CHAPITRE PREMIER
Fausse upiniun qui s’csi aecrédiléu que les inélaiix |ii'éciciix funneiU la ricliessc pur excellence ou riinique riebcssc. — liidiculiou de quelipiesuiies des rurmes (|u'elle a revèlues; eoiirusioii de lu inuniiuie avec le cupidil.
Ou SC tromperait grossièremeut si l'on mesurait la richesse (les Etals à la quantité de métaux précieux qu'ils possèdent. Le but que poursuivent les peuples industrieux est de se procurer la plus grande masse possible des différents objets nécessaires à leur bien-être par le moindre labeur et avec le mécanisme le plus simple et le moins dispendieux. La monnaie est un des organes de la machine industrielle. Le progrès, eu ce qui la concerne, consiste à la réduire à la plus simple expression. Passé un certain point, à mesure que les peuples ont des succès dans l'industrie, qu'ils en connaissent mieux les secrets et qu'ils s'enrichissent, ils adoptent des mesures qui, au lieu d’augmenter le numéraire métallique, eu diminuent la proportion.
Le mécanisme commercial d’un pays étant donné, bon, médiocre ou grossier, ce pays-là, pour une quantité déterminée de transactions, comporte une quantité correspondante de numéraire. Si , sous prétexte que les pièces d'or ou d'argent sont la richesse par excellence ou la richesse unique, on accu-
LA MONNAIE, SECTION X, CHAPITRE I. 5i7
mulait indéfiniment dans Tenceintc des frontières Tune ou Taulrc monnaie, en supposant qu'il soit possible de les fixer ainsi quelque part, une partie de ces espèces quitterait les canaux de la circulation pour élre Ihésaurisée, et cette condamnation à la stérilité d'une partie du capital national serait un dommage. Pour que toutes les espèces restassent à circuler, les transactions demeurant les mêmes, il faudrait absolument que, dans les mêmes opérations commerciales où figui‘ait auparavant un poids de 500 grammes d'argent monnayé, sous le nom d’une somme de 100 francs, apparût un poids plus fort, de 600 grammes, par exemple, faisant 120 francs. Cette substitution de 600 grammes d'argent, là où il suliisait de 500, indiquerait que l’argent aurait baissé de valeur dans le rapport de 600 à 500, et c’est là tout ce qu’on aurait gagné à retenir les espèces.
Dans ce cas, toutes les fois que l’on commercerait avec l’étranger, on subirait un désavantage. L’étranger livrerait ses marchandises au taux de l’argent dans le pays, en continuant de prendre celles du pays à la valeur de l’argent sur le marché général du monde. Le pays ferait donc des affaires dans le genre de ce grand seigneur qui, à la suite d’un pari, vendait sur le Pont-Neuf des écus de six livres pour une pièce de vingt-quatre sous.
La plupart des gouvernements de l’Europe, cependant, ont, pendant une suite de siècles, admis comme un dogme cette idée fausse que l’or et l’argent sont la seule richesse, tandis que ce n’est rien de plus qu’une marchandise dont habituellement on est plus assuré de trouver aussitôt le placement sur le marché général, et qui est sujette à moins de variation. En conséquence, ils avaient défendu l’exportation des deux métaux. Les gouvernements qui auraient dû le plus en favoriser l’écoulement, parce que leurs États étaient plus que d’autres exposés à en avoir un trop-plein, sont ceux qui l’ont interdit avec le plus de rigueur, le gouvernement espagnol, par exemple. Mais ces décrets d’une autorité ignorante n’ont jamais pu se faire respecter. Malgré les peines prononcées contre quiconque les exporterait, tes quadruples espagnols ont
318 COURS d'économie politique.
constamment fini par aller où le commerce le voulait. Tout le monde reconnaît maintenant que les lois qui s'opposent à la sortie des métaux précieux, de l’or surtout, sont parfaitement illusoires : de pareilles lois n’en continuent pas moins de déshonorer le code de quelques nations.
Cette illusion sur le mérite particulier des métaux précieux était, avant les travaux des économistes du dix-huitième siècle, partagée par tous les hommes qui so mêlaient du gouvernement eu Europe. Un des plus grands administrateurs qu’ait eus la France, Colhert, en était dupe autant que persoiiiic. En 1(>70, lorsque la France était au comble de la puissance, il apprend qu’une somme d’un million a été apportée de Cadix au Havre sur deux bâtiments. Il écrit à un de ses agents, à Rouen : i J'ai été un peu étonné de n’avoir pas reçu cet avis € par vous, vu que vous savez qu’il n’y a rien qui puisse être I plus agréable au roi que de semblables nouvelles, ^'’y inanc quez donc pas à l’avenir, etc... (i). >
Cette erreur a servi de base à tout un système de politique commerciale qui a été en honneur dans les plus puissants Etats, et qui prévaut encore dans les conseils de plus d'une nation renommée pour ses lumières. C’est le système mercantile, ou de la balance du commerce, en vertu duquel on s’efforce de vendre à l’étranger sans lui rien acheter, dans la pensée qu’alors il s’acquittera en or et eu argent, et qu'aiiisi on accroîtra la masse des métaux précieux chez soi. Dans le même système on dit, et c’est une métaphore reproduite journellement dans de solennelles harangues, qu’on paye un tribut à l’étran;er toutes les fois qu'on lui achète quelque chose. On suppose que l'importation des marchandises étrangères cause nécessairement la sortie d’une certaine quantité de métaux précieux, et prive le pays d’une fraction de la seule richesse qui existe. Il est affligeant que, dans de grands États, l’opiniou dominante soit encore réglée par ces maximes, un siècle après que la fausseté en a été si bien démontrée dans des ouvrages émanés d’écrivains en crédit.
(1) Hitloire de Colbert, par Pierre Clément, page 890.
LA MONNAIE, SF.CTION X, CHAPITBE I. ."19
Le pays qui mérilc d’être proclamé le plus riche est celui où, pour une même quantité de population, la somme des produits qui est mise à la disposition des individus, ou, pour parler plus exactement, la somme des services que les hommes se rendent les uns aux autres, est la plus grande, les besoins étant supposés les mêmes (1).
Le problème de rendre une nation riche s'énonce fidèlement en ces termes : faire en sorte que chaque personne y produise pour ses semblables la plus grande quantité de services en rapport avec leurs besoins, et que chacun y ait aussi la plus grande facilité pour échanger ses services contre ceux d’autrui, et quand je dis autrui, je l’entends dans le sens le plus large, sans m’arrêter à la frontière. De cette manière, les besoins de chacun obtiennent, à chaque instant, la plus grande satisfaction possible.
C’est ainsi qu’on a de la richesse d’un État une notion vraie et simple. Par là, les métaux précieux, monnayés ou en lingots, sont presque mis hors de cause; ils n’apparaissent que comme un des produits nombreux dont l’homme a besoin. La transmission de la monnaie n’est plus qu’un des services très-divers que les hommes ont à se rendre les uns aux autres.
Pour parler plus exactement, la monnaie est l’instrument par rinlcrmédiaire duquel chacun accomplit, avec toute la précision possible, de la manière la plus sûre, et au moment qu'il désire, l’échange des objets ou des services dont il dispose, contre ceux qui sont à la disposition de ses semblables et dont il a besoin. Confondre la monnaie avec lu richesse de la société, c'est prendre la churrette pour la marchandise, ou bien encore, comme dit M. J.-S. Mill, dans le beau Traité qu’il vient de faire paraître, c’est confondre le chemin, qui est le meilleur moyen
(I) Ji; <ml)>ti(iic ici le mol tie services au mot de prodiiil.s, parce qu’il c>l plus générai et plus vrai; dans l'ordre même le plus liUérnleinent industriel, il y a des professions d'une utilité incunlcstable,qiii n'ujunteiil ni u'enlêveul aucun atome de matière aux objets, et qui u'en modilieiit pus davantage lu forme : telle est l’iiidnstric commerciale. M. Bastiat a mis en évidence lu convenance et la portée de cette substitution.
CODRS D'jfCONOMIE rOMTIQlîE.
de gagner notre demeure ou nos champs, avec celle demeure ou ces champs eux-mêmes (1).
Dans un écrit où il a traité, de celte manière ingénieuse et piquante qui lui est propre, la question qui nous occupe ici, M. Hasliat fait très-bien ressortir ce caractère essentiel d'instrument particulier ou de machine spéciale, qui distingue la monnaie et lui donne la puissance de nous procurer, d'une façou commode cl avantageuse, moycunanl notre travail ou aoirc propriété, la satisfaction de nos besoins, c'est-à-dire la richesse, sans que celle-ci se confonde avec l'instrumenl ou la machine, et cesse un instant d'y être complétemeul extérieure. Il fait remarquer qu'il y a deux formes de trausaclious. c L'une, dit-il, s'appelle troc, c'est celle où l'on rend un service pour recevoir immédiatement un service équivalent. Sous celte forme, les transactions seraient extrêmement limitées. Pour qu’elles puissent se multiplier, s’accomplir à travers le temps et l’espace, entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu l'intervention d’un agent intermédiaire, c'est la monnaie. Elle donne lieu à l'échange qui n’est qu'un troc compliqué (2). •
Ainsi à cause des qualités matérielles et, si je puis parler ainsi, politiques, qui sont propres à l’or et à l’argent, il est avantageux à chacun, pour troquer ce qu’il possède, ou ce dont il dispose, contre ce que possèdent les autres, de dédoubler l'opération en troquant d’abord les services ou les objets qui sont en son pouvoir contre des morceaux d’un de ces métaux, afin de troquer ensuite ces fragments de métal contre ce qu’il désire. Telle est la destination de la monnaie; elle a donc un rôle très-intéressant et très-utile; mais elle n’est rien de plus dans le monde, par rapport à la richesse.
Le capital, on le sait, et nous en avons dit un mot plushaul(3), est une des formes de la richesse, forme éminemment importante. Tout capital est richesse; mais toute richesse (4) n’est
(1) Princlples of PolUical Eeonomy. Remarques préliminaires.
(2) Écrit intitulé : Uaudit argent J
(3) Page 507.
(4) Je ne parle ici que de la richesse échangeable, de la richesse produite par le travail humain, richesse qui s’achète et se vend. L’économie politique
LA UONNAlE, SECTION X, CHAPITRE I.
pas capital. Le capital est exclusivement celte portion de la richesse qui est destinée à la production d’une richesse nouvelle. La confusion entre la monnaie et la richesse s’est trèsfréquemment manifestée par une confusion entre la monnaie et le capital. Peu d’erreurs ont été aussi profondément enracinées, non-seulement chez le vulgaire, mais aussi chez les hommes appelés, par leur position ou leur goût, à raisonner des aiïaires publiques, que celle qui confond la monnaie avec le capital. Llle accrédite, de nos jours encore, tant de fausses idées et motive tant d’actes fâcheux qu’elle mérite une note particulière.
Elle se révèle par une locution qu’il est très-commun d’entendre. On dit : L’argent est abondant, ou L’argent est rare, porur indiquer que l’homme industrieux, qui cherche du capital, a de la facilité ou de la peine à en obtenir. C’est le capital disponible, principalement ce que nous avons appelé ( l) le capital de roulement, qu’il faudrait dire. Que le capital s’évalue et s’énonce en argent ou en or monnayé, ce n'est pas une raison pour qu’il soit une quantité d’argent ni d’or ; c’est pourtant ce qu’on a imaginé; de là, des manières de s’exprimer qui se retrouvent dans la plupart des langues. Les Anglais disent monnaie (money), comme nous disons argent; ils appellent marché U la monnaie (MOiNEY-MARKETj cc qu’H faudrait nommer le marché au- capital. Derrière toutes ces expressions est cachée une idée fausse. Prendre à la leltie ces mots, V argent est abondant, lorsque les chefs d’industrie trouvent aisément le crédit qu’ils cherchent, c’est à peu près comme si l’on traduisait l’adage, que l’argent est le nerf de la guerre, en disant que les armes et les projectiles des soldats sont de ce métal.
L’incroyable transaction mentionnée plus haut (2), dans laquelle M. de Barbé-Marbois, ministre du trésor au commencement du règne de Napoléon , s’était laissé entraîner , en
considère juslcmeitl cuinine de la richesse ccriains objets dont nous avons uuturelleinent la jouissance, sans qu'il nous en coûte aucun travail, l'air qu’on respire, par exemple : je laisse ici à l’écart celle richcsse-là. (Voir Rossi, leçon IV du volume.)
(I) Section ix, chapitre 11.
Section viii, chapitre 111.
COURS dVxonomie politique.
parfaite honnêteté, par les machinations du fameux Ouvrard, ce qui avait abouti à faire sortir de la Ircsorerie nationale 141,800,000 fr., en échange de métaux précieux à prendre, comme on pourrait, au Mexique, au Pérou ou dans la Plaia, avait pour origine cette illusion qui fait considérer les métaux précieux comme la richesse principale, comme le capital par excellence. La France, appauvrie par la révolution, qui avait dévoré le capital de la société, se traînait péniblement dans la carrière du travail. Tout le monde, depuis riiomme probe, qui était ministre, jusqu’au spéculateur audacieux, qui avait fait mouvoir les fils de l’intrigue, était persuadé que l’on procurerait à la France de ce capital qu’appelaient tous les vœux des manufacturiers, des commerçants, des cultivateurs, par l'opération qui consistait à échanger les ressources effectives de la France, véritables capitaux, contre des délégations sur les dépôts de métaux précieux, qu’on disait exister dans les ports de l’Amérique espagnole.
I Ce n’était pas seulement, dit M. Mollien, l’opinion de quclf ques hommes, c’était encore alors un article de foi parmi la
• plupart des hommes de finances , des banquiers et des conif merçants, que tous les embarras dans les affaires publiques I et particulières ne provenaient que de l’absence des matières f d’or et d’argent , que la guerre retenait captives dans les I comptoirs espagnols d’Amérique. Dans les cabinets des f souverains, comme dans les comptoirs, on justifiait tout par f cette locution commune : L’argent manque, l’argent est rare, t Et parmi ceux qui virent arriver de Madrid un des faiseurs € de service du trésor de France, avec cent, peut-être cent cinc quante millions de traites soi-disant payables en piastres à « Mexico, Caracas, la Vera-Cruz, Buenos-Ayres, la Havane, je
• doute qu’il en fût un seul qui ne partageât le désir de voir « réaliser ce secours au profit du continent, en commençant i par la France.
« ... Comme ce crédit était représenté par des lettres de « change qu’on pouvait supposer tirées sur des piastres sans t restriction , à l’ordre des associés du sieur Ouvrard , on « explique encore comment, au milieu des plaintes populaires
LA MONMAIli), SECTION X, CHAPITRE I.
c sur la rareté de l'argent, un ministre, qui souvent, pour des
< payements urgents, ne pouvait disposer que de valeurs à long ( terme sur les impôts, avait cru ne pas compromettre les
< intérêts du trésor en échangeant des valeurs de cette nature t conirc des monceaux d’argent, qu’on lui affirmait être dispof nibles dans les dépôts américains (1). >
Dans cent ouvrages, qui ont honoré leurs auteurs et qui témoignent sous d'autres rapports d'une grande intelligence, dans cent inventions, qui ont obtenu pour un jour la faveur publique, et, plus d'une fois, pour le malheur des hommes, sont devenues di‘S lois des États, cette fausse notion se présente, et elle y sert de pierre angulaire. Elle est au fond de tous les programmes en vertu desquels on a inondé ou voulu inonder de papier-monnaie la France et diverses contrées des deux hémisphères. C’était le fondement du système de Law; c’est celui de mainte proposition qui a eu un succès de vogue, en des temps plus rapprochés de nous. Dernièrement, en 1848, dans le sein de l’assemblée constituante, un projet qui s’était produit avec l’assentiment d’un des comités, mais qui, heureusement, fut écarté, et dont l’effet eût été de couvrir la France de ]>apier-inounaie, sous le nom de bons hypothécairet, était à peu près de tout point renouvelé de Law, ainsi qu'on peut le constater en lisant le mémoire adressé par celui-ci au parlement d’Écosse ; il reposait sur cette idée erronée, que, pour multiplier le capital, il n’y a qu’à multiplier le numéraire. L'agriculteur qui veut améliorer son domaine ou payer ses dettes, mais qui manque du capital nécessaire; le chef de nation qui a sur pied de nombreuses armées, et à qui l'impôt ne rend pas ce qu’il lui faudrait ; le législateur, à imagination exaltée, qui voudrait, d'un coup de baguette, guérir radicalement la détresse publique, mais ne sait plus où prendre des ressources, se disent également que c’est le numéraire qui manque, d’où ils concluent qu’il n’y a qu’à en faire avec du papier. Ils trouvent des aigumcnls spécieux pour persuader le public et s’en faire accroire à euxmêmes.
(I; Mémoirci d’m minittre du irétor publie, tome 11, page 15.
COL'HS b'ÉCOnOMIE l’OLITIQl'E.
Quand ragriculliire sc plaint, cl demande pour remède à scs maux rémission de bons hypothécaires, par exemple, en s'écriant que l’argent est rare, elle est dupe de la métaphore en vertu de laquelle, dans le langage ordinaire, le capital est qualifié d’argent, uniquement parce que la monnaie , qui est d'argent, est la mesure du capital. Ce qui manque à l'agriculture chez nous pour prospérer, c’est du capital.
Ce qui fait la détresse publique, c’est la rareté du capital. Ce qui empêche les gouvernements helliqueux de retirer davantage dos contribuables par l’impôt, c’est que la société sur laquelle ils opèrent n’a pas assez de capital pour pouvoir distraire quelque chose de plus de son revenu, sans mourir de faim. Ce qui maintient à un niveau bas le taux des salaires, c'est que, par rapport à la population, le capital est rare.
Certes, si l'agriculteur qui sollicite les bons bypothécaires, ou le gouvernement qui fabrique des assignats, avaient trouvé une mine d’argent riche comme le Potose, ou une cachette remplie d’espèces dans laquelle ou eût pu puiser indéfiniment, le problème qui les agite serait résolu. C’est que le métal précieux qu’aurait donné il peu de frais l’exploitation de la mine, ou qu’aurait fourni gratuitement le trésor, serait ou pourrait devenir à finstant du capital bien réel , du capital bien disponible, du capital dont on trouverait l’écoulement sur le marché général. Mais il no passerait pas, ou du moins il ne resterait pas une quantité bien forte de cet argent dans la monnaie du pays (1). Ou bien, s’il en demeurait dans le pays une notable proportion sous la forme de monnaie, c’est que l’argent aurait notablement diminué de valeur, par le fait de la trouvaille, qui aurait été fort abondante, et qu’en conséquence les transactions où il fallait auparavant 20 grammes de ce métal en auraient exigé 25 ou 50. Dans ce cas, il y aurait un plus grand poids d'argent monnayé, mais la valeur échangeable de la masse totale de la monnaie n’aurait pas changé. En tout cas, il ressort de là que le desideratum n’était pas une plus grande quantité de monnaie, mais bien un surcroît de capital.
(I) Jr fais id abstraction de circonstances parliculicres qui pourraient
Li MONNAIE, SECTION X, CHAPITRE I. 325
II faut bien dire que l’erreur signalée ici , d’après laquelle le capital et la monnaie seraient une seule et même chose, n’est pas la seule qui ait vicié le système de Law, les assignats de la révolution française, les bons hypothécaires proposés, en 1848, à l’assemblée constituante,' et toutes les autres combinaisons de papier-monnaie dont les gouvernements et les sociétés ont été dupes. Il en est au moins une autre qui affectait profondément tous ces plans prétendus salutaires, et rendait la catastrophe inévitable : on les avait fondés aussi sur l’hypothèse, dont nous avons démontré la fausseté (I), que la monnaie est un signe représentatif; tandis que la monnaie est une marchandise qui a sa valeur propre, et que, dans les transactions, elle figure à deux titres inséparables, celui de mesure et celui d'équivalent (2). Une fois admise la notion pleinement accréditée aujourd’hui encore chez le vulgaire (et que de personnes d’ailleurs distinguées sont du vulgaire sur ce point!), que la monnaie n’est qu’un signe, la logique menait tout droit à des inventions funestes.
Et, en effet, si l’on m’accorde d’une part que la monnaie soit purement et simplement un signe, d’autre part que la monnaie soit la même chose que le capital ou que la nchesse, pour fournir du capital ou de la richesse à quiconque en réclame, ou à l’État qui est besoigneux, je n’aurai qu’à multiplier le signe. Mais un signe pouvant être en papier aussi bien qu’en métal, on serait bien simple d’adopter pour signe une substance rare, comme l’or ou l’argent. C’est donc avec du papier que je battrai monnaie. En raisonnant de la sorte, on fabrique le billet de banque de Law, le continental money du premier congrès des États-Unis, ou l’ancien rouble de papier, et l’on arrive aux fatales conséquences que signale l’histoire.
Si, lorsque l’autorité se laisse aller à ces dangereuses erreurs sur la nature de la monnaie, on lui objecte qu’il serait utile que le signe eilt un gage, sous l’empire des sophismes qui la démise préscnler. On en trouvera des exemples pages 357 et siiivanlcs.
(i) Section I, clinpitre ttl.
(i) Voir section i, diupitre t, le dcvcloppeineiil de celle délinilion de lu monnaie.
COURS r’économic roi.iTiotir. 2S
326 COURS b'éCOSOMte fOUTlQCE»
nent, elle imaginera alors l’assignai de la révoliilion française, signe derrière lequel on disait que se trouvaient les biens nationaux , ou les bons hypothétaires , heureusement écartes par rassemblée de 1848, qui devaient avoir pour garantie une grande quantité de propriétés territoriales. Mais, du signe à la substance, dans l’un et l'autre de ces systèmes, la distance était excessive. Le détenteur de l’assignat n'élail aucunement assuré de franchir cette distance quand il le voudrait , c’est-à-dire de se procurer avec cent mille francs d’assignats une quantité de terres qui, sur le marché» se troquât contré cent mille pièces d’argent du poids de 5 grammes au litre de 9/10 de fin. Il eut bientôt la certitude du contraire ; les règlements particuliers qui furent faits sur la matière, les conditions même qui furent établies pour le payement des terres en assignats, rendirent ce troc impraticable. Ainsi un papier-monnaie, tel qu’étail l’assignat, devait nécessairement se déprécier, c’est-à-dire cesser d’éire au pair des métaux précieux.
Avec un gouvernement comme la Convention, pour qui rien n'était sacré, et qui multipliait indéfiniment le papier-monnaie, les assignats devaient tomber à rien; avec tout antre gouvernement, sous l’empire de règlements mieux combinés, et avec une émission moindre, l’assignat ciU encore été déprécié. C’est que chacun est parfaitement assuré d’avoir 5 francs quand il lient 25 grammes d’argent au titre de 9/10 ; il ne l’est point s'il n’a que la promesse d’un coin de terre, de cette valeur, dit-on, qui est à prendre on ne sait où, on ne sait quand. Un morceau de papier n’est pas un champ. Le fût-il, ce ne serait pas une bonne monnaie encore. » Je puis mettre un écu dans ma bourse, je ne puis emporter votre terre sous le bras, disait Jacques Laflilte à un faiseur de projets. » J.afiilte avait raison. La terre n’est pas une chose qu’on puisse monnayer, il y a beaucoup de raisons qui s’y opposent. Nous avons rappelé plus haut les caractères qu’uuesubstance devait avoirpourqu’on en fît de la monnaie(l). on peut voir si la terre les présente. Ces caractères sont méconnus ou omis par les personnes qui croient possible d’assurer
(I) Section i, chapitres I et II.
parfailcmeiit et indéfînimenl le cours du papicr-monRaie eu y assignatu des propriétés territoriales pour gage.
Les admirateurs des assignats, classe plus nombreuse eu France qu’on ne pourrait le croire, disent qu’on aurait évité la catastrophe si l’assignat eût été plus aisément échangeable contre des terres de telles qualité et contenance. En effet , si les biens nationaux eussent été classés d’avance sur des registres publies, et qu’il eût suffi d’apporter le montant fixé, eu assignats, pour devenir propriétaire, il est hors de doute que la chute de l'assignat eût été moins rapide et moins profonde , et le gouvernement révolutionnaire eût tiré du papier-monnaie un meilleur parti. Ce n’est cependant pas à dire que l'assignat fût resté au pair avec la monnaie, du moment que l’émission eût dépassé un certain point. Une certaine quantité d’assignats serait rentrée au trésor national naturellement; mais la masse ramenée par ce reflux n’efft pas été indéfinie. Pour qu’elle l’eût été, il eût fallu que tous ceux aux mains desquels il venait des assignats trouvassent convenable d’avoir des terres ; or, c'est une propriété qui ne convient pas à tout le monde, à beaucoup près. Le fournisseur qui avait livré à la république du fer ou du bronze pour fabriquer des armes; du drap, du linge, des cuirs pour vêtir les soldats; des chevaux, des blés, des matériaux de toute sorte, avait besoin, pour continuer son commerce, d’circ remboursé autrement qu’en terres. Il eût pu les vendre, dirat-on. Jusqu’à un certain point ; quand on est pressé de vendre et que beaucoup d’autres personnes sont dans le même cas, on ne vend qu’à perte.
Le gouvernement alors consommait et souvent gaspillait, pour la défense du territoire, ou pour se soutenir, une énorme fraction de ce que nous avons appelé le capital de roulement de la société. Ce n’était pas avec des terres qu’on pouvait le remplacer, car des propriétés territoriales, quelque fertiles qu’elles soient, ne régénèrent pas immédiatement, ni même à bref délai, en quantité égale à leur valeur, le capital de roulement, qui est ce sur quoi la société vit, dans le sens matériel du mot. Dans des temps prospères, lorsque la société française fait des économies, c'est-à-dire consomme moins qu’ello ne
528 COURS d’économie politique.
produit de ce capital, les particuliers peuvent, sans inconvénient, et même avec avantage, distraire tous les ans quelques centaines de millions du capital de roulement collectif de la société, pour les convertir en capital fixe. Mais ils ne sauraient faire plus, sans que la société fût exposée à des soulTranccs. Les articles dont se compose le capital de roulement deviendraient rares, insuiüsanls, et ils encliériraient. Or, du temps des assignats, ce n’éiait pas de deux ou trois cents millions qu’il s’agissait, c’était par milliards que la Convention mesurait ses émissions, et à cette époque, la société en bloc ne faisait pas d’économies, elle mangeait son fonds.
En un mot, quel qu’eût été le système adopté pour la vente des biens nationaux , et la rentrée des assignats par ce moyen, il était inévitable, du moment que l’émission était forte, que l’assignat fût déprécié par rapport à toutes les marchandises, par rapport aux métaux précieux en lingots ou monnayés comme à tout le reste. Ainsi le veut la loi, en vertu de laquelle la valeur des choses se règle par la proportion entre i'oflre et la demande. Une chose est vraie : l'assignat eût pu n’étre aucunement déprécié par rapport à la terre, aux biens nationaux du moins ; mais c’est que la terre, surabondamment offerte, eût été elle-même avilie par l’effet de la même loi régulatrice des valeurs.
Après un délai plus ou moins bref, le papier-monnaie a toujours subi une dépréciation. Plus le gage a été éloigné, incertain, diilicilqà saisir, plus la dépréciation a été considérable et rapide. Pareillement, dès que l’émission a été exagérée par rapport au gage, la perte a été manifeste.
Si l’émission excède la quantité de monnaie qui aurait été nécessaire au service des transactions, lors même qu’elle serait loin d’excéder le gage, la dépréciation ne sera pas moins infaillible, et elle sera d’autant plus marquée que l’excès sera plus fort. Car la dépréciation aurait lieu alors, quand bien même ce qu’on émet serait en pièces d’or et d’argent pourvu que celles-ci ne pussent être exportées, ce qui est bien le cas avec le papiermonnaie. Mais les hommes qui croient que la monnaie constitue le capital, la richesse même de la société, n’imaginent pas qu’il
Ik H0MM4IE, SECTION X, CHAPITBE I. 329
y ail de l’inconvénient à multiplier le signe qu’ils supposent être de la monnaie. Voilà pourquoi, après avoir émis du papiermonnaie de la façon la plus immodérée, les gouvernements, tant de fois, ont attribué à toutes sortes de motifs qui n’y étaient pour rien, à la méchanceté des hommes, à l’esprit de parti, l’avilissement qui ressortait de la nature des choses. Et puis, dans leur désir de renverser ces obstacles imaginaires, ils se laissaient aller à des mesures tyranniques, toujours sans résultat.
N’insistons pas ici davantage sur le papier-monnaie, je veux dire sur le papier légalement inconvertible en espèces, et sur les causes qui tôt ou tard en rendent l’avilissement inévitable. C’est un sujet qui sera traité avec plus de développement dans le volume suivant de ce cours. Contentons-nous d’exprimer ici le vœu qu'on ne larde plus à révoquer le décret du ISmars 1848, qui a changé les billets de la Banque de France et des banques des départements, de titres immédiatement convertibles en écus, en titres légalement inconvertibles, et qui a ainsi mis la France au régime du papier-monnaie. Les clauses restrictives, qui font partie du décret, l’ont empéché jusqu'ici d’enfanter des désastres, mais la pensée même du décret est pleine de périls. Qu’on n'oublie pas que le régime du papier-monnaie, alors même qu’il devait aboutir à une catastrophe, a presque toujours débuté avec une réserve qui a endormi la sagesse des peuples, et qui bientôt a fait place à toute sorte de témérités !
L’opinion que la monnaie est toute la richesse se produit sous une autre forme qu’il n’est pas rare de rencontrer même chez des personnes qui ont reçu de l’éducation, autant qu’on en donne en France à la plupart des jeunes gens des classes aisées. On prétend que le pays en bloc ne perd rien quand les particuliers ou l’Etat font des dépenses folles ou mal justiOées. L’argent ne sort pas du pays, dit-on. Rien de plus vrai; dans la plupart des cas l’argent reste en France. 11 n’est pas moins vrai cependant que si l’État dissipe le produit de l’impôt, c'est un malheur pour les contribuables dont le gouvernement doit pourtant prendre les intérêts en considération; et, pour ce qui
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est dos particuliers, nous ne saurions être indiO’ét'cnts à ce que l’un se ruine, inêrne alors qu’un autre s’enrichirait du même coup. Mais, abstraction faite même de la sollicilude que inéritept les contribuables, et de la commisération qu’il est convenable de ressentir pour un concitoyen qui perd sa fortune, il n’est point sans importance pour la richesse do la société que l’État ou les particuliers emploient leurs ressources de telle façon plutôt que d’une autre. Tel usage augmente la richesse de la société, tel autre la diminue, quoique la quantité de monnaie reste la même dans le pays. Éncore une fois, la monnaie est l’instrument par le moyen duquel s’échangent, les uns contre les autres, les objets ou les services qui sont au pouvoir des divers particuliers, objets ou services dont l’ensemble compose la richesse de la société envisagée collectivement; mais elle n’est point cette richesse. La richesse de la société aug~ mente quand augmente l’ensemble de ces objets et de ces services; je suppose qu’ils conservent d’ailleurs un certain rapport, noiiTseulement avec les besoins de la société, mais aussi entre eux. Elle diminue quand cet ensemble diminue. Or, parce que l’instrument qui sert à accomplir les échanges sera demeuré le même, sera-t-on autorisé à dire que l’ensemble des articles à échanger n’a pu décroître? Ce serait comtoe si l’on soutenait que, dans une fabrique de Mulhouse ou de Manchester, la fabrication et les prolits restent au même point, du moment que les machines à carder, à filer, à tisser et a imprimer sont à la môme place et dans le même état, quand bien même on n’y ouvrerait plus un seul kilogr. de coton.
Étrange idée qui ferait dépendre la prospérité des populations nombreuses de la France, de l'Angleterre, de l’Allemagne, du plus ou moins de succès avec lequel les Mexicains, ou lea Péruviens, ou les laveurs d’or de la Sibérie, exploitent une vingtaine de gisements métallifères, car )e nombre des localités qui font l’abondance ou la rareté des métaux précieux n’est pas plus grand ! Triste système d’après lequel la richesse des sociétés serait immobile, du moment qu’il n'y aurait pas une plus grande quantité de métaux précieux, lors même que les hommes feraient des prodiges heureux d’activité et d’inlelli-
gence, et qu'après s'élre moplrés empressés au travail, ils seraient âpres à l’épargne ! Doctrine aveugle qui offrirait la même perspective de richesse et de puissance sur le monde à deux nations dont Tune se composerait d’hommes industrieux, économes et tempérants, pendant que l’autre serait en proie à la paresse, à la dissipation et à l’orgie! Une opinion pareille, véritablement, est justiciable de la morale publique plutôt que de la science, car elle confond les notions du juste et de l’injuste, du bien et du mal; elle promet le même avenir au vice et à la vertu.
Il ne faut pas longtemps méditer pour comprendre que, si je dépense cent mille francs à donner des fêtes, ce sera à peu près cent mille francs de moins qu'aqra la société. Cette somme aura passé aux marchands de comestibles et de vins, aux glaciers, aux épiciers, et il sera sorti des mains de ces personnes, pour tomber dans les miennes, upe quantité équivalente d’objets, Mais une fois mes festins terminés, de la double richesse qui primitivement existait, d’une part dans leurs magasins, de l’autre dans mou coffre-fort, la première sera évanouie; je me serai appauvri d’autant, et les fournisseurs ne se seront enrichis que du bénéhee qu’ils auront fait, bénéhee légitime, puisque c’est la rémunération de leur labeur; ce sera 5,000 francs, par exemple. En résumé, la société aura perdu 100,000 francs, moins le profil de ces personnes, soit 95,000 fr. Si je consacre mes 100,000 fr. à ériger, à monter, à approvisionner, tenir en activité une filature, dont le besoin était senti, ou à construire un pont que je suppose utile, une fois l’œuvre achevée, les fournisseurs divers auront, répartie entre eux, m^ somme de 100,000 francs; mnis, à la différence du cas précédent, la livraison qu’ils m'auront faite sera représentée entre mes mains par un objet ou un ensemble d’objets équivalents. Des deux côtés, ou demeurera nanti, et on le sera d’une chose que chaque partie estimera meilleure que celle dont elle s’est dessaisie. S’il en est ainsi, la société, considérée dans son ensemble, nonseulement ne se sera pas appauvrie comme dans l'autre cas, mais se sera positivement enrichie.
U est si peu vrai qpe la richesse d’une société soit subor-
COURS D’iCOMOHIE POLITIQUE.
(iounée à la quantité qui s'y trouve de métaux précieux monnayés ou propres à monnayer, qu’au contraire, on en fait la remarque, la quantité de monnaie pourrait changer considérablement, sans que la richesse de la société éprouvât un changement analogue, et, jusqu’à un certain poiut, un changement quelconque. Supposez que, à un instant donné, toutes autres choses restant les mêmes, il y ait tout d’un coup eu France, en Angleterre, partout, deux pièces d’argent de 5 francs, ou deux pièces d’or d’un souverain, ou deux piastres, au lieu d’une. Admettez aussi que ce phénomène d’un doublement subit ait lieu pour tous les autres articles en or et en argent. A partir du même instant, dans toutes les opérations d’achat et de vente, eu vertu de la loi qui règle la valeur par le rapport de l’offre à la demande, deux pièces figureront au lieu d’une. Par le seul fait de celte multiplication, toutes autres circonstances demeurant les mêmes, la monnaie aura baissé de valeur, relativement aux marchandises, dans le rapport de deux à un, tout comme si, la quantité de monnaie restant fixe, la quantité de marchandises eût été réduite à moitié. Faisons la supposition contraire, que, par événement, la quantité d’or et d’argent diminue de moitié dans le monde. Les pièces de monnaie se dédoubleront. Là oü interviennent deux pièces de S francs, par exemple, il n’en paraîtra plus qu’une ; la monnaie aura monté de valeur relative dans la proportion d’un à deux. Ce second changement, de même que le premier, n’affecterait pas la richesse de la société, en ce sens que la quantité des satisfactions, des jouissances, des services reçus et rendus, resterait la même. Il n’y aurait de changement que sur un point : il deviendrait dans la première supposition plus aisé, dans la seconde plus difficile, de se procurer des ustensiles, ou des bijoux, ou des ornements en or ou en argent. Mais, sauf eu ce point dont on ne doit pas méconnaître, mais dont il ne faut pas non plus s’exagérer l’importance, tout se passerait de même. Deux grammes d’or ou d'argent monnayés, dans le premier cas, feraient tout juste l’office que remplissait un gramme auparavant ; dans le second cas, deux grammes seraient remplacés par un seul, sans que de l’iiu ou l’autre remplacement rien souffrit dans les échanges.
ni dans les satisfactions dont le désir ou le besoin motive ceux-ci.
Avec la plupart des autres objets, des changements semblables auraient une grande portée sur le bien être des hommes. Il n'y a aucun moyen pour que 100 millions d'hectolitres de blé soient réduits à 50, sans que la société ait infiniment à en souffrir.
Les deux suppositions qui précèdent : 1° d'une grande multiplication, et 2" d'une grande raréfaction des métaux précieux, se sont réalisées dans l'Iiistoire. Du siècle d'Auguste au quinzième siècle de notre ère, la quantité de métaux précieux diminua fortement (1). Elle augmenta, dans un rapport plus fort encore, de la fin du quinzième siècle au dix-huitième. Sous Louis XII, un même poids d'argent ou d'or procurait beaucoup plus de jouissances que sous les empereurs romains. Le service des échanges était aussi bien fait avec la moindre quantité de métaux précieux qu'avec la plus grande. Toutes les autres circonstances relatives à la production et à la répartition des services étant supposées les mêmes, la somme des satisfactions restait ce qu'elle avait été, sauf, répétons-le, le plaisir d'avoir des joyaux, de ia vaisselle, ou des ornements d'or et d'argent, qui était fort amoindri. Mais on ne saurait douter que, par l'effet du progrès lentement accompli dans les arts utiles, la société européenne, en dépit de la diminution de l'approvisionnement en or et en argent, n'eût plus de bien-être à la fin du quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième, quand l'influence des mines d'Amérique n'avait pu se faire encore sentir, que sous les Césars et pendant la brillante période des Antonins. Le changement opposé, qui s'opéra dans l'abondance des deux métaux, après la première moitié du seizième siècle, fut accompagné d'une forte dépréciation, de sorte qu'il fallut, dès le dix-huitième siècle et même auparavant, une beaucoup plus grande quantité de métaux monnayés, toutes choses égales d'ailleurs, dans les mêmes transactions. Le bien-être du genre
(1) Quelques siècles avant Louis XII, les métaux précieux avaient été à leur maximum de rareté, mais peu importe ici.
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humain ne fut pas augmenté par la multiplication des métaux précieux, si ce n’est en un point : tout ce qu’on y gagna fut de se procurer plus facilement, c’est-à-dire avec moins de labeur, ou de moindres services, ou le sacrifice d’une moindre propriété, les objets en or ou en argent, autres que des espèces, dont on pouvait avoir le désir. Assurément, depuis le milieu du seizième siècle, la masse du genre humain est devenue plus riche; elle se donne plus de satisfactions ou s’en refuse moins; mais la preuve que ce n’est point dû au surplus de métaux précieux, c’est que personne ne se hasarderait à soutenir que, sans la découverte de l’Amérique, les arts divers n’eussent pas reçu tous ou presque tous les perfectionnements à la faveur desquels se sont multipliés, pour une égale population, les objets et les services dont la consommation forme nos satisfactions, et qui composent la richesse de la société. L’Amérique n'a pas laissé, certes, de fournir à l’Europe des produits nouveaux, sources de jouissances nouvelles; si le nouveau monde n’eût pas été découvert, nous serions privés de ces joiiissauccs-là. En outre, ce grand événement excita les intelligences et féconda ainsi le génie des inventeurs; de cette manière il contribua indirectement à accroitre la richesse de la société (1). Je ne prétends donc pas que la découverte de l’Amérique ail été étrangère an progrès de la richesse qui s'est manifesté ensuite; mais oq est fondé à nier que l’.Amérique ait accru de quelque chose nos richesses par ses mines de métaux précieu.\, en tant que cos mines oui servi à multiplier la masse d’or et d’argent monnayés.
Ce que nous disons ici ne rabaisse pas la monnaie; nous n’en contestons pas l’utilité, nous la réduisons à ce qu’elle est; elle reste bien assez grande quand on en retranche ce qu’y ont ajouté l’imagination des uns et l’ignorance des autres- Les erreurs qui ont été répandues au sujet de la monnaie n’ont pas été sans prétexte ; c’est en monnaie que s’évaluent et s’expriment les richesses diverses, en monnaie que se tiennent tous
(!) C'e«l duMSi ce s^ns i|uu j'ai dit, quelques lignes plus liaiil, preique tous les perrectiounements, au lieu de loiw.
les comptes ; c’est avec de la monnaie que nous paraissons noms procurer toutes les satisfactions, tous les plaisirs qui peuvent s’acheter. Celui qui possède une autre nature d’ob^ts faisant partie de la richesse de la société semble ne posséder qu’une puissance spéciale et restreinte. Du moment qu’il en a l’équivalent en écus, sou domaine semble agrandi : il peut le placer dans telle région cl tel ordre de faits qu’il lui plaira. Celui dont la fortune est facilement convertible en espèces est plus en mesure d’obliger autrui que l’homme dont la fortune est d’un genre opposé. Un gouveriieineni, comme l’a fait remarquer M. J. S. Mill, qui recevrait le monlant des taxes en nature, pèserait moins dans la balance du monde que ceux auxquels les impôts sont remis en numéraire, et lui-méme s’estimerait moins. Un grand nombre d’appréciations, dont quelques-unes sont justes, mais dont la plupart sont au moins boiteuses, ont attiré à la monnaie l'estime et le respect sans bornes dont elle est entourée aux yeux du vulgaire. Les maîtres de l’Économie Politique ont dû travailler, comme iis l’ont fait, depuis Adam Smith surtout, à dissiper cette auréole mensongère, afin que la monnaie, de même que toute autre iH.stilulion de l'industrie humaine, fût aperçue sous son véritable jour. La mythologie l’avait déjà fait avant eux : l’antique fable de Midas, qui est le plus dénué des hommes du moment qu'il a le don de convertir en or tout ce qu’il touche, montre mieux que beaucoup de raisonnements bien déduits combien se trompent ceux qui font consister dans l’or et l'argent en général, dans ces métaux monnayés spécialement, la richesse par excellence, l’unique richesse.