‹ La monnaieChapitre 7 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Obsoi'vulioiis générales sur In déliniliuii cl la mesure de lu valeur.

Les métaux précieux ne douiiciil point, on l'a vu et on le vcira plus eu détail, une mesure de la valeur qui soit invariable, indépendante des temps et des lieux. De ce qu’une pendule qui, à Paris, vaudra 1,000 grammes d'argent, se vendra 2,000 à Mexico, on n’est pas autorisé à conclure que la valeur de cet objet, dans la capitale du Mexique, soit exactement le double de ce qu'elle était dans le magasin de la rue 'Vivienne; car la marebandise argent, rendue à Taris, représente plus de travail et de frais qu'à Mexico ; de même, au surplus, que la pendule, pour arriver à Mexico, a supporté des frais supplémentaires assez élevés. A plus forte raison, lorsque je saurai la quantité d'argent contre laquelle un hectolitre de blé s'écbaugeait , à Home, sous Auguste, je ne serai en droit de rien aflirmer sur la valeur comparée du blé chez les Romains et chez nous; car, si je trouve 40 gr. à mettre en regard de 80, je ne puis dire immédiatement si c'est que le blé aura haussé de valeur ou que l'argent aura baissé, ou qu'ils auront varié l'un et l'autre, mais inégalement.

Voici un argument de plus à opposer à l'opinion d'après laquelle la mounaie serait considérée comme donnant une mesure invariable de la valeur : ou ne peut indiquer aucune bonne

raison pour que ce fût l’argent plutôt que l’or : ce devrait donc être indiiréremment l’un ou l’autre. La valeur comparée de ces deux métaux étant essentiellement mobile, ayant incessamment changé depuis l’origine des temps historiques jusqu’à nous , et devant indéfiniment continuer ses oscillations , on aurait deux mesures invariables et absolues qui ne seraient jamais d’accord.

Arrêtons-nous un instant sur la notion de la valeur, qu’il faut distinguer de celle du prix, quoique communément on les confonde. Le prix d’un objet, avons-nous dit, exprime le rapport entre la valeur échangeable d’un objet et la valeur échangeable du métal dont la monnaie est faite. C’est la quantité de métal qui se donne contre l’objet. La valeur, prise dans son acception la plus large, ce que Smith et Say ont nommé la valeur en usage. est l’utilité des choses; elle résulte du rapport que les choses ont avec nos besoins, de quelque nature qu’ils soient. Elle est la raison d’être de la valeur échangeable, ou de la valeur en échange, qui est la seule dont nous ayons à nous occuper ici. Mais la valeur en usage peut être très-grande sans que la valeur en échange le soit, ou même sans qu’elle existe. L’eau a une immense valeur en usage, et elle n’a qu’une bien faible valeur en échange, car on en obtient une forte quantité pour bien peu de chose. L’air atmosphérique a une valeur en usage plus grande encore, puisqu’il est absolument nécessaire à notre existence, à chaque instant, et cependant nous en prenons à volonté tout ce que nous en voulons, sans avoir rien à donner en retour. La valeur échangeable, quoique plus définie que la valeur en usage, l’est cependant moins que le prix. C’est, en termes généraux, l’étendue des sacrifices ou des efforts que les hommes font, à l’instant actuel, pour se procurer l’objet dont il s’agit. Lorsque dans les écrits d’économie politique on dit valeur au lieu de prix, on veut dire la valeur échangeable spécialement exprimée en métal monnayé, ce qui peut se dire plus brièvement valeur vénale.

Une mesure exacte et invariable de la valeur, si elle existait, rendrait service à la société, et pour l’avancement de plusieurs branches des connaissances humaines, ce serait d’un grand secours. Combien de lumière serait répandue alors sur les plus

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intéressantes évolutions de l’histoire! niuis il serait chimérique d’espérer la découverte d un scmhlable mètre. La valeur d’une chose se détermine à chaque instant par la relation qui existe entre la demande et l'oflre. Elle dépend donc d’une multitude d’éléments, tous essentiellement variables : des besoins du public consommateur qui n'ont rien d'absolument lixe, de scs désirs qui ne se règlent pas d’après ses véritables besoins, et qui sont subordonnés à mille circonstances changeantes, des moyens, sujets à varier, qu’il y a de satisfaire ses besoins ou ses désirs. Elle est subordonnée au nombre des producteurs qui se consacrent à cet objet, à l’étendue des ressources dont ils disposent pour la production; elle l’est à leur intelligence, à leur activité, à la nature des circonstances dans lesquelles ils ont produit, au succès de leurs efforts, à l’urgence de leurs besoins, qui les porte à offrir leur marchandise avec plus ou moins d’instance, à la vivacité de la concurrence qu’ils se font. Qui ne voit que ces diverses forces composantes, tant de la demande que de l'offre, sont en variation perpétuelle, selon les lieux et selon les temps?

Les choses auxquelles on réussit à appliquer un étalon, qui en donne la rigoureuse mesure, sont exclusivement matérielles. C’est une longueur, une surface, un volume, un poids; c’est encore la chaleur, la lumière, l’électricité, et déjà, pour ces derniers objets, le mesurage prend un caractère hypothétique. La valeur est, au contraire, la résultante d’uue multitude de forces dont les principales, on vient de le voir, sont de l’ordre idéal ou de l’ordre moral. Toute valeur est un rapport déterminé par un ensemble de tendances multipliées, dont les unes se combinent et les autres se combattent, et dont la plupart échappent à toute appréciation positive.

Ainsi dans l’offre ou dans la demande il ne faut pas se borner à envisager seulement les quantités absolues qui sont offertes ou demandées; il faut aussi tenir compte des dispositions de l’acheteur et du vendeur qui sont en présence, des circonstances dans lesquelles ils sont placés l’un et l’autre; et parmi ces dispositions et ces circonstances, il en est, surtout en ce qui concerne le vendeur, plusieurs qui sont subordonnées aux frais

de production. Ce .sont iiiènic celles qui, à la longue et en moyenne, finissent, dans la plupart des cas, par prévaloir sur les autres et par déterminer les cours. 1 kilog. d’or vaut communément 15 '/a kilog. d’argent parce qu’il coûte 15 fois '/» autant à produire. On remarquera que nous disons à la longue et en moyenne; transitoirement et dans des circonstances accidentelles, pour toutes les marchandises sans exception, il est vrai de dire que les cours ont pu être, ont été et seront tantôt eu dessus, tantôt en dessous des frais de production , et même de beaucoup.

Les sentiments dont le vendeur ou l'acheteur peuvent être animés, les idées fausses ou exactes qu’ils se forment sur l’avenir, l’inquiétude que peuvent éprouver, l’acheteur sur la faculté qu’il aura de satisfaire ses besoins, le vendeur sur l’écoulement de ses denrées, sont des mobiles quelquefois extrêmement puissants, qu’on doit toujours ranger dans les deux groupes de forces diverses dont les résultantes constituent, l’une l’offre, l’autre la demande. Ce sont des coefficients très-variables selon les temps et les lieux et selon la nature des marchandises , qui modifient profondément \y valeur telle qu’elle se présenterait s’il y avait lieu de la déduire de la comparaison mathématique entre la quantité offerte et la quantité demandée. L'offre et la demande, ainsi qu’on doit les considérer pour ne pas se faire d’illusion, sont, pour parler la langue de l’arithmétique, chacune le produit de deux facteurs, dont l’un est certainement la grandeur de la masse offerte ou de la masse demandée, mais dont l’autre est subordonné à un nombre variable de causes, non moins variables elles-mêmes dans leur puissance, et qui sont, les unes de l’ordre moral, les autres de l’ordre idéal , quelques-unes de l’ordre matériel. De même que le poids d’un corps dépend non-seulement de son volume, mais de sa pesanteur spécifique, de même l’offre et la demande sont déterminées chacune séparément et par la grandeur absolue de ce qui est offert ou demandé, et par diverses influences fort mobiles elles-mêmes, dont l’ensemble compose ce que l’on pourrait appeler l’énergie spécifique de cette offre et de cette demande.

COURS D'éCOItOMIE POLITIQUE.

L’exemple le mieux caractérisé qu’on puisse citer de cette énergie spécifique de l’offre et de la demande nous est fourni par le blé, dans les temps de disette et dans les années de grande abondance.

Que la récolte soit d’un cinquième ou d'un quart au-dessous de l’ordinaire , on verra le blé monter sur le marché au double des prix accoutumés et plus haut encore. C’est que le blé étant de première nécessité pour l’homme , nous ne saurions nous en passer, et il n’est guère en notre pouvoir d’en réduire sensisiblement notre consommation. Si donc l’approvisionnement national est réduit d’un cinquième ou d’un quart, on se le disputera avec une sorte d’acharnement, l.’ardeur impatiente des acheteurs donnera à la demande une force impétueuse qui élèvera le prix dans une proportion tout autre que celle qu’indiquerait la diminution de la récolte.

Pour qu’il en fût autrement, il faudrait qu’une suite de bonnes années eût laissé dans le pays une très-grande réserve, ce qui s’est en effet rencontré quelquefois; que des récoltes subsidiaires, telles que celle de la pomme de terre, eussent rendu extraordinairement de quoi suppléer au manque de grains, et ceci est plus rare; ou encore qu’on eût le moyen de tirer de l’étranger, à un prix modique, des grains qui vinssent remplacer ceux qu’on avait vainement attendus celte fois de l’agriculture nationale ; or , pour une nation populeuse , cette troisième hypothèse est plus ou moins hors de toute réalisation possible, par beaucoup de motifs qu’ont longuement développés les auteurs, et dont le principal réside dans la difficulté de transporter inopinément et de loin de très-grandes masses.

C’est un fait d’observation qu’une diminution dans la récolte entraîne le plus souvent ifne élévation de prix hors de proportion avec le manquant. On a même calculé approximativement une table qui montre la progression ascendante que suivent les prix à mesure que la récolte baisse, et elle est effrayante (I).

Supposons, au contraire, que la surabondance soit grande .

(t) Celte table, calculée par un écrivain anglais, Grégoire King, et reproduite par plusieurs auteurs, notamment pur M. Tooke, Hittorij of priées, I,

Digilized by

LA MONNAIE, SECTION II, CHAPiTKE I. 49

comme la quantité de blé que la population réclame ne varie pas sensiblement dans un État d’une année à la suivante, on ne voit guère comment l’alimentation publique absorberait l’excédant. L’exportation au dehors n’est d’aucune ressource pour bien des pays, parce que ce qui est bon marché pour eux, une fois grossi du transport, se changerait en cherté pour les autres. Restent quelques usages intérieurs, tels que l’engraissement de certaines espèces de bétail; mais le blé ne peut recevoir cet emploi qu’aulant que la baisse aura déjà été bien forte. Dans une contrée où il y aura beaucoup de capitaux, des spéculateurs intelligents profiteront du bon marché; ils achèteront du blé afin de le revendre quelque année suivante, et la spéculation empêchera le prix de tomber jusqu’à l’avilissement. Si pourtant il se présente une suite de bonnes récoltes, la spéculation se lassera, ou même les spéculateurs, trompés dans leur attente, seront obligés de se défaire à tout prix du blé qu’ils avaient acheté pour le tenir en réserve. Mais une série non interrompue de récoltes exceptionnellement abondantes est un événement beaucoup plus rare qu’une mauvaise année à la suite de quelques-unes de médiocres. En somme, la baisse de prix qui suit l’abondance, quoique plus prononcée qu’elle ne devrait l’être si c’était la grandeur de l’excédant qui la déterminât, est beaucoup moins marquée que la hausse après une récolte insuffisante.

C’est une erreur qu’il est assez fréquent d’entendre articuler, que la valeur des diverses choses soit exactement en raison de leur rareté respective. Par exemple, de ce que l’or vaut environ

page 12, et par M. Porter, Progrès* ofthe nation, indique, A mesure que ia recolle baisse, dixième par dixième, une hausse probable de :

5 dixièmes pour I dixième de manquant.

C’est-A-dire qu'A un manquant de 5 dixièmes peut correspondre un prix qui représente deux fois et G dixièmes le prix accoutumé, et^que, lors<|ue la récolte tombe A moitié, le prix peut s'accroître dans le rapport de 1 A 5 1/2.

80 COCR8 d’iSconomik politiqüb.

quinze fois et demie autant que l’argent, on conclut qu’il y a dans le commerce tout juste quinze fois et demie autant d'argent que d’or. Tous les relevés statistiques démentent cette opinion ; l’argent qui existe, à l’état d’offre, sur le marché, excède l’or dans une proportion beaucoup plus forte que celle de 15 7’ kilogrammes contre 1. Pour que le rapport de 15 7, à 1 entre les valeurs des deux métaux précieux entraînât un rapport égal entre les quantités offertes, il faudrait que la valeur des choses fût déterminée par l'offre seule, ce que personne n'a prétendu. La valeur est réglée, non par l’offre considérée isolément, mais par la relation entre l'offre et la demande, l’une et l’autre étant spécifiées comme il vient d’étre dit.

Au lieu de celte formule qu’on peut faire remonter à Locke et même à des auteurs plus anciens, selon laquelle la valeur dépend du rapport entre l’offre et la demande (1), on peut prendre celle que mit en avant Ricardo, d’après laquelle la valeur tend à se régler par le montant des frais de production.

Ou sait quel en est le sens. Toutes choses égales d’ailleurs, une marchandise doit se vendre d’autant plus cher qu’elle a nécessité plus de labeurs cl plus de dépenses en tout genre : main-d’œuvre et rémunération d’employés, jeu et entretien des machines, achat des matières premières et des ingrédients accessoires, frais généraux, loyer des capitaux, conduite au marché, commissions aux intermédiaires, etc., et, par-dessus le tout, un profit proportionné au taux habituel des bénéfices dans le pays. Il est incontestable que, dans bien des circonstances, les objets se vendent au delà des frais de production ainsi calculés. Il arrive quelquefois aussi que, par l'encombrement du marché ou dans le désarroi d’une crise politique, les manufacturiers livrent leurs produits pour moins qu’ils ne leur ont coûté. Cependant, en général, pour la plupart des produits manufacturés, après que l’industrie qui les crée a été établie

(t) On lira Irès-iUilcinent, au sujet de la notion de la valeur, ce qu'en a écrit M. Rossi, dans son cours, leçons 3, i, 3 et 6. On fera bien de consulter aussi les Élément» d'économie poUiiqtu de M. Joseph Garnier, section i, chapitre II.

LA HONHAœ, SECTION 11, CHAPITRE I. Si

un certain temps, les cours oscillent autour d’un terme moyen qui représente les frais de production, estimés, comme noos venons de le dire, pour les localités qui, en premier lieu, étaient les plus favorables entre toutes; car, tant qu'ils sont notablement au-dessus, la concurrence tend sans cesse à les y ramener, en agrandissant la production dans ces localités et en modifiant continuellement ainsi les conditions de l'oifre par rapport à la demande, au détriment des localités moins avantageuses. Ils ne peuvent non plus être au-dessous que d’une manière transitoire; autrement, la production cesserait de toute part.

Il est un cas cependant où la valeur peut se soutenir en permanence au-dessus des frais de production; c’est celui où, par une cause quelconque, la marchandise dont il s’agit fait l’objet d’un monopole. Par là, il ne faut pas entendre seulement le privilège exclusif qu’un gouvernement aura pu accorder à un particulier, ou se sera attribué à lui-même, de fabriquer ou de vendre quelque article de commerce. La qualification de monopole est appliquée, par les auteurs qui ont écrit sur la science économique, à d’autres faits contre lesquels le sentiment de l'égalité civile ne proteste point. Toutes les fois que la faculté (le production d’un article n’est pas indéfinie, dans la limite où l’on peut dire que l’est la fabrication des toiles de coton à Rouen ou à Mulhouse ou à Manchester, et celle des draps à Elbeuf,à Leeds ou à Verviers, toutes villes dans lesquelles lo premier venu peut ériger un établissement qui travaillera dans les mêmes conditions que les autres, l’économie politique, dans sa langue où les mots perdent le caractère passionné qu’ils peuvent avoir ailleurs, dit qu'il y a un monopole, ce qu’il faut traduire par l’absence de concurrence libre et illimitée.

En ce sens, dans les pays occupés par la civilisation occidentale, où l’exercice de toute industrie est libre, les produits manufacturés proprement dits échappent au monopole, et la formule qui consiste à dire que la valeur se règle par le montant des lirais de production, est vraie à l’égard de cette multitude d’articles.

Au contraire, U y a monopole, mais monopole natuyel, je

52 C0VB6 d’écomomie politique.

veux dire existant de par ia force des choses, quand il s’agit des productions qui supposent un talent d'exécution extraordinaire. Les tableaux de Raphaël et les statues de Michel-Ange, de leur vivant même, formaient l’objet d’un monopole, au profit de ces grands artistes; à plus forte raison, est-ce un monopole depuis leur mort. Les vins de crus renommés, autre monopole naturel. Il n’y a pas moyen d’augmenter la production des vins de Chambertin, ou de Tokai, ou de Constancé; elle est resserrée entre des limites très-étroites.

Il y a trois cents ans, la mine du Potosi, alors plus riche que toutes les mines d’argent connues, était encore un monopole naturel très-caraclérisé.

Relativement aux produits manufacturés, les produits de l’agriculture, le blé en particulier, font l'objet d’un monopole naturel, en ce sens que vous ne pouvez accroître la production en blé de la Beaucc ou de la Brie comme la production des calicots à Mulhouse, ou celle des soieries à Lyon et à Zurich, ou celle des draps à Sedan ou celle des fers dans le pays de Galles.

Après les monopoles naturels, viennent les monopoles artificiels ou conventionnels, ceux qui résultent d’un brevet d’invention, ou d’une fabrication expressément réservée.

Les monopoles, de quelque nature qu’ils soient, naturels ou factices, soustraient les produits auxquels ils sont attachés à la règle d'après laquelle la valeur tend à se déterminer par les frais de production, tels qu’ils sont dans les localités les plus favorisées; car, dès qu’il y a un monopole, dès que disparaît la concurrence libre et illimitée, les établissements bien situés ne peuvent pas faire la loi aux autres; pour mieux dire, ils n’y sont pas induits par la force des choses, par la concurrence qu’ils se font entre cux-inémes. Assurés d’écouler leurs produits, puisque la production est limitée, ils vendent au cours que font les établissements moins bien partagés.

Toutefois on peut remarquer que beaucoup des produits qui rentrent dans la catégorie des monopoles, entendus comme il vient d’étre dit, ne se soustraient pas complètement à la formule qui représente la valeur comme déterminée par les frais

de production ; mais il faut, par rapport à ces objets, qu’elle soit interprétée différemment. Dans un pays où il reste des terres à mettre eu labour (et il n'est pas un pays de quelque étendue, quelque peuplé qu'il soit, qui ne renferme des terrains où la charrue ne s’est point encore promenée, parce qu’on les a jugés trop médiocres ou trop difficiles à mettre en rapport), à mesure qu’il faudra plus de blé pour nourrir la population qui aura pullulé, ou défrichera des espaces jusque-là abandonnés ou misérablement utilisés pour la dépaissance. La valeur du blé tendra à se régler dès lors par les frais de production, tels qu’ils sont dans ces nouveaux terrains, puisque la culture en sera devenue indispensable. C’est seulement après qu'il n’y aurait plus rien à défricher, que le prix du blé pourrait demeurer fixement supérieur à la limite indiquée par les plus mauvaises terres (1).

Ainsi, dans cet ordre de faits, qui embrasse la partie la plus intéressante des monopoles naturels, ce seraient encore les frais de production qui tendraient à déterminer les cours. Mais, eu place des frais de production dans les établissements les plus favorablement situés, ainsi qu’il arrive dans le cas des produits manufacturés qui sont soumis à la loi de la concurrence illimitée en chaque lieu, ce seraient les frais de production dans ceux des établissements existants dont la position serait la pire, qui exerceraient la tendance directrice.

Adoptons, sous les réserves qu’on vient de voir, la formule qui fait dépendre la valeur des frais de production. Pour qu’une substance pût donner invariablement la mesure de la valeur, et par conséquent fût elle-niéme d’une valeur invariable, indépendamment des temps et des lieux, il faudrait que constamment et partout elle eût exigé et dût exiger la même quantité

(I) Dans ce raisonnement je fuis abstraction île l'influence que peut exercer le blé étranger, en supposant qu’on le laisse entrer. Cette influence se bornerait A mettre hors de cause une certaine quantité de terres, les plus mauvaises de toutes ou les plus mal situées, ou exigeant le plus de frais, ce qui revient au même, jusqu’à ce que le moment fût venu où l’abondance des capitaux dans le pays et les progrès de l’art agricole permissent de défricher avec avautage une partie ou la totalité de ees terrains.

54 coDRs d’économie politique.

d'efforts également rémunérés et de frais de tout genre. Mais conçoit-on qu’il existe un objet qui, au travers de la diversité des climats, des saisons, de toutes les circonstances de la nature, et nonobstant la différence extrême des procédés tour à tour adoptés dans la série des âges, offrit le miraculeux phénomène d’étrc partout et toujours résulté de la même quantité d’efforts et de sacrifices de toute espèce. Comprendrait-on mieux que, parmi toutes les révolutions politiques et sociales que la civilisation a éprouvées, au milieu du tourbillon capricieux où les passions nous agitent, il y ait eu un ensemble do labeurs divers que le libre arbitre des hommes ait toujours prisé au même degré, et dont la rémunération ait été perpétuellement égale à elle-même?

Les deux formules qui font dépendre la valeur, l’une du rapport entre l’offre et la demande, l’autre du montant des frais de produclion, ne s’excluent point; elles se complètent au contraire l’une l’autre, et il est utile, dans l’examen de la plupart des études qui concernent la valeur, de les faire intervenir successivement.

Dans le louable désir' de se procurer une mesure exacte de la valeur, quelques personnes, et des plus éminentes dans la science, ont proposé de choisir le blé comme un terme absolu auquel on pouvait, mieux qu’à la monnaie, rapporter toute évaluation; d’autres ont recommandé le travail. Aussi, selon ceux-ci, un hectolitre de blé, selon ceux-là, une journée de travail, serait l’étalon de la valeur, par excellence. Je crois que la discussion générale qui précède suffit à écarter ces propositions, surtout en ce qui concerne le blé. Il n’est pourtant pas inutile de les discuter spécialement.

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