La monnaie
Le sujet de noire entretien de ce soir a peut-être excité quelque surprise; c’est un sujet assez aride de sa nature : la monnaie. Je dois faire connaître les raisons qui ont déterminé ce choix. C’est d'abord un motif personnel; en second lieu l’intérêt qui se rattache à l’œuvre remarquable duc à un des plus glorieux représentants de l’ancienne Pologne, dans
1 Nous publions cet entretien sur la monnaie, tel qu’il a été recueilli par la sténographie, avec tous les hasards de la parole improvisée.
c LA MONNAIE,
le domaine de la science, à Copernic;
enfin l’im¬
portance du sujet lui-même.
Bien que ce ne soit peut-être pus très-convenable, permettez que je commence par moimême.
J’ai choisi ce sujet, parce que plus que personne ie crains de céder, dans celte enceinte, aux entraînements de la parole; je crains d'aller trop loin, et j’ai voulu mettre un lingot à côté du cœur pour en contenir les mouvements.
Mon second motif, c’est Copernic, c’est celte grande figure qui se détache dans le passé, pour porter avec son nom dans l’univers entier, dont il a pénétré le mystère, la gloire du pays qui lui a
donné le jour.
En vous parlant de Copernic, je n’entends pas le suivre dans les cieux ; ma tache sera.plus modeste, je resterai sur terre. Je n’aurai point, la témérité de vous entretenir de son grand ouvrage du mouvement des corps célestes, de cette admirable découverte du véritable système du monde. Mon savant confrère, M. Bertrand, de l'Académie dns sciences, prépare en ce moment un travail des plus remarquables qui doit épuiser ce qui concerne Copernic sous ce grand rapport. Je ne prétends aborder que par un petit côté la manifestation de ce puissant génie.
Copernic est l’auteur d’un Traité de la monnaie , fort peu connu, mais qui mérite de l’être. J ai re-
vendiqué récemment pour ma seconde pairie, la France, l’honneur d’avoir précédé les autres nations dans la saine appréciation des graves et importants problèmes qui se rattachent à la monnaie. J’ai essayé de montrer comment Nicole Oresinc, évêque de Lisieux, conseiller du roi Charles V, dit le Sage, avait, dès la fin du quatorzième siècle, posé avec une précision merveilleuse les vrais principes touchant la monnaie. Permettez-moi d’associer à cette gloire le pays où je suis né, cette noble terre arrosée aujourd’hui de sang et de larmes, car Copernic a fourni un travail non moins remarquable sur cette grande question.
Aujourd’hui, bien qu’il circule encore à cet égard beaucoup d’idées singulières, le problème de la monnaie est généralement connu, familièrement abordé. 11 en était autrement dans les temps passés. L’erreur dominait sur ce point comme sur beaucoup d’autres. Les Italiens, qui jusqu’ici avaient été regardés comme les précurseurs de la vérité dans celte branche de l’économie politique, n’ont traité de cette matière d’une façon approfondie qu’à la tin du seizième siècle. La première publication consacrée en Italie à cette question est de Scaruffi ; elle date des dernières années du seizième siècle (1582). L’Angleterre, ce pays qui s’est élevé si haut dans le domaine des sciences économiques, cl qui brille surtout par ses institutions de banque, ses opérations de crédit, ainsi que le mouve-
ment de la production et de la circulation des richesses, n’a vu paraître qu’au commencement du dix-septième siècle (1030) le premier traité de la monnaie qui soit parvenu jusqu’à nous, celui de RiceVaughan. Or, comme Oresme date de la fin du quatorzième siècle, la priorité appartient incontestablement à la France.
Mais, il faut le dire, dans ces temps difficiles les idées ne faisaient pas rapidement leur chemin. On ne rencontrait point les voies de communication, grâce auxquelles le monde entier tend de plus en plus aujourd’hui à devenir comme une seule famille, dotée du patrimoine commun des trésors de l'intelligence. On ne soupçonnait pas les chemins de fer, les chaussées existaient à peine. Fc mouvement des idées se concentrait dans un rayon étroit; les plus belles productions risquaient d’étre oubliées, à moins de s'adresser au sentiment religieux, à la passion populaire, ou d’élever les âmes aux accents de la poésie. Les idées de Nicole Oresme expirèrent eu quelque sorte avec lui; Copernic, quand il s’empara du même problème, eut un véritable mérite d’invention, d’originalité ; il travailla sur son propre fonds, et non sur le fonds d’autrui.
Ai-je besoin de vous rappeler ce que fut Copernic? Si nous connaissons aujourd’hui le véritable système du monde, c’est à lui que nous le devons; un écrivain, chez lequel les connaissances
LA MONNAIE. r,
les plus variées s'alliaient-au génie le plus fin, et à ce bon sens admirable, caractère essentiel de l’cspnt fiançais, Voltaire disait : « Le trait de lumière <]ui éclaire aujourd’hui le monde est parti de la petite ville de Thorn. »
Copernic est né en 147"), à Thorn, dans la Prusse polonaise. C'est là qu’il écrivit cet admirable livre des révolutions célestes, ce livre qui, détruisant d’anciennes erreurs, cessa de faire regarder la terre comme le centre du monde, et l’homme comme le but unique de la création. Sous le compas de Copernic, la terre n’apparait plus que comme une planète qui roule en vingt-quatre heures autour du soleil, en manifestant son mouvement de rotation d’occident en orient. Ce système déroute singulièrement les locutions vulgaires. Le soleil se le\e, disons-nous chaque jour, tandis que c’est le soleil qui reste immobile et la terre qui tourne !
Lne idée aussi extraordinaire dut rencontrer beaucoup d'incrédules ; dans les premiers temps on peisitla Copeinie et sa découverte. Les comédiens traduisirent sur la scène les effets singuliers qu’aurait produits, selon eux, la rotation de la terre, si celte rotation avait été autre chose qu'une chimère. Mais ces plaisanteries n’ont pas empêché la vérité de luire enfin à tous les yeux, et d’appeler l’admiration universelle sur la magnifique découverte du système du monde.
Sans vouloir insister sur ce point, j’ai besoin de rappeler que ceux qui se sont partagé les dépouilles de l’ancienne Pologne ont voulu aussi s’emparer de sa gloire en lui disputant Copernic.
On a essayé d’en faire un Allemand. Pourjaire justice d’une pareille prétention, il suffit de rappeler que Humboldt et Arago 1 ont hautement condamnée ; il suffit dédire que la Pologne entière, en souscrivant au monument qui s’élève à Varsovie pour consacrer la mémoire de Copernic, a protesté, contre cette nouvelle usurpation dont on voulait la rendre victime!
Un des grands poètes de ce pays, si riche en belles œuvres littéraires, Louis Osinski, n’a jamaisété aussi bien inspiré que dans la sublime Ode à Copernic; elle suffirait pour lui assigner un rang élevé parmi les écrivains de notre époque. Il revendique pour la terre polonaise l’honneur d’avoir produit Copernic, et parle en vers, dignes d’un tel sujet, de celui qui a su découvrir :
Caly ten swiat uoavv
Dzhvniejszy svvo prostoto, nizeli ogromem.
Une traduction, qui, à défaut d'autre mérite, possède celui de la fidélité, fera au moins apprécier la pensée, si je n’ai point réussi à rendre la male
grandeur de la poésie originale. Osinski célèbre celui qui a tracé :
.Ce plan nouveau du monde
Dont la simplicité dépasse la grandeur.
Copernic a brisé sans retour la structure compliquée des cieux de cristal de Ptolémée; il a fait voir la simple et admirable harmonie qui relie les corps qui roulent dans l’espace, comme une harmonie pareille relie en réalité les intérêts de la société, si divers en apparence!
La rectitude de vue, la sûreté de jugement qui ont amené la grande découverte du système du monde guidèrent également Copernic quand il aborda le sujet délicat, compliqué, difficile de la monnaie.
On s’est plaint de tout temps de ce maudit argent , dont on ne possède jamais assez au gré de ses désirs. L’argent traduit tout le mouvement de la production et de la distribution des richesses; on ne voit que lui dans l’œuvre du travail et des échanges; on le rend donc responsable de tout, et beaucoup d’intérôts conspirent pour entretenir les erreurs et les préjugés. Personne ne pouvait gagner ni perdre à ce que la terre tourne autour du soleil, ou bien qu’elle demeure immobile, et cependant on a longtemps résisté à l’évidence scientifique. 11 en est autrement de Vargent , envisagé
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comme clément de la richesse; on n a etc que trop enclin à le chercher dans le creuset de nouveaux alchimistes, et à le confondre avec la richesse; eu réalité, il est le medium de la circulation, medium qui réalise des merveilles autrement sérieuses que celles de certains autres médiums venus, eux aussi, d’Amérique.
Les choses changent de forme, de place ou de main. Elles changent de forme par l’industrie humaine ; elles changent de place quand les objets qui surabondent en certains endroits se trouvent portés en d’autres ; elles changent de main, quand l’échange procure à ceux qui désirent quelque chose, l'objet qui leur manque, moyennant l’abandon de ce qu’ils possèdent ou les services qu’ils peuvent rendre. La monnaie intervient ici dans sa toute-puissance.
Il est un point sur lequel je dois insister, car il a été peu abordé jusqu’ici, et il permet de rendre compte, de la manière la plus nette, de l’importance et de l’utilité de ce grand instrument du travail humain qui est la monnaie . Elle constitue en réalité une machine puissante et féconde de décomposition et de recomposition du travail ; elle apparaît comme le plus énergique levier de l’association humaine. On l’accuse souvent et on la condamne bien à tort, parce que l’on ne connaît pas suffisamment les services qu’elle seule peut rendre.
C'est grâce à la monnaie que chaque travail (qu’il soit fourni sous forme de service salarié ou sous forme d’associalion) est immédiatement apprécié et rencontre instantanément sa récompense. C’est grâce à la monnaie qu’on met en œuvre le temps, cette étoffe dont la vie est faite, qu’on recueille et qu'on accumule le produit des heures et des minutes, de manière à rendre moins misérable le sort de tous. La monnaie joue le rôle le plus important, le plus actif dans les relations des peuples. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point.
Jadis la monnaie ôtait tenue en grand honneur. On présente noire siècle comme un siècle d’argent! 11 semble qu'on le calomnie; sur ce point comme sur beaucoup d’autres, il vaut mieux qu’on ne le suppose. Si nous nous reportons vers l’antiquité, nous voyons la véritable idolâtrie du métal précieux, sous toutes les formes; plus tard, comme dans les temps anciens on avait épuisé tous les moyens pour appeler le plus possible de cette richesse dans l'intérieur de chaque pays, on épuisa tous les artifices légaux pour arriver au même résultat. Dans une de scs tragédies Crébillon fait dire à Rhadamiste, pour montrer combien certaines contrées sont condamnées à un soi t sévère et dur :
La nature marâtre, en ces affreux climats,
Ne produit, nu lieu d'or, que-du fer, des soldats.
n LA MONNAIE.
Nous croyons que le fer et les soldats peuvent être une très-bonne chose, surtout par le temps qui court. Mais l'or apparaissait à tous les yeux comme le but le plus élevé vers lequel pouvaient se porter les désirs de l’homme.
Dans l’antiquité 1 or était divinisé. I n des brillants poêles de la Grèce, celui qu’on nommerait le Molière de l’antiquité, si quelqu’un pouvait être rnis en parallèle avec Molière, Aristophane présente, dans une de ses piquantes comédies, l’aveugle et inerte Plntus, le dieu de loi, couilisé par toutes les divinités de l’Olympe. Jupiter, le roi des dieux, déclare lui-même que sans 1 lutus il mourrait de faim, et Mercure, le Dieu du commerce, abdique son caducée pom se moitié au service de Plutus, tourner sa broche et laver sa vaisselle. Où trouver une image plus frappante de l’adoration de l’or?
Les anciens ont bien entrevu aussi le côté faible que présente cet élément si envié de tous. Aous connaissez la vieille table du roi Midas, de ce loi dont certains roseaux indiscrets découvraient les oreilles. Midas, qui ne voulait qu’amasser des trésors, fut condamné à voir tout se transformer en or sous ses mains, et il est mort de faim. L allégorie dévoile l’erreur qui confond la richesse avec la possession des métaux précieux; ceux-ci sont le véhicule de la richesse, et non pas la richesse ellemême.
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Un rapprochement se présente à ma pensée, je ne résiste pas au désir de vous le communiquer. Dans ma jeunesse (il y a malheureusement longtemps) je lisais avec avidité et je répétais avec enthousiasme les vers d’un grand poëte, d'une des gloires les plus pures de la Pologne, d’Adam Mickiewicz, de ce puissant génie sur le front duquel brille la double auréole de la gloire et du malheur. Dans son grand poëmc des Aïeux, Mickiewicz dépeint une position bien différente de celle du roi Midas, pour arriver à un enseignement analogue. 11 s’agit d’un jeune homme, qui a aimé et qui est trahi; sa fiancée l’abandonne pour épouser un homme riche. Dans sa douleur il invoque un châtiment semblable à celui que les dieux avaient infligé à Midas.
J’ai essayé (j’avais alors dix-huit ans) de traduire Mickiewicz, car j’ai commis beaucoup de vers dans ma jeunesse; et je suis doublement coupable, j’en ai commis en polonais et en français. Je me rappelle encore ce passage, et je vais vous le dire en réclamant quelque indulgence, car je n’ai point la vaine prétention de reproduire l’inimitable beauté de l’original. Je voudrais seulement en retracer les contours ; excusez les fautes de traducteur:
Comme en de purs ruisseaux se mirent les rivages,
Nos cœurs se reflétaient sur nos jeunes visages.
ic LA MONNAIE.
Dieu même avait uni ton destin et le mien,
Kt tu brises ce lien !...
Si du choix j’étais le inaitro,
Kt si je voyais paraître Une vierge aux divins appas,
Plus belle qu’un rêve de poésie,
Plus belle que loi, mon amie,
Je n’en voudrais pas.
Quand elle aurait en héritage Tout l’or du Tage,
Quand elle m’ouvrirait le ciel à mon trépas,
Je n’en voudrais pas!...
Femme, frêle duvet, futile créature,
De tes attraits les anges sont jaloux,
El ton âme est plus impure.
L'or t’a fait choisir un époux,
Tu ne prises que les richesses...
Que tes baisers, que tes caresses Ne rencontrent que de l’or;
Que tout, sous ta lèvre traîtresse,
Devienne or;
Que partout la main ne presse Que de l’or!
Singulière rencontre du génie du poêle, qui traduit les souffrances de l’âme, et de l’antique fable qui parle des mésaventures de Mêlas!
L’or était le point de mire de la sociélé ancienne; les Argonautes s’élançaient à la conquête de la toison d'or ! le inonde moderne n'a pas non plus manqué d'Argonautes. Au moyen âge on compta beaucoup de nouveaux Jasons qui se précipitaient à
LA MON N Al K.
la poursuite de l’or, de ce merveilleux élément, en qui l’on concentrait toute la félicité humaine. Chose singulière! et ce n’est pas la seule circonstance où l’on soit amené à faire cette remarque; les méprises môme de l'esprit humain servent quelquefois à la marche, au progrès de la civilisation et de l’humanité. Cette grande erreur, celte confusion faite entre le métal et la richesse, arracha les hommes à leur immobilité routinière, au sol sur lequel ils semblaient avoir pris racine; elle les poussa aux découvertes lointaines, les mêla les uns aux autres. Quand on ne rencontrait pas l’or dans le sein d’un sol jaloux, on allait le chercher ailleurs. C’est l’or qu’ils poursuivaient, ces hardis navigateurs qui ont abordé les diverses parties du monde, ces intrépides aventuriers qui ont tant contribué à la découverte d’un nouvel hémisphère !
Une autre erreur économique surgit plus tard, elle avait toujours le même but : attirer le plus d’or possible. Je veux parler du système mercantile sur lequel ont été entés le système prohibitif et le système ultra protecteur dont, Dieu merci ! nous voici débarrassés aujourd’hui.
L’or suscitait une superstition véritable; le moment de la réaction devait arriver. On l’avait trop exalté, on a fini par l’abaisser beaucoup trop.
Une lettre de Christophe Colomb (je ne saurais choisir un exemple pris plus haut), adressée à Ferdinand et à Isabelle après son quatrième voyage,
l'or était l’objet. « L’or est une chose excellente, écrit-il. Avec de l'or on forme des trésors; avec de
l’or on fait tout ce qu’on désire en ce monde, on fait même arriver les âmes en paradis. »
Aujourd'hui, autour de ce magnifique piédestal sur lequel vous voyez élever le dieu de l’or, il en est beaucoup qui répètent le fameux refrain de Robert le Diable : L'or est une chimère ; pour beaucoup d’esprits quelque peu aventureux, l’or, pendant un certain temps, a paru n’ôtre qu’une coûteuse déception.
Christophe Colomb et Robert ont iort tous les deux. 11 ne faut ni diviniser l’or, ni songer à en dénier l’action utile et féconde. M. Michelet, l’éminent historien qui sait allier une imagination pittoresque à une vive pénétration, l’a justement indiqué :
« Gardons-nous de dire du mal de l’or. Comparé à la propriété féodale, à la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher, c’est la richesse subtilisée déjà, j’allais dire spiritualisée... Le docile métal sert toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation'. » N’était le brillant de l’expression, et si l’on s’en tenait à l’exactitude du jugement, on croirait qu’un
1 Histoire de France , t, III, p. 107.
lft
économiste a tracé ces lignes. Les vertus de l’or se trouvent, en effet, admirablement résumées et définies dans le court passage dont je viens de vous donner lecture.
A ceux qui parlent de la tyrannie de l’or, d’une royauté usurpée, de l’inutilité de ce rouage dans la machine sociale, j’opposerai quelque chose à quoi j’atlacheun grand prix et qui me semble l’emporter même sur les plus brillantes théories : c'est le consentement unanime du genre humain. Molière, quand il voulait être sûr de la justesse d’une idée, consultait sa servante. Je crois que beaucoup d’homrnes d’Etat feraient bien de consulter cette servante de Molière, qui est le bon sens universel.
Non, l'or ne saurait être dédaigné. Ce n’est pas un vain signe de la richesse imposé par l’autorité et accepté par une confiance aveugle, un signe qui ne vaudrait que par l’empreinte qui le décore, qui se prêterait avec une singulière commodité à toutes les altérations et qui favoriserait ainsi les exploits des faux monnayeurs, plus ou moins haut placés.
11 fut un temps où les faux monnayeurs ne se cachaient point dans des cavernes pour exercer leur industrie. Ils gouvernaient l'Etat et faisaient leur métier en toute sécurité de conscience. La volonté du souverain ne suffisait-elle pas pour donner de la valeur aux disques de métal mis en circulation, afin de représenter toutes les autres valeurs, tous les autres produits? Attribuer un certain prix à une
certaine pièce de monnaie, n etait-ce pas assez pour donner à celle pièce la valeur que portait le titre 1 ? Cependant, quelles que fussent leur autorité et la violence qui en accompagnait l’exercice, ils échouaient toujours dans ces entreprises et ils ne pouvaient rien comprendre à ces échecs.
Quelquefois l'Église voulut châtier de pareils procédés; les papes lançaient des bulles d’excommunication contrôles falsificateurs de la monnaie: ils répondaient ainsi aux cris de douleur du peuple; la grande querelle de Philippe le bel avec le saintsiège se rattache en partie à l’altération de la monnaie. Le Dante, dont un de mes honorables collègues 2 vous, a entretenus d'une manière brillante, précipite les faux monnayeurs au fond de l’enfer, et parmi ces damnés figure Philippe le Del 3 .
L’exemple de ce roi n’était pas un exemple isolé.
1 Au seizième siècle, le grand jurisconsulte Dumoulin avait signalé celle dangereuse erreur; fidèle à la même pensée, Daguesseau écrivait ces paroles pleines desagesseet empreinles d'une rare justesse, à l'époque livrée aux hasardeuses déceptions de Law : « L'or et l'argent ont une valeur naturelle et qu'ils ne liennenl nullement du prince. En vain, le prince voudrait forcer ce principe et faire violence à la nature même : l'autorité n'a pas le pouvoir de subjuguer pleinement In raison et d'asservir le sens commun. # (Considérations sur la monnaie.)
- M. le comte Foueher de Gareil.
« La si vedrà ilduol clie sopra Sonna Induce, falseggiando la monetn. »
La sérénité de conscience qui provenait, chez la plupart des souverains, de la fausse idée qu’ils se faisaient de la monnaie, rendait de tels procédés à peu prés uniformes dans l'Europe entière, excepté dans un pays qui s’est presque toujours gardé de ces abus, et ce pays, c’est celui qu’on voudrait effacer aujourd'hui de la carte du monde!
La Pologne a, plus que tout autre État, gardé fidèlement une monnaie droite de titre et de poids. Elle a aussi été à l’abri d’un autre inconvénient (j’emploie un terme fort adouci), de celui du papier-monnaie, dernière expression de l’altération de la monnaie. En effet, à mesure qu’on diminue la dose d’or et d’argent fin dans chaque pièce de monnaie, à mesure qu’on accroît la quotité de l’alliage, la valeur intrinsèque de chaque pièce décline; si celle dose diminue jusqu’à une quotité vraiment homœopathique, c’est du papier-monnaie que l’on fabrique.
Le souvenir des années de collège me servira à rendre exactement ma pensée. Qui n’a goûté de Y abondance? Ce breuvage peu fortifiant contient beaucoup d’eau mêlée à un peu devin. C’est l’image de la monnaie avilie, de l'abondance factice que l’on prétend produire au moyen de l’altération de la monnaie. Comme celle du collège, cette fausse abondance ne profite guère.
Je me laisse aller à celte causerie, et je risque de
trop laisser à l’écart le sujet principal qui nous a réunis ici. Je dois vous faire faire connaissance avec le traité de Copernic sur la monnaie. Ce travail important et généralement ignoré, il faut que je l’aborde.
Copernic comprenait bien l'importance de la pureté et de la fixité de la monnaie; il déniait aux princes le pouvoir d’en constituer la valeur à volonté. Voici le préambule de son traité :
«Quelque innombrables quesoientles lléaux qui d'ordinaire amènent la-décadence des royaumes, des principautés et des républiques, les quatre suivants sont, à mon sens, les plus redoutables : la discorde, la peste, la stérilité de la terre, et la détérioration de la monnaie. Pour les trois premiers, l'évidence fait que personne n'en ignore. Mais pour le quatrième, qui concerne la monnaie, excepté quelques hommes d’un grand sens, peu de gens s’en occupent ; pourquoi? parce que ce n’est pas d’un seul coup, mais petit à petit, par une action en quelque sorte latente, qu’il ruine l’État. »
Ces paroles sont admirables de netteté et de vérité. — Copernic passe ensuite à une esquisse de la nature de la monnaie.
« L’or ou l’argent, marqués d’une empreinte, constituent la monnaie destinée à déterminer le prix des choses qui s’achètent et s vendent, selon les
lois établies par l’Etat ou le prince. La monnaie est donc en quelque sorte une mesure commune d’estimation des valeurs; cette mesure doit être fixe et conforme à la règle établie. Autrement, il y aura de toute nécessité désordre dans l’Étal. Acheteurs et vendeurs seront à tout moment trompés, comme si l’aune, le boisseau ou le poids ne conservaient pas une quantité certaine. Or celte mesure réside, selon moi, dans l’estimation de la monnaie elle-même. Bien que cette estimation ail pour base la bonté de la matière, il faut cependant la discerner de la valeur. La monnaie, en effet, peut être estimée plus que la matière dont elle est laite et vice-versd. »
Ainsi que l’explique Copernic, la monnaie métallique, à la fois signe et gage, renferme en elle la loi d’équilibre de l’échange et devient le régulateur de la circulation. Elle constitue le terme fixe de comparaison auquel tout se rapporte, et elle sert ainsi d’échelle commune à toutes les marchandises dont elle facilite l’échange.
« L’établissement de la monnaie, dit Copernic, a la nécessité pour cause. Bien qu’en pesant seulement l’or et l’argent on aurait pu pratiquer les échanges, ces métaux étant considérés partout, du consentement unanime des hommes, comme choses de prix, cependant comme il y aurait de nombreux
incoiivùriients à être obligé d'apporter toujours des poids avec soi, et tout le monde ri étant pas apte à juger du premier coup d’œil de la pureté de l’or et de l’argent, on convint de marquer larnonnaie d 'une empreinte publique, afin d’indiquer quelle contient bien la quantité d’or et d’argent voulue, et on s’en rapporta à l’autorité pour le faire. »
Ainsi donc les idées émises il y a quelque temps encore, afin de montrer qu’au lieu de donner aux pièces d’or une valeur déterminée, on pourrait les faire peser, apprécier à chaque moment, en les traitant dans la circulation comme une marchandise, s’étaient déjà présentées à Copernic, mais c’était pour se voir combattues par cet esprit supérieur. Celle façon d’estimer les métaux est employée dans un pays qui ne se distingue guère par une marche rapide dans la voie du progrès. En Chine on pèse la monnaie, à laquelle on donne une forme emblématique, celle de petits souliers, comme pour faire comprendre que, grâce à la monnaie, le monde marche. Singulier moyen de marcher que de se heurter sans cesse contre le besoin de soumettre chaque pièce à une expertise individuelle! L’empreinte apposée par l’autorité, en faisant connaître la quantité île matière précieuse et en déterminant le prix des espèces, sert singulièrement à la facilité des échanges, à la promptitude des transactions. L’autorité joue
dans ce but un rùlc considérable pour tous les agencements de la monnaie; elle doit le remplir avec une exactitude scrupuleuse, et veiller à ce (pic chaque pièce de monnaie soit la représentation exacte de la valeur qu’elle énonce, du litre qu’elle proclame. L’autorité ne doit pas faire comme ces empereurs romains qui dégradaient sans cesse la composition des espèces. La monnaie rend un son plus ou moins pur suivant la nature de sa composition; ce son, plus ou moins altéré, pouvait servir à marquer les diverses périodes de la décadence.
L’avilissement de la monnaie et les graves conséquences qu’il entraîne ont été parfaitement appréciés, et condamnés par l’esprit droit et le génie élevé de Copernic. Il a aussi compris l’utilité de l’unité monétaire. Le vœu séculaire de la France, c'était d’arriver à ce que nous possédons aujourd’hui, à ce dont chacun jouit sans s’en apercevoir, comme il respire l’air qui l'environne, sans se rendre compte du service qu'il en reçoit; c’était d’avoir une loi , un poids , une mesure , une monnaie. L’unité de la monnaie était placée au nombre des conditions qui intéressent de la manière la plus directe l'organisation de l’État ; en réalité, toute atteinte portée, soit à l’unité, soit à l’intégrité de la monnaie, entraîne une véritable lésion dans le corps social; elle a des conséquences incalculables. Un des hommes les plus distingués, les plus honorables
qui aient dirigé les finances de la France, Mollien a merveilleusement délini le caractère, les loin tiens de la monnaie, et les conditions qui doivent être maintenues afin que cet organe important du corps social ne soit jamais atteint.
Pourquoi y attachons-nous une si gi ai idc iinpoitancc? C'est que nous y voyons, comme nous le disions en commençant, un instrument d association, un instrument de coopération d'hommes qui s’ignorent les uns les autres Cl qui fia\aillent cependant les uns pour les autres, et en même temps un instrument de cette division du travail dont vous connaissez les merveilleux résultats, et qui accroît la production dans des proportions si con¬
sidérables.
Grâce à la’monnaie, à l'estimation directe, instantanée, qu’elle permet de faire de la part que chacun prend à la production commune, celle production marche, se développe avec rapidité, les échanges se multiplient, et la société devient de moins en moins misérable. Pour mieux fixer votre pensée à cet égard, j appellerai un moment votre attention sur quelque chose d élémentaire, dont chacun de vous peut se rendre aisément compte. On publie aujourd'hui beaucoup de journaux et même de journaux illustrés. Ceux qui achètent ces feuilles se sont-ils demandé combien d’hommes ont coopéré à la production de ces petits carrés de papier, qui se vendent cinq ou dix
centimes, et comment chacune des fractions, payées par chacun des acheteurs, se réunit ensuite dans la masse, qui se déverse entre tous ceux qui ont coopéré à cette production ?
On a dit, avec raison, qu’il n’y avait pas un clou dans le monde qui ne fût le résultat de la coopération du genre humain. Chacun travaille pour tous, et tous travaillent pour chacun. C’est la grande association, éternelle et toujours rajeunie, qui vil par l’échange des services; grûceà celte force inépuisable la société humaine devient de plus en plus une association de producteurs; celle-ci se manifeste clairement, dès que l’on essaye de pénétrer l’essence de chaque œuvre produite. J’ai choisi pour exemple le journal illustré. Ce journal a besoin de papier pour être imprimé, de caractères que le compositeur réunit pour former les mots, d’encre qui recouvre ces caractères, de machines puissantes qui les reproduisent rapidement sur une feuille de papier promenée sous la presse, d’artistes qui le décorent, de dessinateurs, de graveurs, d’hommes qui travaillent de leur intelligence, de leur plume, pour le remplir de choses curieuses, intéressantes, instructives. Les hommes qui coopèrent à une pareille création ne se trouvent pas tous réunis dans le même lieu. Le journal se fabrique par exemple à Paris, mais avec du papier qui n’est pas fait à Paris. Le plomb des caractères vient peut-être d’Angleterre. La
2g LA MONNAIE,
houille qui fait marcher les machines peut arriver de Belgique, d’Allemagne. Beaucoup d'éléments qui en Iront dans la composition matérielle de ces machines, de l’encre, du papier, ont franchi l’Océan, sans parler des mille objets divers qui ont servi à l’existence des hommes réunis par le lien de ce travail commun. Il est des milliers, peut-être des millions de coopéraient divers, qui ont contribué à créer cetle petite feuille que vous achetez chaque jour. Eh bien, cest a laide du centime, du décime, donné pour l’acquisition du journal que se constitue la somme des rémunérations destinées ù tous ceux qui ont coopéré à 1 œuvre; chaque acheteur, en payant celui qui lui livre le journal, récompense sans s en douter tous ceux à qui il doit le plaisir ou l’instruction qu’il se procure.
J’ai dit en deux mots la puissance et l’efficacité de la monnaie, comment elle devient un instrument d agrégation d efforts et de division du travail , comment elle sert à augmenter la production par la facilité des échanges. L’échange, dans les temps anciens, était un fait local, et alors ses avantages étaient faibles. Aujourd'hui il devient un fait universel ; le monde se trouve relié par un immense réseau de rapports mutuels. Les hommes, quelque distants qu’ils soient, communiquent entre eux; et ici me revient à la mémoire la parole sublime de Sully à Henri 1\ :
« Votre Majesté doit mettre en considération
qu’autant il y a de divers elimats, régions et contrées, aulanl scmblp-l-il que Dieu les ait voulu directement faire abonder en certaines propriétés, commodités, denrées, matières, arts et métiers spéciaux et particuliers, qui ne sont point communs ou pour le moins de telle beauté aux autres lieux, afin que par le trafic et commerce de ces choses, dont les uns ont abondance et les autres disette, la fréquentation, conversation et société humaine soient entretenues entre les nations, tant éloignées peuvent-elles être les unes des autres. »
La conversation entre tous les hommes est singulièrement aidée par ces petits disques de métal qui, dans leur pureté, représentent l’équivalent des divers services rendus et qui permettent, par la facilité de l’estimation, d arriver à la composition et à la décomposition du travail général de la société !
Aussi Mirabeau (non pas le grand orateur, mais Mirabeau le père) écrivait-il un jour que les trois plus grandes inventions de l’esprit humain étaient Y alphabet , la monnaie et le tableau économique. J’avoue que je n’ai pas la même assurance pour le tableau économique que pour les deux autres. Mais l’alphabet et la monnaie ont ôté doux admirables découvertes, qu’on reporte à la même origine. Les Phéniciens ont inventé l’alphabet, qui permet de
communiquer les pensées, et la monnaie , cet
alphabet de l’échange, qui permet de communiquer les produits entre les homrçes.
Si le temps l’avait permis, et si je ne craignais point de vous fatiguer, je vous aurais entretenus des conditions essentielles de la monnaie, de la nécessité quelle eut une valeur intrinsèque et une valeur élevée sous une petite tonne, qu elle lut d’un transport facile, qu elle puisse passer de main en main, qu’elle demeure durable et inaltérable
1 Nous ne saurions mieux suppléer à ce qui se trouve omis dans cette exposition rapide, qu'en rappelant 1 admirable exposé fait par Turgot [sur la formation et la distribution des richesses).
§ \LI. Toute marchandise a les deux propriétés essentielles de la monnaie, de mesurer et de représenter toute valeur; et dans ce sens, toute marchandise est monnaie.
Ces deux propriétés de servir de commune mesure de toutes les valeurs, et d’être un gage représentatif de toute marchandise de pareille valeur, renferment tout ce qui constitue l’essence et l’utilité de ce qu’on appelle monnaie; et il suit des details dans lesquels je viens d’entrer que toutes les marchandises sont à quelques égards monnaie et participent à ces deux propriétés essentielles, plus ou moins à raison de leur nature particulière. Toutes sont plus ou moins propres a servir de commune mesure à raison de ce qu’elles sont d un usage plus général, d’une qualité plus semblable, et plus faciles à sc diviser en parties d’une valeur égale. Toutes sont plus ou moins propres à être un gage universel des échanges, à raison de ce qu’elles sont moins susceptibles do déchet et d’altération dans leur quantité et dans leur qualité.
§ \L11. Réciproquement, toute monnaie est essentiellement marchandise.
On ne peut prendre pour commune mesure des valeurs (pie
La condition de durée, en empêchant celle portion de la richesse de s’évaporer, entraîne un effet économique très-important. La masse des métaux précieux se conserve et s’accroît sans cesse; aussi 1 expression du rapport (pii existe entre la production annuelle et la quotité déjà acquise, diminue, de manière à donner à la valeur une stabilité de plus en plus grande; cela nous explique en partie comment les prédic-
ce ((ai a 11110 valeur, ce qui est reçu dans le commerce en échange des autres valeurs; el il n'y a de gage universellement représentatif d'une valeur qu’une autre valeur égale. Une monnaie de pure convention est donc une chose impossible.
XL 1 Y. Les métaux, cl surtout l'or cl l'argent, y sont plus propres qu'aucune-autre substance, et pourquoi?
Nous voici arrivés à l'introduction des métaux précieux dans le commerce. Tous les métaux, à mesure qu’ils ont été découverts, ont. été admis dans les échanges à raison de leur utilité réelle : leur brillant les a fait rechercher pour servir de parure; leur ductilité et leur solidité les ont rendus propres à faire des vases plus durables et plus légers que ceux d'argile. Mais ces substances ne purent entrer dans le commerce sans devenir presque aussitôt la monnaie universelle. Un morceau de quelque métal que ce soit a exactement les mêmes qualités qu'un autre morceali du même métal, pourvu qu'il soit également pur. Or, la facilité qu’on a de séparer, par dffférentes opérations de chimie, un métal des autres métaux avec lesquels il serait allié, fait qu'on peut toujours les réduire au degré de pureté ou, comme on s'exprime, au litre qu'on veut, alors la valeur du métal ne peut plus différer que par son poids. En exprimant la valeur de chaque marchandise par le poids du métal qu'on donne en échange, on aura donc l'expression de toutes les valeurs la plus claire, la plus commode et la plus
(ions faites sur l’immense révolution qu’allait accomplir dans le monde l’inondation de l’or de la Californie et de l'Australie, ont été démenties par l’expérience; loin d’en souffrir,nous ne noussommes pas mal trouvés de cette inondation, et l’or n'a encore ruiné personne. En vertu de la solidité
susceptible de précision, et dés lors il est impossible que dans l'usage on ne la préféré pas à toute autre. Les métaux ne sont pas moins propres à devenir le rage universel de toutes les valeurs qu’ils peuvent mesurer; comme ils sont susceptibles de toutes les divisions imaginables, il n y a aucun objet dans le commerce dont la valeur, petite ou grande, ne puisse être exactement payée par une certaine quantité de métal. A cet avantage de se" prêter à toute sorte de divisions, ils joignent celui d’être inaltérables, et ceux qui sont rares, comme l'argent et l'or, ont une très-grande valeur sous un poids et un volume très-peu considérables.
Ces deux métaux sont donc de toutes les marchandises les plus faciles à vérifier pour leur qualité, à diviser pour leur quantité, à conserver éternellement sans altération, et à transporter eu tous lieux aux moindres frais. Tout homme qui a une denrée superflue, et qui n’a pas dans le moment besoin d’une autre denrée d'usage, s’empressera donc de l’échanger contre de l'argent, avec lequel il est plus sûr qu’avec toute autre chose de se procurer la denrée qu'il voudra au moment du besoin.
§ XLV. L'or et l'argent sont constitué s par la nature des choses, monnaie cl monnaie universelle , indépendamment de toute convention et de toute loi.
Voilà donc l'or et l'argent constitués monnaie et monnaie universelle, ei cela sans aucune convention arbitraire des hommes, sans l'intervention d’aucune loi, mais par la nature des choses. Ils ne sont point, comme bien des gens l’ont imaginé, des signes de valeur; ils ont eux-mêmes m e valeur.
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qu'il offre, la masse du mêlai augmente, elle ne se consomme et ne se détruit presque pas; les diverses portions de métal s’ajoutent les unes aux autres, par conséquent la progression devient peu sensible' x relativement à la quotité des métaux déjà réunis.
La monnaie acquiert ainsi un des caractères esson-
S'ilssont susceptibles d'être la mesure cl le gage des autres valeurs, celte propriété leur est commune avec tous les autres objets qui ont une valeur dans le commerce.
Ils n'en diffèrent que parce qu’étant à la fois plus divisibles, plus inaltérables et plus faciles à transporter que les autres marchandises, il est plus commode de les employer à mesurer et à représenter les valeurs.
§ LYI. Les autres métaux ne sont employés à ces usages que subsidiairement.
1 ous les métaux seraient susceptibles d’être employés comme monnaie. Mais ceux qui sont fort communs ont trop peu de valeur sous un trop grand volume pour être employés dans les échanges courants du commerce. Le cuivre, l'argent et l’or sont les seuls dont on fait un usage habituel.
Et même, à l’exception de quelques peuples auxquels ni les mines ni le commerce n'avaient point encore pu fournir une quantité suffisante d'or et d’argent, le cuivre n'a jamais servi que dans les échanges des plus petites valeurs.
§ L. L'usage de l'argent a beaucoup facililé la séparation des divers travaux entre les différents membres de la société.
Plus l’argent tenait lieu do tout, plus chacun pouvait, en se livrant uniquement à l’espèce de culture ou d industrie qu'il avait choisie, se débarrasser de tout soin pour subvenir à ses autres besoins, et ne penser qu’à se procurer le plus d argent qu’il pourrait par la vente de ses fruits onde son travail, bien sur, avec cet argent, d’avoir tout le. reste : c’est ainsi que l’usage de l’argent a prodigieusement bâté les progrès de la société.
Si
tiels pour lui faire remplir l’office d’intermédiaire dans la circulation ; la valeur en est la moins variable de toutes celles qui appartiennent aux choses de ce monde, surtout pour les transactions accomplies à des intervalles de temps assez rapprochés. Dans cette limite, la valeur de la monnaie devient presque invariable.
Pour se plier à tous les besoins de la circulation, il faut aussi que la monnaie puisse se diviser et se réunir à volonté. Un diamant brisé, fut-il le Koï- Noor lui-môme, perdrait singulièrement de valeur et on ne pourrait plus le rétablir dans la forme première. Le métal est fusible, ilsc divise et se recompose aisément, en permettant de suivre toutes les variations de la circulation.
Le métal précieux est toujours et partout homogène. Que l’or vienne de la Californie, de l’Australie ou de l'Altaï, que l'argent arrive du Mexique, du Pérou ou de la Saxe, ils présénfent une identité qui ne se trouve dans aucune autre chose. On ne rencontrerait nulle autre part cette qualité essentielle de l’identité, de l'homogénéité et de la divisibilité.
Dans les temps primitifs on employait les bestiaux comme instrument d’échange. Aujourd’hui encore cela se pratique en Amérique, et peut convenir, à la rigueur, pour des transactions d’une certaine valeur. Mais il est difficile, pour des achats peu considérables, de dépecer des bœufs en bif-
tecks cl en côtelettes, et plus difficile encore de les recomposer et de les transporter d’un lieu dans un autre. La monnaie vivante entraîne aussi d’autres inconvénients et d’autres embarras; on ne peut ni la conserver sans frais, ni l’emmagasiner sans perle 1 .
' Le temps ne nous a pas permis de citer à l’appui un document curieüx, qu'on sera peut-être étonné de rencontrer au milieu de ces recherches sur la monnaie, la lettre d'une artiste du théâtre Lyrique, qui s'est rendue, il y a quelques années avec son frère et plusieurs autres virtuoses, pour chercher fortune au delà des mers; le tableau animé et pittoresque qu'elle retrace n'est pas sans fournir des indications utiles au sujet du grave problème (pie nous étudions en ce moment. Nous ne modifions en rien celte naïve et vive peinture :
a On m’assure que ma lettre le parviendra, c'est ce qui me décide à l’écrire, bien qu'un grand doute me reste, car il me semble que ces îles liervey (de l'archipel de Cook) sont au bout du monde! Enfin, je dois croire qu’on en revient, puisqu’on y est venu.
« Hier, pour la troisième fois, le roi Makcaa assisté à notre concert en personne. Il est du plus beau noir; et dans son palais, où les missionnaires avaient laissé un Christ en 1 <Sû 7 . il a fait peindre le divin Rédempteur en noir.
« 11 faut avoir traversé le grand océan Équinoxial pour voir des choses pareilles. Notre salle de concert est un grand hangar où l’on a pendant longtemps entassé des poissons desséchés. I.e poisson est parti, l'odeur est restée. Il n’y avait rien de ulus approprié à nos exercices dans file de Manaïo, même dans le palais de Sa moricaude Majesté.
« Tu as peut être lu, dans un roman de M. Léon Gozlan, je ne sais plus lequel, le récit d'une recette de spectacle faite en n ut ure?
« C'est de la réalité de celle plaisanterie littéraire qu'on
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Une autre qualité des métaux précieux, c’est d’etre faciles à éprouver, comme aussi à recevoir et à conserver une empreinte délicate.
La monnaie doit être rare pour avoir une valeur élevée. Un kilogramme d’or vaut trois mille quatre cents fr., et un kilogramme de fonte vaut trois sous. Cela montre combien la masse d'or qui existe dans
nous paye ici. Le roi lui-même, faute de monnaie, même petite, nous a donné des calebasses gravées. L'une offre son portrait en profil; je le le garde, ma chère tante; tu pourras en faire un sucrier, en y mettant un petit pied. In boiras ton café en songeant que ta pauvre Zélie est allée chercher cela au milieu d’un archipel appelé des Amis, sans doute, parce qu'on n'v rencontre que des sauvages, et auprès des îles dites de lu Société, probablement parce qu’elles sont à peu près désertes.
« J'ai, comme tu le penses bien, la plus forte part du programme, ce qui fait que j’ai aussi la plus grande partie de la recette. Enfin, j'ai un tiers à moi seule; la Campana, Ferioti et mon frère, notre infatigable chef d'orchestre, se partagent le reste. Or, en échange d'un air de Y Aima Bolotn, du duo de A forma et Adalgisa, du brindisi de Lucrczia, de l'air du ténor : Ali! quel plaisir d'être soldat ! et de l’air des l-'raiscs, du théâtre Lyrique, j'ai encaissé pour ma part des huit cent seize billets pris au bureau hier soir ; Trois porcs, vingt-trois dindons, quarante-quatre poules, cinq mille noix de coco", mille deux cents ananas, cent vingt boisseaux de bananes, cent vingt citrouilles, mille cinq cents oranges. Que faire d’une pareille recette? En France, à la Halle, son estimation monterait bien à quatre mille francs, en supposant que les noix de coco et les bananes y soient de bonne défaite. Quatre mille francs, c'est beau, pour avoir chanté cinq morceaux, bien que ce ne soit pas tout à fait un cochon par air, ni tout à fait cinq dindons; mais, ici, comment re-
le monde esl peu considérable. On possède aujourd’hui, selon des calculs approximatifs, vingt milliards d’argent et vingt milliards d’or. C’est peu de chose comme masse, puisque un kilogramme d’or vaut trois mille quatre cents fr., et une tonne d’or vaut trois millions quatre cent mille francs. Toute la quotité de l’or qui existe aujourd’hui dans
vendre, comment monnayer lonl cela? Le fait est qu’il esl assez difficile d'espérer de trouver de l'argent chez des acheteurs qui eux-mêines ont payé en citrouilles et en cocos le plaisir de nous entendre. Le peu de pièces monnayées qui existent dans file sont réservées à payer l'impôt, parce que Sa Majesté Makca n’entend pas qu'on garnisse ses caisses de légumes et de volailles. Donc, que faire de la recette? la consommer? Mais relis un peu. chère tante, ce qui m'est revenu hier pour ma part; fais l'addition des deux autres concerts, et songe un peu ce que la pauvre Zélie pourrait faire d'un pareil menu.
O Ou me dit qu'un spéculateur de file voisine appelée Mangea (qu’elle esl bien nommée,celle île, si elle avale mon butin), doit arriver demain pour nous faire des offres en espèces à mes camarades et à moi. En attendant, pour tenir nus porcs en vie, nous leur donnons à manger les citrouilles; les dindons et les poules nous dévorent les bananes et les oranges, de sorte, que pour maintenir sur pied la parlieanimale de ma recette, je dois lui sacrifier tout le végétal. »
Il est difficile de mieux mettre en relief, par la loi des contraires, les avantages de la monnaie métallique, conservée sans perte, employée sans embarras, transportée sans peine, accumulée sans déchet, et qui garde, sans nouvel effort, la puissance dont elle est douée, toujours semblable à elle-même. 11 n'est pas deux pièces de bétail, deux sacs de blé, deux arpents de terre qui soient identiquement les mêmes, la monnuit' seule ne varie pas de nature.
1, A JIü.NNAIK.
le monde équivaut à peine à sept mille tonnes d’or. Savez-vous ce que nous produisons de fer en Europe? une quotité qui surpasse six millions de tonnes par an ; la quantité de la houille extraite est vingt fois plus considérable, elle s'élève à cent vingt millions de tonnes. Vous voyez combien l’or conserve une attitude modeste en face du fer et de la houille, l'n salon de Paris qui mesurerait cinq mètres de long sur huit de large, avec une hauteur de cinq mètres, c’est-à-dire trois cent vingt mètres cubes, contiendrait toute la masse d'or produite dans le monde!
Cette masse, réunie à celle d'une valeur à peu près égale de l'argent, augmente à peine d'un quarantième par an, tandis que les emplois auxquels set vent les métaux précieux se multiplient avec les progrès de la civilisation. Sans parler du luxe des dorures qui ruisselle de toute part, ni de la poudre d’or que la mode essaye de répandre sur les cheveux des dames (comme c'est fort laid, nous espérons qu’on n’en fera pas grand usage), que l’on songe à la quantité de bijoux, précieux et doux souvenirs, depuis Vaillance, qui sanctifie l'union des époux, jusqu’à la croix, signe vénéré du salut dont la paysanne aime à se parer; ;>n tienne compte de tant d’autres objets de goût fantaisie, dont l'aisance croissante des popugénéralisc l’emploi. Jadis une montre était ajet de luxe, aujourd’hui elle est devenue
presque un objet de nécessité,et les cuvettes en or se multiplient au moins autant que les cuvettes en argent. Le commerce et l’industrie convertissent de plus en plus les métaux précieux en objets qui répondent à des besoins d'usage. Permeltez-moi un calcul qui marquera, non la réalité des choses, mais la tendance à laquelle elles obéissent. Un couvert d’argent, ce luxe permis aux plus modestes, car il devient,-en cas de nécessité, un gage du crédit, contient pour environ trente-huit fr. d’argent. Si en France chacun possédait un couvert (il en est beaucoup qui en manquent, mais il est des maisons où ils sont bien plus nombreux que les membres de la famille), il faudrait, rien que pour les couverts, en y ajoutant quelques autres ustensiles et ornements de table, environ un milliard et demi d’argent, plus peut-être que la France n’en a conservé en monnaie. Le môme calcul, appliqué à la population de l’Europé entière, absorberait une dizaine de milliards, et si on l’étendait à la population du globe, il demanderait une somme de cinquante milliards! Certes ce n’est pas demain qu’il peut se vérifier; mais que l’on n’oublie pas combien les peuples de FOrit nt, et jusqu’aux peuplades les moins civilisées, portent de passion à s’orner de bijoux, combien à leurs yeux les objets précieux, faciles à cacher et à transporter, passent encore pour la seule richesse, à l’abri des entreprises de la violence, et l’on comprendra que nous ne sommes pas à la veille de
voir les débouchés se fermer pour la production de l’or et de l’argent.
Ce n’est pas tout : à mesure que le monde marche, les rapports sociaux se modifient de manière à exiger plus d’espèces, pour le règlement des comptes plus variés. De plus en plus le travail, au lieu de n’ètre rétribué que par une ration de produits nécessaires à l’existence, est payé en argent : l'économie monétaire remplace partout l'économie naturelle qui se résumait dans l’abandon d’un coin de terre dont la corvée représentait le loyer ; en Russie même, le blé, depuis l’acte d’émancipation, cesse de ne coûter à produire que les coups de bâton distribués aux paysans, suivant l'expression de Sismondi : Partout le métal est appelé à jouer un grand rôle comme instrument de sociabilité. Vous voyez que nous n’avons guère à redouter l’accroissement de la production de l’or et de l’argent.
L’or n’a encore ruiné personne; il possède une vertu singulière pour peupler les déserts, faire sortir de grandes villes de dessous terre comme par un coup de baguette, appeler la lumière et la vie dans de vastes solitudes. Il est inutile de rappeler l’exemple, connu de tous, des merveilles accomplies en Californie; mais voyons ce qui s’est passé dans une contrée plus récemment dotée de ce fécond talisman, l'Australie.
Quand on entrait dans le vaste palais de Cromwell-Road, où l’exposition universelle de 1862
i talail ses splendeurs, on rencontrait dès les premiers pas une pyramide dorée mesurant deux mètres soixante-quinze centimètres à la base, et haute de quinze mètres. Elle figurait un poids de huit cents tonnes d’or, d’une valeur de plus de deux milliards six cent millions, obtenus durant dix années de 1851 à 1861, de l'exploitation de l’or dans VAvstralia felix, dans la province de Victoria.
Sur cette pyramide se trouvaient incrits les progrès accomplis pendant le môme espace de temps par la colonie. Je ne citerai ici que le développement de la population ; celle-ci comptait : en 1846, 177 personnes; en 1851 elle était déjà de 77,548 habitants, et elle montait, en 1861, au chiffre de 640,522.
La progression rapide de la production de 1 or a été un fait providentiel qui correspond à l’immense développement de la production et des échanges dont nous sommes les témoins. Les relations commerciales entrées peuples se chiffraient à peine, il n’y a pas longtemps, par centaines de millions; elles se chiffrent aujourd’hui par milliards ; le commerce du monde englobe maintenant environ cinquante milliards de valeurs. — Ce résultat a ôté obtenu grâce, en partie, à l’or et à l’argent, qui excitent la production en facilitant la mutualité des services; ils élèvent sans cesse à une plus haute puissance le besoin d’échanger, en étendant la division du travail, corrélative a la facile distribution
de la monnaie, ce précieux véhicule des échanges, celle langue commune des valeurs.
Les communications entre les hommes commencent par le sentier, grossièrement peicé dans la forêt, puis viennent les petits chemins, les routes, les chaussées, les canaux , les chemins de fer. Quelque chose d’analogue se reproduit pour les agents de la circulation : celle-ci débute par un troc grossier, s anime par le choix d’une mesure commune, quelque imparfaite quelle soit, prend un plus large essor du moment où la monnaie métallique rencontre un emploi, et s’élève aux plus larges proportions par l'introduction de la grande famille des lettres de change, des billets à ordre, des signes fiduciaires, des billets de banque, tics checks, et les procédés ingénieux des comptes courants et des virements.
Qu on ne s imagine point que les signes fîduciaiies rendent la monnaie métallique inutile ou supei flue. Ils n en sont que le reflef^comme la lune brille de l'éclat emprunté au soleil ; que deviendrait-elle si le soleil venait à s’éteindre? Le terrain solide de 1 or et de 1 argent demeure la base véritable des transactions humaines; il emprunte au crédit d utiles auxiliaires, mais seul il sert de support véritable à 1 edilice de la production et de la circulation des richesses; le reste ne vaut que par voie de conséquence. L’homme peut faciliter les mouvements du mécanisme métallique, il peut
on perfectionner les ressorts, il ne saurait le supprimer sans tout compromettre. Ceux qui ont prétendu bannir les métaux précieux en leur substituant des signes fictifs, la monnaie de papier, ont quelquefois égaré les esprits par une illusion fatale : comme les enchanteurs du moyen âge, ils montraient des fruits d’or aux regards fascinés; mais le charme ne tardait point à se rompre, et il ne restait que des feuilles de chêne!
11 est une preuve bien simple qui dévoile l’inanité des rêves de papier-monnaie, c’est la désignation même donnée à ces chiffons de papier appelés, prétend-on, à chasser l’or et l'argent du commerce des hommes. Que disent-ils être en effet? Des francs , des florins, des dollars, des roubles, des thalers, des Unes sterling, c’est-à-dire l'équivalent.de quotités détei minées d'or et d’argent. Ils veulent nier les métaux précieux et il les affirment; les noms qu’ils empruntent protestent contre le but qu’ils semblent poursuivre; s’il était permis d'employer une pareille image, ils témoignent de leur foi en l’or, tout en blasphémant contre ce qu’ils voudraient faire passer pour une royauté usurpée.
Il n’y a rien d’idéal, mais bien quelque chose de réel, de substantiel dans les services rendus par les métaux précieux. Les diverses qualités .qui les distinguent et que nous avons essayé de passer en revue, leur durée inaltérable, la facilité de conservation cl de transport, leur nature flexible
qui permet de les diviser et de les réunir en les pliant à toutes les variations du prix, leur caractère de pureté et d’identité, leur qualité homogène, tout jusqu’à leur rareté môme, les appelle à servir d’instruments intermédiaires aux échanges, en leur faisant mesurer la valeur.
Tel est l’office de la monnaie.
Mesurer , c’est comparer une grandeur avec une autre grandeur de môme espèce, prise comme unité. Aussi bien que nous ne saurions employer pour déterminer l’étendue ou le poids, un objet dépourvu de poids ou d’étendue et que l’on ne pourrait calculer l’espace au moyen du kilogramme, de même on ne peut mesurer la valeur que par une valeur.
Mais il importe de ne pas confondre l’instrument du mesurage, avec l’objet mesuré luimème. Le thermomètre indique la chaleur, il n’est pas la chaleur; la balance marque simplement le poids, elle n’en est pas l’équivalent. Un mètre, un hectolitre sont des mesures de longueur et de capacité, sans se confondre avec les objets qu’ils déterminent, et sans les remplacer.
11 en est autrement de la valeur , destinée à déterminer d’autres valeurs; elle en est à la fois la mesure et Y équivalent , le signe et le gage. Autre chose est posséder l’or et l’argent, qui mesurent la valeur, autre chose obtenir un mètre et un hectolitre, qui mesurent la longueur et la capacité, four
n avoir point fait celle distinction capitale, pour n'avoir point compris rpie l 'équivalent de la valeur permet seul de la graduer, des esprits élevés ont commis les pins étranges erreurs an sujet de la monnaie.
La valeur n’existe point par elle-même, elle exprime un rapport , elle exige pour être estimée un étalon qui soiL en même temps un équivalent. On ne cède pas la balance, le mètre, le thermomètre quand on calcule le poids, la longueur, la chaleur; on transmet au contraire la monnaie, ou le signe qui ne vaut qu'autant qu’il représente la monnaie et qu’il la rend exigible à volonté.
Il ne suffit pas qu’un objet soit valable , il faut encore, pour qu’il serve d instrument de circulation, qu’il soit facilement transmissible et qu’il s’adapte à toute quotité de valeur. Ces qualités se rencontrent au plus haut degré dans l’or et dans l'argent; elles s’ajoutent aux autres particularités <pii les distinguent et qui les appellent naturellement à remplir la haute fonction (pii permet de relier les intérêts humains, de les faire concourir à un résultat commun et qui aide au développement de la sociabilité, en provoquant à la fois la division du travail et l’association des efforts, au moyen delà rémunération instantanée des services rendus.
On peut passer eu renie tous les objets de la création ; aucun autre ne présente les qualités et
LA IIü.N -N A1 !..
n’offre les avantages de l’or et de l’argent, comme mesure de la valeur. Le bon sens populaire ne s’y est pas trompé; il dédaigne avec raison les fictions périlleuses et se rattache aux garanties fidèles de la réalité. C’est ainsi que s’entretient et que grandit le commerce des hommes entre eux.
Sans doute quand on rapproche des époques fort éloignées l'une de l’autre, on peut constater des variations notables dans le prix du métal, et par conséquent dans la mesure admise pour comparer la valeur des choses. Justement parce que la monnaie présente un corps et n’a rien d’idéal, elle partage le sort de tout ce qui est matière, elle ne saurait représenter quelque chose d’invariable ni de parfait; ce qu’il est permis de dire, c’est qu'elle constitue le mode le moins inexact d’estimer la valeur , et que les défauts qu’elle présente sous le rapport de la stabilité, s’effacent presque entièrement lorsqu’il s’agit des transactions à terme plus rapproché, qui constituent la masse presque totale des transactions humaines. Pour ces espaces de temps qui comptent par années, l’afflux successif du métal nouvellement exploité ne constituant qu’une fraction minime, de la masse déjà acquise, n’exerce qu'une action insensible sur le prix, surtout de nos jours. A la découverte de l’Amérique, 1 Europe ne possédait guère que le quarantième de l’or et de l’argent qu’elle détient aujourd’hui : la survenance de quelques centaines de millions
suffisait alors pour entraîner dans les prix une perturbation (pie des milliards ne sauraient provoquer maintenant.
L’altération de la monnaie peut seule influer d une façon grave sur l’équilibre des contrats et des conventions. Quand celte fraude létjale intervient, la bonne foi se perd, tout se trouve livré au hasard et à d'insidieuses manœuvres; l'honnête homme et l’homme de labeur sont les premières victimes de l’atteinte ainsi portée à la sincérité des relations.
Copernic a vigoureusement montré les tristes résultats de pareils abus. Après avoir recherché les causes de l’avilissement dans lequel la monnaie prussienne était tombée, il continue en ces termes :
« Cependant ceux que cela regarde ne tiennent point compte de celle immense ruine de la Prusse 1 . Cette patrie, si douce pour eux, à laquelle, après la piété envers Dieu, ils doivent non-seulement leurs services les plus dévoués, mais le sacrifice même de leur vie, ils la laissent, par leur négligence de jour en jour plus blâmable, tomber et périr misérablement.
« Alors que la monnaie prussienne, et par elle la patrie, sont travaillées de tels vices, les orfèvres
1 On ne doit pas oublier que la Prusse était alors une province de la Pologne.
seuls et ceux qui se connaissent en métaux profitent de nos malheurs. Dans la monnaie mêlée ils choisissent l’ancienne dont ils vendent l’argent fondu, recevant toujours du vulgaire inexpérimenté plus d'argent avec la môme somme de monnaie. Quand les.vieilles pièces ont presque entièrement disparu, ils choisissent ce qu’il y a de meilleur parmi le reste, ne laissant que la masse des plus mauvaises monnaies. De là cette plainte qu’on entend sans cesse de toutes les bouches, que l’or et l’argent, les provisions de la famille, les salaires , le travail des artisans, tout ce dont les hommes font usage d’ordinaire, augmentent de prix. Mais-flolrc négligence ne remarque pas que la cherté de toutes choses provient de la constitution du numéraire; celles-ci augmentent et diminuent proportionnellement à la monnaie. »
Je dois encore rappeler un autre passage des plus remarquables : il prouve toute la profondeur des vues de. Copernic et la pénétration de son esprit, qui lui avait fait saisir une des notions fondamentales de la science des richesses.
« Nous voyons, dit-il, fleurir les pays qui ont de la bonne monnaie, tandis que ceux qui n’en ont que de la mauvaise tombent en décadence et dépérissent... La monnaie faible nourrit plus la paresse qu’elle ne soulage la pauvreté... »
VJ
Terminons ces citations en indiquant l'importance que Copernic attachait à la grande question de Y unité monétaire. 11 s’exprime, à cet égard, comme suit :
« Si l’on veut enfin remédier aux malheurs de la Prusse par l’amélioration delà monnaie, ce dont il faudra se garder avant tout, c’est de la confusion résultant de la variété d’ateliers où l’on doit la frapper. Cette multiplicité, en effet, empêche l’uniformité, et il est plus difficile de retenir dans la ligne du devoir plusieurs ateliers qu’un seul.
« On désignera donc en tout deux endroits, l’un sur les terres soumises à Sa .Majesté Royale l , l’autre sur les terres qui sont au pouvoir du prince 4 . Dans le premier on frappera une monnaie qui, d’un côté , portera les insignes royaux, de l’autre ceux de la terre de Prusse. Dans le second atelier, un côté portera les insignes royaux et l’autre l’empreinte du prince, afin que l'une et l'autre monnaie soient sous le contrôle du pouvoir royal , et qu'elles aient cours et soient acceptées dans tout le royaume (de Pologne), ce qui ne serait pas d’une médiocre importance pour la conciliation des esprits et la conclusion des affaires.
« 11 faudra que ces deux monnaies soient au
1 Le roi de Pologne.
* Albert de Brandonbourg.
même degré de fin, aient une même valeur réelle et une même valeur d’estime, et que par les soins vigilants du chef de l’Etat elles gardent perpétuellement cette proportion qu'il s’agit maintenant d’établir. Les princes, d’autre part, ne devront tirer aucun profit de la monnaie qu’ils frapperont... »
Ce dernier précepte forme un singulier contraste avec les erreurs communes de l’époque et avec les abus dont les souverains tiraient profit au détriment de la chose publique 1 .
Copernic conclut en proposant que la monnaie soit faite non au nom d’une cité, mais de tout le pays, avec les insignes de celui-ci. « L’efficacité d’une pareille mesure est, dit-il, prouvée par la monnaie polonaise, qui garde pour cela seul sa valeur d’estimation sur une si vaste étendue de pays. »
Je n’ai pas besoin d’insister davantage : vous le voyez, la pensée qui inspirait Copernic quand il assignait à la terre et au soleil leur place véritable
1 Un singulier rapprochement pourrait être fait. L’homme qui a fini par abuser le plus des fictions monétaires, Law, avait commencé par poser le vrai principe clans les Considérations sur le numéraire (Mémoire sur les monnaies, 'première partie).
« La monnaie ne reçoit point ses valeurs de l’autorité publique : l’empreinte marque son poids et son litre, mais elle ne donne pas la valeur. C’est la matière qui en fait la valeur. »