SI
La Russie est un des pays où le gouvernement a le plus abusé du cuivre. Storch rapporte que, de 1762 à 1811, il y a été émis des pièces de cuivre pour une valeur nominale de 00 millions de roubles, pendant que les monnaies d’or et d’argent fabriquées n’allaient qu’à 137 millions. C’est 65 de billon pour 100 de monnaie. En France et en Angleterre, la proportion du billon est très-faibic. Chez nous, par exemple, on estime qu’il n’y en a que 45 millions contre 2 milliards et demi de monnaie; c’est un peu moins de 2 pour 100. Il faut dire qu’en Russie les denrées de première nécessité étant à très-bas prix , les pièces de cuivre y ont un cadre plus large; mais ce n’est pas assez pour justifier la proportion que Storch a signalée.
La contrefaçon des pièces de cuivre n’est pas seulement un de ces dangers que l’esprit peut prévoir; c’est un mal constaté dans un grand nombre d’États. En France, à Paris, j’ai entendu des personnes, que j’ai lieu de croire bien informées, affirmer que, dans les ateliers où les ouvriers ont des matières de cuivre ou de laiton sous la main, il leur arrive quelquefois de fabriquer des sous. La grossièreté de l’exécution des sous en métal de cloche, et même des pièces de 5 centimes ou d’un décime à tête de Liberté, en rend la contrefaçon très-aisée. En Russie la contrefaçon a eu, à une certaine époque, l’appât d’un bénéfice énorme : on faisait plus que sextupler son capital. C’était vers la fin du règne de Pierre le Grand et pendant les deux règnes suivants. L’étranger surtout se livrait à cette opération. Storch répète une évaluation du comte Munnich, d’après laquelle il serait venu alors de l’extérieur pour plus de 6 millions de roubles (24 millions de fr.) d’espèces en cuivre. A ce compte, les peuples voisins, en livrant à la Russie une quantité de cuivre monnayé, qui valait réellement moins d’un million de roubles, en tirèrent des produits pour plus du sextuple; c’était ruineux pour la Russie.
Envers la contrefaçon l’on a la ressource d’un monnayage très-soigné. Les pièces de cuivre de l’Angleterre sont d’une belle exécution. En 1842 et 1843, quand il était question de refaire le billon français, il était entendu qu’on appellerait le concours des plus habiles graveurs, afin que les pièces nou-
i82 CODRS B'iCONOMIE POMTIQUE.
velles fussent des sortes de médailles; comme elles devaient être en bronze au lieu de cuivre pur, elles auraient d’ailleurs bien résisté au frottement. Cependant ces garanties sont insuffisantes par elles-mêmes. Le nombre des bous graveurs est grand ; les ateliers où l'on a des machines propres à s’adapter au monnayage sont devenus nombreux en Europe. S’il y avait un très- grand profit à attendre de la contrefaçon du bilion, il s’en fabriquerait à l'élranger, quelque soigné qu’il fût. Et puis, quand il a l’habitude de recevoir des pièces de cuivre mal frappées, le vulgaire ne se décide pas facilement à y regarder. La supériorité de l’exécution peut être alors, du moins pendant un assez long délai, en pure perte.
On a pensé aussi à faire <lu bilion qui, sous un petit volume, eût une valeur intrinsèque égale à la valeur nominale ou à peu près. Pour cela il suffit de mêler au cuivre une petite quantité d’argent. En France, sous l’ancien régime, les pièces vulgairement appelées six blancs, plus tard les «ij liards, et sous l’Empire les décimes à 1’.^, étaient des bilions de ce genre. Mais la contrefaçon s’y est attachée. On réussit à imiter passablement la couleur particulière à ces bas alliages, et le public accepte les fausses pièces sur leur couleur, jusqu’à ce que, désabusé à l’extrémc, il refuse également les bonnes et les mauvaises. C’est le sort qu’avaient eu, dans plusieurs départements, les pièces à l’N. On a donc fini par renoncer à ce système.
L’idée à laquelle on paraît s’être rallié généralement, c’est d’avoir des pièces de cuivre ou de bronze où l’écart entre la valeur nominale et la valeur intrinsèque du métal ne soit pas très-considérable et diffère peu de celui de 1 à â ou de i à 3. En y joignant une bonne fabrication, eu recommandant aux receveurs des deniers publics de donner l’exemple de la sévérité envers le bilion de contrebande, et en multipliant suffisamment les moindres pièces de monnaie, chez nous celles de 50 centimes et même de 20, de manière à resserrer l’usage du bilion entre les plus étroites limites, il y a lieu de croire que la contrefaçon serait rendue très-difficile; elle se ferait d’autant moins qu’elle aurait moins de marge.
En Angleterre, l'argent, avons-nous dit, est abaissé au rôle
de bilion. La différence entre la valeur nominale et la valeur intrinsèque est petite, elle n’est que d’un dixième (1). Cependant on pense que c’est encore exagéré. A quoi bon, en effet, alors la différence? Pour la commodité du public, qu’importerait que la pièce d’un schelling, qui est d’un poids de 5*™”-65, pesât un demi-gramme de plus? Quant au bénéfice à attendre de ce qu’on économise ainsi un dixième de la matière précieuse, pour un aussi grand État que l’Angleterre ce ne saurait être un argument sérieux ; car il se serait agi de 34 raillions en plus de trente ans (2).
(1) Voir plus liant, page 132.
(2) Page 269.