu de vue, et dans l’ignorance duquel ils ont commis de déplorables erreurs. Il y a cent cinquante ans à peine, qu’un grand esprit, le philosophe Locke, dans un écrit qui servit au surplus à empêcher le parlement anglais d'adopler de fausses mesures, à l’égard de la monnaie, qu'il s’agissait de refondre et qu’on proposait d’affaiblir, émit l'opinion que le commun consentement des hommes avait assigné une valeur imaginaire à l’argent à cause de ses qualités qui le rendaient propre à la monnaie.

C01:RS n’ÉCONOMIF. POI.1TIQUE.

Il n’y a rien d’imaginaire dans la valeur de l’argent, pas plus que dans celle du blé qui nous nourrit ou d’une étofTe qui nous couvre ou décore notre personne. Ce n’est point parce qu’on a choisi l'argent pour servir de monnaie qu’il a de la valeur. L’argent avait ime valeur reconnue parmi les hommes; ce fut pour cela qu’ils curent l’idée de s’en servir pour les payements. Circonstance curieuse, un des premiers à signaler la méprise de Locke fut le fameux Law, qui devait, à l’occasion du numéraire même, entraîner la France dans un abîme. On a rcmar(|ué justement que les raisons par lesquelles il condamnait celte opinion incidente de Locke, étaient la condamuaiion absolue de son propre système.

Il n’est pas douteux que la recherche qu’on a faite de l’or et de l’argent pour les monnaies, étant très-grande, a pu et dù contribuer souvent à en élever le cours sur le marché en comparaison des autres marchandises, et à le soutenir quelque temps après qu’il s’était élevé. Il se sera passé là ce qui se passe pour tonte marchandise, quand un nouvel usage y est assigné; elle enchérit d’autant plus que cet usage nouveau est plus étendu, car la valeur des choses est réglée à chaque instant par le rapport de la demande à l’olfrc. Mais le surhaussemeut ne se maintient qu’autant que la production n’a pu encore se mettre au niveau des besoins nouveaux. Or il est dans la nature des choses que l’excitation causée par renchérissement détermine une production plus forte. Le nombre des marchandises pour lesquelles est impossible ce surcroît de production est fort limité, et l’or et l’argent n’en sont pas.

2" En comparaison de presque toutes les productions du travail humain, l’or et l’argent sont d’un transport très-facile. Il suffit, en effet, à Paris ou à Londres, de 80 à 100 grammes d’argent pour représenter un hectolitre de blé quipèse 77,000 grammes, ou un hectolitre de vin commun qui, avec le fût où il est enfermé, en pèse 110,000. En échange de 80 à 100 grammes d’or, ou obtient un bœuf sur pied, de bonne qualité, d’un poids brut de 400,000 grammes (1).

(i) M. (le Ilumbolill, duiis un luénioire sur la Prmluelion de l'or et de

3" L’or et l'argent sont inaltérables : des pièces de monnaie ou des statuettes enfouies du temps des Pharaons ou de Ninus, se retrouvent de nos jours telles qu’elles étaient quand le hasard ou la main des honinics, pieuse ou elTraycc, les confia au sein de la terre. Très-peu de substances ont prise sur l’or, et si quelque action chimique altère l’argent, il est facile de le retirer intégralement des combinaisons où il est engagé, lors même qu’il n’y serait qu’en parcelles.

4° Rien n’est plus homogène que les métaux précieux, puisque ce sout des corps simples. Ainsi, l’or de la Transylvanie, une fois aûiué, est exactement le même que celui de la Sibérie, du Brésil ou de la Californie. L’orfévre ou le batteur d’or ne mettra pas de différence entre l’un et l’autre, et l'argent des miucs de Saxe est parfaitement le même que celui du Mexique ou du Pérou, ou du Chili. Les caractères distinctifs de l’or et de l’argent permettent de les reconnaître rapidement. Mais les gouvernements dispensent les particuliers de ce soin, dans les transactions habituelles, en faisant apposer une empreinte significative sur des pièces d’une forme et d’un poids absolus. Le franc est une pièce de 5 grammes, garantie par l’État pour 4 grammes et demi d’argent net d’alliage (1). La livre sterling est un disque sur lequel le gouvernement britannique a mis une figure signifiant que trois de ces disques et les 894 millièmes (2) d’un autre, fout une once d'or, poids de Troie, au titre de "/u de fin. La quantité d’or fin qui s’y trouve est ainsi

Vargenl considérée dons ses fluctuations {Revue trimestrielle allemande, de décembre 1838), indique les rapports suivants comme existants alors ii Berlin : 1 kilogramme d'or achetait l,bll kilogrammes de cuivre, près de 9,700 de fer, et d’après des moyennes, calculées pour la totalité de la monarchie prussienne, 20,79i kilogrammes de froment, 27,635 de seigle, 31,717 d’orge, 52,626 d’avoine. (Voir le Journal d’économie politique, de mors, avril et mai 1848.)

Pour l’argent, il faudrait réduire ces quantités dans le rapport de 1 à 15.60.

(1) Le demi-gramme d’alliage est introduit dans la monnaie uGn qu’elle ait plus de dureté et qu’elle subsiste plus longtemps sans altération. La monnaie française contient, par respect pour le système décimal, un dixième d’alliage. Voyez plus loin section ni, chapitre II.

(2j Le souverain, ou livre sterling, est défini par cette condition que 3 livres 17 schellings (vingtième partie de la livre sterling) et 10 deniers et

iO COURS O’ÉCOMOMIE POLITIQUE.

(le 7 grammes 318 milligrammes. Le dollar actuel (depuis la loi du 18 janvier 1837) des États-Unis est une pièce d'argent du poids de 412 ■/> grains, poids de Troie, ou 26 grammes 72 centigrammes, contenant 571 */4 grains ou 24 grammes 48 milligrammes d’argent lin, et, par conséquent, au litre de 9/ fo* I.J ftiglô d'or du même pays, tel qu'on le frappe depuis la loi du 18 janvier 1837, est de même une pièce du poids de 16 grammes 712 milligrammes, au titre de n/io, c'est-à-dire contenant 15 grammes 41 milligrammes de fin. La piastre et le quadruple d'Espagne, qui ont été et sont encore les monnaies les plus universellement acceptées ; le ducat d’or de Hollande, monnaie justement renommée; le rouble d'argent de Russie et l'impériale d’or du même empire; le thaler prussien, le florin autrichien et le florin des autres États allemands ou de la Hollande, toutes les especes monnayées enfin, y compris celles que frappe désormais le sultan, sont des objets semblables.

Seuls, les métaux précieux olTront cette bomogéiiéité avec la faculté de la constater par une empreinte. Le diamant, bien plus que l’or et l’argent, a une grande valeur sous un très-petit volume, et il est de même un corps siiii|)le. Sous ce rapport, il semblerait qu'il pût servir avantageusement de monnaie. Un diamant comme le Régent, qui ne pèse qu'un peu plus de quatre pièces d’or françaises de 20 francs, a une valeur de 6 millions, et, en diamants moins exceptionnels, le poids d'un gramme, qui en or fin vaut 3 francs 44 centimes, a assez ordinairement dans le commerce, quand il est en brillants de 5 à 20 centigrammes, un prix de 800 à 900 francs (1). Mais tandis que la

demi (douzième partie du schelling), |>èsent une once, poids de Troie. Le titre est de carats ou **ln, ou encore de 917 millièmes.

(1) Traité de Minéralogie de M. Dxtfrenoy, t. II, p. 77, et Traité élémentaire de M. Beudant, p. 359. Voici un extrait de M. Beudant, cité par M. Dufrenoy, page 77, tome 11.

• Les diamants bruts, de bonne forme pour la taille, valent, lorsqu’on les aebète en lots, 48 fr. le carat (le earat est un poids égal à quatre grains ou II d’un gramme); mais lorsqu’ils sont an-dessus d'un carat, on les estime par le carré de leur poids multiplié par 48 ; c’est-à-dire qu’un diamant brut de 2 carats vaut 4 X 48, ou 193 fr.

« On conçoit que le diamant taillé est d'un prix beaucoup plus élevé, parce que d’une part, il a coûté du temps, et que de l’autre, on aperçoit des

LA MONNAIE, SECTION I, CHAPITOE II. Il

valeur de l’or et de l’argent, en tant que métaux, est invariablement en proportion du poids de fin, sans qu’aucune circonstance de nuance ou de forme, ou même, jusqu’à un certain point d’alliage, y fasse rien, celle du diamant dépend avant tout de caractères accessoires et accidentels difficiles à apprécier exactement et extrêmement variables d’une pierre à l’autre, qui résultent, soit des circonstances dans lesquelles s’est accomplie la cristallisation, soit de la présence ou de l’absence de quantités impondérables d’éléments étrangers. C’est ce qu’on nomme Veau, c’est encore la faculté de se tailler suivant telle ou telle forme.

défauts qu'on n'avait pas vus dans la pierre brute , qui en font rqjeler beaucoup. Les très-pciits diamants taillés en rose, employés pour les entourages de peu de valeur, cl dont il .«e trouve jusqu'à iO au carat, valent de 60 «80 fr. le carat; plus gros, ils valent 125 fr. et même beaucoup plus, quoique le peu d'épaisseur les tienne toujours A un prix Irès-inférrcnr à celui des brillants.

« Le brillant de 1 /2 à 5 grains, de belle qualité, acheté par parties de 10 à 50 carats, vaut de 168 à 192 fr. le carat; ceux de 8 grains, qui sont Irèsreclierchés. valent en lots jusqu'à 216 fr. A 4 grains (1 carat), un brillant vaut de 216 fr. à 240 et même 288 fr., lorsqu'il est I rés-beau ; mais aii-dcssiis d’un carat le prix augmente dans dc.s proportions bien supérieures à son poids, et il est sujet à quelques variations suivant le besoin du commerce. Une pierre de 5 à 6 grains vaut de 512 à 336 fr.; à 6 grains, de 400 à 480 fr. A 12 grains ou 3 carats, où elles sont très-rccberchécs, elles vont de 1,680 à 1,950 fr.; à 16 grains, de 2,400 à 3,120 fr.; et pour un seul grain de plus, elles peuvent aller à 3,800 fr.

K On estime, en général, le diamant taillé, au-dessus d'un carat, par le carré de son poids multiplié par 192 fr., prix du carat; mais, de celte manière, on n’arrive pas toujours à des prix exacts pour des pierres de grandes dimensions; par exemple, un diamant de 49 carats ou 196 grains, vaudrait, suivant cette estimation, 49 X 49 X 192 ou 460,992 fr , et une telle pierre a été payée, par le vice-roi d’Égyqtte, 760,000 fr. •

A ces renseignements, .M. Dufrenoy ajoute ;

B Lorsque le diamant a des couleurs vives bien décidées, ce qui est en général très-rare, il prend encore une valeur plus considérable que lorsqu'il est limpide, quoiqu'il soit généralement moins rochcrebé. t!n diamant de 8 grains, d’un beau vert, a été vendu, à la vente de M. de Dréc, 900 fr., et un diamant de 11 grains l’a été 2,000 fr. Les couleurs jaune et liyacintbc sont beaucoup moins recherchées : un diamant jaune de chrysolithe, de 10 grains, n’a été, à la même vente, qu’à 600 fr., et un couleur hyacinthe de 15 grains, à 1,560 fr., par conséquent au-dessous de la valeur des diamants limpides du même poids, n

i2 COURS d'économie politique.

5'’ La divisibilité de Tor et de Targenl est extrême. On fait des pièces d’argent de vingt-cinq centimes, on pourrait en faire de vingt. La seule monnaie qu’eurent les Anglo-Saxons pendant longtemps fut un denier (pesant la deux cent quarantième partie de la livre), qui représenterait 30 centimes environ de notre monnaie.

Pour l’or, on va en Angleterre jusqu’à la demi-livre sterling (i2 fr. 60 c.); en Autriche le ducat représente il fr. 81 c.; en France on s’est arrêté à 20 fr. On pourrait descendre jusqu’à iO et même un peu plus bas, de manière à avoir des pièces du poids de 2 grammes (i). La division n’atténue en rien la valeur de l’or et de l’argent : il suffit d’en placer des fragments dans un creuset pour en faire un lingot qui se vendra tout juste en proportion de son poids. Un diamant qu’on aurait partagé en quatre perdrait les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de sa valeur.

6" L’or et l’argent sont, de toutes les marchandises, celles dont la valeur est communément la plus stable ou la moins instable. Ces deux métaux sont produits dans des circonstances qui habituellement ne changent pas d’une manière bien sensible, d’une année à l’autre. Les quantités qui en sont constamment offertes et demandées sout assez grandes pour que les inégalités accidentelles, entre l’extraction d’une année et celle de la suivante, ne les modifient pas d’une manière appréciable. Facilement transportables, ils quittent les points du globe où ils baissent pour se rendre à ceux où ils enchérissent, c’est-à- dire où les populations, mieux en mesure d’en donner le retour, les demandent davantage, ce qui les nivelle sans cesse. Ainsi la valeur de l’or et de l’argent peut, ordinairement, être considérée comme fixe. Le créancier qui veut qu’on lui restitue exactement l’équivalent de ce qu’il a prêté n’a rien de mieux à faire que de stipuler en or ou en argent. Ricardo rapporte que, jusqu’en 4810, la plus grande variation éprouvée par l’or, pendant les guerres de la République et de l’Empire, qui nécessitaient des déplace-

(1j En ce moment (1849), on met en circulation, aux États-Unis, des pièces d'or d'ui) dollar qui ne pèsent que i gramme 671 milligrammes. On les trouve généralement trop menues. Des pièces d'une piastre en or avaient déjà circulé en Espagne.

menls subils d’assez fortes (Quantités de ee métal, a été, sur le marché de Hambourg, le principal alors du continent, de 3 p. 100; sur les marchés de la Hollande, de 3 7« ( I). Ici Ricardo prend la valeur de l’or estimée en argent, et il suppose ainsi que ce dernier métal, pendant le même temps, a gardé une valeur fixe. Après le rétablissement de la paix, lorsque, en vertu de la loi de 1819, qui a gardé le nom de sir Robert Peel, la banque d’Angleterre, pour reprendre les payements en especes suspendus depuis 1797, a dû absorber une énorme quantité d’or, on ne peut évaluera moins de 16 millions sterling (400 millions de francs) la masse qui a été soustraite au marché général en trois ou quatre ans; c’est un poids d’or fin de 1 17,000 kilog., ou huit fois la production annuelle de l’Amérique (3). Cependant, il ne parait pas que la valeur de l’or sur le marché général en fut affectée à un degré appréciable; on en trouve la preuve dans la fixité presque absolue que garda la prime des pièces d’or sur les pièces d’argent à Paris pendant cet intervalle. Auparavant la prime variait entre '/s et '/> pour cent, et était moyennement de '/i ; elle continua d’osciller entre les mêmes limites. Il faut dire que, dans ce cas, on a procédé avec moins d’impétuosité que lorsqu’on en cherchait pour les besoins d’une expédition militaire, et il y eut un certain nombre de causes passagères qui aidèrent à maintenir l’or au même point.

De toutes les conditions d’une monnaie parfaite, la fixité de

(1) Heplÿ lo M. Botanqiiet's observations on report of BuUion eommittee; 4811, page 329 de l’cdition Mac Cullocli.

(2) A Londres, il n'y a guère que la Banque qui fasse frapper des pièces d'or. Un document parlementaire cité par M. Mac Culloch, dans son Dictionnaire du Commerce (article Coins) , indique le monnayage d’or comme il suit, à partir de 1819 :

1819 3,875 liv. sterl

Total. . . 16,.59ü,386

Le total de cc monnayage doit être attribué ù la reprise des payements en espèces.

14 COURS D'éCONOMIF. POLITIQUE.

valeur est pourtant celle à laquelle les métaux précieux satisfont le moins. C’est la seule à l’égard de laquelle ils laissent à désirer. Lorsqu'on embrasse un laps de temps de plusieurs siècles, ils sont sujets à de grandes variations qui tiennent au progrès des arts, à l’extension du commerce, à la découverte de mines nouvelles, et c’est un sujet qui méritera d’élre traité en détail. Indépendamment de ces changements permanents, quelquefois, dans les sociétés même qui se croient les plus policées, il survient des événements extraordinaires, sous l’influence desquels la valeur de l'or ou de l'argent fait des écarts soudains qui excèdent ce que nous venons do citer d'après Ricardo. La société européenne, sur la majeure partie du continent, a subi un choc de ce genre en 1848 ; à partir de février, pendant plusieurs mois, l’argent et plus encore l’or monnayé ont été extrêmement recherchés et ont brusquement enchéri. Heureusement ce sont des crises fort rares.

L’or et l’argent sont les seuls métaux de prix dont la valeur soit de fait à l’abri de loiile forte variation dans les temps ordinaires. Le platine, par exemple, est un métal précieux plus cher que l’argent, moins cher que l’or, dont il semble qu’on puisse faire de la monnaie, et le gouvernement russe l’a tenté en 1828 (1); mais l'approvisionnement en platine dont le monde a besoin est très-faible; une offre un peu surabondante en réduirait très-sensiblement la valeur. On en exploite fort peu de mines; ainsi l’étendue et les conditions mêmes de la production ne sauraient avoir rien de fixe. La valeur du platine est donc soumise à plusieurs causes de variation, et, quant à présent, celte circonstance l’exclurait des fonctions monétaires. Il y est inhabile par un autre motif non moins péremptoire : la division enlève au platine une partie fort appréciable de sa valeur. Le vieux platine n’est pas comme l'or ou l’argent vieux, qui équivalent à très-peu près à une égale quantité de métal monnayé. Ce métal est difficile à travailler cl à séparer des substances avec lesquelles il peut être eu combinaison : pour le faire passer

(I) Il sera fait mention plus tard de celte tentative (section iv, chapitre III).

U HOMNAIB, SECTION I, CHAPITRE U.

d’une forme à l’autre ou pour l’épurer, il faut lui donner une façon dispendieuse; ainsi il contrevient aux conditions que nous avons placées sous le paragraphe n° 4. En 1845, le gouvernement russe prit le parti de démonétiser le platine.

 plus forte raison l’exclusion mentionnée ici atteindrait-elle certains autres métaux de prix, associés communément au platine, tels que l’iridium et le rhodium, dont il n’existe que de bien moindres quantités.

La monnaie de cuivre, dont plusieurs peuples se sont servis à l’origine de la civilisation, n’avait pas seulement l’incommodité d'étre fort lourde, elle avait le tort plus grave d’étre d’une matière dont la valeur relative varie plus que celle de l’or et de l’argent. 11 est impossible aujourd’hui de dire quelle pouvait être alors l’étendue de ces variations; mais de notre temps elle est facile à connaître par un relevé des prix courants. Le gouvernement russe a fait à scs dépens l’expérience du dommage qui peut s’ensuivre. Les espèces en cuivre, jusqu’à nos jours, ont joué en Russie un plus grand rôle que celui qui leur est assigné dans l’Europe occidentale, où ce n’est qu’un billon dont l’usage est restreint aux appoints et au commerce du dernier détail. C’était une monnaie véritable qui a eu cours légal jusqu’en 1810 pour tous les payements de cinq roubles d’argent (20 fr.) et au-dessous. Elle ne possédait d’abord qu’une très-faible valeur intrinsèque, taudis qu’il aurait fallu lui eu donner une qui ne dilférût pas trop du prix des lingots. De là une suite de dilTicultés financières et commerciales. Pour y parer, l’impératrice Anne, en 1735, fit émettre de la monnaie de cuivre fabriquée sur le pied de 10 roubles de valeur nominale pour un poids d’un poud de ce métal (1). Les pièces de cuivre étaient ainsi surévaluées encore d’un peu plus de moitié, car un rouble de monnaie de cuivre, mis au creuset, n’aurait donné de métal que pour 65 kopecks au lieu de 100 qui composent le rouble. Cependant c’était une grande amélioration, puisque auparavant il n’en aurait rendu que pour 15. Mais ensuite le prix du cuivre monta, et, eu 1755, quand on eut adopté la base de 8 roubles seulement

(IJ Le poud pèse lU kilogrammes 381 grammes.

16 COURS d'économie politique.

au poud, le rouble en cuivre contenait du métal pour le montant de sa valeur nominale tout au moins.

En 1757, on prit le parti de refondre la monnaie de cuivre: ou frappa 16 roubles au poud au lieu de 8. Le gouvernement, en fabriquant de la monnaie de cuivre sur ce pied, donnait à ce métal, une fois monnayé, une valeur, par rapport à l'argent, d’un quarante-neuvième (1), tandis que, selon le cours des lingots, il n'en avait qu'une d’un cent trente-cinquième. Mais le cuivre eu lingots enchérit encore; en 1765, le rapport des valeurs du cuivre et de l'argent en lingots était, dit Storch (2), de 114 livres de cuivre pour I d’argent au lieu de 135; en 1803, ce n'était plus que de 50 seulement. A ce moment, la fabrication des espèces en cuivre devint onéreuse à l'État, et les particuliers avaient du profit à les fondre pour en faire des lingots.

En 1810, on changea donc la monnaie de cuivre; on convint d'en frapper 24 roubles au poud. Voilà cependant que, par un singulier hasard, dès 1811, le cuivre cesse de monter et prend le mouvement opposé avec une force extraordinaire; il baisse des trois cinquièmes. 11 était dit alors dans la loi que la monnaie de cuivre n'avait plus pour destination que de servir d'appoint; il était de même ordonné qu’à l’avenir on n'en frapperait plus que des pièces de 2 kopecks, 1 kopeck cl 'I, kopeck; mais, en fait, faute de la monnaie d’argent, qui manquait presque complètement, tous les payements de cinq roubles et au-dessous se faisaient encore en cuivre. Le pays se trouva donc sous le régime d'une monnaie dépréciée.

7“ et 8“. A peine y a-t-il lieu de faire remarquer combien l’or et l’argent ont d’aptitude à recevoir et à conserver indéfiniment une empreinte délicate, ce qui est une qualité fort désirable dans une substance qu’on veut convertir en monnaie, et un des meilleurs moyens de la faire reconnaître et distinguer. S’il s’y joint un son clair, sui generit, comme est le sou argentin que rend une pièce d’argent en tombant sur un corps dur, ou une pesanteur exceptionnelle, comme celle qui appartient à

(t) Une altéralion apput-lée à la monnaie d’urgent en 1765 (c’est la dernière qui ait eu lieu) changea ensuite ce rapport en celui d’un 57<.

(3) Storch, Cours d’écommit p<Aitigue, édition de Parts, tome IV, page 86.

l’or, le public a, par cela même, l’assurance qu’on ne pourra guère l’abuser du moment qu’il consacrera quelque attention à l’examen de la monnaie qu’on lui livrera.

L’or et l’argent sont donc les deux seuls métaux, les deux seules substances qui réunissent bien les caractères, les uns physiques, les autres politiques, qui sont requis pour cette fonction de commune mesure et d’équivalent universel. Aussi l'histoire nous les montre-t-elle intervenant presque dès le début de la civilisation, soit séparément, soit ensemble, pour remplacer le troc eu nature. Le patriarche Abraham achète un champ et le paye 400 sicles d’argent. Si des peuples barbares ou à demi civilisés ont une monnaie différente, comme du sel en Afrique, des grains de cacao chez les Mexicains, des fourrures chez les anciens Russes et chez d’autres peuples septentriouaux, ailleurs certains coquillages, dès qu’ils font un pas de plus, ils en viennent aux métaux, d’abord à ceux qu’ils possèdent quels qu’ils soient, ensuite, aussitôt qu’ils le peuvent, à l’argent et à l’or. .4insi les Mexicains avaient des pièces d'étain marquées d’une empreinte, ou plutôt d’une forme déterminée (f); ils avaient même l’or en grains dans des tuyaux de plume. On cite aussi des piécettes de bronze qui auraient circulé dans quelques-unes des provinces de l’empire de Montézuma (2). Les Spartiates avaient le fer. Rome eut primitivement le cuivre ou le bronze; elle passa ensuite à l’argent, qui ne fut cependant monnayé qu’en l’an 485. Soixante-deux ans après, l’an 547, on frappa des pièces d'or. Les Athéniens, qui avaient des mines d’argent, paraissent avoir commencé par ce métal. Dans l’Europe, où l’or était extrêmement rare, la monnaie d’or a partout été postérieure à celle d’argent (3). Après la chute de l’empire romain, la monnaie d’or disparait de nos contrées. Les États qu’y formèrent les rois barbares

(1) C’était la forme d’un T. Voir Prescolt, Histoire de la conquête du Mexique, livre I, chapitre V, page 145 du tome I de l’édition originale de Boston, et page 117 de la traduction française de M. Aiuédée Pichot.

(2) Saint-Clair Duport, De la production des métaux précieux au Mexique, page 3.

(3) Je renvoie le lecteur qui voudrait des renseignements plus détaillés

18 COURS p'iSCONOHIE POLITIQUE.

n’curcnt que de la monnaie d'argent pendant plusieurs siècles. Chez nous, saint Louis fut le premier qui fit frapper des pièces d’or, les deniers à l’Aingel (au milieu du treizième siècle). En Angleterre on ne fait remonter la monnaie d'or qu’à l’année 1545, sous Édouard III. L’émission qu’en avait déjà faite Henri III vers lâ57 avait été iusigniOaute (1).

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