‹ La monnaieChapitre 8 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Coisnient el pour<|iioi le bic dpi’ouve des variations dans sa valeur.

Le blé est une marcbaiidise qui n’est ni produite ni vendue sous l’empire de circonstances absolument identiques dans deux contrées, dans deux provinces, dans deux champs contigus, dans le même champ à deux récolles successives. Le blé (le l’Égypte est obtenu dans de tout autres conditions que celui (le la vallée de l’Ohio. Le blé des plaines de Toluca an Mexique et celui de la Beauce ou du Languedoc résultent de causes fort différentes. D’un côté la constitution politique et sociale, d’un autre les iniluences atmosphériques, hydrauliques et géologiques changent quand on passe d’un pays à un autre et agissent très-diversement. Les enfants savent que, presque en tout pays, on a beaucoup plus de peine à faire rendre à la terre un hectolitre de blé que dans la vallée du Nil. Les procédés de l’agriculture perfectionnée, toutes choses égales d’ailleurs, ont, pour la production du blé, une puissance bien plus grande que ceux d’une agriculture arriérée. Dans le même pays, en France, que dis-je? dans la même vallée, tel cultivateur ne sera point en perle s’il vend son blé à 10 fr. l’hectolitre; tel autre, placé sur un sol naturellement aussi propice, sera ruiné, s’il ne le vend que 15 fr. L’inégalité des salaires ne vient pas toujours compenser l'inégalité des autres conditions de la production : le laboureur qui arrose de ses sueurs le sol ingrat de la Lozère est payé plus cher que celui qui exploite le riche terroir du Delta, et celui qui, en Angleterre, travaillait certains terrains misérables qu’on mettait en blé sous l’ancienne législation des céréales, était rétribué deux ou trois fois plus que le premier. Si l’on envisage successivement, dans la suite des temps, deux époques séparées par des siècles, il semble qu’il y ail plus de chance alors pour une variation, puisque les éléments politiques el sociaux qui contribuent à déterminer la valeur du blé deviennent différents, et qu’il devrait y avoir aussi de la différence dans les procédés de culture.

COURS d’économie POUTIQUE.

A cause de l'importance toute particulière du blé, la vente s'en fait avec plus de publicité que celle de tout autre produit. On a des tableaux de mercuriales qui remontent à des temps fort éloignés. On y voit que, il y a quelques siècles, les variations étaient très-fortes d’une anuée à l’autre, d’une saison à la suivante. De nos jours, elles sont beaucoup moindres par plusieurs raisons, et surtout parce que la facilité des transports, en agrandissant le marché, a nivelé les prix, et les a rendus plus uniformes. Cependant, deux fois, dans l’espace de trente années, en 1817 et 1817, au sein de la paix et du bon ordre, le blé est monté au double, et, dans quelques localités, au triple de sa valeur habituelle (1).

Ce n’est pas que le blé n’ait dans sa nature quelque chose qui, lorsqu’on embrasse des intervalles un peu longs, de quinze ou vingt ans, par exemple, dont on prend la moyenne, tende à lui donner plus de fixité qu’à beaucoup d'autres valeurs. C’est la denrée de première nécessité par excellence, dans nos pays occidentaux au moins. On a donc représenté que tous les hommes indistinctement en ont un égal besoin; donc, a-t-on dit, la demande en est invariable, quels que soient les lieux ; il en est de même de l’offre, a-t-on ajoute, car il s’eu produit une quantité toujours proportionnelle à la population, sinon la population tomberait au niveau des subsistances. Or, dès que, entre l'offre et la demande, le rapport est constant, la valeur doit rester constamment la même.

Le raisonnement n’est que spécieux. Il n’est point vrai que

(I) MM. Jacob et Dupré de Sainl-Maur et d'autres écrivains ont extrait du Chrouieon preliosum de Fleelwood, du livre de Mathieu P&ris, des Registres du parlement (RolU of parliament), des Rtcordt de Cotlon, des Foedera de Ryuier, du Survey de Stow, de l'ouvrage de M. Lloyd sur le Prix du Ole ù Oxford, une masse de renseignements concernant le prix du blé de l'an 1120 jusqu'à nos jours. Du xiii< au xvi< siècle ou observe dans ces tableaux beaucoup plus de variations d'une année à une autre que de notre temps. C'est quelquefois du simple au décuple, ou même au vingtuple, ou plus encore; qu'on voie, par exemple, de l'an 1237 à 1370. Dans la même année, c'est du simple au quintuple ou au sextuple, comme en 1386 et liSi. Pendant le cours entier du xvii< siècle, d’après ces tableaux, la variation est de 1 à un peu plus de 3; de même dans le xvtit< siècle.

la quantité de blé réclamée par le consommateur, et la quantité offerte sur le marché par l’agriculture soient, pour une population égale, des termes constants, et, le fussent-ils, la nature même de la propriété territoriale interdirait d'en conclure que la valeur du blé reste invariable.

On peut contester, à bon droil, que tous les hommes consomment du blé également; d'un pays à l’autre, on remarque à cet égard d’assez fortes différences. Un Français et un Anglais, un habitant de Londres et un Irlandais, le Parisien et le paysan des montagnes centrales de la France ou celui du Languedoc, ne consomment pas une égale ration de blé. Le Français mange plus de pain que l’homme de la Grande-Bretagne, qui remplace en partie le pain par de la viande ; l’habitant de Londres, plus que l’Irlandais, qui vit principalement de pommes de terre; le Parisien, plus que le cultivateur limousin ou ruuergat, qui se nourrit de châtaignes et de sarrasin, plus que le paysan de la plaine de Toulouse, pour lequel le maïs est l’aliment farineux le plus ordinaire.

Les grains qualifiés de céréales sont nombreux ; en écartant même le mais, on en compte au moins quatre qui sont inégaux de puissance nutritive et de valeur : le blé, le seigle, l’orge, l’avoine. Dans tel pays, ou telle province, ou à telle époque, c’est un des grains inférieurs qui est consommé par le plus grand nombre des hommes, presque à l’exclusion de tout autre. En Écosse, c’est l’avoine; en Suède, en Russie, l’avoine encore, ou l’orge, ou le seigle; les classes riches seules mangent du froment. II y a tel arrondissement, en France, où aujourd’hui même, les oeuf dixièmes des habitants ne goûtent pas du pain de froment une fois l’an. Mais à mesure que l’aisance augmente, ou que les mœurs se modifient, l’usage proportionnel des différentes espèces de grains est sujet à varier fortement. Ainsi, dans beaucoup de pays, on a constaté que, suivant le progrès de la richesse, ou abandonnait tel grain inférieur pour tel autre plus relevé. C’est ce qui s’observe, dans le Massachusetts, à l’égard du maïs, qui est remplacé par le froment; en Écosse commedans le Limousin ou l’Auvergne, à l’égard du seigle, ou de l’orge, ou du sarrasin, ou de la pomme de terre, ou de la

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châtaigne, qui, dans la consommation publique, cèdent la place à un farineux plus riche en gluten.

L’industrie manufacturière, quand elle est parvenue à un certain point de développement, emploie, pour les besoins de certains ateliers, des quantités de blé ou de farine qui ne sont point insignifiantes, et qui peuvent varier de pays à pays, et dans les mêmes lieux d’une année à une autre. Certainement, ou nourrirait un grand nombre de personnes avec ce qui est absorbé par l'encollage des fils de coton dans les fabriques du Lancasbire. Les fabriques d’amidon ont fait et font encore disparaître de grandes masses de blé ; de même les distilleries où l’on fabrique l’eau-de-vie de grains. L’agriculture elle-même consacre quelquefois à la nourriture du bétail des quantités de céréales.

Citons une autre cause de variations dans la demande du blé; les hommes n’en consomment pas nécessairement, dans le même lieu, à des intervalles très-rapprochés, une ration annuelle qui soit absolument la même. INous parlions, il y a un instant, de l'augmentation qu’éprouvait, par le progrès de l'aisance, la consommation des céréales les plus substantielles. Dans les temps calamiteux, le mouvement inverse se manifeste. Alors, tout ce qui touche au bien-être de l'bomme marche en arrière; une partie des populations recule d'une des céréales à une autre moins noble, et de là à la pomme de terre et à des farineux plus grossiers. Dans ces moments-là, à part tout abaissement de la vie, ou emploie moins de farine, soit qu'il y ait des personnes assez dénuées pour n'assouvir qu'imparlaitement leur faim, soit qu’ou se réduise dans beaucoup de consommations de cet article autres que le pain. On sait que les Anglais; par exemple, consomment beaucoup de farine de froment autremeut que panifiée ; ils en font plusieurs sortes de gâteaux de ménage. Quand la récolte a été courte, une partie d'entre eux, des gens aisés même, tâchent de se restreindre là-dessus. Après la mauvaise récolte de 1795, au mois de décembre, par une convention mutuelle qui reçut toute l'authenticité possible, les membres des deux chambres du parlement s'eugagèrent à diminuer d’un tiers au moins la consommation du blé de leurs

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famillos, et à faire Ions leurs clforls auprès des personnes sur lesquelles ils avaient de l'influence, pour les déterminer à se réduire pareillement. Â la même occasion, l’on frappa d’un impôt la poudre à poudrer, qui parut absorber une quantité de farine digne d'étre prise en considération ; à plus forte raison l'on mit en interdit provisoirement les distilleries de grains.

11 ne faut cependant pas s’exagérer l’importance des réductions proprement dites : on n’économise par voie de privations qu’une petite fraction de la consommation ordinaire, à moins qu’on ne soit à la dernière extrémité, comme dans une ville assiégée. Le pain et presque tous les aliments dont la farine est la base ne sont pas des friandises sur lesquelles on puisse beaucoup se restreindre. On en mange sa faim, et on ne commande pas à celle-ci, surtout l’homme qui travaille de ses bras et dépense beaucoup de force musculaire. C’est sur d’autres articles de tout genre qu’on se diminue de préférence; on ne s'attaque à sa ration de pain que lorsqu'on ne peut plus rien épargner sur son vêtement, sur ses plaisirs, sur ses consommations de toute espèce. M. Tooke cite (1) un rapport parlementaire de l’an 1800, d’où il résulte que pendant cette année, où l’on avait eu toute sorte de raisons dans la Grande-Bretagne pour se réduire à l’égard du blé, puisqu’il était montéà 58 fr. l'hectolitre, on n’estimait pas que, par la privation pure et simple, la nation britannique eût épargné absolument plus de 300,000 quarten (875,000 hectolitres) ; à raison de 3 hectolitres par tête, c’est la ration annuelle de moins de 500,000 personnes. On calculait que l’interdiction d’employer la farine ou le blé dans diverses fabrications, et notamment dans les distilleries, avait réservé pour la boulangerie environ 400,000 quarlers (1,104,000 hectolitres), soit la ration annuelle de moins de 400,000 personnes. Pour comblsr le déficit, le principal moyen avait consisté à tirer du blé du dehors à tout prix, plus encore à remplacer le blé, dans l’alimentation des populations, par le riz et par des farineux inférieurs. Ou estimait que de cette manière on s’était procuré une ressource effective représentant

(1) Hûtoire deiprix, i, page 223.

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5,267,000 beclolitres, on six fois le monlaot de la privation proprement dite (l).En 1847 ce fut, non en déterminant les gensà moins manger, mais en leur facilitant la substitution du maïs au blé, qu’on parvint, dans la Grande-Bretagne, à traverser cette année désastreuse.

En résumé, la constance de la demande du blé, en tout temps et en tous lieux, est extrêmement contestable.

A l'égard de l’offre, c’est-à-dire des quantités qui sont offertes et des conditions dans lesquelles elles le sont, on peut, entre autres causes de variations, en signaler une qui est indépendante des accidents des saisons, et qui résulte d’une loi générale à laquelle se conforme, dans ses progrès successifs, toute nation qui se développe. Considérons un État civilisé dans son développement, à partir d’un certain point où la population a acquis une certaine densité, où toute terre est, je ne dis pas labourée, mais occupée, et où il y a eu déjà assez de capital pour qu’on défrichât et assainit passablement les bons fonds, qui offrent souvent plus de difficultés à mettre en labour que les terres pauvres. Cependant la population augmente encore; il faut agrandir l’espace où se promène la charrue. On ensemence donc des terres médiocres ou mal situées; et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin, par nécessité, on ait recours aux blés étrangers qui, grevés de frais de transport considérables et d’antres charges commerciales, sont communément assez chers, sans compter les droits de douane. D’une de ces périodes à l’autre, la valeur vénale du blé varie et, dans l’ensemble, elle a un mouvement ascendant. Certes, dans un État qui prospère, l’avancement de l’agriculture, l’amélioration des moyens de transport, l’abondance des capitaux, qui favorise puissamment le progrès des arts agricoles tout comme celui des autres arts, peuvent compenser, à chaque instant en partie, et pour de grands laps de temps en totalité, l’infériorité native, ou la situation excentrique, ou les difficultés quelconques des fonds de terre qu’on met successivement en culture; c’en est assez pour ralentir l’ascension du prix des grains ou même pour y

(1) Tooke, Hitloire de» prix, tome t, {mge 18S.

imprimer, pendant un certain intervalle, une marche descendante (1). Hais dans les pays anciennement peuplés, où toute la terre est appropriée, et où le capital qu’on a graduellement formé a permis déjà de défricher la plupart des bons fonds, on est généralement fondé à dire que le blé produit sur les terrains qu’on a les derniers ouverts revient plus cher que celui qu’on récoltait jusque-là. Or, ainsique nous l’avons fait remarquer d’après Ricardo (2), dans son analyse du prix des denrées ali-

(1) La Prusse moderne nous en fournira un exemple dans le chapitre suivant.

(2) Dans un récent ouvrage qui a excité beaucoup d'altcntion {The Past, the Prêtent, the Future), M. II. C. Carcy, de Philadelphie, a critiqué l’analyse présentée par Ricardo, au sujet de la mise graduelle en eulture des diverses parties d'un même territoire, cl a combattu la théorie de la rente, qui s'appuie sur cette analyse, en conlestaul, avec fondement, je le crois, que les hommes eussent commencé nécessairement, ainsi que Ricardo l'avait indiqué, par labourer les terres les plus fertiles pour aller de I& par degrés aux médiocres et aux mauvaises. Il a prouvé, par les témoignages de l'Iiistoire, et surtout par tout ce qu’on sait des défrichements dans l'Amérique du Nord, que l'Iiomine cultivait d’abord les terrains légers des plateaux ou du versant des collines, qui sont faciles à défricher, et que les terrains plus fertiles du fond des vallées, qui sont recouverts d’arbres vigoureux aux nombreuses racines, ou chargés d'humidité, n'étaient abordés que plus tard, lorsqu’on avait formé du capital, auxiliaire dont on était presque dé|>ourvu à l’origine. SI. Carey reproche ainsi A Ricardo de n'avoir pas suflisammenl mis en relief l’influence qu'exerce sur le prix des grains le capital, lorsqu'il devient abondant et qn’il s’applique avec intelligence A l'agriculture. Il faut considérer les idées de Ricardo et celles de Maltliiis (car les critiques de Al. Carey sont aussi A l'adresse de ce dernier) comme indiquant des tendances contre lesquelles il est possible de lutter avec succès, et non pas une inexorable nécessité qui conduit la .société A la famine. Les arguments qu'a fournis A M. Carcy l’observation de sa florissante patrie sont excellents pour réfuter les personnes nombreuses qui acceptent les formules de Ricardo et de Alalthus comme exprimant cette destination fatale. Alais il me semble que la di.sciission de AI. Carcy, juste comme elle est, n’infirinc pas la probabilité, la certitude d’un certain cnchéris.scment graduel après que la population a dépassé un niveau plus ou moins élevé par rapport aux dimensions du territoire. L’explication même de la rente, qu’a donnée Ricardo, me semble demeurer intacte. An surplus, je n’ai point ici A m’occuper de la théorie de la rente. Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les diverses terres d'un même pays sont mises en culture, j’admets comme démontré que cet ordre n’est pas précisément celui qu’avait indiqué Ricardo, jusqu’A on certain moment du moins où 1a population a acquis de la densité, où tout

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mentaircs, la valeur du blé cslconstamincnt réglée par le montant des frais de production (1) de cette partie de l’approvisionnement nécessaire qui arrive sur le marché chargée des plus grands frais. El, en effet, si le blé se vendait moins que ce prixlà, cette fraction de rapprovisionncinent cesserait de sc produire, et nous supposons qu’elle est indispensable.

La démonstration de cet enchérissement successif du blé, sous l’influence de la cause générale que nous venons d’indi- (|uer, est écrite clairement dans les annales modernes de l’Angleterre qui, de tous les Etats européens, est celui où le phénomène delà mise en culture s'est déployé le plus complètement.

Au lieu d'avoir une fixité plus grande que les autres marchandises, lorsqu'on se borne à comparer les saisons qui se suivent, le blé, au contraire, est plus variable en ce sens qu’il est sujet à monter dans les temps de disette et à baisser après les bonnes récoltes, d’une manière tout à fait extraordinaire, dont les autres marchandises n'offrent pas d’exemple. On en a eu la preuve plus haut (2).

Concluons que ce n'est donc point le blé qu’on peut choisir comme un étalon de la valeur qui soit invariable.

le territoire est occupé et où la soeiélë a amassé assez de capital pour entreprendre des défrichements plus difficiles que ceux par lesquels on avait commencé ; mais dés que res conditions sont remplies passablement, la gradation signalée par Ricnrdo prévaut.

(1) Dans les frais de production, on sc rappelle qu’il faut toujours comprendre les frais de conduite sur le marché. A l'égard du blé, dans ce que nous en disons préscntenienl, les frais de transport au marché peuvent être considérables, parce que, dans la dernière au moins des périodes indiquées ici, une partie de l'approvisionnement peut provenir de contrées étrangères, .situées au delà des mers.

(2) Section II, cliaidlrc II.

U MOMKAlfi, SECïlOM U, CHAPlTaE 111.

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