CHAPITRE II
Variations locales, acciilcnlclles et passagères.
En changement dans le montant des frais de production des métaux précieux n’agit pas sur leur valeur d’une manière instantanée, et, par conséquent, on peut le passer sous silence quand on se borne à l’aspect de temps qu’embrassent les transactions les plus ordinaires ; mais il est d’autres causes dont l’action est soudaine, intense quelquefois, et cependant passagère. Ce sont des phénomènes politiques ou commerciaux qui apportent une perturbation accidentelle au rapport entre l’offre et la demande.
Une guerre fera rechercher l’or pour le service des armées , parce qu’il est très-portatif ; ou bien ce sera le blocus des côtes du Mexique et du Pérou qui , pendant une campagne ou deux , empêchera l’argent d’en sortir pour se répandre dans les autres pays du monde. Dans le premier eas, l’or montera ; dans le second, l’argent. La variation toutefois sera très-limitée, à moins que l’action de la cause perturbatrice n’ait beaucoup de durée et que rien ne la balance.
üno crise commerciale qui sévira avec rigueur, ou une révolution politique qui ébranlera la société jusque dans ses fondements, pourront troubler assez profondément le rapport entre l’offre cl la demande, et, par conséquent, faire très-sensiblement monter la valeur des métaux précieux, non-seulement relativement aux autres marchandises qui, alors, baissent d'une manière absolue et par rapport auxquelles un objet dont la valeur serait complètement fixe semblerait , par suite, hausser, mais même relativement à ce niveau fixe qu'on peut supposer par la pensée plus qu’on ne saurait l'incorporer en quelque substance. Celte dernière variation, qui est absolue, est celle dont nous parlons ici.
k l’égard de l’action en hausse que certaines crises commerciales exercent sur la valeur des métaux précieux dans l’intérieur des contrées où elles sévissent, il faut faire des distinctions et donner quelque commentaire. Écartons d’abord l’effet qui se traduit alors dans l’opinion du vulgaire par cette formule : • L’argent est rare. » Ce que le plus grand nombre des hommes exprime ainsi signifie, dans le sens propre, la rareté du capital disponible, du capital à emprunter, du secours que les chefs d’industrie compromis appellent à grands cris. La crise a éclaté parce qu’une portion plus ou moins considérable du capital flottant par lequel s’exerce le crédit, dont la transmission coustitue le crédit même, aura été détruite par de fausses spéculations ou par des malheurs publics, ou aura été détournée de ses voies naturelles par une force majeure, ou aura été tenue à l’écart par la défiance; ou encore la crise sera venue de ce que les imaginations s’étaient exagéré ce qu’on avait de ce capital. Le moment arrive où un grand nombre de personnes ont besoin d’y recourir : il n’y en a pas, sur le marché, pour tout le monde, et les faillites commencent. Les hommes superficiels et le vulgaire s’écrient que l’argent est rare , parce que l’argent est la mesure du capital ; mais l’expression est inexacte et suscite une fausse idée. C’est à peu près comme si, quand le drap ou la toile de coton manque à une foire, on s’écriait : Les mètres sont rares !
Ceci bien entendu, il n’en est pas moins vrai qu’à uu certain
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moment de la crise , lorsqu'elle est dans le paroxysme , on éprouve souvent une véritable pénurie de monnaie. Citons des exemples.
Âux États-Unis, en 1857, les déréglements de la spéculation, et les encouragemculs que les banques y avaient donné, avaient faussé la plupart des positions individuelles, en faisant souscrire à chacun une quantité d'engagements grandement disproportionnée à ses moyens. Lorsqu’on se fut aperçu enfin de la situation périlleuse où l’on s’était mis, il fallut, comme il arrive toujours après les époques de spéculation effrénée, procéder à une liquidation universelle. Une opération de ce genre nécessite le mouvement d’une quantité de numéraire plus grande que ce qu’il y en a en temps ordinaire, car le numéraire pourrait se définir un instrument de liquidation. Elle est naturellement accompagnée d’une certaine alarme, parce que chacun éprouve de l’inquiétude sur la solvabilité de ses créanciers , et parmi les capitalistes beaucoup alors veulent ravoir leurs fonds sous la forme la plus rassurante, la plus inaltérable. Aux États- Unis il y avait, en 1837 comme aujourd’hui, plusieurs centaines de banques toutes émettant des billets, et un certain nombre furent, dès l’origine de la crise , frappées d’un discrédit mérité, car elles s’étaient livrées à des transactions véreuses. Toutes les banques, sans exception, se trouvèrent plus ou moins compromises, parce que beaucoup de commerçants avaient contracté des engagements à l’étranger , et , pour les remplir , ne purent faire autrement que de prendre des espèces aux banques, soit contre des billets , soit à valoir sur des dépôts en compte courant; car le marché européen était déjà surchargé de marchandises américaines. Or l’avoir métallique des banques en général était très-restreint. Celles des banques qui échappèrent au malheur d’être ainsi épuisées ou de voir leur encaisse métallique mis à sec par la panique d’une partie du public devinrent d’une réserve excessive , et réduisirent dans une forte proportion leurs billets en circulation. Le pays se trouva ainsi manquer à la fois d’espèces et de billets de banque dont on pôt penser qu’ils étaient une vérité, c’est-à-dire qu’ils représentaient fidèlement des métaux précieux. Cette dernière lacune,
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au reste, eût jusqu'à un certain point été comblée, si la première, celle dn numéraire métallique, l'eût été. Le pays éprouvant à un haut degré le manque de monnaie, celle qui y était dut éprouver un enchérissement : il y en avait une grande demande pour une oilre restreinte.
L’enchérissement fut rendu beaucoup plus grand en apparence qu'il ne l'était réellement, parce que toutes les marchandises subirent une forte baisse : on s’eu défaisait à tout prix. Lu ce qui les concernait, par rapport à la demande, l’offre était excessive. Eu comparaison des autres objets, l’augmeutation de valeur des métaux précieux dut donc paraître énorme. Lu réalité, par rapport à un type idéal de la valeur qui fût resté fixe, elle eût été très-sensible.
L’effet une fois produit fut lent à se corriger par l’action du commerce. Incontestablement la hausse d’un article quelconque fait que de toutes parts on l’apporte, autant qu’on le peut, sur le lieu où il s’est raréfié. Mais ici, ce fut pendant quelque temps comme le tonneau des Danaldes. Les métaux précieux, monnayés ou en lingots, qu’on dirigeait sur les États-Unis et qui y venaient comme du capital, une fois à l’état de monnaie, s’écoulaient vite. L’Amérique du Nord s’était endettée à un point extrême envers l'Luropc pendant les années précédentes. Un grand nombre de commerçants américains durent renoncer à s’acquitter; au milieu de l’écroulement de toutes les fortunes, leurs ressources étaient épuisées. Cependant d’autres firent bonne contenance; et, le marché européen étant déjà engorgé de denrées américaines, ils n’y pouvaient envoyer que de l’or ou de l’argent. On allait donc retirer des banques l’or et l’argent qui venaient d’y arriver, et on les réexpédiait en Europe.
L’exagération de valeur, qui était ainsi acquise aux métaux précieux sur le sol des États-Unis, ne dut finir, et l'équilibre ne dut se rétablir sous ce rapport, entre l’Amérique et le reste du marché général, que lorsque la force qui empêchait les métaux précieux de demeurer dans le pays en quantité suffisante, eu egard à l’étendue des transactions et à la manière dont on les conduit, eut été surmontée. Pour cela, il fallut que la dette du commerce européen eût été liquidée, soit par des remises en
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marcliandises, soit par dcj cngagemcols à long terme, soit par le irisie expédient de la faillite. Il fallut aussi qn’on fût parvenu à écarter l’obstacle à la sécurité commerciale, résultant de ce que certaines banques frappées à mort, et en particulier la Banque des États-Unis, voulaient rester debout et continuaient de répandre sur la place leurs billets dépréciés et sans gage.
La suspension des payements en espèces par les banques eut lieu le 10 mai 1837 à New-York, et, peu de jours après, elle fut générale dans le pays. On essaya d'y mettre lin, l'année suivante, mais la tentative avorta. Ce ne fut que le 10 janvier 1841 que les banques de New-York reprirent définitivement les payements en espèces, et les banques de la Nonvelle- Auglelerrc furent les seules qui purent suivre immédiatement cet exemple. Les banques du midi et de l'ouest restèrent encore, pendant un délai qui, dans certains États, fut long, dans cette situation anormale et mensongère qui viciait les transactions.
Des faits analogues furent observés en .\ngleterre, au fort de la crise de 1847, qui a été d’une si grande intensité. La crise avait été causée par l'épuisement du capital disponible; le Royaume-Uni avait éprouvé une perte énorme par l’insufiisance de la récolte en grains, et par la pourriture des pommes de terre. On n’a de cette perte qu’une mesure incomplète, par la somme de 500 millions qu’il fallut dépenser pour acheter des grains au dehors. C’était autant de pris sur le capital roulant dont l’activité de la nation s’alimente. De cc meme capital, une autre partie, plus forte encore, avait été distraite par les entreprises exagérées de chemins de fer; ce n’était sans doute qu’une conversion de capital roulant en capital fixe; mais ce n’en était pas moins à rabattre de ce capital disponible ou roulant qui soutient l’industrie et auquel se mesure l’étendue du crédit possible.
La crise eut donc pour origine la raréfaction du capital. L'un des symptômes fut la sortie, du Royaume-Uni, d’une quantité considérable de métaux précieux. En sept mois, du milieu de septembre 1846 au milieu d’avril 1847, l’exportation de l’or fut
(le 176 inillioDS de francs (1). En treize mois, elle fut de 225 environ. Par le mécanisme de la loi de 1844 sur la Banque d’Angleterre, celle exportation d’espèces tirées des coffres de la Banque entraîna forcément l’abaissement de la limite audessous de laquelle la Banque d’Angleterre et toutes les autres banques du pays sont astreintes à tenir la somme de leurs billets en circulation. La Banque d’Angleterre, dont tout le monde invoquait l’assistance, se trouva ainsi dans l’impossibilité de se dessaisir des billets qui rentraient par l'échéance des effets composant son portefeuille, quoiqu’on lui en demandât avec instance. Tous ceux qui avaient des payements à faire furent alarmés, et ceux qui le purent se précautionnèrent en faisant des réserves de billets de banque ou d’écus. Il y eut insiiffisance réelle, nou-sculement de capital et de crédit, mais de numéraire, billets de banque ou espèces. Le numéraire sous l’une cl l’autre de ces formes enchérit sensiblement, et ici il n’y a pas lieu de distinguer dans le numéraire ce qui était en billets de banque des espèces d’or, puisqu’il n’était personne, à ce moment, dans le Royaume-Uni, qui n’acceplât l’un aussi volontiers que l’autre. Cerlainement dans le taux exorbitant auquel se fit pendant quelques jours du mois d’octobre, â Londres, l’escompte d’excellents effets de commerce à très-courte échéance (2i, une part doit être attribuée à l’absence du capital, d’où résultaient naturellement des conditions de crédit plus dures; mais une part aussi provient de ce que le numéraire manquait, et celte part exprime la cherté même dont le numéraire était affecté. Au reste, on vit presque immédiatcmeiil les métaux précieux refluer en Angleterre de tous les quartiers du
(I) l.e 12 seplemtii'c 1846, l'encnisse mCtalliqiic de In Dniiqne «Unit de t6,5j4,000 Jiv. si.; le 17 nvril 1847, il irélail plus que de 9,330,000 liv. si. Il diminua encore de 2 millions sterl. environ, d’avril à oclobrc.
(2J M. Toute lurnliunnc que, le 21 oclobrc, des effets du niuiilnut d'environ 10,000 liv. st., acceplés par d'excellentes maisons et n'nyuni plus qu’une semaine ù eourir, furent e.scomplés sur le pied de 13 pourcent l’an. Hùlory of Price», IV, p. 318, note.
Je vois dans le même ouvrage, t. IV, page 3IC, qu'à lu llourse de Londres, le 9 octobre, la difl’ércnec entre les deux cours des consolides, au comptant et à quelques jours ilc terme, represeninil un iiilérèl de SU pour eent l’an.
f.oens n'iicoxoMiK roi.myi'i;. 2S
COURS d’iSconohie politique.
globe. Pendaut jilusicurs mois, il n'y eut pas de paquebot arrivant à Londres, de l’Orient ou de l'Occident, du Nord ou du Midi, qui n’y apportât des métaux précieux, principalement de l’or.
Lorsque, le 25 octobre, le gouvernement eut enfin pris sur lui d'autoriser la Banque à transgresser les prescriptions de la loi de 1844, ce qui .revenait à lui rendre la disposition de la somme de plus de 150 millions en or, qu'elle avait dans ses colTres sans pouvoir s'en servir, les accumulations de billets et d’espèces, que chacun faisait pour satisfaire à ses engagements, rentrèrent dans la circulation. Les escomptes s’opérèrent à des conditions moins dures. Abstraction faite des 150 millions d’or de la Banque, il y eut sur la place une plus grande quantité d’or ou d’un titre de crédit qui, par une exception solitaire à cet instant, était réputé l'égal de l'or. L’offre fut moins en désaccord avec la demande. 11 y eut baisse de la monnaie; seulement le capital , cl par conséquent le taux du crédit, proprement dit, restèrent chers.
Après une révolution qui menace les propriétés, une panique se déclare : les particuliers, pour soustraire une partie de ce qu’ils possèdent à la spoliation qu’ils croient imminente, cherchent à SC procurer des métaux précieux, parce que c’est plus aisé à cacher. On se défait à vil prix de ce qu’on a pour obtenir de l’or ou de l’argent. Les capitalistes, dans leur effroi, redemandent, en espèces, leurs fonds aux [.roducteurs auxquels ils les ont confiés; ceux-là sont forcés de vendre à tout prix leurs marchandises pour satisfaire à cette demande.
Dans ce cas, les deux métaux varient, même l’un par rapport à l’autre. Plus commode à cacher et à emporter, l’or est l’objet d’une convoitise spéciale, et. par conséquent, il monte davantage; la demande en est encore plus grande en comparaison de l’offre. A Paris, après la révolution de février, la prime des espèces françaises d’or sur l’argent, qui, jusque-là, était de 10 à 15 francs par 1,000, s’est élevée à 70 francs. D’ailleurs, la idupart des autres marchandises se troquaient contre une quantité d’argent moindre que leur prix accoutumé, d’un quart, d’un tiers, de la moitié.
Dans des circonstances plus exceptionnelles encore, on trouverait (les faits du mêmcRcnre, plus caractérisés. J’iinagine que, lorsque notre mallieu reuse année revenait de Russie, en 1812, l’or avait piis parmi nos soldats une grande valeur, elqu’il devait être fort cher, relativement à l’argent; mais cette cherté de l’or était restreinte au petit espace occupé par l’armée. Après la révolution de février, renchérissement de l’or et de l'argent était général enFrance, eu Europe; de même la hausse relative de l’or.
Dans l’antiquité, des causes accidentelles, qui ne peuvent plus faire sentir leur action dans nos sociétés, ont quelquefois occasionné une abondance subite des métau.\ précieux, ou de l’un d’eux, et ont ainsi déterminé des variations assez fortes dans la valeur des produits de l’industrie humaine, comparés à l’or ou à l’argent. Jules César force les portes de Vœrarium, où étaient entassées, en lingots d’or, les épargnes séculaires de la république et les dépouilles des souverains de l’Asie : il les dissipe afin de se faire des partisans, et pour soutenir la guerre contre Pompée et le sénat. On comprendra qu’il eu soit résulté une forte baisse de la valeur de l’or, si l’on admet, avec M. Dureau de la Malle (1), que ce trésor contînt deux milliards de notre monnaie, somme qui était plus forte pour ce temps-là que pour le nôtre; elle représentait plus de travail. Elle eut d’autant plus d’effet qu’elle fut répandue en moins de temps; elle le fut d’ailleurs sur un moindre espace que celui sur lequel se distribuent aujourd’hui les métaux précieux retirés des mines principales.
Lorsque Alexandre eut vidé les trésors que, depuis Cyrus, amassaient les rois de Perse, et où était renfermée, d’après l’habitude qu’on retrouve encore chez les souverains de l’Orient, une forte quantité d’or, ce métal subit une dépréciation marquée (2).
Comme ces changements dans le rapport entre l’offre et la demande n’affectaient pas les frais de production de l’or, les
(1) Economie polilique des Romains, l. I, page 91.
(2) Les sommes (ju’Alexamlre trouva h Suze, ù Ecbatuiie cl dans lesaulres trésors de Darius, nionlaieiit, selon M. Dureau dela.^alle, à deux milliards environ {Economie politique des Romains, tome I, page 60).
iUi COLKS U'ÉCU.NOMIE POI.ITIQL’E.
prodigalilés de César ou d’Alexandre devaient, après un certain laps de temps, cesser, toutes choses restant les mêmes, de faire sentir leurs eifets. Néanmoins les accidents produits dans la circulation des métaux précieux, par ces conquérants, furent sur une échelle si grande, car il s’agit de milliards, que l’intervalle pendant lequel l’influence en subsista dut être et fut long. C’est pour cela qu’on pourrait les ranger parmi les modifications permanentes. C’était quelque chose comme la découverte de mines nouvelles, d’une exploitation infiniment facile et d’une abondance inusitée.