DU SILLON
Nous ne pouvons terminer ce livre sans signaler les substituts et accessoires de la monnaie, qui sont de substance métallique : c’est ce qu'on nomme le billon.
Nos pièces d’argent de 20 centimes sont déjà bien exiguës; le nombre en est petit et, en France, la pièce de 50 centimes peut être pratiquement regardée comme la limite inférieure de la monnaie d’argent (1) : or, au moment où s’impriment ces lignes (mai 1850), à Paris, depuis dix-huit mois, le kilog. de pain blanc de deuxième qualité ne se vend que 20 ou 10 centimes (2), et il y a bien des pays sur la terre où 50 cent., c’est-àdire 2 1/4 gr. d’argent fin, représentent un kilog. de viande, et même davantage. Ainsi, les métaux précieux ne peuvent, par la raison même qu’ils sont précieux, servir aux transactions de la moindre grandeur, qui cependant sont les plus nombreuses. Par la même raison, il est une multitude de transactions qui ne peuvent se régler exactement par le moyen des pièces d’argent; il reste à payer des appoints pour lesquels les pièces manquent. Le billon est destiné à combler cette double lacune; il n’a pas et ne peut avoir d’autre destination.
Dans les pays, comme l’Angleterre, où la loi ne reconnaît
(1) On nVincl que ttcpiiis le comineiiccment de 1850 ces pièces de 20 centimes et on relire de lu circulation celles de 25, qui ii'onl jumuis été abondantes.
(2) Il est vrai que c'est un prix plus bas que d’habitude.
478 COURS d'économie politique.
d’autre monnaie que l’or, le besoin du billon est bien plus vilement senti, car en Angleterre la moindre pièce d’or est d’un demi-souverain ou de 12 fr. 60 cent. Aussi, en Angleterre, a-t-on adopté deu.x billons pour un, le premier d’argent, le second de cuivre.
L’essence du billon, quelle qu’en soit la substance, qu’il soit d’argent, de cuivre ou de bronze, ou d’un alliage d’un peu d’argent avec beaucoup de cuivre, est de n’avoir un cours légal qu’autant qu’il est nécessaire pour parfaire un compte, ou qu’il s’agit d’une transaction trop menue pour qu’il y ait moyen de la solder avec la monnaie proprement dite. Ainsi, en Angleterre, les pièces d’argent ne peuvent être imposées par le débiteur au créancier qu'au-dessous de la somme dc21iv. st., quicstle montant de la plus grosse pièce d’or eu circulation dans le pays, et le cuivre n’apparaît pour parfaire une somme qu’autant que les pièces d’argent ne peuvent la former intégralement. De même, en France, les caisses publiques ne donnent et ne reçoivent le cuivre qu’au-dessous de 50 centimes.
Par ce motif, la quantité de billon que réclame réellement un État même étendu et peuplé, est bornée. Ce sont des pièces qui circulent sans cesse, que personne ne met en réserve. Par cette constante activité, le billon se multiplie lui-même.
Le billon le plus usité, celui de cuivre, si on le frappait dans le même système que la monnaie , c’est-à-dire en faisant en sorte que la valeur intrinsèque coïncidât absolument ou à très-peu près avec la valeur nominale, autant que ce serait possible, aurait l’inconvénient d’être fort lourd. Pour éviter cette incommodité, on s’est déterminé presque partout à faire les pièces de cuivre d’une valeur intrinsèque beaucoup moindre que la valeur nominale. Mais alors se rencontre un danger : une prime est offerte à la contrefaçon, prime d’autant plus forte que l’écart est plus grand entre la valeur intrinsèque et la valeut* nominale.
L’écart qu’on a adopté dans les différents pays est communément de plus du simple au double, et de moins du simple au triple. Quelquefois, cependant, il a été beaucoup plus étendu.
La pièce française d'un décime, à tête de Liberté, pèse
L\ MONN&tB, SECTION XIV.
20 grammes ; les gros sous de métal de cloche , composés de matières diverses, pèsent 2i grammes. Le deuier anglais ou peuuy, dont la valeur nominale est à peu près d'un décime, pèse 18v' ,80. En Autriche, la pièce de 3 krcutzers, d’une valeur nominale de 13 centimes, ne pèse que 9s',70.
En 18*2 et 18*3, quand il s'est agi, dans les chambres françaises, de refondre la monnaie de cuivre, on ne fut pas parfaitement d'accord. Le plus grand nombre des personnes compétentes voulaient cependant que le décime pesât 15> grammes (1). Il eût été d'un alliage formé de 96 parties de cuivre et de * d’étain.
Or le cuivre, en lingots propres au laminage, varie depuis vingt ans entre 2 francs et 2 francs 80 cent, le kilogramme, et par conséquent de * à 5 centimes pour 20 grammes pesaut. Ainsi dans les pièces de cuivre à tête de Liberté, l'écart entre la valeur nominale et la valeur intrinsèque n’est guère que de 1 à 2 ; et encore je ne compte pas les frais de fabrication et d’émission sur tous les points principaux du territoire, ce qui, pour une opération vaste mais soignée, comme celle qu'on projetait en France en 18*2 et 18*3, ferait, tout compris, plus d’un franc par kilog. (2). Un poids de 15 grammes auquel on attribuerait la Valeur nominale d'un décime, vaudrait, eu lingots raffinés, d’après les cours du cuivre depuis vingt ans, de 5 à * centimes (3).
La grande düTércuce qui existe entre la valeur nominale du billon et la valeur intrinsèque du métal eu lingots est un motif nouveau pour qu'on s'abstienne de lui donner cours légal au
(i) C'était la proposition qu'avaient fbite, en 1839, MM. Dumas et de Colmont, dans leur Rapport final que nuus avons ru si souvent occasion de citer cl où la question du billon est traitée en détail. Le gouvernement, quand il présrniu son projet de lui, eu 18ii, se prononça pour le poids de 10 gramtiics, et la commission de la chambre des députés y donna son assrntimenl.
(ü) l.a rabricatiou du billon, dans le système projeté en 1842 et 1843, devait être concentrée A Paris, et on aurait eu à le répandre de IA sur toute la surraeede la France, après avoir réuni, dcsqiiatrc-vingt-sixdépartemcuts, les matières A Paris.
(3} Au sujet du billon, je rrois devoir recommander la lecture de plusieurs écrits leebuiques qu'a publiés M. Friebot.
COURS U’iéCOROIIIE POLITIQUE.
delà de ce qui est strictement indispensable pour les appoints ou pour les menus achats journaliers. Car si le législateur autorise que, dans tout règlement de compte, une fraction déterminée, d'un dixième ou d'un quart, se paye en billon, c'est comme s'il altérait la monnaie d'un dixième ou d'un quart (1).
C'est aussi un motif pour qu'il n'en soit émis que tout juste ce qu'il faut; car le cours légal du billon, cours tout artiOciel puisqu'il est supérieur, en tout pays, à la valeur intrinsèque, ne peut se soutenir qu'autant que l'on est assuré d'écouler le billon à ce taux, et c'est ce qui cesse d'élre du moment qu'il y en a dans le courant de la circulation plus que ne comportent le service des appoints et celui des menues transactions. Les marchands détaillants auxquels il en arrive alors des quantités excessives, et qui ne peuvent le refuser de leurs pratiques, n'ayant pas le moyen de l'écouler, font un sacrifice dans leurs opérations avec les marchands en gros ou avec les autres personnes qui consentent à s'en charger; mais ce sacrifice retombe tout droit sur le public, car ils ne se font pas faute d'élever le prix de leurs denrées, tout au moins du montant de la perte qu'ils ont subie.
Cependant plusieurs gouvernements, se trouvant dans une position difficile, ont frappé des masses de billon. C'était pour eux une ressource analogue au papier-monnaie. D'une quantité de cuivre qui valait un million, ils en faisaient trois, quatre ou cinq, tout comme avec des chiffons de papier imprimé qui reviennent à f/3 franc peut-être, on fait 500 ou f ,000 francs. J'ai vu, en 1855, la ville de Mexico inondée de petites pièces de cuivre nommées quartilles , que le gouvernement, aux abois, émettait immodérément. En France, le gouvernement révolutionnaire fit de même fabriquer des sous en métal de cloche, à effigie royale, pour 19,353,545 francs, en vertu de la loi du 6 août 1791, et en l'an v et en l'an vu, des pièces de 1 décime et de 5 centimes en cuivre, ii tête de Liberté, pour 19,091,366 fr.
(I) Plus cxncicnicnt, d'une (|U«nlilé délerniinéc pur le produit de deux fuelcurs dont l'un scruit lu rruclion convenue du dixième ou du quart, l'uiilrc le rapport entre lu valeur nominale et lu valeur intrinsèque du billon.