FONCTIONS PRIMORDIALES DE LA MONNAIE
§ 1. — Fonctions primordiales de la monnaie.
Le mécanisme des échanges n'est pas le même dans les pays dotés d'une monnaie, pour imparfaite qu elle soit, et dans les pays qui n'en possèdent aucune. Dans ceux-ci, les marchandises ou les services sont échangés directement les uns contre les autres. Dans ceux-là, les échanges se font en deux fois : on achète d'abord de la monnaie en cédant des marchandises ou en rendant un service; puis, avec cette monnaie, on achète les marchandises ou les services dont on a besoin. C'est pourquoi J.-B. Say a dit avec beaucoup de justesse que la vente — et il aurait pu en dire autant de la location ou du prêt d'argent — est la moitié d'un échange.
L'interposition de la monnaie peut sembler, au premier abord, une superfétation et une complication, mais la moindre réflexion fait comprendre que les échanges sont singulièrement facilités et simplifiés par l'emploi de cet intermédiaire.
En premier lieu, sans monnaie, point de commune mesure des valeurs.
Un tailleur a fait un habit : il a besoin de pain ou veut acheter un cheval. Quelle quantité de pain obtiendra-t-il pour son habit? Combien d'habits devra-t-il donner pour un cheval? Voilà deux échanges qui donneront vraisemblablement lieu a , des marchandages interminables. Qu'on ne perde pas de vue que, pour chaque marchandise, la question se pose relativement à toutes les autres. Dans un pays où la monnaie est inconnue, une liste de prix courants serait un document singulièrement compliqué : Stanley Jevons a noté qu'entre 100 articles^ le nombre des échanges possibles n'est pas moindre de 4,950. En réalité, dans de telles conditions, il ne peut y avoir de prix courant, de cote régulière.
La difficulté disparaît, dès qu'une seule marchandise est choisie pour servir de commune mesure des valeurs ; telle, par exemple, un poids fixe d'or ou d'argent, comme le franc. On cotera l'habit 100 francs, la livre de pain 0 fr. 28 c, le cheval 1,000 francs. Le problème posé tout à l'heure se résout facilement. Pour comparer les valeurs les unes aux autres on les
exprime en francs, de même que Ton exprime en mètres et centimètres les longueurs que Ton veut comparer; en kilogrammes, grammes et centigrammes, les poids; en hectares, ares et centiares, les surfaces.
Cette utilité, cette nécessité même, d'une commune mesure^ d'un dénominateur commun des valeurs, a été comprise de bonne heure. On voit dans les poèmes homériques, que les anciens Grecs comptaient par bœufs. « Le trépied, donné comme premier prix aux lutteurs dans le XXIII* chant de y Iliade, était évalué à douze bœufs, et une captive habile aux travaux de son sexe, à quatre*. »
Est-il besoin de dire que les bœufs ne jouaient pas, dans les échanges de THellade, le rôle d'intermédiaire de tous les instants qui appartient chez nous aux pièces de monnaie ? L'évaluation en têtes de bétail fournissait le moyen de calculer avec plus de précision l'équivalence des objets échangés. Mais ceuxci continuaient d'être troqués directement. Le troc était facilité ; c'était toujours le troc.
Le système du troc présente deux autres défectuosités, plus graves encore que l'absence d'une commune mesure des valeurs. Le défaut de coïncidence dans les besoins, l'impossibilité de diviser certaines marchandises sans en détruire Tutilité peuvent opposer à la conclusion de l'échange direct des obstacles insurmontables. Comment le possesseur d'un habit pourra-t-il se procurer une livre de pain ? Le possesseur de la livre de pain peut très bien, à ce moment, n'avoir pas besoin d'un habit. Puis, l'habit a une valeur supérieure à celle de la livre de pain et il ne peut être divisé. L'échange paraît impossible^
Supposez, cependant, qu'il existe une marchandise qui soit à la convenance de tout le monde et qui puisse être divisée sans rien perdre de son utilité, l'impossibilité disparaît. Nul n'hésite à acquérir une marchandise dont le pouvoir d'achat est général et qu'il est toujours facile de fractionner en parties exactement proportionnelles à la valeur des objets que l'on veut acquérir. Le jour où cette marchandise essentiellement divisible et désirée par tous a été trouvée, la monnaie a été
1. Stanley JevonB. La monnaie et le mécanisme de Véchange, Paris« Alcan, p. 18.