I.K l'OTOMI
A la fm du quinzième siècle, l'Europe civilisée ne possédait plus qu'une petite quantité d’or et d’argent. De ce qui en avait e.xislé sous les Domains, une partie, ciirouic, avait clé perdue; une autre avait disparu en parcelles insaisissables par ramincissement successif des monnaies et des objets en métaux précieux. line certaine quantité était allée s’engloutir dans l’Orient, pour solder des marchandises tirées de l’Inde, de la Chine et des ilesàépices.Ce que rendait l'exploitation desminescuropéennes étaitfort restreint(l). Ce futdansces circonstances que Christophe Colomb et après lui Cortez et les Pizarre ouvrirent à l’Europe un monde nouveau, riche en mines d’argent et d’or.
Les trésors tant vantés des Incas et de Montezuma, dont s’emparèrent les conquistadores, joints à tout ce qu’on avait ramassé dans les Antilles, ne purent modifier notablement l’état des choses; car, on en a la certitude aujourd’hui, ce n’était qu'un
une suite de souverains, et que des successeurs prodigues, ou des étrangers conquérants, ou des factieiix, jetteraient brusquemeut dans la circulation. Nous en citerons plus loin des exemples.
(I) M. Jacob estime que l’extractiou moyenne des mines de l'Europe, depuis l’an 800 jusqu'à la tin du xv< siècle, n’a pas excédé 2 millions de notre monnaie ; l’extraction n’aurait )>a$ été, à beaucoup prés, unirorme pendant celte longue période ; elle eût été plus forte à la Hii qu’au commencement.
médiocre buliu, inférieur ou à peine égal à celui que les princes européens avaient fait quelquefois les uns sur les autres vers le même temps. Trois de nos rois, saint Louis, Jean II et François 1'^% tombés au pouvoir de l’ennemi, ont eu à payer des rançons pour le moins aussi riches que les dépouilles de l’empereur mexicain ou de l’Inca Âtahualpa. La rançon de François Indiffère peu de celle qu’arracha la cupidité de Pizarre, et qui fut la plus grosse prise faite dans le nouveau monde. Celle du roi Jean avait élé de plus du double (1).
Mais l'industrie européenne, alors en pleine renaissance, devait trouver une copieuse récolte de métaux précieux là où, dans leur état élémeiilaire de civilisation, les Péruviens et les Mexicains n’avaient pu que glaner.
C’est surtout par les mines d’argent que, jusqu’à nos jours du moins, devait se signaler le nouveau monde. 11 est indubitable que l’exploitation de l’argent sur le continent américain est antérieure à la conquête. Parmi les présents qu’envoya Montezuuia à Cortez pour obtenir de lui qu’il ne marchât pas sur sa capitale, figuraient plusieurs grands objets ti'availlés, en argent comme en or, que les chroniqueurs de l’expédition énu-
(1) Et en elTcl, le (lillagc de Mexico donna à peine 1,135 kilog. d’or, qui feraient 3,875,000 francs. L’or réuni pour racheter l'Inca Alabualpa, dont ou U dit qu’il y avait de quoi remplir le temple du Soleil ù Caxiiniarca, ne monlerait, d'après resliinalion de Garciluso, qui est la plus haute de toutes, qu’à 30 millions de nos francs (j'entends toujours poids pour poids); ce serait moins du tiers d'un mètre cube en or; niais un septième de cette somme était en argent. Le pillage de Cuzco donna 5,911 kilogrammes (35,700 marcs) d’or, ou environ 30 millions de nos francs. Je trouve dans .U. Leher(f'urtunepn'vée au moyen âge, pages 131 et suivantes) que la rançon payée pur suint Louis aux Sarrasins, qui l’avaient fait prisonnier (la captivité de saint Louis est de 1350), fut de 800,000 besants, représentant une musse d’or qui ferait 5 millions et demi de notre monnaie. C'était beaucoup, et pourtant en cette circonstance les Sarrasins se montrèrent plus accommodants que le Prince Noir et Edouard III, quand ils tinrent le roi Jean, après la bataille de Poitiers (135li). La rançon qu’exigèrent ceux-ci ferait, poids pour poids, d’apres M. Lcber, 41 millions de notre monnaie. Celle qu’eut définitivement à payer François I", après la bataille de Pavie, qui est presque contemporaine de la prise de Mexico et quelque peu antérieure à la conquête du Pérou, fut, poids pour |ioids, de 17 millions de nos francs.
154 COUBS d’économie politique.
mèrent et décrivent, notamment Bernai Diaz(1). Cependant ce fut principalement de l’or qu’on rapporta d'abord du nouveau monde, et même, tautqu’on était resté dans les fies sans aborder le continent, ce n’avait été absolument que de l’or, dont la moyenne annuelle ne ferait pas 1,500,000 fr. C’est que l’exploitation des mines d’or proprement dites est infiniment plus simple que celle des mines d’argent, et beaucoup plus à la portée des peuples encore dans l’enfance. Elle se réduit, le plus souvent, en Amérique comme partout, à laver des sables répandus à la surface du sol ou à peine recouverts, dans lesquels l’or existe en grains ou en paillettes (2). L’argent, au contraire, est en filons (3) qui pénètrent dans le sein de la terre et où le métal est combiné avec des substances qu’on n’en sépare pas facilement (4); et puis, la matière argentifère est inextricablement mêlée à d'autres minéraux qui contiennent divers métaux, dont la présence peut compliquer le travail métallurgique. Il y a lieu de croire que le peu d’argent qu’avait Montezuma avait été extrait d’endroits où il était natif, c’est-àdire à l’état métallique à peu près pur (5).
Après que les Espagnols eurent formé leurs établissements.
(1) Il est h croire que l’iirgcnl provenait îles mines de Tasco. Je renvoie, pour le détail de ces présents, à la Covquêle du Mexique, de M. Proseotl, livre II, cliapitres VI et VIII (tome I, pages 320 et 304 de l'édition de Boston); M. Aiuéüée Picliut adonné une excellente traduction de cet important ouvrage.
(2) Voir la section vi, chapitre I.
(3) Les mines d’argent du nouveau monde sont des filons, dans le sens exact que la science altaclie à ce mot, c’est-à-dire des masses à peu près indéfinies dans la longueur et 1a profondeur, et d’une épai.sseur passablement régulière, qui cüiipcul transvcrsalemcnl des roches d’une nature toute difierentc, en plongeant dans l’intérieur île la terre suivant une inclinaison plus ou moins forte.
(4) Le soufre, l'antimoine, l’arsenic et dans quelques pays le chlore. Dans ce dernier cas, le minerai contient aussi de l'argent natif. On a trouvé des blocs de ce mélange, au Chili notamment.
(5) Assez fréquemment dans les aflienremenis des filons, les minerais décomposés par l’action de l’atmosphère, et ayant cet aspect qui les fait désigner an Mexique par le nom de eolorados, an Pérou par celui de patot, offrml du métal dégage de ses combinaisons et par conséquent à l’étal natif.
dans le Mexique el le Pérou, la scène changea : une impulsion énergique fui donnée au travail des mines d’argcnl jusqu'alors très-faiblement exploitées, faute de connaissances mécaniques et métallurgiques. Les mineurs espagnols, dont la réputation datait des temps antiques, vinrent en foule (1) mettre à profit les gîtes mexicains de Tasco, de Sultepec, de Pachuca, de Tlapujahua, dont quelques-uns étaient connus sous Mnutczuma. De même, au Pérou, des mines de Porco, d’Oruro el de quelques autres, dont on avait gratté les aflleuremeuts sous les Incas.
Les mines d'argent de l'Amérique sont remarquables par l'abondance avec laquelle le minerai se présente, el non par la forte proportion de métal qu’il renferme : au Mexique el au l'éroii, il ne tient en commune que deux à trois millièmes d'argent (2). Quelquefois c'est moins encore: ainsi, Iës pallacot, rebuts des anciennes exploitations, sur lesquelles vivent présentement la plupart des extracteurs du Potosi, n'ont même pas un millième, quelquefois n'en ont qu’un demi; et ce qu’on tire de la montagne même n’en rend guère qu’un. Mais si en Amérique chaque quintal de minerai ne contient ordinairement qu’une petite dose d’argent, il est facile de se procurer une immense quantité de minerai, parce qu’il forme des filons épais de plusieurs mètres. Ce sont vraiment des filons géants. Les filons des mines mexicaines, j’en parle de préférence, parce
(1) Ils y furent, pour ainsi dire, forces par une ordonnance de Cliarles- Quint, qui interdit d'exploiter désormais les mines delà Péninsule. Dans la publication de M. Berghaiis {Allgtmeinc Loender and Volkerkundc, tome III, page 530), cette ordonnance est rapportée à l’an 1533; c'était quatorze ans après la prise de .Mexico et presque immétiialement après la conquête du Pérou.
(2) Je parle ici un général. Quelquefois les alllrurcmeuts des filons se sont trouvés beaucoup plus riches. Dans la profondeur, il n’est pas rare de trouver des nids ou des parties de fiions où la teneur moyenne en argent est considérable ; c'est ce que les mineurs mexicains nomment dus bunanzas et les Péruviens des bayas. Ainsi, dans le district de Guauaxualo, un a vu l’urgent rouge, combinaison de soufre el d'antimoine avec l'argent, composer la musse entière de liions de plus d'un mètre d'épaisseur. Près de Sombreretc, lu famille Fagoaga a tiré en cinq mois, d'un espace de 30 mètres environ, un profit net de plus de 20 millions. Pendant plus de M ans, lu mine de Valeneiana a rendu brut (4 millions et uct de 2 à 3, quelquefois le double. Il y a d’autres exemples du même genre.
156 COURS d’économie politique.
que, plus que les autres, ils ont été visités par des Européens digues de foi, ont des dimensions que nos mineurs du moyen âge n'auraient pas soupçonnées. Celui de la Biscaîna, qu’on exploite à Real dcl Monte , a plusieurs mètres de puissance. Le filon nommé la Veta-Madre, à Guanaxuato, a rarement moins de 8 mètres, et va quelquefois à 50. Un lit de minerai d’argent de 50 mètres d’épaisseur! Qu’en eussent pensé les héros qui allaient au fond de la Colchidc chercher un peu de poudre d’or? On a exploité la Veta-JIadre sur plus de 12 kilomètres de long, quoique les trésors qui y ont été puisés soient sortis presque uniquement d’un espace de 1,500 à 1,600 mètres, comprenant les concessions fameuses de Valenciana et de Rayas. La Vela- Grande de Zacatecas a généralement de 5 à 10 mètres, déduction faite de deux lits de roches stériles qui y sont intercalés. A San Âcasio, ce même filon a le double. Plus au nord, dans la concession de Guadalupe y Calvo, le filon sur lequel sont dirigés les travaux se présente avec une puissance moyenne de 7 à 8 mètres, souvent du double.
Au Pérou les filons offrent les mémos caractères. Les filons des célèbres mines de Pasco, par exemple, en ce moment comme par le passé fort mal exploités, seraient, d’après le témoignage d'un savant naturaliste allemand, M. Tschudi, plus puissants encore que le filon de Guanaxuato lui-meme, là oh il l’est le plus (1). Au Chili, les filons d’argent que, depuis un petit nombre d’années, on attaque avec une vigueur toujours croissante dans le département de Copiapo, sont loin d’atteindre ces dimensions colossales. D’après les travaux d’un savant infatigable, M. Domeyko, ils ont même rarement l’épaisseur d’un mètre.
(I) « On coniplc à Pasco deux lrcs-rcniiirqual)|ps filons d’argent : l’un, la Veta de Colquirirea, dirigé presque droit du nord au sud, est rceonmi sur une longueur de 2,900 mèircs, avec une largeur de 123; l'aulre, la Veta de Pariarirca, qui court de l’E -S.-E. à l'O.-N.-O., cl qui coupe le premier, & ce qu'on suppose, précisément sous le marclié de la ville, a été exploré sur une longueur de près de 2,000 nièlres cl une largeur de 114. De ces deux liions énormes se détachent un très-grand nombre de moindres veines, dans toutes les directions, ce qui convertit la masse du terrain en une espèce de réseau argentifère »
{Voyage au Pérou, du docteur Tschudi, chapitre XII.)
L\ MONNAIE, SECTION V, CHAPITRE II. io7
Mais si, sous ce rapport, ils sont bien inférieurs aux filons renommés du Mexique et du Pérou, ils l’emportent par la teneur en argent (i).
Enfin, le nombre même des filons semble pour ainsi dire infini. Prenez une carte du Mexique, par exemple, pointez-y toutes les localités où une mine d’argent a été exploitée, ainsi que celles où des indices ont été signalés; elles occuperont, avec d’assez faibles solutions de continuité, une ligne droite, oblique à 45 degrés par rapporta l’équateur, du Ifi** au 50® degré de latitude. C’est un développement de plus de 2,000 kilomètres. Au nord, ce sont les mines des environs de Guaimas, de Batopilas, de Morelos, de Guadalupe y Galvo; au centre, Guanaxuato; au midi, ici Tlapiijahua, Angangueo, Sultepec, là Pachuca, Real del Monte et Chico (2). Souvent le même filon est reconnu sur de longues distances, j’ai cité tout à l’heure la Veta-.Vadre de Guanaxuato. Sur cette ligne à peu près droite de 2,000 kilomètres, les filons oflTrent des similitudes frappantes. Ils sont dirigés à peu près parallèlement les uns aux autres, et sont composés presque des mêmes substances. Il semble qu’un de ces déchirements qu’a subis la croûte de la planète à diverses époques, des milliers de siècles avant l’apparition de l’homme, se soit ainsi, à quelque moment, opéré au Mexique suivant cette ligne. Disons plus, un phénomène semblable se sera reproduit successivement ou simultanément sur la longueur presque entière de la chaîne des Andes, qui est la plus longue de l’univers (3). El puis une abondante injection de matières argentifères venues de l’intérieur aura pénétré l’enveloppe pétrifiée du globe, et en aura comblé les fissures.
Dans la plupart des mines du nouveau monde, l’argent renferme une petite quantité d’or, que presque de tout temps, une fois les lingots d’argent obtenus, on en a séparée par l’affinage
(1) Voiries nombreux el bons nu'inoires de M. Domeyko dans les Annales des Mines, tome XX de la série, cl tonjcs IX cl XIV de la etc., particulièrement celui qui traite de la consiitution géologique du Chili, tome IX, page 565.
(2) IH. Duport a annexé à son ouvrage la carte que je suppose ici.
(3; Elle s'étend sur 14,000 kilomètres environ.
COURS u'éCONOMIB POLITIQUE.
on départi lorsqu’elle excédait un ccrlain point, mais qiiianjour> d’hui peut se retirer avec bénéfice lorsqu’elle fait plus que quelques atomes (1).
La proportion d’or contenue dans l’argent, toujours faible cependant, varie beaucoup d’une mine à l’autre, et exerce une grande influence sur les profils du mineur. C’est que 1 kilogramme d’or représente à peu près 16 kilogrammes d’argent. L’argent du Potosi ne contient pas assez d’or pour qu’on l'y recherche. Au Mexique, les mines de Tasco, de Catorce, et la majeure partie des filons de Zacatccas en sont presque entièrement dénués. Les filons de Guanaxuato et de Guadalupe y Calvo contiennent une proportion d’or très-favorable. Les lingots aurifères sont ceux sur lesquels la contrebande s’exerce de préférence; ainsi les documents officiels et les registres des ateliers de départ ne peuvent faire connaître la teneur habituelle en or des mines les plus privilégiées. M. Duport, qui éiait très-bien placé pour le savoir, dit qu’en 1841 la proportion moyenne, pour les districts les plus voisins de Mexico, qui sont médiocrement riches, était de 6 millièmes du poids de l’argent soumis à l’affinage; mais on sait, par les comptes de quelques compagnies, que l’argent aurifère, obtenu en plaçant du mercure dans les arrastras, en contient jusqu’à 4 et 6 pour 100 de son poids. D’après M. de Humboldt, au commencement du siècle, les mines de Guanaxuato rendaient, par le travail qui SC faisait à Mexico, 340 à 370 kilog. d’or. En 1839 et 1840, à la mine de Rayas, l’un des établissements de Guanaxuato, rargcnl considéré manufacturièrement comme aurifère représentait en poids 13 pour 100 de la masse totale des lingots, et, eu valeur, l’or formait 1/11 du produit de la mine (2). Aux mines, récemment découvertes, de Guadalupe y Calvo, en 1841 et 1842, la proportion de l’or était environ trois fois plus forte (3).
(t) Au commenccnicnl dû siècle, le goiiverncincnl espagnol ne tenait conjple aux mineurs mexicains de Por contenu dons les lingots d’argent que lorsqu’il y en avait 6 millièmes et 1/i.
(‘2) Duport, Essai sur la production des métaux précieux au Mexique^ page 235.
(3) Ibid., |)ages 309 et 322.
Les mines d'argent du Chili ne sont pas aurifères 5 un degré qui ait donné dans le pays l’idée de séparer l’or dos lingots d'argent. M, Domeyko, à qui j’emprunte ce renseignement, dit meme que «l’argent provenant du traitement des minerais clilo- « rurés, chlorobromurés ou iodurés (qui sont les plus fréquents « au Chili) , comme aussi celui qui provient d’amalgames na> < tifs, n’est pas du tout aurifère(l). >
Au Mexique et au Pérou, on a exploité et on exploite encore des mines d'or, et le produit de cellcs-ci formait certainement, il y a cinquante ans, et forme peut-être aujourd’hui encore, la majeure partie de l’extraction de ces pays en or. Jusqu’à la découverte des gisements de la Californie, les principales mines d’or proprement dites du nouveau monde, celles qui ont fourni la plus forte part de l’or américain, ont été celles du Brésil d’abord; celles delà Nouvelle-Grenade étaient au second rang; ensuite celles du Chili; celles du Pérou ne venaient qn’après; le Mexique était le dernier. Mais les mines d’or du Brésil et celles de la Nouvelle-Grenade restèrent sans être grandement exploitées plus d’un siècle après la découverte. Les mines du Brésil n’ont même donné lieu à une exploitation étendue qu’au commencement du dix-huitième siècle. Celles du Chili ont été exploitées les dernières.
Après ces observations générales sur la nature et les caractères des mines de métaux précieux dans le nouveau monde, reprenons-cn la production dans l’ordre chronologique.
Pendant le second quart du seizième siècle, ce que l’Amérique envoyait annuellement de métaux précieux à l’Europe n’atteignait pas la matière contenue dans 16 millions de nos francs. Tout à coup, en 1545, le hasard fit trouver à un pauvre Indien, conducteur de lamas, qui avait travaillé aux mines de Porco, les mines célèbres que recèlent les flancs d’un pic isolé au milieu des affreux déserts du haut Pérou, le Hatun Polocchi, dont par euphonie, on a fait le Potosi.
Les affleurements des nombreux filons qui traversent cette
(1) Analyivn île ilivers mûiérniix île Chili , Annales des Mines, série, t. VI, p. 180.
COURS O'ÉCOKOMIE POLITIQUE.
montagne (1) étaient d*une richesse prodigieuse. La population y accourut, les établissements métallurgiques et les monuments d'une vaste cité s'élevèrent comme par enchantement dans cette solitude inhospitalière.
Une invention fort ingénieuse vint, peu après, seconder merveilleusement les elTurls des aventuriers qui se précipitaient sur les gîtes d'argent du Mexique et du Pérou. En 1557, Médina, mineur de Pachuca, imagina le procédé de l'amalgamation à froid, qui est singulièrement en rapport avec les données minéralogiques et économiques de la plupart des gisements d'argent du nouveau monde (2).
Les détails du traitement des minerais d'argent par ce procédé sont peu connus en Europe; ils ont du rapport avec notre sujet 'et avec quelques-unes des questions que nous aurons à discuter dans le cours de ce volume (5); je crois donc devoir les signaler ici rapidement.
(1) Il y en a deux.
(2) C'est un procédé moyennant lequel Targent est obtenu sans recourir au lavage, à peu près sans combustible, en employant des doses très-modérées d'un petit nombre d'ingrédients tous empruntés, sauf un seul, ù la classe des matières communes. Par une sorte de divination, cet homme imagina une méthode de traitement dont la science rend à peine compte aujourd'hui, après que de grands chimistes se sont consacrés à l'étudier, llabituelleinent l'esprit humain n'arrive aux formules simples qu'en traversant beaucoup de complications; ce pauvre mineur fut plus heureux : du premier coup, il trouva une recette tellement simple, que depuis trois siècles on n'y a presque rien changé. Une fois le minerai trituré et mis en farine, l'opération s'accomplit sans autre appareil qu'un tout petit lavoir et une cloche de bronze, sans autre façon qu'un foulage sous les pieds des hommes ou des mulets, sans autre combustible que celui qui est requis pour calciner une petite dose de pyrite cuivreuse, et pour volatiliser le mercure d'un amalgame représentant environ un centième du poids du minerai, où s'est amassé tout rargenl préalabieineot ramené, par la vertu du procédé, à l'état métallique; sans autres substances que 2 ou 3 pour cent de sel ordinaire, 1 à 3 pour cent de magistral (pyrite calcinée), et 3 à i millièmes de mercure. Je ne compte de ce dernier métal que ce qui s'en perd ; car il y en a bien quatre fois autant de mis en jeu.
Ce système ingénieux s'applique sans effort à des masses indéfinies. Pour laboratoire, il n'exige rien qu'une aire dallée, où le minerai est étalé et où des mulets viennent piétiner en bandes.
(3) Notamment avec celle de savoir s'il y a lieu de prévoir la baisse de la valeur de l'argent.
IK MONNAIE, SECTION V, CHAPITRE II. f61
Le minerai est d’abord pilé au bocard (i), puis réduit en farine dans les arrasirat, bassins circulaires construits en pierre, où le minerai sortant du bocard est placé à l’état de bouillie très-liquide, sur laquelle se promènent en tournant deux ou quatre blocs de pierre dure appelés voladoras (3). Ainsi porphyrisé, le minerai est séparé par dépôt de l’excès d’eau et ramené à l’état de pâte; puis il est étendu en gâteaux plats (tortas), de 12 à 15 mètres de diamètre et d’une épaisseur de 20 à 25 centimètres, sur l’aire dallée de la cour {patio) servant d’atelier. Une torta contient, selon les localités, de 50,000 à 75,000 kilog. Ou y mêle du sel et l’on donne un reposa, c'est-à-dire qu’on y fait tourner au galop pendant plusieurs heures des mulets ou des chevaux, au nombre de huit à quinze, selon les dimensions de la torta; on y met le magistral et du mercure, et on donne un nouveau reposa. Pendant un intervalle, qui, selon la nature du minerai et la saison, varie de quinze à trente jours, et va même à deux mois et à trois quelquefois, on laisse la masse travailler sur elle-même, non sans y aider par des reposas. Par des lavages en petit sur une sébile, on constate le moment où tout le mercure est converti en amalgame solide, ou pour mieux dire non coulant, car c’est alors une matière molle. A ce moment, on verse une nouvelle quantité de mercure, qui, après un nouveau délai d’une douzaine de jours, se transforme de même en amalgame sec. On reconnaît que tout l’argent qui peut s’amalgamer a été absorbé par le mercure, lorsque, en ajoutant une dernière proportion de celui-ci, au lieu de se coaguler, il reste fluide. Dès lors l’opération est terminée; on lave la pâte de la
(I) Le bocard est un appareil formé de plusieurs piions de bois placés verticalement les uns A côté des autres, et terminés A leur extrémité inférieure par une masse de fer. Un arbre horizontal en bois, muni de longues saillies ou cames, qui est mû quelquefois par une roue hydraulique, le plus souvent par un manège à mules, soulève successivement ces pilons, les fait battre sur le fond d’une auge où l'on place le minerai A pulvériser, après qu’il a été concassé A la main en fragments de la grosseur d’une noix.
Au centre de l’auge circulaire s’élève un arbre vertical en bois, ayant deux traverses en croix. Les voladoras s’altaclieul A ces traverses. L’une des traverses dépasse les bords de l'auge assez pour qu’on puisse y atteler de front deux mules qui font tourner l’arbre et les voîadoras.
163 COURS n’ÉCONOHIC POLITIQUE.
torta dans une cuvo en bois ou en pierre {lavadero), où on l’agile avec des râteaux tournants que met en moiiveinent un attelage de mules. Des lavages supplémentaires achèvent de séparer l'amalgame des matières terreuses, et il sulFit de chaulTer celui-ci sous une cloche de brouze pour que l'argent reste seul.
C’est bien longtemps après que ce procédé empirique avait réussi que la science chimique en a découvert le secret. Combiné avec le soufre, et à plus forle raison avec l'antimoine et le soufre ensemble, l'argent était inattaquable au mercure; le sel et le magistral servent à le dégager de ces combinaisons et à le faire passer à l'état de chlorure; celui-ci, en présence du mercure dont la torta a été semée, lui cède son chlore, de sorte que l’argent, devenu libre, peut se combiner avec la partie du mercure qui ne s’est pas chlorurée (1).
Dans cette opération, l'on perd toujours une certaine quantité de mercure, non pas de celui qui est passé à l’état d’amalgame, car l'amalgame restitue, par la distillation, sou mercure en entier; mais l'action chimique du magistral et du sel fait passer directement une portion du mercure à l’état de chlorure et d'autres combinaisons peut-être, qui restent dans les boues et qu’on ne saurait en retirer. De là une perte accidentelle, variable, inutile au succès de l'opération, inévitable pourtant. Une autre perte, mais celle-là nécessaire, déterminée, fixe, et qui se pourrait calculer, provient de ce que l’argent, une fois chloruré, cède son chlore au mercure, et le mercure chloruré, étant
(1) Voici par quelle série île transformations l’arpent est livré au mercure: au contact >lu sel (chlorure de sodium), le sulfate de cuivre, qui est l'élément actif du magistral, se change en bichlorurc de cuivre. L’action du bichlorurc de cuivre sur l’urgent sulfuré donne naissance ù un chlorure d’argent. L'eau chargée de sel dont la torta est imprégnée a la faculté de dissoudre cc nouveau composé, qui serait absolument in.soluble dans l'cnn pure, et qui, une fois dissous, est décomposé par le mercure. Les reposas ou foulages sous les pieds des mulets sont indispensables, non pus seulement par celte cause générale que le mouvement et l’agitation facilitent toute action chimique, mais par un motif particulier : le bichlorurc de cuivre n'a point une action énergique sur l’argent sulfuré, c’est seulement h la surface qu’il le transforme en chlorure d’argent saisissable et décoinposablc par le mercure. Il faut donc absolument renouveler les surfaces, et c’est à quoi sert le piétinement des hommes ou des bêles.
soluble dans l’eau, ne peut plus se ressaisir; en moyenne, cette absorption du mercure est à peu près égale en poids à l’argent qui s’élait cliloruré. 11 est possible aussi, et un savant chimiste, M. Boussingaiilt, l'a indiqué, qu'il sc produise du sulfure de mercure qui demeure dans le caput mortnum. Enfin une petite partie de mercure s'en va mécaniquement dans le lavage. La proportion de mercure qui disparait est, en tout, de trois îi quatre millièmes du poids du minerai ou d'environ une fois et demie le poids de l'argent obtenu; de toutes les dépenses de l’opération, c’est la plus apparente.
Pour bien apprécier ce procédé, il faut savoir que le pays est le plus souvent déboisé, en supposant qu’il ait jama'is eu beaucoup de végétation arborescente, et sauf deux ou trois exceptions, dont la principale est aux mines péruviennes de Pasco, l’on n’a pas de combustible minéral pour suppléer le bois. Il faut donc renoncer à traiter par la fusion les montagnes de minerai qui donnent ces filons nombreux et puissants, sauf les parties beaucoup plus riches que la moyenne. Par la découverte de Médina, on eut un moyen de retirer l’argent sans feu, en faisant agir du mercure et des ingrédients chimiques du genre le plus commun, le sel, le magistral, la chaux (1), sur le minerai réduit en poudre. C.c fut cette invention, trait de génie, qui permit de développer l'exploitation. Autrement, on n'aurait su comment utiliser les vi'incs argentifères dont la ebuine des Andes est traversée en tous sens (2). Médina fut pour l’industrie métallurgique ce que Triplolème avait été pour la culture du sol dans les temps primitifs. Il n’en a pas été récompensé par la moindre reconnaissance.
Trente ans ne s’étaient pas écoulés que déjà le Potosi don-
(1) On a supprimé, depuis, lu chaui.
(3) La propurlion des niiiieniis qu'on Iruile par rumalgamatiun à froid ëlnil ccprndtinl nmindrr ù l'origine <|ii'aujoiird'lini. Elle ilcvient de plus en pins folle, soil parce qu’on épuise snecessivennrnl le peu de ressonrees qu’olfrc le pays en combustible, soil parce que les minerais pins riches, qui comporlriit 1e iraitcnient par le feu, abondent moins dans les anciennes mines, ù mesure qu’on pénétre dans le sein de la terre au-dessous d’un ^rertnin niveau. En 1777, les ilenx eiiiquièmes environ de l'argent obtenu
164 COURS d'économie politique.
uait, d’après l’cstiniation la plus modeste, près de 300,000 kilog. d’argent, environ 45 millions de francs, indépendamment de tout ce qui s'en allait eu lingots sans payer les droits au roi. Le total excédait 50 millions, et peut-être 60.
Les mines du Poiosi sont celles d’où l’on a tiré les plus vastes trésors : en embrassant tout l’intervalle compris entre la découverte et l’époque actuelle, on trouve qu’elles ont fourni en argent, sans or, 6 à 7 milliards de notre monnaie. L'effet produit sur les marchés européens fut bientôt celui d’une inondation d’argent. Le Pérou devint, dans l’opinion des hommes, le pays de la richesse par excellence, et son nom en reste encore le synonyme dans notre langue. Presque en même temps, on mettait en exploitation au Mexique les mines du district de Zacatecas, de Somhrcrctc, et puis le fameux filon de Guanaxuato, où les travaux datent de 1558. Le Mexique tendait à se mettre au pair avc*c le Pérou.
Ce qui est aussi essentiel à remarquer ici que la grandeur, de la masse de métaux précieux livrée par le nouveau monde à l’Europe, en comparaison de ce que celle-ci en possédait avant 1493, ce qui explique même comment une pareille quantité put trouver des acquéreurs, sans que les vendeurs fussent forcés de céder à perte, c’est que l’exploitation de l’or, et plus encore de l’argent, présenta en Amérique des facilités inouïes. Les frais de production étant fort amoindris, il fut possible d’échanger avec profit l’or et l’argent contre des quantités beaucoup moindres des autres marchandises; autrement l’extraction, au lieu de grandir extrêmement, se fût bientôt arrêtée d’elle-méme.
A Paris, par exemple, un hectolitre de blé, auparavant, s’obtenait en échange de 14 à 16 grammes d’argent; il fallut désormais donner successivement eu argent le double, le triple et plus encore. Toutes les denrées éprouvèrent de même une hausse analogue dans leurs prix, puisque le prix d’un objet est la quantité d’or ou d’argent qui s’échange contre cet objet. Il
provenaient de la fonte ; au Mexique, aujourd'hui, c'est du cinquième au sixième ; le minerai d'où est tiré cet urgent est fondu avec des matières plombeuses, ou est traité par l’amalgamation i chaud.
Là MONNAIE, SECTION V, CHAPITRE IL ICS
paraît que le chaugement se révéla presque subitement après la première moitié du seizième siècle, parce que ce fut à ce moment que tout d’un coup la production de l’argent, qui était, en Europe, la monnaie la plus courante, devint surprenante d'abondance et de facilité dans le nouveau monde; les affleurements des filons du Polosi étaient d’une richesse remarquable.
Par l’effet de cette baisse de l’argent et de l’or, toute personne dont le revenu consistait en une redevance fixe d’argent ou d’or fut appauvrie. Les débiteurs, en supposant qu’ils eussent un très-long délai pour se libérer ou qu’ils ne dussent qu’une rente, s’acquittèrent avec une quantité de métal qui représentait une quantité de travail ou de jouissances beaucoup moindre que ce qu’on avait pu prévoir à l’origine des engagements. Les fermiers, dans les pays où ils avaient des baux à très-long terme et où ils payaient eu argent, firent des profits extraordinaires ; ce fut ainsi que, dans la Grande-Bretagne, se forma la richesse d’une fraction du tiers état. Il faut rechercher dans les récits contemporains le désappointement des uns, la satisfaction des autres, la stupéfaction de tous, car on ne distinguait pas la cause du chaugement dont on était, selon la position qu’on occupait, la victime ou le bénéficiaire.
M. Jacob (1) a cité, comme un des curieux documents de cette époque, au sujet des métaux précieux, les sermons prêchés par l’évêque Latimer devant le roi d’Angleterre, Édouard VI (2), où il expose, par des exemples tirés de sa propre famille, combien tous les prix étaient transformés, et à quel point les existences de certaines classes eu étaient affectées. Il en résulterait que personne alors n’apercevait l’origine de cette espèce de révolution. Le prédicateur se plaint amèrement, par exemple, de ce que le fermage payé par son père était monté de 5 I. 6 s. à 14 1. 2 s. pendant l’intervalle de 1497 à 1S48, sans remarquer que les denrées qu’il récoltait et vendait avaient dû augmenter de prix au moins dans la même pro-
(1) Preciout Metals, 11, page 77.
(2) Monté sar le trône en Itii? et mort en IS53. Le ]>las remarquable des sermons de Latimer est du 17 janvier 1548.
Cûuas D*ÉC0M01iiE POLITIQUE.
portion. 11 s'en prend à Tavidité des propriétaires, qui, au contj’aire, devaient souffrir plus que les fermiers, tant que duraient les anciens baux (1).
Je serais porté à croire cependant que M. Jacob s'est mépris en attribuant aux arrivages de métaux du nouveau monde, et à eux seuls, les faits qui excitent la plainte de Latimer. 11 me semble qu'il serait plus exact de les imputer, pour une bonne part, à la pratique d'altérer les monnaies, à laquelle s'était livré, vers cette époque, Henri YllI, et dans laquelle persévéra un moment sou üls, Édouard YI.De là nécessairement un grand changement nominal dans les prix, car ceux-ci devaient monter tout juste autant que baissait la quantité de métal fin contenue dans les pièces de monnaie (2). En 1548, il est bien peu croyable que l'influence des mines de l’Amérique se fût fait sentir à ce point qu'un fermage de 5 liv. G schellings fût monte à 14 liv. 2 s., c’est-à-dire à près du triple. Elle ne dut agir avec quelque énergie qu’un peu plus lard. C'est l’opinion formelle qu’Adam Smith s’est faite, à la suite d’une analyse détaillée, que jusqu’en 1570 l’influence des mines d’Amérique sur le prix des choses fut nulle en Angleterre; il est meme disposé à penser que, dans l’ensemble de l’Europe, elle avait été jusque-là assez peu sensible (3). Mais, du point de vue où nous sommes ici, peu importe que l’influence des mines de l’Amérique se soit manifestée en Europe un demi-siècle plus tôt ou plus tard, Elle fut telle que nous venons de le dire; elle eut des conséquences politiques et sociales, non moins que de commerciales : M. Jacob estime que la dépréciation des métaux précieux ne
(1) Latimer, dans un de ses sermons, conjure les propriétaires de ne pas hausser le loyer de leurs (erres, au renouvellcrnenl des baux,* il n’en connaît qu*un, dit-il, qui se soit abstenu de demander un plus fort fermage, et il exhorte les seigneurs de l’auditoire à ne pas le laisser seul comme un phénix.
(2) Dans lu monnaie courante de l'an 1548, Pargent fin était diminué dans le rapport de 2,664 à 800 ou de 333 à 100. Pour l’or, l’abaissement était dans la proportion de 150 à 100. L’augmentation du fermage signalée par Latimer était dans le rapport de 266 à 100. (Voir Mac Culloch, Dictionnaire du Commerce, article Coins.)
(3) Richesse des Nations, livre I, chapitre XI.
LA MONNAte, SECTION V, CHAPimE II. 167
fut pas étrangère aux difficultés dont furent semés les règnes de Jacques et de Charles I", et qui se résolurent en une révolution sanglante. Une partie des revenus de la couronne était en redevances fixes d'argent ; par rabaissement de la valeur des métaux précieux, les princes se trouvèrent fort appauvris, et dans un État, les embarras financiers sont le prélude de tous les désordres.
La réduction énorme qu’éprouvèrent les frais de production de l’or et de l’argent rend compte de la hausse qui s’est révélée dans les prix. Cependant, pour mieux apprécier le phénomène politique et commercial qui s’est passé à la suite de la mise en œuvre des mines américaines, examinons-le en nous plaçant au point de vue de l’offre et de la demande comparées.
Pour que la diminution des frais de production d’un article agisse sur la valeur relative qu’il a sur le marché, il faut que le rapport entre l’ofïVeet la demande soit changé; autrement le producteur n’aurait aucune raison de ne pas profiter des anciens cours et de ne pas les perpétuer. A l’origine, les arrivages des métaux précieux de l’Amérique trouvèrent l’Europe occidentale dans un mouvement ascendant d’industrie et de prospérilé. Les échanges étaient de plus en plus nombreux et actifs entre les États et entre les provinces de chaque État, et réclamaient une plus grande quantité de monnaie en circulation. Les arts utiles éprouvaient la meme renaissance que les beaux-arts. La rustique simplicité des premiers âges des mo^ narebies européennes faisait place au goût du luxe; la grossièreté des barbares, à l’élégance. Les métaux précieux étaient donc en grande demande, tant pour les monnaies que pour le faste des princes et des particuliers. Aussi quelques-uns des savants qui se sont occupés de déterminer les variations des prix dans ce temps-là, ont-ils remarqué que, pendant le demîsièele de prospérité qui précéda immédiatement la découverte du nouveau continent, les prix des denrées de première nécessité, et du blé notamment, avaient baissé dans une proportion sensible (1) ; circonstance qui s’explique par renchérissement
(ly On peut consulter les tableaux du prix des grains eu Angleterre,
168 COURS d’économie politique.
rclalif (les métaux précieux, enchérissement provoqué lui-méme par un grand développement de la demande.
Après les voyages de Christophe Colomb et la mise en exploitation des mines, pendant un certain nombre d’années, une ofl're plus grande rencontrant une demande à peu près proportionnée, il n'y avait pas de motif pour que l’or et l’argent baissassent de valeur eu comparaison des autres denrées. D’ailleurs, il est indubitable que les frais de production ne furent point, à l'origine, aussi faibles, beaucoup près, qu’ils le devinrent plus tard, lorsque la prodigieuse mine du Potosi eut été découverte et que Mediiia eut trouvé son procédé. Enfin, les métaux précieux ne SC répandaient pas instantanément, de l’Espagne où il arrivaient dans les autres États. On comprend ainsi comment, dans l’ensemble des pays européens, le prix des grains, c’est-à-dire la quantité d’or ou d’argent qui s’échangeait contre une mesure de blé, autant que le blé peut servir de point fixe, n'aurait éprouvé, en moyenne, aucun abaissement entre le commencement et le milieu du seizième siècle, et comment en Angleterre, par exemple, la baisse des métaux, ou la hausse des prix, ne commença que vei-s 1570.
Mais, lorsque la mine du Potosi eut été quelque temps en pleine activité, et que le procédé de l’amalgamation à froid se fut répandu, l’équilibre se rompit. D’une part, la baisse des frais de production fut bien plus marquée; d’autre part, la quantité oITerte excéda tout ce qui pouvait s’écouler aux anciennes conditions, même en ayant égard au progrès de la richesse, du luxe et des arts. Dès lors la valeur relative des métaux précieux
qu’Ailam Smilli a placés à la suite du cliapilrc XI du livre I de la Richesse des iS'ations : on y verra que les prix liabiliiels de la deuxieme moitié du XV' siècle sont moindres que ceux du temps précédent. Les renseignements que donne lliipré de Saint-Maur pour la France accusent une différence dans le tiiéme sens. On peut considérer le milieu du xv' siècle comme l'époque où le blé s'échangea contre le moins d'argent. Un hectolitre se troquait, à Paris, contre li grammes d’argent lin. Un peu plus lard, dans les premières années du xvi' siècle, sans doute par l’effet de l'exploitation des mines européennes, l’argent valait sensiblement moins. Un hectolitre de blé s’échangeait contre 14 à 16 grammes d’argent lin.
descend, ce qui s’exprime par la hausse des prix des autres articles, toutes choses égales d'ailleurs.
C'est l'opinion d’Adam Smith que, sous la pression de la masse toujours croissante qu’on retirait des mines, la baisse des frais de production mit 60 ou 70 ans à obtenir son plein effet, à partir de 1570, d’où il fait partir, pour l’Angleterre au moins, la hausse des prix des marchandises. Il est à présumer que l’effet fut plus prompt en Espagne (1). Pour la France, Dupré de Saint-Maur est d'avis que le résultat était complet après une cinquantaine d’années (2). Il y eut ensuite partout un temps d'arrét. Adam Smith le fait dater, pour la Grande-Bretagne, de 1656, il pouvait aussi bien dire de 1630. Il cite le prix du blé, qui, d’après les relevés bien authentiques du marché de Windsor, a atteint, pendant les seize années de 1630 à 1656, un maximun d’élévation auquel il s’est tenu ensuite, car la moyenne des prix de 1656 à 1700 est sensiblement la même que celle des seize années précédentes. Pour le blé de qualité ordinaire, la moyenne des seize années de 1630 au 1'”' janvier 1657 a été de 16 fr. 56 c., ou de 74‘’*'"’ 53 d’argent fin par hectolitre (1 liv. 19 s. 6 d. le qmrter de Winchester). De 1657 à 1700, les mercuriales du même marché donneraient par hectolitre 55 centimes de plus en moyenne, quantité insignifiante(5). En supposant que le blé ait été produit moyennement dans les mêmes circonstances, pendant ces deux périodes, l’une de 16 ans, l’autre de 64, ou que les variations en plus ou en moins se soient balancées, il restera démontré que les métaux précieux ont eu sur le inarebé anglais la même valeur échangeable, le même pouvoir, pendant un grand laps de temps, après le premier quart ou le premier cinquième du dix-septième siècle.
H y aurait bien quelques observations à faire sur le prix moyen de 1637 ù 1700. On peut les lire en détail dans la /?ichtsse des Nations; il en résulterait que le prix apparent, qui
(1) On en verra la preuve plus loin par l'édit de Médina, section viii, cliapilre dernier.
(2) Estai sur Its Monnaies, page 68.
(3) Richesse des Nations, livre I, chapitre XI.
170 COOR8 d’économie ikilitiquk.
ressort de la cote du marché, est au-dessus du prix réel : mais Adam Smith considère qu’elles ii’inrirment pas la conclusion précédente (1).
Probablement le marché se serait plus vite saturé d’or et d'argent après le milieu du seizième siècle, si l’espace sur lequel les métaux précieux de l’Amérique se répandaient n’eût été successivement agrandi par la diffusion de la civilisation et par l’extension du commerce. Mais, depuis cette époque se sont opérés, dans la politique et le commerce des diverses parties du globe, des changements qui se sont poursuivis, avec des caraclères divers, jusqu’à nos jours, et qui ont modifié profondément la demande. C’est ce que nous essayerons de montrer dans le chapitre suivant.