NOUVELLES FONCTIONS DB LA MONNAIE
• inventée et les achats et ventes se sont substitués au Iroc. Le possesseur de l'habit réchange contre de la monnaie; il offre ensuite au boulanger une quantité de monnaie proportionnée àla quantité de pain dont il a besoin. Il n'aurait pu offrir une portion de son habit^ que la division aurait détruit ; Thabit tout entier, s'il s'était résigné à l'offrir pour avoir du pain, aurait pu n'être pas accepté , le possesseur de pain n'en ayant peut-être pas besoin. Une somme d'argent ne peut manquer d'être agréée en paiement, parce que avec de la monnaie le possesseur de pain pourra, à son tour, au moment qu'il jufjera convenable, acheter les objets quelconques qui lui seront nécessaires.
§ 2. — Les métaux précieux ; nouvelles fonctions de la monnaie.
On peut dire que la monnaie fut inventée une seconde fois lorsque les métaux précieux commencèrent d'être employés dans les échanges. Ils sont, en effet, la matière monétaire par excellence.
La plupart des métaux usuels possèdent les deux qualités primordiales qui font l'aptitude d'une marchandise à servir de monnaie : une utilité appréciée de tous, cause d'une demande générale et soutenue ; une divisibilité matérielle parfaite. Ces deux qualités existent au plus haut degré dans l'or et Targent. La beauté de leur aspect, leur rareté, leur résistance à l'usure et à Foxydation, leur malléabilité les font généralement rechercher ; fusibles et homogènes, ils se divisent aisément, comme les autres métaux, en parties identiques les unes aux autres. D'autre part, leur couleur et leur poids spécifiques, leur dureté caractéristique à Tétat d'alliage les rendent facilement reconnaissables et, par surcroît, la possibilité de les empreindre des dessins les plus délicats permet de multiplier les signes de leur identité. Les métaux précieux ^ sont ainsi désignés, mieux que toutes les autres marchandises, pour être les intermédiaires des échanges.
1. La dénomination de métaux précieux pourrait s'appliquer à tous ceux dont le prix est très élevé. Dans la langue usuelle et aussi dans la langue économique, elle désigne seulement Tor et l'argent, qui sont les defix métaux précieux le plus anciennement connus.
Les métaux précieux ont, surtout, le privilège de posséder deux propriétés dont l'utilisation a permis d'attribuer aux monnaies dont ils forment la matière de nouvelles et importantes fonctions. La première est de Tordre économique, c'est la rareté; la seconde est physique et chimique, c'est l'inaltérabilité.
Conséquences de la rareté des métaux précieux. — Les métaux précieux sont doués, grâce à leur rareté, d'une grande puissance acquisitive sous un faible volume et pour un poids minime.
lis sont par là d'incomparables instruments de transport des richesses. D'après les traditions de l'ancienne Grèce, Lycurgue aurait institué à Sparte une monnaie de fer pour empêcher ses compatriotes de s'adonner au commerce. A supposer que la légende ait fidèlement interprété les intentions du législateur lacédémonien, le moyen était parfaitement approprié au but. Avec une monnaie volumineuse et lourde, point de développement possible des affaires au delà d'une limite extrêmement étroite. La difficulté, la cherté du transport des espèces le rendraient trop souvent impraticable ou onéreux, même à de courtes distances. Un kilogramme de fer marchand ne vaut pas plus de 15 cenlimes. Pour payer en fer 150 francs, il faudrait déplacer 1,000 kilogrammes de ce métal. Le paiement en or de la même somme n'oblige à mouvoir qu'un poids infiniment moindre, 43.6 grammes de métal fin.
Remarquez que ces deux quantités de métal d'un volume et d'un poids si dissemblables, ayant une égale valeur, le petit poids d'or suffit à transférer la propriété de la lourde et volumineuse masse de fer. Il lui fait équilibre, comme s'il agissait à l'extrémité du grand bras d'un levier.
Les métaux précieux, grâce à leur rareté, sont des instruments de transport d'une singulière puissance , puisque le déplacement d'une faible parcelle de ces métaux suffit à mettre en mouvement des quantités bien plus considérables des autres marchandises. Mais ils ne servent pas seulement à mouvoir la richesse incorporée dans d'autres matières. Ils sont eux-mêmes déplacés facilement et à peu de frais. La richesse qui 's'y
RARETÉ DES METAU^t PRÉCIEUX. 9
trouve accumulée est une force éminemment mobile. En ce sens encore, ils sont de merveilleux instruments du transport des richesses.
C'est toujours à leur grande valeur sous un faible volume et pour un poids réduit qu'ils doivent cette remarquable propriété. Une monnaie lourde et encombrante, telle que seraient le fer, le blé, d'autres encore, ne pourrait normalement cir* culer en dehors d'un territoire très restreint- Il a fallu ToulîUage très perfectionné de noa chemins de fer et de nos bateaux à vapeur pour que, de nos jours, ces matières puissent être expédiées régulièrement, comme marchandises, à de grandes distances ^ Et malgré les progrès immenses de l'industrie des transports, Tenvoi de ces produits à un destinataire quelque peu éloigné entraîne encore des frais considérables relativement à leur valeur. Ils demeurent, pour ce motif, impropres à TofRce monétaire. Pour répondre aux besoins sans cesse renouvelés des échanges, pour fournir le prix des achats et des ventes multipliés à Tinfini, une monnaie doit toujours être en mouvement; il est indispensable que ses voyages répétés soient faciles et peu coûteux.
L'or et l'argent. For surtout, semblent naturellement destinés à cette fonction. Le prix de leur transport ne dépasse pas, en effet, quelques millièmes de leur valeur. Aussi leur circulation n'est-elle pas resserrée dans le territoire d'une cité, d'une province ou même d'un État ; elle s'étend au delà des frontières les plus lointaines, n'est pas interrompue par les mers.
Il en résulte, entre autres conséquences, que les monnaies d'or et d'argent sont, de leur nature, des monnaies internationales *. C'est là un fait considérable, qui ne doit jamais être perdu de vue, car il domine toutes les théories monétaires. Les questions monétaires ne sont pas purement nationales. Les métaux précieux sont une richesse mobile, fuyante, qui s'écoule facilement au dehors et qui a un marché international. Elle échappe par cela même à la souveraineté purement terri-
1. V. de Fo ville, De la transformation des moyens de transport et de ses conséquences économiques. Paris, Guillaumin, 1880.
2. Oa verra plus Ipin (p. 1.6) que la fonction de monnaie internationale est aujourd'hui de plus en plus aijcaparée par Tor.
fO LA MONNAIE.
toriale du législateur. On ne doit jamais oublier, quand on règle une question naonétaire, que les détenteurs de métaux précieux peuvent très facilement chercher à Tétranger le bénéfice d'une législation plus équitable ou mieux faite.
Conséquences de l'inaltérabilité des métaux précieux. — Les métaux précieux résistent admirablement à l'usure et à Toxydation. Tandis que beaucoup de marchandises se consomment par le premier usage, que k plupart, une fois ouvrées, ne peuvent utilement recevoir une autre forme, les métaux précieux, du moins à Tétat d*alliage, ne sont que très lentement usés par le frottement et ils sont susceptibles, grâce à leur ductilité et à leur faible oxydabilité, d'être presque indéfiniment l'objet de façons nouvelles, sans grande déperdition de matière et moyennant le sacrifice de frais de fabrication relativement minimes.
Ils doivent à ces propriétés physique et chimique une propriété économique non moins remarquable : la stabilité relative de leur valeur. L'or et l'argent s'usant avec une lenteur extrême, les existences anciennes sont, en général, de beaucoup supérieures aux productions annuelles ; elles doivent, en outre, à raison de la possibilité de transformer à peu de frais les objets précédemment ouvrés, être considérées comme disponibles pour leur presque totalité. La production d'une année ou même d'une période plus longue ne représente donc qu'une partie ordinairement faible du stock auquel on peut puiser pour les besoins de l'échange ou de l'industrie. Il en résulte que le ralentissement ou l'accélération des extractions annuelles n'exercent le plus souvent sur la valeur des métaux précieux qu'une influence très atténuée*. Le pouvoir d'achat de ces métaux est, en conséquence, assez stable. Il est, dans tous les cas, infiniment moins variable que celui de la plupart des marchandises.
La stabilité relative de la valeur des métaux précieux permet de leur supposer, sans trop d'inexactitude pour une durée de
1. Il n'est pas question ici des énormes accroissements de production qui, au xvi» siècle et au xix* siècle, ont produit de véritables révolutions dans la valeur des métaux précieux. V. infra^ p. 22 et suiv.
INALTÉnABILITB DES MÉTAUX PRÉCIEUX. Il
temps limitée, un pouvoir d'achat fixe à l'égard des autres marchandises. C'est ce que Ton exprime, en termes assez ambitieux, quand on dit qu'ils jouent le rôle d'étalon des valeurs.
Cette même stabilité de valeur, jointe à l'inaltérabilité qui en est la source, à la grande puissance acquisitive des métaux précieux, à l'attrait général qu'ils exercent, en fait des instruments commodes d'épargne et de capitalisation. Nul n'hésite à accumuler une marchandise dont le pouvoir d'achat est général et presque invariable, dont l'inaltérabilité est à l'épreuve des plus longues thésaurisations, dont le volume ne nécessite pas d'installations vastes et coûteuses. Théoriquement, l'épargne et le capital se conçoivent sans la monnaie. En fait, l'une et l'autre ne peuvent guère, sinon exister, du moins se développer sans le secours des métaux précieux. Comment épargner les fruits de la terre? Ta plupart se corrompent en quelques jours ; l'écoulement de tous est incertain. De môme, les produits fabriqués se détériorent danrs un laps de temps assez court, et ne trouvent pas sûrement des acheteurs. Au contraire, transformée en métal précieux par la vente, la richesse que le producteur crée au delà de ses besoins est pour ainsi dire impérissable ; le pouvoir d'achat en est invariable pour un temps qui dépasse d'ordinaire la durée de l'existence humaine ; elle peut être échangée, à tout instant, contre des objets de consommation, des instruments de travail, des matières destinées à être ouvrées à leur tour. Si le capital ne pouvait prendre, à sa naissance, la forme métallique, l'épargne serait presque impuissante à le créer; la conservation et l'utilisation en seraient le plus souvent impossibles.
En résumé, les fonctionis de la monnaie, parvenue à son dernier degré de développement sous la forme d'espèces d'or ou d'argent, sont les suivantes : 1° elle fournit l'unité d'évaluation qui permet de mesurer l'équivalence des marchandises ou des services échangés ; 2* elle sert d'intermédiaire dans les échanges; S'' elle est l'étalon auquel sont rapportées les valeurs de toutes les marchandises ; 4** elle est un instrument de capitalisation • 5** enfin, elle est un instrument de transport des richesses, particulièrement utile dans les relations internationales.
§ 3. — Le monnayage.
Le monnayage consiste dans la division d'un métal monétaire en pièces de dimensions et de poids uniformes, et dans l'apposition sur ces pièces d'une empreinte, qui vaut attestation de la quantité de métal fin contenu dans chacune d'elles, ou garantie de leur valeur nominale ({uand celle-ci est supérieure à leur valeur métallique.
Le monnayage facilite la circulation des métaux précieux et les opérations d'échange. Il dispense le débiteur et le créancier de peser et d'essayer la parcelle de métal donnée en paiement.
Les métaux monétaires n*ont pas toujours été monnayés; même à notre époque, ils ne le sont pas dans tous les pays ^
L'invention et les premiers perfectionnements du monnayage sont curieux à suivre à Rome. On trouve à l'origine le bronze métal à l'état de lingots sans forme régulière (ces rude) mais coupés d'après des tailles exactes qui vont de i livres à 2 onces. L'œs signatum apparaît ensuite. Il est constitué par des tuiles de bronze pesant environ 5 livres, puis vers 430 avant J.-C, par des pièces lenticulaires empreintes de figures (as libralis de 10 onces). Mais môme sous cette forme, du moins pendant un certain temps, les espèces se pesaient et ne se nombraient pas. C'est ce qu'apprend un passage célèbre des /ns/t7w^es de Gains (I, 122).
La substitution de la monnaie comptée à la monnaie pesée est loin d'avoir marqué le terme des transformations du monnayage. La méthode du nombrement des espèces a été complétée par le système de la tarification des monnaies.
Au début, l'idée de valeur et l'idée de poids sont confondues. La monnaie appelée livre en France, en Angleterre, pesait réellement au temps île Charlemagne une livre d'argent; le taël chinois, le nén annamite sont à la fois des monnaies et des poids. Le jour où plusieurs métaux entrent dans la circulation, la notion d'unité monétaire devient forcément distincte de celle
1. À titre d'exemple, on citera Tancien système monétaire de Madagascar. V. Bulletin de statistique du Ministère des finances, octobre 1893, p. 494.