CHAPITRE II
Comment une nation qui sc développe an$;mcnle la quantité de .sa monnaie pendant une ceiiainc période, et, passé ce point, cherche à la réduire.
Il est de règle qu’un peuple qui commence ou qui est peu avancé en industrie, à moins que, par une exception toute spé-
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cialc, il ne possède des mines remarquables d'or cl d'argent, u'ail qu'une petite quantité de monnaie. Ou a accumulé peu de capital; tout ce qu'on en a consiste en diverses parties de l'attirail élémentaire de la civilisation : ce sont des ouvrages qui servent à l'appropriation du sol, des moyens de culture, des bâtiments d'exploitation, des outils, quelques machines et des matières premières pour les fabrications les plus nécessaires. Dans une société comme je la suppose, on n'a pu encore se procurer un grand approvisionnement de métaux précieux, par beaucoup de raisons. Sous une autre forme que la monnaie, c'est un article de luxe, le superflu de la civilisation, et on a été au plus pressé. Sous forme de monnaie, on n'en éprouve pas le besoin d'une manière aussi intense que dans un système social plus perfectionné : la division du travail existe à peine; chaque famille, ou chaque groupe d'individus constitué sur la base d'une communauté plus ou moins intime et hiérarchique, se suffit en produisant presque tous les articles qu'il lui faut. Les échanges intérieurs étant peu développés en nombre et en grandeur, à quoi donc servirait d'avoir en grande quantité, pour le service des échanges, une marchandise chère, telle que l'argent ou l'or? Dans la plupart des cas, la société dont il s'agit a beaucoup de peine à se procurer de l'or ou de l'argent par la vole du commerce extérieur, parce que le pays, en l'ah-. sence de la division du travail, vit pour ainsi dire sur luimême, et il est déjà bien embarrassé pour solder, par le surcroît de sa production en denrées communes, les articles manufacturés les plus indispensables qu'il est forcé de tirer du dehors. C’est que, dans la plupart des cas, la société que je suppose n’exportera qu’avec la plus grande difficulté ces denrées communes, quoique la terre les lui livre à bas prix : on est dépourvu de moyens de transport. On n’a pu établir de bonnes routes, et d’ailleurs le roulage est un mode dispendieux de déplacement. A plus forte raison manque-t-on de canaux ou de chemins de fer. Ce serait seulement dans le cas où l’on aurait à sa porte un fleuve naturellement navigable qu'on enverrait avantageusement au marché général les articles de ce genre dont un dispose.
Abraham devait faire peu d’usage de la monnaie, non-seulement parce qu’il avait peu de besoins, mais plus encore parce que ses serviteurs faisaient eux-mémes presque tous les objets qui étaient nécessaires au patriarche et à la tribu groupée autour de lui. La société féodale était dans le même cas. Le seigneur recevait non des éciis, mais des redevances en denrées et en articles divers de consommation, ou des services personnels. il rétribuait les hommes qu’il employait lui-méme au moyen des approvisionnements qu’il avait en magasin. Le clergé était rémunéré de ses peines par la dime en nature.
La plupart des colonies, à l'origine, à moins qu’elles n’aient été placées dans des contrées naturellement riches en métaux précieux, ont, sous ce rapport, offert de l’analogie avec la société patriarcale et la société féodale.
Aux États-Unis, primitivement, chaque famille tirait de son propre fonds sou grain, sa viande, ses légumes, quelques fruits, et c’est ainsi qu’on vivait. La mère de famille entourée de ses filles, de même que la matrone romaine au temps des Fabius et des Scipion, tissait les vêtements avec la laine du troupeau ou le chanvre de l’enclos. On avait très-peu de luxe et, par conséquent, peu de mobilier. De ses industrieuses mains, le cultivateur fabriquait lui-méme une partie de ses outils. Ce qu’on ne produisait pas soi-méme, on tâchait de se le procurer par un troc avec les voisins.
M. Gallatin, témoin oculaire de l’état des choses qui suivit immédiatement la conquête de l'indépendance dans la Pensylvanie, nous donne une idée exacte de ce qu’était l’occident de cet État, région qui naissait alors à la culture et à la civilisation. On y était dépourvu d’espèces métalliques, et comment s’en serait-on procuré? On ne produisait que des articles pesants, qui n’eussent pu être transporté avec avantage, à une certaine distance, que sur les plus économiques des voies, et on n’avait de celles-ci d’aucune espèce. On récoltait des grains et d’autres produits agricoles de grand encombrement, mais après * qu’on s’en était servi pour soi, on n'en avait que faire. Deux articles indispensables que les colons ne produisaient pas, le sel et le fer, absorbaient la valeur de tout ce qu’ils pouvaient
G0VB8 o'écONOHIE POLITIQUE.
faire fiorlir de leurs vallées. C’élait par le troc avec les familles du voisinage qu'on obtenait ce qu'oii ne tirait pas de sou fonds.
On aurait pu attirer des métaux précieux dans la contrée pour le service des échanges, si les personnes qui venaient s’y établir y fussent arrivées avec du capital; mais les émigrants d'Europe ou du littoral immédiat n’apportaient avec eux que leur amour du travail.
Les substituts légitimes de la monnaie qui en tiennent lieu dans une civilisation avancée, et dont nous parlerons bientôt, n'existaient pas ; moins peut-être parce qu’ils étaient imparfaitement connus des colons, (|ue parce qu’ils exigent à côté d’eux la ]iré$ence d’une certaine proportion de monnaie , et celle-ci manquait à peu près absolument.
A cette iténurie le crédit ne pouvait suppléer : les villes du littoral, qui de nos jours sont d’opulentes métropoles, n’étaient alors ni grandes ni riches, et l'Europe n’avait pas de capital disponible qu’il lui convînt d’envoyer, par manière de prêt, de l'autre côté de rAtlantiqiie.
Pendant la fin du dix-huitième siècle et même le commencement du dix-neuvième, toute l'Amérique du Nord en fui là. A plus forte raison en avait-il été de même sons le régime colonial, et c’est ce qui fait comprendre les difficultés que les provinces britanniques en Amérique eurent, dans leurs rapports entre elles et avec la métropole, au sujet du numéraire. C’est ce qui rend compte de l’invincible l'.encliant qu’on y avait pour le papier-monnaie.
C’est aussi ce qui explique et légitime les inventions qu’on imaginait pour suppléer les métaux précieux par d’autres marchandises érigées en numéraire.
A cet effet, un choisissait quelque denrée locale qui fût d’un débit plus assuré que le reste, comme le tabac, et on l’investissait de l’attribution distinctive de la monnaie, en lui donnant * cours légal dans tontes les transactions. Ainsi, en 1618, le gouverneur de la Virginie statua que cette feuille serait prise en payement sur le pied de trois scbellings la livre, sous peine de trois ans de travaux publics. Dans le Massachusetts, en 1641,
LA HONMAIg, ggCTION X, CUAPITBB 11. S39
rassemblée ordonna que le blé fttt reçu en acquluement des délies, et, deux ans après, ce privilège fut étendu au tvanpmpeaij, objet que les Indiens recherchaient et dont ils usaient eux-mémes comme d’une monnaie (1). En 1660, cinquante-sept ans après la fondation de la colonie, le tabac servait encore de monnaie courante dans la Virginie (i).
Dans ces conditions, on est fondé à dire qu’un pays a peu de monnaie parce qu'il est pauvre; tout comme on peut attribuer cette pauvreté à deux causes principale : l’une, le manque de capital, et la difllcuité d’en faire; l’autre, l’absence de la division du travail. A la rigueur, cette deuxième cause, qui ellemême est un obstacle à la formation du capital, peut être envisagée comme découlant de ia première.
Les colonies continentales de l’Angleterre en Amérii|Ue parvinrent quelquefois à avoir une certaine quantité d’or et d’argent; elles la retiraient, non de l’Europe, mais bien des colonies espagnoles, avec lesquelles des hommes entreprenants avaient établi un commerce interlope. Un hôtel des monnaies fut fondé dans le Massachusetts dès 1659^ un autre vers 1663 dans le Maryland. Le motif allégué dans le préambule de la loi du Maryland était que la colonie restait fort arriérée dans ie commerce, faute de numéraire {.>). Mais cette création n’approvisionna pas le pays en métaux précieux : les relations clandestines des colonies continentales avec le Mexique et le Pérou ne furent pas encouragées par la métropole, qui se les réservait à elle-même; elles durent même cesser.
La dépendance dans laquelle le parlement obligeait les consommateurs des colonies à vivre envers les manufacturiers de la métropole, et l’interdiction décrétée contre le trafic régulier des colonies continentales de l’Amérique du Nord avec l’étranger, perpétuaient la pénurie des métaux précieux parmi les
(t ) Gouge, A iliorl HUtory of Pa/)tr-/lloney and Banking in lAe United Slalei, chapitre I.
(2) Bancrofl, Hiatory of Ihc United Slalee, t. I, p 229, éililion Bamiry.
(3t Les hôlels des monnaies de Boston et de Baltimore sont les seuls qu'aient eus les Ktals- Unis avant l'indépendance. Ils ont depuis longtemps cessé d’exister.
310 COURS o'ÉCOMOHIE POLITIQljE.
colons. La balance du commerce avec la Grande-Bretagne tendait sans cesse à être à leur désavantage, de sorte qu’au lieu d’en recevoir des métaux précieux, c’étaient plutôt eux qui auraient dû y en envoyer. Car, par une aberration ou une aveugle cupidité a souvent entraîné l’esprit humain, on voulait qu’ils tirassent de la métropole presque tous les objets manufacturés, le fer même, quoiqu’ils en eussent des mines abondantes; et excepté le tabac et le riz, qui encore ne venaient que dans les colonies du sud, il n’y avait pour ainsi dire aucun article pour lequel la Grande-Bretagne pût leur offrir un débouché. Le bas prix des blés indigènes et des aliments en général dans la Grande-Bretagne, à celte époque, se joignait à la difficulté des transports dans le nouveau continent, pour empêcher les colons d'exporter du blé et des salaisons. La Grande-Bretagne, alors, exportait des grains au lieu d’avoir besoin de ceux du dehors. Ou entravait la navigation des intrépides marins de la Nouvelle-Angleterre, pour satisfaire les armateurs anglais. On interdisait même certains échanges entre deux colonies limitrophes (1). S’il avait été en leur pouvoir d’exercer librement leur industrie, de choisir un marché, comme vendeurs, pour le placement de leurs denrées, un marché, comme acheteurs, pour l'acquisition des articles nécessaires à leur consommation qu’ils ne produisaient pas, avec une même quantité de travail les colons eussent rapidement amélioré leur sort. Économes comme ils l’étaient, ils auraient pu composer du capital, et de ce capital formé par leur infatigable activité et par leur esprit d'épargne, une partie se fût naturellement convertie en or et en argent monnayés.
Dans leur embarras, les gouvernements coloniaux, quand ils étaient invinciblement ramenés aux métaux précieux, par les maux qu'occasionnait le papier-monnaie, ou par l’impossibilité de faire le commerce avec une monnaie aussi grossière que des carottes de tabac, tentaient de lutter contre la rareté de l’argent, en lui attribuant une plus grande valeur d’échange,
(1) Hiitory of lhe UniltU State» de Bancroft, tome III, pages 384 et suivantes, édition Baudry.
U XONRAie, SECTION X, CHAPITRE II. ^>41
comme s’il y avait eu besoin de décrets pour faire cela. C’est de cette manière qu’il y avait ce qu’on nommait le numéraire colonial (colonial currency), où la livre sterling était une quantité d’argent moindre que dans la Grande-Bretagne. Cet expédient ne servait de rien. Les prix se réglaient doublement en monnaie de la métropole et en monnaie coloniale, sans que les conseils coloniaux s’y pussent opposer, et on demandait de celle-ci une quautité plus forte dans la proportion de la différence des deux livres sterling. Il ne résultait de cette innovation qu’un peu plus de complication dans les écritures du commerce. Eu laissant les choses suivre leur cours naturel, au lieu de dire : Tel article vaut 5 livres sterling des colonies, mais la livre sterling des colonies ne vaut que les quatre cinquièmes de celle de la métropole, on eût dit : Cet article a une valeur de 4 livres sterling. La formule eût été plus sincère, elle eût mis exactement la même quantité d’argent dans la poche du vendeur, et elle en eût conservé tout autant aux colonies.
Au sein des nouveaux États qui se forment chaque jour, pour ainsi dire, dans l’Amérique du Nord, on souffre bien moins que dans les premiers établissements de la rareté de la monnaie. C’est dû à un assez grand nombre de causes, qui toutes, cependant, rentrent dans ces deux-ci : 4® les colons actuels ont la disposition d’un capital beaucoup plus fort que leurs prédécesseurs; 2° la nature, les lois, les arts, leur permettent avec le reste de l’Union et du monde un commerce profitable, à la faveur duquel il leur est plus facile d’obtenir ce qu’il leur faut de métaux précieux.
Ils ont la disposition de plus de capital, parce que, personnellement, à leur point de départ, ils sont moins pauvres, et qu’à leur aisance personnelle le crédit joint ses bienfaits, soit qu’il émane des métropoles du littoral, comme Boston, New- York, Philadelphie, Baltimore, la Nouvelle-Orléans, ou des cités de l’intéricnr, comme Saint-Louis, Cincinnati, Louisville; soit qu’il vienne, par des canaux plus ou moins indirects, de l’Europe elle-même.
Ils trouvent dans la nature, dans les grandes créations des
cOlJtts b’Éco.NOMiE routiOtit;.
arts, dans les inventions qui forment l'arsenal de l'industrie moderne, dans leurs lois générales ou particulières, les moyens de nouer avec leurs compatriotes des autres États, et avec le reste de la civilisation au loin, un commerce avantageux parmi les retours duquel il leur est possible de comprendre un approvisionnement convenable de métaux précieux. La nature a doté ces nouveaux Étals de fleuves et de lacs admirables par la facilité qu'ils offrent à la navigation. Le génie d'un de leurs concitoyens, Fulton, a suscité le bateau à vapeur sur lequel on franchit de grandes distances en peu de temps et avec un bon marché (1) qui réellement lient du prodige. Par leurs propres ressources, ou par un judicieux emploi du crédit, iis ont construit des canaux et des chemins de fer qui se coordonnent avec les fleuves et les lacs. La liberté du commehte est complète dans l'intérieur de l'Union ; elle est assez étendue entre l'Union américaine et les autres peuples pour que les États nouveaux placent, même eu dehors de l'Union, dans le monde entier, une grande quantité des denrées qu'ils sont parvenus à produire eu masse à bas prix, notamment des salaisons et des farines au nord, des cotons au sud, sans parler des produits de l'industrie manufacturière, où les Américains commencent à exceller.
Quand une communauté a résolu le triple problème d'avoir en abondance une denrée d'exportation, de posséder les moyens matériels de l'exporter et d'en avoir de par la loi la liberté, qu'elle ait des mines ou non, ce ne sont pas les métaux pré-
(t) La navigation à vapeur, en général, est plus chère que le transport sur (les biinpies halées par des chevaux; en Europe, lu diiréreiicc est (K'sgrande, au dé.savnulage de la vapeur. Sur les grands fleuves de l’ouest des Etals-Unis, où s'étubli.ssent les nouveaux Etats, elle est, au contraire, par exception, i plus bas prix que le transport ordinaire sur les canaux, et elle est irailleuis exempte du péage asseï élevé i|ui grève celui-ci dalis l’Amél'iqiie du Nord (voir le Court de I8ii*l8t2, leçons 10, Il et 12). J’ai donné lies détails plus circoustaiiciés, au sujet du |irixdc transport sur les fleuvc's de l’ouest et sur les canaux de l’Amérique du Nord, dans les Intérêts malérielt, 3e part-, chap. Il, et plus encore dans VHitloirc et Description des voies de communication aux États-Unis, I. I, p. 24.3 et sUiv , 364 et suiv., 459 et suiv., cl I. 11, p, 188. ,
LA MONÏ^Alfe, gËCftON t, CllAPltftÈ II. S4S
deux qui lui manquent; elle s’èn l^rocnl’e aiséitiêiil Ce qu’il lui faut, comme de toute autre richesse.
En pareil cas, la division du travail peut être médiocrement développée encore dans le sein de la communauté, pour chacun des habitants par rapport à ses voisins; mais elle est manifeste et tranchée, pour la communauté, par rapport aux États voisins et au monde; elle existe non sür des bases artificielles, comme celles sur lesquelles repose encore le système colonial de la plupart des peuples, mais sur le fondement le plus naturel, le libre choix des hommes; elle est féconde et ott en recueille les fruits.
Provisoiremeul, nous ne nous arrêterons pas ici à cette circonstance, qu’aujourd’hui, par le moyen de diverses combinaisons et de divers expédients d’une origine moderne, dont le crédit est la base, les nouveaux États de l’Union subviennent à leurs transactions intérieures avec une quantité de métaux précieux bien moindre que ce qu’il en efit fallu aux premiers États sous le régime colonial, tontes choses égales d’ailleurs.
Parmi des nations anciennes, mais peu avancées, dn trouve des personnes, en très^petit nombre, qui possèdent une forte quantité d’or et d’argent monnayés. En Turquie, chez les Arabes, dans les États barbaresques et dans la majeure partie de l’Asie, des personnages puissants ou des chefs de tribus en ont dés sommes considérables; mais ces espèces ne circulent pas, elles sont enterrées : ce sont des trésors qu’on doit considérer presque comme des mines et non comme de là monnaie. Dans ces mêmes contrées, la circulation des métaux précieux est trèsrestreinte. L’or et l’argent y commandent beaucoup de travail ; c'est qu’on a très-peu de moyens de s’en procurer. Sous l’Influence de diverses causes sociales, politiques, économiques, on a peu d’articles de commerce à exporter, et on éprouve vivement le besoin des objets manufacturés que les peuples civilisés produisent; si bien que l’exportation de matières premières, à laquelle on peut fournir, balance à peine l’importation des productions de rindustrie étrangère, autres que l’or et que l’argent, desquelles on ne peut se passer. Les métaux précieux qu’on a dans des pays pareils proviennent, en majeure partie, d’avanies
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dont un pacha aura frappé le commerce étranger, de subsides dont des spéculateurs du dehors auront payé quelque monopole temporaire, ou de déprédations du genre de celles que commettaient les corsaires.
Tout pays, neuf ou ancien, qui sera caractérisé par une grande rareté du capital et par l’absence de mines d'or ou d'argent, présentera toujours la circonstance d’une monnaie peu abondante ou même très-rare. On y pratiquera à un degré marqué le troc en nature.
L’esprit conçoit et l’expérience révèle certains modes d’organisation industrielle et sociale où l’absence de la monnaie n’est pas cependant incompatible avec un certain degré de prospérité.
Tel serait le cas d’une population qui, non-seulement se consacrerait presque tout entière à une production unique d’une nature fructueuse, et retirerait du dehors, par la voie des échanges, en retour de cette production spéciale, la majeure partie des autres articles qu’il lui faudrait, mais qui de plus se constituerait en groupes, formés d’un assez grand nombre d’individus unis par des liens, coercitifs ou non (ce n’est pas ce qui importe ici), d’une nature telle que chacun fiU approvisionné de tout ce qu’il désire, ou de tout ce qu’ou juge à propos de lui accorder, aux dépens d’un magasin commun. Par la similitude de la production, d’un groupe à l'autre il n’y aurait pas lieu de commercer, et, par conséquent, d’employer la monnaie. Par l’organisation particulière des groupes, la monnaie n’aurait guère à intervenir davantage dans le sein de chacun d’eux, pour approvisionner les individus en objets tirés du dehors.
Envisageons, par exemple, un des États du sud de TUnion américaine, tels qu’ils étaient jusqu'à ces dernières années : ils ne produisaient, avec du mais et du bétail pour la nourriture des esclaves, rien de plus que du coton, article qui s’y cultive avec beaucoup de succès et qui s’exporte en Europe et dans les États du nord de rUnion. La constitution sociale, en pareil cas, a de l’analogie avec le régime des patriarches. Une grande partie de lu population est, à titre d’esclaves, au service de quelques chefs de famille, et tire des greniers et des magasins du
hk MONNAIE, SECTION X, CHAPITRE II. .>4,^
domaine même tout ce qu'il lui faut : par rapport à elle, lav monnaie serait une macliiue inutile. Les villes, qui sont le siège naturel de la division du travail, sont peu nombreuses ou peu considérables. Ainsi, quoique ces Ëlats du midi de l'Union fussent déjà passtiblemeul riches, il y a un quart de siècle, on y voyait peu de monnaie, et on n’y en aurait pas vu beaucoup, quand bien même toute espèce de numéraire (i) aurait été remplacée par des écus. Ici la rareté des espèces, ou pour parler plus généralement, du numéraire, était la conséquence du système de culture et d’organisation industrielle que les habitants, les maîtres au moins, avaient volontairement adopté; ce n’était pas une nécessité qu’ils subissaient.
Cependant la division du travail, par le progrès des temps, a tendu à s'impatroniser dans les États du midi eux-mêmes. La richesse, en croissant, a appelé le luxe, et avec lui des industries accessoires; en dernier lieu, des manufactures s’y sont ouvertes où l’on met en œuvre le colon que jusque-là on expédiait aux États du nord ou à l’Europe. L’organisation industrielle se complète en se compliquant, les échanges se multiplient. C’est ainsi que les États du midi ont actuellement, pour une même population, plus de numéraire qu’il y a trente ans. Le numéraire a suivi le progrès de la division du travail et celui de la richesse, de moins près cependant que dans le nord.
L’empire de Russie, par l’eil'et de la constitution sociale qui appartient encore à la majorité de ses provinces, offre un exemple analogue à celui des États du sud de l’Union américaine.
(i) Voir, page 40, la distinction entre la monnaie et le numéraire. En Amérique, depuis ie commencement du siècle, le billet de banque a un grand développement et remplace la nioiinaie, c'est-à-dire les métaux, dans les transactions de la vie commune, même dans la plupart des plus modestes. Le numéraire de l’Amérique se compose de plus de billets de banque que d’écus. Il y a cependant de ces derniers ; le billet de banque même exige impérieusement la présence d’une certaine quantité de monnaie. On verra au chapitre suivant comment le billet de banque et d’autres instruments se substituent à une partie plus ou moins grande de la monnaie. C’est une série d’idées ù développer à part. Le compte courant joue aussi un grand réle en Amérique ; voir A ce sujet, p. 349, note 3.
COUJtâ D'éCONOHIE POLITIQUE.
... t Dans l'iatérieur de l’empire, disait Storch il y a trente- I cinq ans, la division du travail n'a fait jusqu'ici que peu de f progrès; les habitants de la capipagne et même en bonne ( partie ceux des villes de province, ce qui fait la très-majeure I partie de la population, pourvoient encore par leur propre ( industrie à tous leurs besoins; dans la plupart des villages, ( le pa) san pourrait se passer entièrement de numéraire, si ce i n'était pour payer les contributions publiques, et pour ache- « ter du sel, de l’eau-de-vic, et quelques ustensiles de fer qu'il I ne peut se procurer autrement qu'à l'aide de l'argent. Encore « ne fais-je pas mention de ces peuplades de chasseurs et de • pécheurs qui ignorent absolument l'usage du numéraire, et « dont les contributions mêmes se payent en fourrures ou sont t évaluées en services (I). »
Aujourd'hui, dans l'empire de Russie, l'état des choses décrit par Storch est changé à un degré appréciable, ce qui ne veut pas dire cependant que la monnaie, ou ce qui la représente couiuiuuémeut, y soit aussi abondante qu’en France ou en Angleterre; il s'en faut de beaucoup.
Jusqu'à un certain point donc, à mesure qu’une nation devient plus industrieuse et plus riche, la quantité de monnaie qu’elle réclame pour sou usage va en augmentaut. On est fondé à dire qu’il est, pour les sociétés, un âge pendant lequel la multiplication de la monnaie est l'indice du progrès de la richesse, et en donne la mesure.
Mais aussi bien, un moment arrive oit toute réclamation cesse entre la quantité de monnaie que la société possède et l'accroisscineut réel de la richesse, et déjà le lecteur a pu le pressentir, puisque nous avons mentionné des signes ou des titres qui représentent les espèces (2). La preuve en est auprès de nous, et dans notre propre sein. La France a deux ou trois fois plus de métaux monnayés que l'Angleterre; l'Espagne en a beaucoup plus que les États-Unis : l’Angleterre, pourtant, est bien plus riche que la France, et la richesse des Etats-Unis
(i) istorch, Economie fjolitiqme, lome IV de l'édition de Paris, p. 232. (2; Répétons qu’il eu sera parlé spécialement au chapitre suivant.
LA MOMNiie, SECTION X, CHAPITRE II.
est aujourd'hui aulrcmenl grande que celle de la péninsule ibérique.
C'est que, une fois à un certain point, une nation intelligente s’applique, non pas à accroître la masse de métaux précieux monnayés qui sert à ses échanges, mais bien à perfectionner son mécanisme commercial, de manière à accomplir la plus grande quantité possible d’échanges avec le moins d’espèces. Les métaux précieux convertis en monnaie ne sont point inutiles à la production, en ce sens qu’on ne produit que ce qu’on est assuré de vendre, et la présence de bons et sûrs instruments d’échange est une des conditions d’une vente facile et avantageuse. En cela, cependant, la monnaie ne concourt i l’acte de la production que d’une façon indirecte. C’est un intermédiaire avec lequel on peut se procurer les éléments de quelque industrie que ce soit, machines, matières premières, main-d’œuvre; mais, à chaque instant, tout ce qu’on retient de monnaie, au delà de ce qui serait strictement nécessaire, est par cela même d'une -complète stérilité, comme, au surplus, ce qu’on pourrait, sans inconvénient présent ou futur, se dispenser d’avoir d’un instrument quelconque. Les éciis qui, par l’effet d’usages commerciaux arriérés, restent de trop dans le mécanisme des échanges, ne sont pas plus utiles à une nation, ne contribuent pas plus à créer une nouvelle richesse que si un génie malfaisant les eût convertis en pierres.
Un Etat où l'on garde deux ou trois milliards de métaux monnayés, alors qu’on pourrait subvenir aussi bien à tons les échanges avec la moitié, se prive volontairement de toute la richesse que pourrait lui procurer un capital d’un milliard ou de quinze cents millions, qu’on emploierait, par exemple, à ouvrir des chemins, à acheter des semences, du bétail, des machines, des engrais; à payer les salaires d’une population industrieuse, ou à fonder des écoles. En agissant ainsi, on paye fort cher son attachement à des habitudes surannées et à des formes de comptabilité vicieuses; on porte la peine de l’ignorance où l’on s'est tenu des améliorations conçues et mises en pratique par les autres.
COURS d’économie politique.