‹ La monnaieChapitre 44 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Variations générales cl pcrniancnles. — EfTels du reiivriseiiirnt de rcinpire l’üinuin par les bui bures. — Lu civilisation anti(|iu' l•nll’c l’ép^^iuc de Solon ou celle de Uéinoslliènc, et entre les premiers ùges de la réjiubliquc romaine cl reinpirc.

Un phénomène analogue à celui qui siiivil la découverte de rAinériqiie, mais dans un sens diamétralement opposé, se produisit dans la période barbare qu'ouvrit la chute de l’empire romain. Les arts utiles, de même que les beaux-arts et les sciences, avaient péri dans la catastrophe où le trône des Césars avait été englouti. Pendant plusieurs siècles, l’exploitation des mines fut presque entièrement suspendue; la sécurité qu’elle exige, plus qu’une autre industrie, n’existait plus; l’art même des mines se perdit. Les tributs en métaux précieux, que l'Occident recevait autrefois de l’Asie, réduits d’abord, avaient été complètement supprimés à la fondation de Constantinople. Le commerce lointain, qui aurait pu tirer de l’or et de l’argent des pays où étaient encore exploitées les mines, avait été anéanti ou était fort diflicile. Ainsi la production par l’extraction directe du sein de la terre, ou par la voie des échanges

commerciaux avec d'aiilrcs contrées, était à peu près nulle, quant à l'Europe, f.e peu qu'on se procurait des deux métaux s'obtenait très-cbèremeut; et la demande ne laissait pas que d'étre grande , ne fût-ce que pour remplacer ce qui avait disparu.

Car beaucoup d'or et d'argent avait été enfoui pendant les invasions qui se répétaient, parmi le tumulte des bordes qui s'entre-choquaient, et le secret des cachettes était enseveli dans la tombe des eufouisseurs qui avaient été égorgés ou exilés. Le frai qu'éprouve la monnaie en circulant, les naufrages et mille accidents causaient de petites pertes qui, sans cesse renouvelées, finissaient par former des quantités fort grandes.

On ne se fait pas, au premier abord, une idée exacte de la déperdition qu'occasionne, après un long délai, une diminution même très-faible qui se renouvelle constamment. Un raisonnement dont aucun des termes n’est excessif, qui s’appuie même sur des expériences positives, a conduit M. Jacob (1) à évaluer à un trois cent soixantième la perte annuelle que le frai fait subir à l’approvisiouncment de la société en métaux précieux (2). A ce compte, eu écartant toute autre cause de disparition, un milliard serait réduit après un siècle à 755 millions, après cinq cents ans à 140, après mille ans à 00 millions ; ainsi une masse de monnaie qui aurait été de 5 milliards sous Constantin, et que le produit des mines eût absolument cessé d'entretenir, n'aurait plus été que de 500 millions sous le règne de Philippe le Bel.

Si, pour avoir égard à toutes les causes de disparition , l'on adoptait la loi de déperdition soutenue par M. Mac Cullocli, de 1 pour cent par an, le phénomène serait encore plus tranché. Un milliard frappé à l’ouverture d'un siècle ne présenterait plus que 500 millions à la fin , et après cinq cents ans ce ne serait plus que la somme insignifiante de 0,000,000 fr. ; cinq milliards qui auraient existé, comme je viens de le supposer, sous Coii-

(t) Oh Prteioia metalt, 1. 1, chap. XIV.

(2) Voir plus haut, page lit, noie I.

COURS d'économie politique.

stantin, n’auraiciU plus fait, sous Philippe le Bel, qu'une somme du genre de celle qu’une banque d u second ordre a dans ses caisses en espèces.

Pendant les quatre ou cinq premiers siècles des monarchies d’origine barbare , l’or et l’argent devinrent extrêmement rares en Europe. Les denrées do première nécessité , disons mieux, toutes les marchandises baissèrent par rapport aux métaux précieux; on les vit graduelleincut tomber à ce que nous appellerions les plus vils prix ; en d’autres termes, elles en vinrent à ne plus s’échanger que contre des atomes d'argent ou d'or (1). Un roi puissant, Édouard III, qui mariait sa fille, lui servait en argent une renie qui ferait 2,700 fr. (2). Vers le même temps , saint Louis donnait la sienne au roi de Castille avec une dot, en capital.de 0,000 1. (5), représentant, poids pour poids, 114,000 fr. environ. Pendant un espace de deux cent trente-sept ans, la monnaie de Londres frappait si peu de métal que la moyenne annuelle ne ferait que 175,000 de nos francs. D’après les relovés de M. Jacob , ce n’est que la cent vingtième partie du monnayage qui a été fait moycnuemenl, de 1003 à 1829 (4). L’exploitation des mines avait reconiinencé à l’ouverture du neuvième siècle ; et c’est ainsi que , dans les siècles qui précédèrent les voyages de Christophe Colomb , la valeur relative de l’argent et de l’or ne fut presque plus que la moitié en moyenne de ce qu’elle avait été sous Charlemagne (5). Cependant les métaux précieux restaient fort rares. Les croisades, en déterminant l’exporta, lion de beaucoup d’argent et d’or, y avaient contribué; les

(1) En parlnnl tl’une évuluulion, fort peu cerlaiiic, il est vrai, sur I:i quantité de monnaie qui circulait dans l'empire rumuin sous Vespusirn, en calculant la déperdition annuelle comme il vient d'élrc dit, et en ayaiil égard à ce qu’avaient pu, depuis, produire les mines, ,^I. Jacob estime que l’Eiiropc entière, à la (in du xv' siècle, n'avail plus d’or cl il’argcnt monnayés que .ï4 millions sterling (8(i0 millions de fr. de notre moniiuie). On pourrait soutenir que cette estimation est encore exagérée.

(2) Jacob, Prei iom .Vêlai», tome I, page S.'iS.

(5) Boisgiiilbert, Factum de la France, cliap. IV, collection Giiilluumitl, tome I, |iage 2D3.

(4j Jacob, Preciou» Mêlais, tome I, page 336.

(3) Leber, De la fortune privée au moyen dge, deuxième édition, page.s 13 et siiivantc.s.

échanges avec l’Inde, pays des épices, dont on ne payai! les productions qu’avec des métaux précieux , y étaient pour quelque chose.

Entre l’âge de Solon et celui de Démosthcnc, l’histoire signale à Athènes, sous l’influenee d’une cause semblable à celle qu’on vit agir en Europe après la découverte de l’Amérique, des changements pareils. I.’or et l’argent devinrent plus abondants; et on se les procurait à moins de frais par l’cxploilation des mines ou par les échanges avec l’Asie, et cette abondance relative se traduisit par ce fait que le prix du blé devint environ cinq fois plus grand.

Sous l’influence de la même cause, le même effet se produisit à Rome dans l’intervalle de temps qui sépare la fondation de la ville du siècle où parurent Sylla, Pompée, César.

Il n’est pas douteux que la quantité d’or ou d’argent contre laquelle s’échangeaient les denrées ne fût beaucoup plus grande en Grèce du temps de Périclès ou de Démostbène, cl, à Rome, sous les Césars, qu’elle ne le fut ensuite en Europe, pendant le moyen âge. On n’est cependant pas d’accord sur rétendiic de la variation. Pour nous borner à une seule denrée, la plus importante de toutes, des opinions fort différentes ont été émises sur le prix du blé chez les peuples anciens, à un moment donné. D’abord on a été longtemps à s’> nteudre sur les unités de mesure et sur la valeur intrinsèque des monnaies de l’antiquité, c’est-à-dire sur le poids de fin qu’elles contenaient. Quant aux indications sur le prix du blé à diverses époques, elles sont rares quand on remonte à des dates bien anciennes , ou elles manquent de précision, ou encore, à des époques très- rapprochées, clics ne s’accordent pas. Il est à croire que les fluctuations du prix du blé étaient très-grandes autrefois: il est impossible qu’il eu soit autrement lorsque les moyens de transport sont coûteux ou incertains, et que le rayon d’approvisionnement est assez restreint.

C’est avec quelques mots accidentellement placés dans Démoslliène, Platon ou Plutarque, qu’on a pu évaluer le prix du blé et d’autres denrées à Athènes. De même quelques indications sommaires jetées par hasard dans les discours de Cicéron , les

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récits de Tile-Live ou de Tacite , ont servi de base aux calculs d’où l’on a déduit les prix correspondants pour Rome. Voilà comment MM. Letronne, Rœkh , Dureau de la Malle et d’autres savants, ont pu faire des évaluations approximatives. Pour le blé , ce qui me parait le plus probable , c’est qu’à Athènes , au temps de Démostliène, et, à Rome, lors de l’établissement de l’empire, le prix en or était le plus communément la moitié environ de ce, qu’il est de nos jours. Le pain était relativement plus cher, et M. Jacob a pu dire qu’à l’epoquc de Pline il avait presque le même prix qu’il y a vingt ans à Londres. A ce compte, pour le blé, les prix moyens auraient été alors du triple environ de ce qu’ils étaient en Europe avant la découverte de l’Amérique.

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