SUITE DES PLANTES ALPINES — PROGRES DE LEURS FLEURS DANS L'AMOUR
Chez d'autres ileurs, ce n'est pas le mâle qui la dépasse, qui va plus loin et plus haut. C'est elle qui domine tout. Souveraine et colossale par rapport aux petits amants, elle semble leur opposer une difficulté éternelle.
C'est le spectacle qu'offrait ma noble gentiane bleue. Fleur austère et de suc amer, où l'amour était plein d'obstacles. La scène était demi-tragique. De la profonde urne d'azur (chagrinée de noir à sa base), s'élevait avec majesté la dame, d'un blanc virginal, nullement d'un blanc de lait, mais
de teinte bien moins douce, où sa verte sève mêlait une nuance sévère. Eux, fort petits, faiblement colorés d'un or très-pâle, l'entouraient d'en bas, l'étreignaient, mais fort inutilement. Elle balançait sur eux, d'une hauteur inaccessible, sa double tête, ou plutôt deux charmantes bouches d'amour, dans une superbe collerette, très-fantasquement échancrée.
J'eus pitié de ces malheureux. Elle surplombait, s'étalait par-dessus en parasol. Cela leur tait tout accès. S'ils s'allongeaient, s'ils montaient, ils n'y gagnaient pas grand'chose, étant repoussés par les bords. Elle était comme le pic, si difficile, du mont Yiso, qui, débordant de tous côtés, décourage l'ascension et la rend presque impossible.
On ferait un tort réel à l'imperceptible amant> si l'on croyait sa passion en rapport avec sa grosseur. Le désir lui crée des langues. Il parle par sa couleur. Il parle par sa chaleur. Il ne dit pas fadement, comme nous : « Mes feux, ma flamme. » Mais il change la température autour de la bienaimée. Elle sent une flamme très-douce, qui est lui et l'amour même. Lamarck l'observa, le premier, dans la fleur de l'arum. La luciole de même, dans la nuit, soupire en lumière. Les délicats thermomètres de Walferdin, que l'on place
dans la fleur entre les amants, nous permettent de mesurer les degrés de la passion. Elle dépasse infiniment tout ce qu'on sait des animaux. Dans telle fleur (la capucine), le mâle en dix heures consume énormément d'oxygène, seize fois son propre volume. Qu'est-ce donc des fleurs des tropiques, de la furie végétale de Java ou de Bornéo?
Cette chaleur certainement amollit et attendrit. Ce n'est pas assez. Tout amour a sa magie, ses secrets, ses arts de fascination. Les oiseaux ont le plumage, le chant. Tous les animaux ont la grâce du mouvement. Par elle, ils exercent alors une sorte de magnétisme. Les parfums sont ce magnétisme dans l'amour végéta], c'est sa puissante incantation. Il la prie, il la fascine, l'enivre de ses essences. Langue divine, en vérité, ravissante, irrésistible. Si nous autres (étrangers à ce délicat petit monde), nous sommes tellement sensibles à ses émanations suaves, si la femme en est parfois émue, malgré elle, troublée, qu'est-ce de la petite femme-fleur? Combien, pénétrée, imbue de cette âme odorante qui l'entoure, qui l'envahit, doitelle être vaincue d'avance, et plus que vaincue^ — transformée.
Le malheur, chez ma gentiane, c'est que cette séduction des parfums n'y existait pas. Ses amants n'avaient pas la chance de l'ébranler, de la troubler de cette enivrante magie. Donc, nul espoir sans un miracle. 11 eût fallu que séchés, consumés de leur passion, ou d'un regard du soleil, devenus poudre légère, ils fussent arrachés d'elle et enlevés par le vent. Il eût fallu que flottants dans l'air, leur course incertaine les ramenât, par une chance inespérée, admirable, justement vers l'objet aimé, et que, par une chance plus forte, justement ils arrivassent à retomber dans son sein. On pouvait jurer, parier bien plus d'un million contre un, que cela ne se ferait pas, et que la vierge hautaine vivrait et mourrait solitaire.
Ils n'avaient qu'une chose pour eux, c'était leur énorme nombre. A l'état de poussière vivante, séparés, multipliés à l'infini, ils avaient, dans cet infini une chance. Le sort pouvait faire un heureux. Et voilà pourquoi ces mâles se multiplient tellement. 11 faut des millions d'amants, de concurrents, pour que l'amour arrive à faire un mari.
A eux donc de prier le vent, de dire : « Orages désirés! levez-vous ! emportez-nous!... » — Ils devaient préalablement, jouets de l'air, nager, flotter, presque tous 5 coup sûr périr. —N'importe !
ils voulaient monter, à tout prix, afin de pouvoir descendre. Elle ne devait recevoir que ce qui viendrait du ciel. J'espérais peu. Le miracle pourtant se fit. Dieu est grand !
Mais l'atome qui venait d'en haut, allait-il être bien reçu? J'en doutais. Cette orgueilleuse, strictement fermée encore, lui tiendrait-elle rigueur? on l'eût cru, mais quelle erreur! Il trouva au seuil.,, du miel.
Ce miel est le oui des fleurs, c'est leur rite universel. Il accueille, rassure et retient le fils du sort qui arrive par une si heureuse chance. On peut le traduire ainsi : « Salut! entre, ce palais est tien... Et tu l'as gagné, vainqueur! »
Quelle fortune prodigieuse pour lui, grain de poussière ailé, de retrouver ce lieu de gloire, cette alcôve en velours blanc, sombre au fond, de riche azur, d'envahir en ses mystères la fière, la sublime dame, qui le regarda de si haut!...
Peu de têtes auraient résisté à un tel changement de fortune. Comment s'expliquait-il ce miel, cette faveur inattendue? Sans nul doute orgueil-
leusement, crovant qu'elle voulait dire : « Je me soumets, tu es mon maître! Ta viens de la part de Dieu. — Et je n'aurais jamais cru que tu pusses arriver là. — Tu es fort et tu es grand. »
Et, dans son orgueil encore, il croyait qu'elle disait : « Ami, que je t'ai attendu! que j'ai rêvé, que j'ai souffert!... »
Soit qu'il eût vraiment ces pensées, soit que ce breuvage d'amour, ce miel fût devenu en lui un alcool, une ivresse, je le vis avec surprise (dans le champ du microscope) immense, et tout à coup géant. Il grandit cent fois, trois cent ibis et jusqu'à mille fois sa longueur... J'en fus un moment alarmé. S'il eût continué ainsi dans cet élan prodigieux, les rôles étaient intervertis ; c'est moi qui devenais l'atome.
Mes vœux, pourtant, étaient pour lui, et tout mon cœur le secondait. Et je m'écriai : « Sois heureux ! ... Ah ! sois heureux ! cher atome ! .. . Merci ; gloire à la grande âme Amour, qui donne, à la fleur, à l'homme, à l'étoile, à tous les mondes, le moment de l'infini ! »
« Mais qui ne voit que tout cela est purement automatique, qu'en cela, ils sont aveugles?»
Plus que l'animal ? qui le sait? Plus que l'homme? je ne le vois pas.
La fleur, en la génération, est non-seulement égale aux animaux, mais dans certaines espèces, sous tels rapports matériels, égale au mammifère, à l'homme. (Voy. Robin, Schacht, et la récente Dissertation deLortet sur la Pressia, 1867.)
« Mais l'instinct se mêle-t-il au jeu des forces mécaniques? » Tout être, en de tels transports, pour le froid observateur, donnera lieu au môme doute. Tout est alors trouble, obscur, sur la limite de deux mondes de ténèbres et de lumière. L'amour est obscurité , surtout aux moments créateurs. Même en ses rêves plus doux, il est mêlé constamment de deux éléments qui se croisent, alternent ou se confondent, le fatal et le volontaire.
L'étonnement fut grand en Europe quand, vers 17S0, on apprit que les abeilles que l'on croyait travailler dans une régularité immuable et fatale,
venaient de modifier leurs demeures pour faire face à une circonstance nouvelle. Elles fortifièrent, compliquèrent les ouvertures de la ruche quand leur redoutable ennemi leur arriva d'Amérique , le sphinx de la pomme de terre, extrêmement avide de miel (Huber).
Combien on serait plus surpris si l'on savait que les fleurs ont changé leurs procédés, que des espèces nouvelles ont fait une innovation, un progrès , inconnu aux espèces anciennes? Cela est pourtant arrivé !
Je tombai dans la stupeur, le plus profond étonnement, quand rapprochant deux passages, l'un d'Alphonse de Candolle, l'autre de Duchartre, Hartig, etc., je vis qu'une immense famille de fleurs, en grande partie Alpines, ayant de très-courts étés, avait adopté un art tout nouveau d'abréger l'amour.
Dans le monde végétal, comme en celui des animaux, la femelle est un peu lente. Il semble que pendant un temps, elle hésite, mais que pourtant elle se prépare, elle songe. Songes adorablement naïfs. C'est ce miel dont j'ai parlé. Ce sont de légers gonflements qui la sortent d'elle-même. Elle fait un pas vers lui. Tout cela était peu de chose. Voici ce qui est arrivé.
Les Alpes, montagnes nouvelles (relativement à
tant d'autres) abondent en Campanules, en Composées, fleurs qui semblent nouvelles aussi et que l'on croirait créées sur la chaîne Alpine elle-même. (A. Candolle, Géogr., p. 1518, 1322, 1523.)
Ces fleurs des hautes régions, dans un air raréfié, jouissent d'une pure lumière qui les affine certainement. Mais elles ont un été très-court (pour plusieurs, de cinq semaines!) qui, fondant leur manteau déneige, les expose nues auvent froid. Elles n'ont pas le temps de rêver, comme leurs molles sœurs d'en bas, comme tant d'espèces anciennes, qui sont nées avant les Alpes. Elles doivent aimer, produire sur le champ, sinon jamais. L'instinct, la nécessité ont précipité les choses. La fleur n'attend pas son amant. Elle lance à rencontre de lui, un dard innocent, miellé, qui le prend, qui se retire en l'emmenant avec lui. (Harlig, Duchartre, Grimard, etc.)
L'enfant vient, la graine à la hâte a mûri ; mais demain la neige, la glace couvriront la terre. Elle a un jour pour se répandre. Pour cela il lui faut des ailes. Sa mère l'a pourvue d'un organe nouveau, jusque-là inconnu . Je parle d'aigrettes légères qui en un moment l'emportent de tous côtés et la sauvent. Si la neige vient, la graine cachée dessous peut attendre et l'espèce est assurée.
Que ferait de plus l'instinct animal? Ou, pour
parlerplus franchement, que ferait de plus la pensée de l'homme? Des circonstances nouvelles ont fait naître chez les fleurs une prévoyance maternelle inouïe et un nouvel art d'aimer.
Cela est beau, cela est grand, disons-le, divin, sublime.
Ainsi l'amour, c'est l'amour, l'universelle égalité entre les êtres et les espèces. Plus d'orgueil. Il est le même, au plus haut et au plus bas, chez la fleur et chez l'étoile. Il n'y a ni haut, ni bas, — ni dans le ciel, ni dans l'amour, — qui est aussi le ciel même.
J'étais rempli de ces pensées, absorbé, pourtant ravi. Le soir venait. Les derniers rayons, à travers les bois, arrivaient, non dans la splendeur du lac qui en est inondé, mais tamisé par les feuillages de nos ombreuses collines. Nos grands châtaigniers rêveurs, déjà un peu plus obscurs, étendaient audessus de nous leurs blancs chatons d'un or pâle, d'une odeur douce, très-douce (véritable odeur de vie, et d'une vie plus que végétale). Ils devinrent de plus en plus sombres, et nous songeâmes à re-
gagner la maison par les prairies. J'ai eu le bonheur cette année de trouver partout la prairie en fleur, partout la fenaison, à mesure que je montais. Rien de plus charmant, rien de plus touchant ; au fond, c'est la mort des fleurs, tranchées au moment de l'amour. A mesure que je m'élevais, à mesure que j'avançais dans les Alpes et dans l'année, je retrouvais la même scène, à Yeytaux en mai, et à Bex en juin, en juillet dans le Splùghen, et les hauteurs de l'Engadine. En une année, j'eus trois printemps.
Bex est le royaume des foins. Nous habitions perdus, noyés, dans une mer de prairies. Celle que nous traversions ce soir, déjà plus obscure (on ne distinguait plus les fleurs), était en partie debout, en partie coupée; quelques travailleurs revenaient , nous disaient poliment bonsoir, ôtant leur chapeau à ma femme, et l'appelant : « Mademoiselle. »
La senteur de la prairie n'élait ni forte, ni faible. Ce n'était pas le parfum du foin sec qui porte à la tête. Et ce n'était non plus l'effet trop humide du foin que l'on coupe après la pluie. Elle était simple, salubre, suave, mais dans une innocence, si j'ose dire, que n'a aucune des suavités de ce monde (que n'a pas l'odeur de rose et autres, médicamentées).
Nous revenions lentement par les petits chemins étroits qui sont à peine tracés dans cette mer végétale. Elle marchait en avant, souriante, et, je crois, heureuse. Je suivais dans un demi-songe. Sa robe, à droite et à gauche, flottait, battait l'herbe odorante, m'en envoyait les senteurs.
Juin finit, avec lui le rêve, la paresseuse étude où je m'étais plongé. Les douceurs du Valais et ses molles tiédeurs, mon voyage immobile à travers ce mystère des microscopiques amours, m'auraient retenu là et fait oublier le voyage. Mais juillet nous rouvrait le chemin des hautes contrées. L'été tardif avait enfin fondu les neiges. Notre Engadine désirée, promise, devenait accessible. Elle avait dû sortir du long hiver. Nous partîmes, mais non pas trop tard. Nous trouvâmes, en juillet, le premier printemps. Maintes fleurs ajour-
naient , attendaient le mois d'août. Plusieurs , impatientes, qui se risquaient déjà, avaient été saisies, gelées. Ainsi leur unique moment est bien court, et la neige recommence en septembre.
Les Grisons ne sont Suisses que depuis 1800. Leur pays, presque en tout, contraste avec la Suisse.
Celle-ci, sur des plaines assez basses, a des pics gigantesques. Les Grisons sont des pics moins élevés sur des vallées très-hautes. Leur pays, à vrai dire, est un immense dos de montagnes où la vallée, la plaine, est montagne ellemême, neigée six mois par an, huit mois dans l'Engadine.
L'Engadine est le lieu le plus haut de l'Europe, si haut qu'il voit sous lui, non-seulement l'Italie fChiavenna, Como), mais le Tyrol lui-même, déjà si élevé. De cent lacs et trois cents glaciers, il donne des eaux de tous côtés, grossit le Rhin, l'Adda, mais surtout verse l'Inn, qui, baptisé bientôt du grand nom de Danube, par sept
cents lieues de cours, va se jeter dans la mer Noire.
La Suisse est un pays si privilégié sur la terre, où la vie est si douce, si peu chargée, que tous ceux qui en sont, s'efforcent d'être Suisses, et, malgré la diversité de populations, s'assimilent. Les écrivains affectent aussi de tout confondre. Un seul (M. Binet) a dit très-bien que les Grisons (et surtout l'Engadine), luttent encore, et résistent à ce travail d'homogénéité. Leur pays écarté fut, dit-on, le refuge du plus antique peuple de l'Italie, l'Étrusque. Leur langue est romano-celtique. Les finales italiennes n'empêchent pas le fond d'être français presque toujours. (V. l'Évangile traduit par M. le pasteur Menni.)
Très-sagement, notre ancienne France ne confondait jamais avec les Suisses les Ligues Grises. Et celles-ci, réellement, tournant le dos à la Suisse allemande, regardaient l'Italie, la France. Ilsémigraient surtout ici. Leurs rapports avec nous n'altéraient nullement, fortifiaient plutôt leur génie naturel qui est tout celtique-italien.
Naguère, ce pays présentait l'opposition frappante d'une race très-affinée dans une contrée trèssauvage. Les pauvres bêtes alpines, poursuivies des chasseurs, effrayées des touristes bruyants, des grimpeurs ivres, y ont fui, et plusieurs y vivent encore. Les cerfs y ont vécu jusque vers 1840. L'ours, fort inoffensif (quand il n'a pas trop faim), vit encore en ermite aux forêts de Basse-Engadine. L'innocente marmotte, détruite à peu près en Savoie, dure encore aux Grisons, aux hauts déserts, et siftle à votre approche. Sur les confins des neiges, vous voyez la perdrix plus blanche qu'elle, qui fuit, s'envole au bruit. Le chamois n'en est pas éteint.
Là naguère subsistait encore le bouquetin, ce superbe animal, le roi de la gente cornue (chèvres, chamois, etc.). Il n'est plus qu'en peinture, aux armoiries de l'Engadine. Sa race a disparu. Dans quelque temps peut-être on en dira autant de l'Engadine elle-même.
Les noms sont significatifs; Curia et Chiavennu, aux deux bouts du pays, donnent en grande partie son histoire. Curia (Coire) est la Cour de justice, le haut prétoire que Rome avait fondé dans la montagne, et que le prince-évêque tâcha de maintenir, avec peu de succès dans un pays coupé, glacé six mois par an, entre des baronages, des communes isolées et fortement démocratiques.
Chiavenna (la clef) , une charmante ville italienne, tout en bas du Sphlùgha et de la Maloya, au gradin le plus bas de ces énormes escaliers, ouvrait, fermait les défilés aux trois races et aux trois contrées, Allemands, Italiens et Romanches. Ceux-ci (des Ligues Grises) soutenaient que c'était la clef de leur maison, donc qu'elle était à eux. Ils luttèrent deux cents ans pour ce trop doux pays du vin et du soleil. Ils l'ont perdu enfin, sont sortis d'Italie, et déplus en plus, au contraire, ont subi la pesante influence allemande, qui, de la grosse Suisse centrale, avance et les annulle, — bienfaisante. Et c'est là le pis.
Coire est fort imposant. Assis sous de hautes collines de calcaire ruiné, déchiré par le temps,
il regarde passer son Rhin, gris et brumeux, torrent encore, mais déjà ileuve.
Sur la basse ville du commerce, civilisée et protestante, où chaque année s'assemble le gouvernement du canton, domine le vieux gouvernement, l'énorme cathédrale, riche et comble du trésor des siècles. Nulle part je n'ai vu une église si conservée, qui ait pu garder tout si fidèlement. A une étonnante hauteur, et dans les combles mêmes, on voit la tribune princière et quasi royale de Pévêque. Cela semble insolent. Il trône cent pieds plus haut que Dieu. Peut-être c'est prudence. L'insurrection était écrite en droit entre les privilèges de ces violentes Ligues Grises. Le peuple expressément réservait sa souveraineté, et la réclamait par moments. Il reprenait l'autorité aux juges, et lui-même exerçait ses jugements révolutionnaires, puis tout rentrait dans le repos. Des trois ligues, une portait le nom fort expressif, Lia dollas dretturas, ligue des Droitures ou jugements.
Entre tous les chemins, je préfère les grandes voies historiques où l'humanité a passé. Pour en-
trer, par exemple, en Italie, j'aime mieux les antiques passages, graduels, légitimes, le mont Cenis, le Saint-Gothard, que le saut violent du Simplon. De même, allant vers l'Engadine, je pris le chemin ordinaire, le Julier. J'ajournai l'autre route, la merveilleuse voie du Sphlùgha, voie italienne qui m'aurait ébloui, m'eût fait perdre de vue ce qui m'intéressait, l'opposition de la Suisse aux Grisons, l'originalité spéciale du pays où j'entrais.
Le chemin du Julier peut se traverser en tout temps. De là la préférence qu'on eut toujours pour lui. Bien plus ancien que Jules César, il fut nommé ainsi, dit-on, du nom d'un dieu des Celtes qui, au point le plus haut, ont posé deux menhirs. Qu'on y trouve des monnaies romaines, cela dit seulement qu'après les Celtes, les Romains occupèrent ce lieu et y firent la voie régulière.
Pendant le Moyen âge, croisés, marchands ou pèlerins, tous suivaient ce chemin, très-désert pour les gens du Rhin, de la Souabe, qui allaient à Venise, la grande porte de l'Orient, vers la Grèce ou l'Egypte, Chypre, Jérusalem.
Au chemin du Julier, on voit du premier coup que la terre n'est point allemande. Le trait fort spécial que dit très-bien Tacite dans sa Gennania, et qui n'a pas changé, c'est que les Allemands isolent volontiers leurs maisons. Les Velches, au
contraire, les Gallo-Italiens se groupent, habitent par villages ; la vie urbaine est le trait de leurs races.
Venant du côté de Zurich, et par le lac de Wallenstadt, j'avais vu i spécialement sur une belle prairie qui domine de très-haut ce lac) des chalets par centaines, tous isolés, des maisons séparées, sans nul souci de voisinage, nullement alignées, mais jetées au contraire dans des expositions diverses selon l'utilité, le goût, la fantaisie. Ils vivent là cependant ensemble. C'est toujours la tribu. Mais pour l'Italo-Celte, l'idéal est la ville.
Sur la terre des Grisons, de Coire jusqu'au Julier, et au delà, dans l'Engadine, tout est massé en villages. C'est l'instinct sociable, aimable de la race. Et c'est aussi sans doute un besoin de sécu* rite. Une longue paix n'a rien changé aux habitudes de prudence. On ne s'écarte pas. La route qui domine de haut montre très-bien en basque, d'un village à l'autre, la prairie est un désert. On dirait que les bandes espagnoles, autrichiennes, le parti protestant, les armées catholiques, Rohan et Richelieu se disputent encore le pays.
L'extrême élévation où l'on chemine ne serait nullement sensible, si l'on n'en était averti par la nudité de maints lieux qui ne peuvent avoir ni culture, ni arbres fruitiers. Prairies maigres et petits
bestiaux. Médiocres forêts, visiblement humides, qui ont le pied dans des tourbières. De là l'air maladif, malsain, des picéas, qu'épuisent les plantes parasites. Souvent ils sont drapés tristement du faux luxe des blanchâtres lichens qui leur pendent de tous côtés. C'est ainsi qu'aux marais de la Louisiane, les cyprières se couvrent du voile de la Barbe espagnole.
Partout où cinq ou six maisons forment un hameau, s'élève un haut clocher, une église ambitieuse. Le vieux catholicisme pèse encore lourdement dans une grande partie du pays. Ces églises, de goût italien, sont barbouillées de fresques par le peintre qui passe, et plusieurs agréablement. Parfois pour deux hameaux rapprochés une seule église. Mais, beaucoup plus souvent, les communes rivales ont mis leur vanité à avoir des églises à part. Le besoin d'art se voit; Ces clochers, a mi-côte, dans des positions dominantes, sont parfois d'un fort bel effet. D'en haut, je remarquai un village qui, avant déjà sur son torrent une vieille église suffisante, s'en est bâti une à mi-côte sur un théâtre de collines.
Peu après le célèbre lieu où les trois Ligues Grises (en 1471) jurèrent leur union, le paysage a pris de l'intérêt, de la grandeur. On a toujours en bas, à gauche ou à droite, un beau torrent, fougueux et écumeux, qui va par bonds, par brusques chutes, parfois vous donne le vertige des profonds abîmes où il plonge. Il est visiblement très-pur, très-finement teinté de vert d'eau. Grand contraste avec le Rhin sombre, presque ardoise qu'on a vu naguère, le Rhin gris de Bâle ou Strasbourg. Eh bien ! ce torrent pur, c'est cependant le Rhin, avant les noirs mélanges qu'il subira plus bas. Comment pourtant est-il si clair, emportant, comme il fait, tant de débris, perçant violemment son chemin entre les calcaires ruinés? j'ai peine à le comprendre. Je le voyais courir sous des pentes, demi-démolies, effroyables de dégradation, qui ne tenaient à rien. Je frémis en voyant quatre petites chèvres, d'une étonnante adresse, qui, avec une grâce hasardeuse et légère, se risquaient, descendaient ces terres croulantes, arrivaient, par un saut parfois, sur un point vert. Un tel danger pour un brin d'herbe 1
Le Rhin ici est italien. L'allemand a cessé. Le sonore italien, mêlé au vieux romanche, s'entend seul ; la montée sauvage, sans prairie désormais, sans arbres, s'égaye, s'éclaire, si j'ose dire,
LA MORT DE LA MONTAGNE. ï'i'
de cette belle langue de lumière. Elle allait bien aussi avec les fines fleurs, l'exquise et sobre flore alpine qui commençait. De très-jolis enfants, aux noirs yeux italiens, nous jetaient ces mots et ces fleurs.
Mais peu à peu tout cesse, plus d'enfants, et plus d'herbes. Rien que pierres. Grand silence. Par le plus beau juillet, le plus brillant soleil, la route était lugubre. Le cirque de Julier, où elle passe, est un vaste théâtre de ruine et de démolition.
Déjà sur toute cette route, une idée me venait, me revenait souvent: la mort de la montagne. Des forêts maladives soutenaient mal les terres. Des taillis clairsemés, faibles débris des forêts disparues, plus haut tâchaient en vain de relarder les chutes. Dévastes lapiaz (ils appellent ainsi ces lieux dévastés, ravinés) laissaient aller, pleuvaient la pierre, la terre. Si l'avalanche de neige n'est pas à craindre sur celte route, celle de terre et de poussière, de débris émiettés, menace. On passe des abris de poutres, qui reçoivent les démolitions, les écoulent par-dessous la route. C'est plus funèbre que les neiges.
Ces lapiaz, communs aux Alpes et au Jura, dans leur surface décharnée, ont souvent des iigures bizarrement régulières. Les calcaires cristallins laissent en disparaissant des alvéoles de pierres, comme une triste ruche de la stérilité. Là où le terrain fut du spath, les saillies plus irrégulières offrent un labyrinthe de ruines et de désolation. Les parties dures des fragments de coquille,' ou des silex tranchants, s'obstinent à résister, hérissent la roche de minces cloisons enchevêtrées entre elles. Elle offre le dessin d'un désolant squelette.
Dans les hauteurs on voit les cimetières du diable, comme on les nomme en Suisse, ces chaos de débris qu'on dirait des ossements. Os secs, mobiles, qui manquent du repos des tombeaux. Le soleil trop brillant, et l'inexorable lumière, les éclaire et les sèche encore, n'y peut rien faire venir. Le pâtre et le chasseur les fuient. On n'y peut pas marcher. Si la vache s'y jette effrayée par l'orage, comment la retrouver dans ce dédale de pierre? L'eau y passe sans former des sources. Le roc fissuré lâche tout, fonte ou pluie, droit à quelque trou, quelque entonnoir étroit qui par en bas s'engouffre aux crevasses profondes.
De quatre à cinq mille pieds, ce dessous dangereux se masque de rhododendron, de sauvages genévriers. Parfois il trompe, attire par un peu de
gazon, de fleurs. Sous ces fleurs l'érosion ne se fait que mieux en silence pour paraître un matin, dans le dépouillement, la nudité hideuse, où rien ne reviendra jamais.
Que la nature ressemble à l'homme ! En écrivant ceci, l'horreur me pénétrait du lapiaz moral que j'ai vu en ces temps. Si madame Guyon, dans les Torrens, les fleuves, les ruisseaux, reconnaît des âmes, comment les méconnaître en ces chaos arides, incurablement dévastés? Beaucoup sont à l'état d'un méchant sol stérile. Beaucoup blessent au contact d'arêtes aigres et tranchantes. Tels (et ce sont les pires) ont la mort sous les fleurs, sous le sourire l'abîme.
Mais que serait-ce si la dévastation aux degrés inférieurs, le vulgaire lapiaz d'égoïsme, de stérilité, s'étendait en dessous, et si l'érosion gagnait des masses immenses, indifférentes à tout, n'ayant ni le désir, ni le pouvoir du bien? On le craint par moments. Des cris désespérés en sont poussés de siècle en siècle. Grainville, vers 1800, écrit le Dernier homme. Sônancourtet Byron, tant d'autres croient à la fin du monde. Je le crois immortel. Par des points imprévus, des fibres encore jeunes qu'on ne soupçonnait pas, toujours il ressuscite. Flottant en tant de choses aujourd'hui, mais si fort sur la voie des sciences, le dix-neuvième siècle a
là sa grande chance de rénovation. Il reprendra son cœur aux sources de l'esprit, et la flamme morale à force de lumière.
La Suisse a vu des montagnes entières sur plusieurs lieues de long descendre et engloutir des vallées, des villages. On se souvient toujours des terribles éboulemenls du Rossberg, des Diablerets, etc. Les Pyrénées n'ont pas ces catastrophes. Mais la destruction constante y est plus active peut-être. Les alternatives violentes du froid et du soleil ardent sont plus marquées que dans les Alpes. La montagne moins vêtue de glaces, est plus ravagées par les neiges. A l'économie du glacier ont succédé leurs fontes subites, de préci* pitation sauvage. Au printemps brusquement saisies du vent d'Afrique, elles partent en torrents, bondissent en avalanches, leurs ravages ont percé les lacs, détruit les miroirs magnifiques qui réfléchissaient les grands monts. Partout on trouve vides ces belles coupes,' nobles, mais d'effet sombre. Montant à Gavarnie, on voit à chaque pas des bassins qui jadis furent des lacs étages. Vingt
petits lacs, à peine, restent aux Pyrénées. La montagne, attaquée dans son granit, s'éboule, suit ses neiges, et détruit ces criques (tout comme elle a détruit ses lacs) et par l'Èbre, l'Adour, la Garonne, fuit aux grandes mers.
Pour revenir, le cirque de Julier, plus grand que grandiose, avec ses sommets d'un gris sombre, ses neiges, en parties fondues, n'expliquait que trèslugubrement l'écroulement futur de ce grand mur des Alpes. Les neiges, ce me semble, n'y sont point des glacières. Très-peu sont d'un blanc pur; quoique cette année fût tardive, beaucoup étaient déjà altérées fortement, soulevées ici, là au contraire, mollissant, enfonçant etdevenantjaunàtres, bientôt près d'arriver à la fonte grise qui va les emporter avec beaucoup de terre. Qui accuser de ces ruines? La neige seule? Celle-ci, à son tour, accusera le vent du midi, le Fœhn, le Sirocco. Le Sirocco dira: «Accuse le désert. Le Sahara m'envoie. Qu'y puis-je? »
Pour moi, neige et vent, et désert, je les absous. Je n'accuse que l'homme.
« Moi? dit-il. Et que puis-je à ces sommets si hauts où je ne vais jamais? »
Au sommet? rien. Beaucoup aux pentes, aux gradins inférieurs où s'appuient les sommets.
La neige chaque année les chargerait sans doute.
Sans doute elle fondrait en juillet, mais sa masse rompue, divisée en ruisseaux ne ferait pas torrent si l'antique forêt qui était là eût été respectée, si la hache avait craint de détruire la barrière vivante, qu'ont longtemps respectée, honorée nos aïeux.
Aux lieux les plus sévères où Tondit : «La nature expire, » elle avait mis la vie. Rien ne la découragera. Elle avait fait exprès des créatures robustes, puissantes et indomptables qui bravaient le climat, quedis-je? qui puisaient justement leur force en son austérité. Au cirque de Julier, désert et misérable, où tout croule, où trois huttes à peine restent encore au milieu, fuyant les pluies de pierres, là, dis-je, étaient des arbres qui soutenaient les pentes, et peut-être une belle forêt. Nous en vîmes la trace, la preuve irrécusable que les plus beaux arbres y vivaient. J'y vis avec admiration deux pins, deux superbes aroles, se touchant presque serrés fraternellement, sans doute mêlés par les racines, se soutenant d'une même vie. Ils occupaient le centre d'un assez grand enclos palissade. Serait-ce le cimetière des cinq ou six malheureux qui vivent là? Du moins, ces nobles arbres sont leur consolation, sans doute leur clocher, leur église. On comprend à merveille qu'un temple ici puisse être un arbre. Fis dressaient vers le ciel leurs bras
puissants qui semblent des candélabres à sept branches.
C'est le plus fort des arbres mais aussi le plus lent. On ne refera pas ce bois qui veut des siècles. Ceux-ci demeuraient là, comme une protestation lugubre qui disait : « Éteints pour jamais. »
LENGADINE
LENGADINi;
Après Quito et autres villes si hautes des Cordilières, l'Engadine est, je crois, le plus élevé des lieux habités de ce globe. Pour l'Europe, cela est sûr, son plus haut village est Cresta (6,500 pieds au-dessus de la mer.)
Une vallée des Petits Cantons n'a que 1 ,000 pieds de moins. Mais bien mieux protégée, elle a des vergers, des cultures. L'Engadine, au contraire, traversée par les vents du nord et du midi, subit leurs violents caprices. Le vent d'est, qui vaut bien le nord, lui siftle de côté des glaciers de la
Bernina. Elle n'est, ce me semble, gardée que vers l'ouest.
Pour bien mesurer sa hauteur, il faut venir par l'Italie, remonter les cours d'eau de Como à Chiavenna, entre les châtaigniers, les vignes, et de Chiavenna à Vico-Soprano. Là on se trouve au pied de l'énorme escalier si rapide de la Maloya, tournoyant sur lui-même à travers les sapins. Et, quand ceux-ci finissent, il faut monter encore. Enfin on atteint le sommet sinistre, désolé et battu d'un vent éternel. On regarde en arrière, et l'on voit d'un coup d'œil toute cette échelle de Jacob.
En venant au contraire par le col de Julier, comme on descend un peu, on ne soupçonne pas que la descente est elle-même une haute montagne. Syiva-Plana, agréable village, de propreté extrême, de maisons blanches et riches d'apparence, vous reçoit et vous ouvre le pays favorablement. Trois petits lacs très-verts, encadrés de mélèzes et réfléchissant leur image, semblaient gais au soleil, malgré le sérieux des sommets qui dominent. Ces lacs traversés d'eaux courantes, sont fort nets et promettent de la salubrité. L'ensemble n'est pas grand pour un paysage des Alpes, mais d'une heureuse proportion. Au premier point de vue central, les bains de Saint-
LENGAMINE. '28P
Moritz, spacieux et bien soleillés, nous souriaient. Lui-même Saint-Moritz, un bourg assez peuplé, qui a quelques boutiques, quelques petits marchands, est à mi-côte vers le pied du Julier. Il domine et partage à peu près la vallée. Avant lui, après lui, on a les deux coups d'œil sur les lacs successifs, leurs prairies, leurs forêts.
Le mélèze est de ce vert clair dont on peint les jouets d'enfants. Il a une gaieté relative. On est toujours un peu surpris de trouver dans les lieux où le sapin, le picea robuste ne peuvent plus vivre, ce vert tendre, cet air de jeunesse d'un arbre qui change de feuilles tous les ans. Mais la grande surprise, ce fut de voir sous son ombre légère, les plus rares fleurs des hautes Alpes, communes ici, tout comme ailleurs est la pâquerette aux prairies. La superbe anémone jaune, tant poursuivie des botanistes, achetée à tout prix des ascensions les plus pénibles, abondait et surabondait sous la roue presque des voitures. Nos" dames en jetaient de petits cris de joie, d'admiration. Ces merveilleuses fleurs, sur une pente tournée au levant, étaient moins éclairées déjà à cette heure de l'après-midi (cinq ou six heures du soir). Elles ne devaient rien aux effets du soleil, n'étaient belles que de leur beauté. Mystérieuses sous cette ombre, inclinées vers la route, elles sem-
blaient des yeux, de grands yeux qui nous regardaient.
Frappante apparition. Cette flore singulière, exquise, que nul or ne payerait, qui ne descend jamais dans nos jardins, se trouvait toute seule en ces lieux très-sévères où tant de plantes communes ne peuvent venir. Après Saint-Moritz, la vallée élargie et d'une certaine grandeur, est étonnamment sérieuse. Le long des lacs, deux ou trois beaux villages se succèdent à l'horizon, et rien entre eux que la prairie déserte. Point de maisons sur le chemin. Nulle culture et nulle industrie. Un noble et grand silence, tel qu'on l'a sur les hauts sommets, au Righi par exemple. Mais (différence capitale), au Righi on voit tous les géants des Alpes sur sa prairie déserte, on a à qui parler; on salue Silberhorn ou la Jungran. Ici, la vue est recueillie, quoique belle et spacieuse. Le grand groupe de la Bernina avec tant de glaciers, de sources, est assez près, mais on ne le voit guère qu'à de rares échappées. Généralement ce groupe est retiré derrière certains rideaux de montagnes secondaires. Il est énorme, et on le cherche, on ne sait où le trouver.
Déjà Celerina, plus bas que Saint-Moritz et tout à fait en plaine, était dans l'ombre et dans l'humidité du soir qui s'élève de ces eaux nombreuses. De côté, à ma droite, à dix minutes au plus, une église, une tour, étaient bien éclairées encore. C'est leur seconde église; et je croyais d'abord que c'était pour les catholiques, mais tout le pays est protestant. Cette seconde église, près de chaque village, garde le cimetière, est exclusivement pour les morts.
Samaden, un peu plus peuplé (de quatre cents maisons, je crois), a la poste centrale, les tribunaux et les écoles. C'est comme un chef-lieu pour la haute Engadine. Tout est très-bien bâti. Nombre de maisons honorables ont au dehors de somptueux perrons avec de belles rampes en fer et en cuivre, de jolies grilles (souvent de l'autre siècle). On dirait des hôtels. C'est cependant à tort que les livres, les guides disent que ce sont des maisons riches. L'opulence y est rare. Ce que vous admi^ rez, c'est une aisance, lentement et honorablement gagnée, les fruits de la sagesse et de l'économie. Dans une émigration de vingt ans aux grandes villes, par la sobriété constante et les privations soutenues au milieu des plaisirs et des folies du luxe, on gagne et on rapporte cinquante ou soixante mille francs. On achète une prairie
292 L'ENGADLNE.
qui coûte cher, donne peu. On bâtit une bonne maison. Et il la faut très-bonne en ce pays de rude hiver. Là on s'enferme, on se repose. Quelques Heurs, élevées à grande peine, y sont le seul amusement.
Tout cela est digne et touchant. Le sérieux, le soin extrême qu'on sent en toute chose, impose en ces lieux si petits. Quand on a travaillé soi-même toute la vie, on a certain respect du repos mérité, de la retraite du travail. Samaden a la gravité des beaux villages de Hollande avec moins de richesse et une simplicité qui m/ alla fort. Sur le temple, je lus dans la belle langue romance ce mot très-convenable de l'homme qui a réussi, conquis par ses efforts une position honorable : A Dio sulet onor ed gloria. Plus loin, sur une belle maison ornée de fleurs (qui même avait un semblant de jardin), je lus en allemand cette touchante inscription : « Celui qui a trouvé secours dans le mauvaise fortune, se rappelle la tempête, au beau temps. »
Un hôtel vous reçoit dans ce noble village, —
L'ENGADIISE. 293
mieux que somptueux! — excellent. Beau linge, et bon souper. Si bon que des Anglais, amis du confortable, y restent, et oublient un peu le pays. Signe singulier, rare, de l'honnêteté de la maison : j'y trouvai du café, café non mêlé, véritable. Jamais, en trente ans de voyages, je n'ai trouvé cela que deux fois, la première aux Pyrénées près Gavarnie, et la seconde à Samaden dans l'hôtel de la Bernina.
Vers quatre heures du matin, je me levai sans bruit, et j'allai un moment, à travers mes vitres humides, regarder la contrée. Entre des hauteurs modérées, boisées fort inégalement et diversement éclairées, la vallée, ses prairies et petits lacs, étaient sous la basse vapeur qui se traîne, rampe à quelques pieds. Le tout, mélancolique, d'un sérieux mystère. C'était, ce n'était pas l'été. Peu à peu le soleil monta, et je vis bien la position de Samaden au point central où se croisent les routes, la principale qui suit les lacs, de la Maloya au Tyrol, et l'autre transversale, que je voyais monter vers Pontrôsina, s'appuyant à sa droite aux
montagnes de la Bernina. Un petit commerce s'y fait, grains allemands et vins d'Italie.
Me promenant dans Samaden, vers dix heures, j1eus besoin de demander je ne sais quoi. J'avisai dans la rue troisjeunes hommes qui causaient, gens visiblement intelligents. Ils me voyaient fort bien, sans regarder, nullement avec l'air curieux que nous avons dans nos petites villes et qui plaît peu à l'étranger. Ils me répondirent poliment, d'une manière aimable, sans faux empressement. C'étaient des gens de trente-six ans peut-être. A leur excellente mesure, on sentait bien des hommes déjà d'expérience, qui avaient vu, vécu, n'en restaient pas moins bienveillants.
L'émigration les forme. Leur modestie les fait beaucoup aimer. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer un exemple, que je prends au très-excellent petit livre de M. Binet (de Genève).
Dernièrement, dit-il, au village de Sils-Maria, un de mes amis, regardant les livres de la maison où il logeait, y trouva un vieux manuscrit qui avait près de deux cents ans. C'étaient les souvenirs d'amitié et de bienveillance qu'un jeune étudiant de la vallée, revenant de Zurich, avait rapportés, écrits de la main de ses professeurs. Ou y voyait, avec les signatures de ces savants connus, des armoiries peinles avec soin. Mais, après tout cela,
L'EiNGADINE. 295
venaient des consolations adressées à la famille. L'intéressant jeune homme, aimé et estimé, avait été frappé de bonne heure, n'avait pas vécu.
Établis à Pontrésina, sur la route de la Bernina, dans la vue du Roseg, admirable glacier qui est tout près, ayant sous nos pieds la rencontre des torrents qui s'unissent là, nous sortîmes avant le soir vers quatre heures de l'après-midi. 11 faisait un vent frais (non froid) d'ouest, et du haut du Julier un rayon du couchant le tempérait. Je fus frappé d'une chose. On travaillait à couvrir de petites planches les parapets du pont pour que la brusque alternative des gels et des dégels n'en fit éclater la maçonnerie. Cela me fit songer. Je sentis la terreur de ce profond hiver qui gèle à 40°, fait un rocher des lacs. Cela est sibérien. Et ce qui ne l'est pas, ce qui est encore pis, c'est que par moments le soleil se souvient tout à coup de l'Italie voisine. D'un rayon aigu et tranchant, coupant comme une hache, il fond sur cette terre glacée, fend, fait tout craquer, rase et brûle.
Le haut pays a trois mille âmes. Mais, sans l'émigration et ses profits, il n'aurait pu, je crois, être habité. Comment le cultiver? Une note excellente d'un habitant, M. Lilly (qui m'a été transmise par l'obligeance de M. Saratz) explique parfaitement qu'on ne peut y compter sur rien. Non-seulement la neige dure sept mois, mais elle revient souvent l'été à l'imprévu. Le^seigle est trop aventuré. On essaye un peu d'orge. Moimême j'en ai vu dans un pli au midi, fort abrité, mais c'est chose rare et incertaine. Le foin est coupé à la main plus qu'à la faux. Il est très-court, mais en revanche exquis et d'une odeur sucrée (bien naturelle, se composant de fleurs). De là un bon laitage, peu abondant. Le beurre et le fromage ne suffisent pas, on en achète ailleurs. Les bêtes bien tenues à l'élable, si bien nourries de ce foin si friand, donnent des élèves excellentes, de belles petites génisses grises, bien vendues et fort recherchées.
Un peu de travail dans le bois, et un peu de roulage, c'est tout ce qu'on peut l'aire. L'émigration y est la loi, la fatalité du pays.
L'ENGADTNE. 297
Peu de familles entraient au service étranger. Cette honte de fournir aux rois des soldats contre leurs sujets existait peu dans l'Engadine. La race y est très-fine, n'eût pas donné les colosses grossiers chez qui on prenait les Cent Suisses. Un souffle d'Italie se trouve là d'ailleurs, une aptitude aux arts. A dix ans, à douze ans, on adressait l'enfant à Venise, Milan. Rome ou Naples, et là très-vite il exerçait l'art propre à son pays, un art charmant qu'aimaient les Italiens.
On sait que les bergers, compatriotes de Mozart, dans les montagnes de Saltzbourg, exerçaient l'art de la sculpture en bois, qu'ils ont porté à Nuremberg. Ceux du Tyrol font toujours des jouets. Canova, jeune encore, à Bassano, Trévise, s'exerçait en sculptant le beurre. Michel-Ange, dit-on, parfois sculpta la neige. Le jeune Engadinois modelait et sculptait le sucre.
Dans l'Italie oisive des dix-septième et dixhuitième siècles, la vie de cour et de société, carnaval éternel au fond peu varié, aimait fort les surprises, les petites improvisations. Aux naissances et mariages, aux bals, aux grands repas, bouquets et madrigaux pleuvaient chez la divinité du lieu. C'était une fête dans la fête quand sur la fin, en grande pompe, au bruit des instruments, arrivait le galant dessert, le madrigal de sucre,
298 L'EXGAUIXE.
temple, grotte ou montagne, et sa forêt de fleurs, et son glacier candi. Dans le goût de YAminte et du Pastor fido, on y mettait des bergeries. Là tout art se mêlait. Le dessert était chanté, joué. Cela explique pourquoi Lulli, le petit apprenti dans cet art, devint musicien.
Le beau, le difficile, c'était de supprimer le temps. Il fallait répondre au caprice, improviser sans cesse, du soir au matin faire un monde, créer ces bergeries, ces Alpes, aussi vite qu'on fait un bouquet. Mais le sucre est rebelle. Sans les pâtes sucrées, tout était impossible. On n'avait pas alors les moules. 'Tout se faisait de main humaine, par la main hardie, délicate du jeune homme qui avait le sens de la mode, de la fantaisie féminine, de ce qui allait faire crier : Oh ! à la signora.
Rien de plus compliqué que les arts de la pâte. Rien qui se règle moins, s'apprenne moins. Il faut être né. Tout est don de la mère Nalure. Heureux instinct, divination d'un effet incertain qui dépend d'un agent si peu tîxe, le feu! Il y faut uu tact étonnant, une main sûre, qui n'hésite pas (rop,
L'ENGADISE. '290
mais qui s'arrête à temps, et dans une mesure excellente; un rien déplus, de moins, tout est perdu. Ce point si étroit et si juste exige une décision, un éclair de bon sens, d'adresse qu'on n'a guère hors de France. La montre de l'Allemand retarde, et celle de l'Italien avance. Ils sont en derà, au delà. Nos Gaulois d'Engadine eurent tout à fait ce don français.
Mais moins cet art s'enseigne, plus l'initiation est rude. Le maître, à tel moment, a les incertitudes, les craintes, les emportements (si l'on peut comparer) de Benvenuto Cellini, dans la scène fameuse de la fonte, où ii crut tout désespéré. Malheur à l'apprenti en ces moments! On tremble pour l'enl'ant qui regarde et qui n'en peut mais.
Réellement son sort est très-dur, lorsque des libertés du grand air et de la montagne, il descend dans ces antres, sous le pavé des villes, aux mortelles vapeurs du charbon. La dame élégante et friande qui, dans la rue Vivienne, sent ce parfum des caves, n'a guère l'idée de la vie sombre du jeune artiste qui lui l'ait tout cela.
Une lueur y vient cependant, c'est, au premier succès, de voir sur la pâte, saisie et réussie à point, ces tons dorés, si chauds qu'un ancien (très-observateur) déclare avec raison « un charme pour les yeux. » Tous les peintres en délirent. Rembrandt
300 L'EKGADINE.
a fait effort pour y prendre le roux, dont il chauffe ses profonds foyers.
Un pauvre enfant, naïf, Claude Lorrain, qui ne sut jamais rien, et fut toujours un simple, ayant bien regardé cette couleur, l'ayant dans les yeux, de petit pâtissier se trouva un grand peintre. De la cave du nord, il la prit, l'emporta en Italie, la mit dans ses tableaux, avec cette tendresse pour la lumière, cette magie d'amour qui fixa le soleil.
L'inexplicable, c'est que ces émigrants, dans la boue, les milieux corrompus, délétères, semblent ne pas trop s'altérer. Le fond est qu'à douze ans, à quatorze, de leur pays ils emportent une maîtresse, adorée et sévère, qui les garde trèsbien.
La maîtresse, c'est la neige immaculée de cette vierge Bernina. Dans les caves et dans les fours noirs, chauffés à blanc, elle apparaît.
La maîtresse, c'est la Flore des Alpes, pauvre, exquise, tellement supérieure à la vulgarité d'en bas,
Cela les retient fort. Ils y pensent vingt ans, trente ans, à travers le sombre des villes. Et, au bout de tant d'aventures, ils reviennent fidèles, et encore amoureux de l'éternel hiver.
Le proverbe de l'Engadine : « Neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer, » étonne quelque peu l'étranger. La chaleur, l'été même, à une telle hauteur, ne peut être accablante. Pour cette année, la saison était froide. On faisait du feu en juillet.
« Chaque matin pourtant, quelles que fussent les douceurs du poêle et le froid du dehors, je m'arrachais et je partais. La tentation était trop grande de se trouver si près des trésors de la botanique. Déjà à 0,000 pieds, il suffit d'en monter 2,000, et l'on se voit sans effort en possession de la plus haute Flore Alpine. Une vaillante dame y
montait avec moi, et d'excellents amis, infatigables montagnards.
« Une fois cependant, j'allai seule au désert. Je ne sais quel attrait de solitude m'entraînait. L'Engadine a encore des retraites ignorées, perdues, de sauvages vallées, dont les seuls visiteurs sont le vent, le soleil, et que l'on pourrait croire le royaume secret des esprits. C'est ce que je cherchais. 11 m'eût fallu un lieu , un horizon où nul n'eût posé le regard.
« Si quelqu'un connaît de tels lieux, c'est un seul homme, Cola ni, à coup sûr, fils du fameux chasseur, qui lui-même sur ses vieux jours s'est fait chasseur de plantes. Il a deux choses à lui, la tradition et la nature, la connaissance de tout arbre, toute pierre, une entente parfaite avec l'âme de la contrée. Chaque fleur est à lui d'avance. Il la prend à heure juste. Il sait à son foyer le moment où telle herbe va fleurir sur telle pente inconnue de la Bernina.
« Lui-même il avait hâte de revoiries hauts lieux qu'en cette année tardive la neige quittait à peine. Il était plus pressé que moi de se remettre en possession de la montagne. Le temps était sévère. Le vent change sans cesse dans ces régions élevées. Il tourne plusieurs fois par jour. Nous avions, en été, les bourrasques d'un froid printemps. Il gelait
chaque nuit. Et la veille de notre départ, le soleil ise coucha (très-mauvais signe) derrière un noir chaos, mobile et fantastique. Colani n'auguraitrien de bon, mais il ne disait rien. Dans ses dents seulement, il murmurait des noms de plantes et de fleurs inconnues.
« Je me lève à quatre heures. Je suis prête avant six. Le ciel est sombre. Le vent âpre balaye la neige qui commence à tomber. N'importe, nous partons. Dans un petit char de montagne , tout ouvert par devant, immobile, je reçois la bise, aiguisée et subtile, qui entre, s'insinue, comme en fines pointes d'acier.
« A ma droite, j'avais les massifs de la Bernina. A Iravers les aroles frémissants, j'en voyais les blanches cimes. A gauche, plus tristes encore, se dressaient des montagnes nues, qui n'ont pas même de neige, et semblent inhospitalières. Nous avancions peu, retardés par le vent, qui nous venait d'en face. Les rares passants de la route, qui, ce jour de dimanche, allaient au prêche, s'étonnaient de
voir « une dame pâle » s'en aller par un temps si dur.
« ^ous arrivons à une auberge, qui, comme l' hôtel de Samaden, s'appelle l'hôtel de Bernina. C'est de là, et non de plus près qu'on a tout l'effet de cette imposante chaîne. Les glaciers se voient en dessus; ils nous montrent à nu, sur plusieurs points, leurs vives arêtes d'émeraude. Ils viennent sur vous ; vous en sentez la lourdeur écrasante. On est transi rien qu'à les regarder.
« Dans ce jour de morne tristesse, rien de plus grandiose que de voir un à un tous ces géants. Leur lugubre assemblée se détachait en blancs fantômes sur le ciel gris. Un seul point noir, le pic de Bernina, se projetait en cime aiguë. De chaque côté de la route, d'anciens glaciers avaient déposé leurs décombres. On passait au milieu des morts.
« Malgré juillet, l'hôtel ressemblait à ces lieux de refuge créés pour les tourmentes d'hiver. Personne pour nous recevoir, toutes les portes fermées, les grands poêles allumés dans l'intérieur, et je ne sais quelle sourdine mise à la vie. — L'hôtesse me prit en pitié, me plongea sous les couvertures. Nous entrâmes dans la vallée.
«Là, comme frappés du doigt d'une méchante fée, les arbres cessent subitement. Le paysage perd
tout horizon ; il se resserre de plus en plus entre deux hautes montagnes. La vallée est plutôt un étroit corridor qui monte au col de la Slretta. Le sentier, cahoteux, chemine péniblement. Audessous, bien plus bas, coule un torrent grisâtre. Les chars ne s'aventurent pas pins loin. Nous avions pris, à Bernina, le chariot rustique des faneurs. Un champ de neige nous arrêta. Je le traversai avec une joie d'enfant craintive et hardie.
« Quel contraste entre la terre et le ciel ! Du ciel farouche nous venait le grand hiver. Le grésil avait remplacé la neige. Un vent violent sifflait, nous cinglait le visage. Tout s'assombrissait sur nos têtes. — A nos pieds, au bord du champ de neige, l'image la plus aimable de la vie. L'incomparable anémone printanière se penchait dans son idéale toilette d'un lilas pâle. Son heure était déjà passée. Elle s'était comme endormie dans le rêve d'un beau moment. De blondes et longues soies, douces, légères, électriques, retombaient sur elle, enveloppaient sa maternité. — Je saluai dans cette première apparition de Yalpe, une âme douce et
charmante qui me faisait Dieu visible dans un lieu désolé.
« Le monde peu à peu se fermait derrière nous, le désert commençait. Partout la solitude est imposante; mais, combien plus au seuil de la nature morte, si près de ces glaces éternelles !
« Mon guide, de son jarret nerveux, me devançait; il avait trop pratiqué la montagne pour rien éprouver du trouble d'une âme neuve. Aussi ardent à la chasse aux plantes, qu'à la chasse du chamois , on eût pu voir de fauves lueurs passer dans ces yeux. Il avait des rires en lui-même et quelque chose du Faune à chaque capture. Ces fleurs, c'était une proie.
« Malgré ce ciel si triste et ce froid noir, ennemi de la vie, elles embaumaient l'air. La daphné, avec une teinte analogue au lilas, en rappelle l'odeur, la suavité pénétrante. Près d'elle, Torchis vanille détachait de l'herbe pâle la sombre pourpre de son épi. Nul parfum plus fidèle. Même au fond d'un herbier, couché et enterré, il donne un souvenir de son âme odorante qui semble aimer encore.
« La grande gentiane bleue déjà défleurissait, avait fermé son urne. Sur la prairie régnait la gentiane de Bavière, brillante, éblouissante. Son étoile d'azur intense tremblait et scintillait. C'était toute
.NEIGES El FLEURS 311
la joie du désert en ce jour sombre. Elle me rendait le ciel absent, un ciel approfondi, doublé.
« Le lieu est fort sévère. Je n'y trouvai point la Linnée qui cherche l'abri de l'arole. Fille des bois, sous leur ombre, elle habille la roche de ses traînes ondoyantes, de ses clochettes rose pâle, légères, qui tremblent au moindre vent. Même des fleurs qu'on trouve au Julier, au Splughen (myosotis et pédiculaire rose), je ne les voyais pas ici. Les pentes y sont rapides, et n'ont pas les tourbières qui avivent ces fleurs de leurs eaux fermentées.
« Celles-ci font face à leur sort par divers moyens de prudence. Les gentianes s'ouvrent, se ferment
propos, mesurent leurs tiges au froid, à la tourmente et souvent les abrègent. La campanule en thyrse, au lieu d'égrainer ses clochettes au vent, lesserre autour d'elle en épi, s'en fait un essaim d'alvéoles. Chez d'autres les feuilles groupées à la naissance de la tige en collerette, restent près delà terre. Nourrices et pourvoyeuses, elles en ont la sagesse. Leur nourrisson, la fleur, seule, au beau jour, s'élance d'un jet vers la lumière, la boit avidement et en meurt.
« Cet âpre lieu est pourtant un refuge. Roulée par l'avalanche, souvent la petite émigrante des hauts sommets y tombe et croit y trouver plus d'abri.
Elle s'arrange, elle s'oriente, selon qu'il lui faut l'eau, la chaleur, la lumière. Mais le froid n'y est guère moins rude. L'hiver l'y suit (même en juillet). Pauvre petite fridouline , qui n'a fait le voyage que pour manquer encore sa destinée!... « Nombre de fleurs hâtives avaient déjà péri, frappées du vent cruel, plus aigu aux lieux étroits que sur les sommets même. La pâle soldanelle, qu'il fouettait sans relâche, livrait à ce génie sauvage sa flexibilité, sa douceur résignée à ces ligueurs du sort.
«Cependant Colani m'avait tout à fait oubliée. Il était loin, perdu, dans le labyrinthe des roches éboulées. J'étais seule, bien seule ; j'avais ce que j'avais cherché, les tristesses de la montagne. Mais je n'en prévoyais pas le lugubre silence. Dans le clair obscur blafard du ciel neigeux rien ne bougeait. Pas un oiseau au ciel, pas un moucheron pour animer l'espace. Un sifflet me fit tressaillir (c'était une marmotte surprise), et après, le désert n'en fut que plus muet. Point de ruisseau, point d'eaux qui murmurassent. Le torrent coulait bas et
loin. L'air seul, tourmenté, gémissait, ou par moment criait, éclatait en sinistres plaintes.
« Je n'avais point d'effroi, mais la sensation d'une âme entière, qui, seule avec soi-même, traverse l'infini, en retournant à Dieu. Dans mon émotion, même un désir étrange, âpre, amer, se mêla. Je m'arrêtai un peu. Si je n'avais aimé icibas, pourquoi redescendre?...
« Telle est l'ivresse des montées, l'attraction de ces lieux, le besoin de planer. Mais sans doute le ciel n'est pas plus près de là. Il est en nous, dans la vie innocente et la rectitude du cœur. »
Moins épris du désert, de ces hautes prairies, je rêvais volontiers sur la route et dans les villages. Je voulais voir des hommes. On n'en rencontrait guère. Noire Pontrésina d'en bas, avec sa poste et ses auberges, montrait encore quelques figures humaines. L'autre en haut, qui est à cinq minutes du premier, était parfaitement solitaire. Les maisons, très-propres et aisées visiblement, étaient exactement fermées, les fenêtres même (en juillet). Point d'enfants, point de chiens. Personne.
J'avais vu aussi en Hollande de beaux villages déserts. Mais la maison pelfte, infiniment plus
riche, avec ses marbres et porcelaines, ses tableaux, ses collections, souvent sa barque et son canal, n'a pas la morne austérité de la maison de l'Engadine. Elle n'a pas non plus la noblesse rustique des vastes granges qui donnent à celles-ci je ne sais quoi de vénérable.
Ces maisons, la plupart, sont de vraies forteresses. A l'énorme épaisseur des murs, on sent que l'ennemi est là, le grand hiver, un moment arrêté, qui reprendra demain. On sent que celui qui a bâti à son retour dans le pays, habitué à un climat plus doux, ayant vécu dans la sécurité des grandes villes, ici dans le désert s'est mis parfaitement en défense. Ayant traversé tant de choses, d'épreuves et d'aventures, il me semble avoir eu dans l'esprit le problème que notre Bernard Palissy se pose aux temps dangereux où il vit. « Comment s'envelopper, s'enfermer dans un grand repos? Pour faire un abri sûr, le modèle n'est-ce pas la carapace ou la coquille dont les volutes épaisses garantissent la sûreté? »
La perfection de la coquille serait d'être absolument close, de n'avoir aucune ouverture. On en fait peu du moins. Dans cet énorme mur, comme au creux d'un rocher, du dehors au dedans va s'étrécissant l'embrasure; aufondest la fenêtre. Avrai dire, ce lojns regarde surtout en dedans. Il est à lui son
nonde et ne désire rien du dehors. Tout au plus m jardin minime est à côté. Chaque petit carré l'herbes potagères (chose rare) est entouré de )lanches et semble une caisse. Les fleurs qui ont ant coûté de soins pendant neuf mois, paraissent îux meilleurs jours d'été à la fenêtre, non sans oquetterie, mais à condition d'être prêtes à rentrer.
Les maisons plus modernes, où le rez-de-chausisée est élevé, ont leur entrée d'honneur sur le perron un peu ambilieux dont j'ai parlé. Les anciennes, très-originales, ont un grand vestibule voûté, bas, sombre, qui, à gauche, ouvre sur la grange, à droite sur les pièces d'habitation. Cette grange, haute, spacieuse, avec de grands treillis en beau bois brun, sculpté, est d'un très-bel effet. La maison qui a là sa vie et sa sécurité pour une réclusion de huit mois, n'a pas cru, en reconnaissance, pouvoir trop faire pour la grange. Elle a l'air d'une église. Le bon bois résineux d'une excellente odeur est là pour le foyer. Le foin, exquis et délicat, plein de senteurs vitales, fait
presque envier aux bêtes une si excellente nourriture. Celles-ci sont d'heureuses prisonnières, peu éloignées de la famille, ses commensales el ses nourrices aimées, fort choyées, bien entretenues.
D'autres portes ouvrent les cuisines, la salle où l'on reçoit, et derrière, la salle intérieure, trèsgarantie, exposée ou midi, où se réunit la famille. Les parois lambrissées de mélèze rougeâtre ou de l'indestructible arole, brillantes et très -polies, sont de teinte sombre et pourtant gaie qui repose parfaitement l'œil ébloui et fatigué des neiges.
Les chers souvenirs de famille sont là, le coffre héréditaire, majestueusement dans son coin, sculpté soigneusement et portant le blason de la famille. Nobles ou non, tous ontle leur, un emblème ou symbole armoriai, comme autrefois chez nous tous en avaient, bourgeois, paysans même. Les portraits des parents, ancêtres, sont honorablement exposés aux murs et aux croisées.
Un bon grand poêle occupe une large place dans la chambre, monte à 5 ou 6 pieds, et l'espace
jide au-dessus jusqu'au plafond est masqué d'un jreillage et de rideaux très-propres. Je ne savais •lourquoi, maison me montra le mystère. Derrière le poêle se cache discrètement un étroit petit escalier qui monte au paradis. J'entends par là un entresol où, quand l'hiver sévit, le mari et la emme se réfugient, se serrent, ont la vie des marnottes, juste au-dessus du poêle. Mais ne touchant bas le plafond, il n'y laisse arriver qu'une trèsagréable tiédeur.
Voilà les voluptés du Nord, sensibles, recueillies, profondes, que l'on préfère à tout. Si douces en elles-mêmes, elles valent beaucoupplus encore par Ile contraste de ce dehors âpre et terrible. En iRussie, elles sont énervantes, fatales à la race même.
Ici, elle est fort affinée. Celui qui a vécu, Ivoyagé et souffert, n'en doit que mieux sentir ce Icharme d'intérieur. Du beau Midi, des brillantes jcontrées où il travailla tant, aujourd'hui, j'en suis sûr, il ne lui soucie guère. Les enchantements de l'Italie, il les donnerait volontiers pour l'étroit petit escalier qui mène à ce bienheureux nid.
Le foyer, c'est ici le vrai fond de la vie et la religion elle-même. La vieille Bible romane est sur son étagère dignement respectée; et à côté Luther ou Mélanchthon gravés. Mais ceux qui ont tant vu ne sont. guère exclusifs. Et parfois j'ai trouvé la madone à côté, une image d'après Raphaël.
La vraie madone, c'est l'épouse. Qui remplit la maison? qui y met la vie, l'âme? Evidemment elle seule. Moins fatiguée que l'homme, elleentre entière au mariage, avec l'énergie du climat, la personnalité celtique. Ce n'est pas une molle Allemande. On se souvient dans le pays de la fille de Jean Colani, le fameux lueur de chamois. Pour l'œil perçant, le pied sûr, l'infaillibilité du coup, il n'eut qu'un seul rival, sa tille. Comme lui audacieuse et sauvage, mais follement ardente dans ce métier terrible, elle méprisa le mariage; elle brûla, passa, vierge et jeune.
Ulysse a voyagé, mais non pas Pénélope. Elle doit rester plus inquiète peut-être d'esprit, trouver l'hiver bien long et le pays bien solitaire. Quelques visites qu'ils font en traîneau,
|st-ce assez pour elle 7 Pour lui cela suffit. Il est imoureux du repos. Ce profond hiver même qui ondamneau repos, c'est ce qui contribue encore à |ui faire aimer le pays. Il en est comme un arbre, il (• est engagé par des fibres et par des racines qu'on le voit pas — nombreuses comme celles de l'al'ole, en tout sens étendues — profondes à l'égal lu mélèze qui pointe en terre, pénètre tant qu'il )eut.
L'intérieur n'est pas moins très-bon, la concorde |.rès-grande, autant qu'on peut juger. Le ménage, îxcellent en Suisse en général, est ici resserré ïtroitement par le climat. L'homme a bien travaillé, gagné la petite fortune. La dame se conforme à ses (goûts. Une petite observation me donnait d'elle l'idée bien favorable d'une femme toute à son intérieur, peu curieuse du dehors, c'est que les vitres des fenêtres, souvent bombées, rayées et fort épaisses, reçoivent bien le jour, mais ne laissent pas voir les passants. C'est exactement le contraire du miroir ou espion où la Flamande, assise et travaillant, observe le dehors. Encore plus le contraire du balcon clos, vitré, du petit cabinet qui déborde, surplombe, permet à l'allemande de voir, sans se lever, et derrière et devant, dans toute la longueur de la rue.
Est-ce à dire que cet homme solitaire par ses goûts, soit inhospitalier? Nullement. La porte n'est pas fermée ici de trois verrous, comme en Hollande et en d'autres pays. Je fus frappé, touché de voir que ces gens qui ont eu plus d'une épreuve, qui ont soulfert, n'en restent pas aigris, n'en veulent pas à l'espèce humaine. Leur accueil est aimable pour l'étranger, leur foyer excellent pour celui qui y vient avec confiance. J'en juge surtout par un peintre de grand talent, un Slave, tête ardente et bizarre, qui fut plusieurs années le Robinson des antres, des glaciers de la Bernina. Il était leur pensée, leur constante inquiétude, l'objet des soins les plus touchants. On lui envoyait de bons vins. On l'obligeait de revenir au mauvais temps. On le gardait l'hiver. Il trouvait au village l'hospitalité fraternelle.
Les gens de l'Engadine ont contre eux une chose qui paralyse et neutralise. Ils croient que leur langue et leur race disparaîtront dans quelque temps.
Est-ce la nature qui la menace?
Ils iront pas à craindre, ce semble, que les glaciers qui ont jadis occupé la contrée, en refassent encore la conquête. On en raconte mainte histoire, mais déjà bien anciennes. Le Morterasch jadis engloutit des chalets. Le Roseg doit, disentils, son nom à une très-lugubre légende. Chaque année, avant le jour, le prêtre de Pontrésina allait y dire la messe de rosée (messa di rosodi), c'està-dire du matin, une messe des morts pour un hameau que Roseg engloutit.
Rares malheurs. Les destructions progressives sont bien plus à craindre, la diminution de la vie. Plusieurs espèces d'oiseaux, me dit M. Saratz, ont quitté l'Engadine depuis une quinzaine d'années (vers 1850?) Un animal très-tin, très-avisé, qui vil un peu sur tout le monde, la pie, avait toujours exploité la contrée. Elle a pris son parti, quitté même la basse Engadine, où le climat est doux, et transporté ailleurs son industrie.
Le bouquetin a péri. Le chamois devient rare. Où trouverait-on aujourd'hui les deux mille sept cents chamois que tua dans sa vie Jean Marchiet, Colani père, le roi de la montagne? Le successeur dans cette dynastie, notre Colani d'aujourd'hui, jeune alors, n'ayant eu que bien tard son avènement, s'est trouvé un roi sans royaume. Ses sujets les chamois ont péri, disparu. Il s'est rabattu sur
ut
les plantes, s'est fait chasseur de fleurs, et il en fournit les deux mondes.
Mais quelle vie différente ! quel mélancolique changement ! Delà vie héroïque tombé à la science, devenu simplement un botaniste habile, là même en cet état nouveau qu'il s'est créé, il subit la conquête, les empiétements de l'Allemagne. La prairie solitaire, à 8,000 pieds, n'est plus un refuge assuré. Des plantes rares, uniques, ont disparu, désormais enfouies, à l'état de momies, dans ces grands cimetières que l'on dit des musées.
Est-ce l'image de l'Engadine ? Survivra-t-elle? sera-t-elle un désert? ou une. partie quelconque, vulgaire et prosaïque des pays allemands?
Certes, l'Allemagne, en elle-même, cette mère féconde des sciences que nous admirons tous, aimons d'un tilial amour, est puissamment originale. Mais, franchement, hors d'elle, dans ses membres extérieurs, elle ne donne que vulgarité. Son extrême culture, trop disproportionnée, asservit, aplatit partout le genius loci. C'est un grand jardinage, compliqué cl savant, qui tue toutes les petites plantes, quelquefois très-exquises, qui fleurissaient de la nature.
Dans tout le canton des Grisons, immense, le [tins grand delà Suisse, il n'y a plus que quarante
mille personnes qui parlent la langue native du pays. Dans la Haute-Engadine, on parle les deux langues. L'allemand règne aux églises, aux écoles, et peu à peu domine chez les générations nouvelles.
Les langues meurent. Humboldt nous raconte qu'en je ne sais quelle contrée des bords de l'Orénoque, il vit un perroquet vieux de cent ans, qui parlait une langue inconnue. C'était celle d'une peuplade disparue depuis longtemps. Un vieillard lui dit: « Quand l'oiseau et moi, serons morts, il n'y aura plus personne pour parler cette langue. »
Les citoyens qui volent, qui règlent les affaires et qui envoient aux assemblées de Coire, ne sont pas bien nombreux (vingt-trois seulement à Sainl- Moritz, medisail-on). Lesautres, simples habitants, n'ayant guère part à la vie politique, regardent peu l'avenir, tiennent moins à créer des familles durables. Je rencontrai fort peu d'enfants.
Il semble que déjà c'est plutôt le passe que ce pays regarde. Nulle part, je crois, les morts ne tiennent autant de place, (les églises donnent au
328 LA DESTINEE DE l/ENGADINL.
pays un grand charme mélancolique. Pontrésina a la sienne à mi-côte, vénérable dans la montagne, Célérina la sienne, sur un tertre isolé du plus grand effet. Bien contrairement à l'Allemagne, quia tant mis les morts en danse, contrairement à l'Italie qui fait des ossuaires mainte exhibition si étrange, l'Engadine a donné aux morts la place dominante, les plus nobles demeures et la royauté du repos.
L'AROLLE DÉCADEiNCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME
XIT
Ponlrésina, avec son nom antique qui signifie : le Pont de la Rliétie, est posé à merveille au point où se rencontrent les deux torrents, et les deux routes des principaux glaciers. J'ai vu de plus grands paysages, aucun plus harmonique , mieux composé et mieux fait pour le peintre, que celui du Pioseg, le glacier admirable, que, de Pbntrésina , on voit par dessus ces torrents.
Grâce à des amis excellents qui se gênèrent euxmêmes pour me donner un lieu plus commode au travail, j'avais une fort belle chambre, soleillée,
532 L'AROLLE.
spacieuse, où je pouvais à l'aise lire, écrire, méditer. J'avais une fenêtre au levant, une au midi; et chacune était un tableau. Au midi, le Roseg, à une excellente distance, au fond d'un sinueux vallon , des bois à droite, à gauche, et le long du torrent une prairie qui mène à Sainl-Moritz. Au levant, la route qui monte doucement au Pontrésina supérieur, le beau et silencieux village dout j'ai parlé, puis au glacier de Morterasch qu'on ne voit point. Du village même on ne voit guère que le point dominant à mi-côte, son église des morts, bâtie peu avant 1500.
Tout cela, surtout le malin, et vers midi, avait beaucoup de charme, et quelque gaieté même. Une gaieté touchante, telle que la donne le soleil du levant, de l'été, à un pays où l'on prévoit l'hiver, ha prairie, un peu pâle, à herbe Une et courte, le bois de sombre arolle , ce pont de pierre, vêtu de planches, tout avertit sérieusement.
J'avais repris mes habitudes. Je restais le matin, je lisais, travaillais. Mou livre en ce moment était la savante Géographie botanique d'A. de Candolle.
Un jour, j'y lus un mot qui nie lit bien songer, que je résume ainsi : Lu vulgarité prévaudra, ira gagnant, envahira le monde.
« Les plantes communes à divers pays deviendront plus nombreuses. La Flore locale perdra l'originalité. » (803.)
« Les plantes des chemins, cultures, etc., caractériseront noire époque, et celles des forêts, des montagnes, se restreindront de plus en plus.» (806).
Et il ajoute : « Elles appartiennent à un ancien état de choses, et font place à un nouveau.» (807.)
A cet état ancien, sauvage, où tout était marqué par caractères originaux, puissamment distinctifs, succédera l'état nouveau, plus riche, moins varié, où tout ressemblera à tout.
Déjà, avant Candolle, Agassiz nous donnait un fait considérable, et un rapprochement qui en dit la p irtée. " Nos plantes européennes (soixante à peu près , dont plusieurs sont de mauvaises herbesi onl envahi l'Amérique el Ibnl disparaître les piailles américaines, de la même manière el en même proportion que le blanc fait disparaître l'Indien. > (Soc. de Neufch., nov. 18 il .i
iy.
554 I/AROLLE.
Un savant distingué de l'Engadine, M. Pallioppi, m'ayant fait l'honneur de venir me voir, je lui parlai de l'avenir de son pays. Il sourit tristement et me dit : « Notre langue disparaîtra. » — Mais adopter une autre langue, penser dans une langue étrangère, n'est-ce pas changer d'âme, mourir à son propre génie?
M. le président Saratz me dit un autre mot, bien grave aussi : « Le bois nous manquera. »
Cela finirait tout, ferait du pays un désert.
Le mot me frappa fort, m'affligea et je sentis combien je m'y intéressais.
Je tâchais d'en douter. En voyant des parties fort bien boisées encore, on imagine à peine que ce malheur arrive. Cependant la vie use; le progrès de la vie humaine, les besoins variés, croissants, font une guerre universelle aux arbres. Cela se voit partout. Ici, différence spéciale, ils ne se renouvellent qu'avec une extrême lenteur.
Que sera la contrée quand la maison glacée ne se réchauffera qu'avec le bois d'en bas, amené à grands frais, lentement, avec tant de chevaux ! gravissant des pentes rapides, des escaliers terribles comme celui de la Maloya?
Mais subsistera-t-elle, celte maison? et ces vil- Liges dureront-ils, quand les bois qui les couvrent, disparaissant, laisseront arriver les torrents, les
ravines d'eau, de neige ou de pierres? Les lieux même qui sont, comme Ponlrésina, à une distance suffisante de la montagne,- seraient-ils bien en sûreté? Qui ne sait que ces raines subites, partant de grande hauteur, vont par énormes bonds? C'est fort utilement qu'un bois domine encore ici; le jour qu'il périrait, l'agréable village ne dormirait plus en repos.
Deux arbres admirables ont fait la vie de la contrée, l'héroïque et robuste arolle, qui, laissé à luimême , durerait presque éternellement , — le souriant mélèze, renouvelé sans cesse, et qui, verdissant chaque année, simule la jeunesse éternelle.
Tous deux entretenus, dans ces lieux si sévères, par un miracle de nature qui demande à être expliqué. La chaleur et la vie sont chez eux concentrées, gardées, défendues, closes impénètrablement d'un habit intérieur qui vaut une maison, qui, au plus âpre hiver, leur conserve le home. Cette défense est la résine.
Cette familie en général des conifères ou rési-
336 L'AROLLE.
lieux, exposée à L'extrême nord, n'y a vécu qu'à force de prudence. Ils respirent avec précaution, n'ouvrent point des trachées aux hasards de l'air extérieur. Ils entrouvrent seulement d'étroites meurtrières (comme les stomates des insectes). L'air, introduit lentement, combiné avec leur carbone, non-seulement les nourrit, mais celte nourriture, peu à peu épaissie, glulineuse, se fait résine, et, comme telle, les ferme au souffle de l'hiver.
Celle résine résiste au froid de trois façons. D'abord, elle est une clôture. Puis, épaissie et dense, elle ne peut geler. Enfin, comme carbone, elle ne conduit pas la chaleur, ne la laisse point échapper, la conserve au contraire, la concentre au dedans.
Impénétrable à l'air, et insoluble à l'eau, rebelle à l'électricité, la résine repousse ces ln»is grands dissolvants, qui changent ton 1 dans La nature. Elle couvre et défend loul ce qui n'agit plus, chaque cellule tjui meuri à son tour. - Grand agent de conservation, et cependant aussi instrument de progrès. Kik- soutient la cellule jeune, lui prèle lie sa nxilé. El, au printemps enfin (merveille I), elle se ramollit, reprend le moelleux de la vie, redevient vivante elle-même.
DÉCADENCE DE L'ARBRE El DE L'HOMME. 337
La plus fine résine entre toutes est celle du mélèze, c'est ce qu'on nomme la térébenthine de Venise, substance étonnamment subtile, pénétrante, on sait à quel point. Un atome introduit clans tout organisme vivant, pénètre à l'instant même, traverse tout le cours de la circulation.
Quel usage en tout art on fait de ces résines ! Tout peintre en a besoin. Et le musicien même s'en sert pour l'instrument à cordes, par elles fait vibrer son archet.
Mais l'arbre n'est-il pas un instrument lui-même? On est surpris de voir, dans la froide Engadine, le mélèze offrir au dedans ces chaudes teintes qui rendent le violon si agréable aux coloristes. Comme les lleuis des Alpes, il boit la lumière vive, y prend ce beau ton rouge que l'on croirait un jeune sang.
Il aspire ces couleurs par quantité de feuilles rayonnantes en faisceau d'aiguilles, plussemblable* encore au polvpe qui, autour de lui. cherche >i quêti de ses petits bras, t'oinl de gros rameaux qui l* épuisent, mais une bonne forte racim ;i\ee laquelle il plonge dans sou s<»! favori, !•• micaschiste, dont les feuillets brillants sont autant de miroirs, excellents réflecteurs de ehaleur, de lumière.
Pour ses graines, il est sage. Quoique mûres à l'automne, il les retient, les garde, ne les hasarde qu'au printemps. Avec ce gage d'avenir, fermé et
5ÔX L'àROLLE.
concentré, abandonnant au vent des feuilles désormais inutiles, il plie tant que le vent le tourmente, siffle, flagellé de l'hiver. Ses rameaux, dépouillés et donnant peu de prise, vont, viennent , résistent d'autant mieux quils ne résistent pas du tout.
Bien loin de s'épuiser en refaisant ses feuilles, il se produit en elles des milliers de nourrices, qui augmentent sa sève et sa vie. Il semble alors tout jeune, étranger au pays, l'enfant d'une terre plus heureuse. Son compagnon, l'arolle, si grave et immuable, ne le reconnaît plus, le regarde du fond de son antiquité.
Il est l'espoir, In joie de la montagne. Il travaille sans cesse à refaire la forêt. Mais plus il fait, plus on demande. Il est le serviteur des mille besoins de la contrée. Qui donne ces lambris? Le mélèze. Qui fait ces nobles granges d'effet si imposant? C'est le mélèze encore. Son beau bois odorant, digne des plus hauts arts, est très-prodiguement immolé au foyer.
Notez que la nature lui est parfois très- rude. Tout gaillard qu'il parait , vaillant contre l'hiver, au printemps il est vulnérable. Sa sève délicate qui monte alors, craint fort un coup de froid. Cela ne manque guère aux mélèzes hasardeux qui vont jusqu'au glacier, sous l'aigre venl subtil. On les
voit misérable?, d'effrayante maigreur, ne pouvant vivre ni mourir.
Il semble que l'arolle dit alors au mélèze: « Enfant, que cherchez-vous ici? »
Un seul être a le droit d'êlre au bord du glacier. Un seul peut sans mourir le regarder de près, face à face, dans les longs dix mois de l'hiver. Celui-ci fend la ^pierre. Et l'arbre n'en tient compte. Il s'exaspère et rage, sans pouvoir effleurer cette forte et profonde vie. Les vents vont à l'assaut; la furie des tourmentes lance, entasse la masse des neiges, ensevelit tout, non l'arolle. lia le don royal de ne porter nul poids. On le revoit bientôt dégagé de ses neiges, les perçant, les jetant de ses bras vigoureux. Il reparait paisible, toujours élève au ciel ses lustres magnifiques, dont chacun est orné d'un allier panache de feuilles.
En allant au glacier, l'effet est saisissant. Toute vie peu à peu diminue. Les grands arbres se font petits, pour vivre encore, humbles et faibles taillis. Le bouleau du grand Nord, de la Russie, lui-même, cet ami des frimas, devant l'Esprit sauvage, la
340 L'AROLLE.
férocité du glacier, a peur, et se fait nain. Au bord, on voit l'arolle, dans sa plus grande taille, dans sa complète vie, intacte, inaltérée. Aux pentes abritées, on l'a vu languissant, surchargé de lichens. Ici au grand combat et sous les vents terribles, il (jiiitle ce triste vêtement. Nu, comme un bon lutteur, empoignant le roc nu de ses fortes racines, il attend l'avalanche, indomptable et superbe, dressant ses bras vainqueurs, et dans ces lieux de mort, protestant, témoignant de l'éternelle vie.
tu ie voyant si fort sur le rucher stérile, "n se demande de quoi il nourrit cette force. Quelques poussière* sans doute des débris du glaciei doi vr-iii l alimenter, mais surtout la lumière.
Lumière! vie èlhérée ! sublime nourriture! l.ilr fait la noblesse de ces hauts habitants des Aipes. Ceux d en b.^, nourris delà terre, et des dons variables que leur fait le nuage, sont dans une humble dépendance. Aux cimes où la nue n'atteint pas, où le sol n'est plus que granit, la
DECADENCE DE L'ARBRE ET DE L'HOMME. "il
lumière plus égale, vivo, intense, supplée l'aliment inférieur.
De là l'éclat étrange de cette flore toute solaire. De là la singulière tinesse du mélèze, et plus haut encore la souveraineté de l'arolle, qui règne où rien ne vit, triomphe, où tout finit, et qui clôt la nature.
Est-ce à dire qu'il soit insensible? Ses feuilles, dures d'apparence et délicates au fond, sentent fort bien la morsure du givre. On le voit à leurs teintes fauves, qu'on s'attend peu à trouver là. Ce prince' de l'hiver, en ces chaudes lueurs, est beau de ses souffrances et du calme puissant qu'il conserve en-dessous.
Son dictame intérieur, sa tenace résine, le guérit, le défend. Elle lui constitue une éternité relative.
Ayant les siècles à lui, il ne se hâte pas. 11 fait peu, il fait bien. Lentement il travaille son admirable bois, l'amène à la perfection. Pour qu'il ait sa croissance, il ne faut que mille ans.
On voudrait se faire une idée de cette vie si lente et si forte. Qu'il serait curieux de deviner ce qui s'est succédé dans le travail obscur de la plus persistante des âmes végétales ! Puissamment animé dans sa morne enveloppe, il faut pourtant qu'il ait, à travers tant d'obstacles, l'instinct conserva-
5t2 L'AROLLE.
teur, la providence personnelle, la divination des moyens qui sauvent ou augmentent la vie.
Un Américain imagine avec beaucoup de vraisemblance qu'entre la vie et la mort, il y a nombre d'états intermédiaires, que ces mots sont tout relatifs. La vie morte, et la mort vivante, la pensée vague, inconsciente, le rêve impuissant pour agir, et même pour se comprendre bien, s'analyser, ce sont des choses qui doivent se trouver dans la longue existence de ces arbres embaumés pour ainsi dire, autant que les momies d'Egypte, mais qui vivent pourtant sous leur masque muet.
C'est un crime de blesser l'arolle. 11 est le seul des arbres qu'on ne refait jamais.
Qui plantera celui qui n'atteint qu'en cent ans la grosseur du poignet de l'homme? Dans notre époque utilitaire, pressée, qui songera aux générations à venir?
Mais d'autre part, on cherchera en vain à remplacer l'arolle. En vain on essayera du léger bouleau ide peu d'âme), et d'autres pauvres bois du Nord. Ils sont Ions impuissants à rester là. Le gla-
cier les réduit à l'état d'avortons, de nains. Mais le soleil surtout leur est mortel, terrible ; il peut, à certain jour, les anéantir d'un regard.
L'arolle, contre les deux, le trait aigu du froid, le foudroyant soleil, luttait el tenait bon. Il a été, depuis que les Alpes sont Alpes, gardien de la montagne contre les deux destructions.
11 vivait au loin et au large dans son royaume de forêts. Il montait aux glaciers, descendait aux vallons, jusqu'en pleine Italie. 11 fut le fort atlas qui, pour quelques mille ans, soutint les pentes du sud, si rapides et si ravinées. A mi-hauteur du précipice, il étreignait le roc, comme d'une griffe d'aigle ou de condor, arrêtait les torrents de pierres. La montagne pendait sur lui.
Le malheur de l'arolle est celui des héros. Si fort contre lescoups du sort, traversant une vie si dure d'épreuves et de combats, il garde le cœur tendre. Il est attaquable au dedans. Son bois agréable, odorant, d'un tissu fin, égal, a ce grave malheur de n'avoir nul défaut, de se travailler aisément. On le coupe sans peine, et on le sculpte, comme on veut. De là ces sacrilèges. Un berger imbécile de sou couteau grossier, dans cette œuvre des siècles, taille de grotesques chamois, des moutons ridicules, qui vont se vendre à Vienne, à Nuremberg, au
544 L'AUOLLK.
Rhin. Demain la sotte mère à l'enfant destructeur, ! — pour être, en poupée, démembrée, jetée au vent, brûlée, — donne ce cœur profond qui défendit les Alpes!
Palladium sacré. Lui vivant, la contrée se soutient, vit encore. Lui mourant, elle meurt, dépérit peu à peu, et, le dernier coupé, disparaîtra le dernier homme.
Après mon travail du matin, je sortais seul, cl passant le torrent, je remontais un peu en face pour faire visite à la forêt, saluer mes arolles, converser avec eux. Ces beaux arbres clair-semés, dans la vieille forêt, souffraient de la dégradation visible de la montagne. Plusieurs, le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousses, les bras drapés tristement de lit-liens qui peu à peu dominent cl les étouffent, n'exprimaient que trop bien l'idée qui me suivait, depuis ma lecture de Candolle : « La vulgarité prévaudra. »
Ils étaient tristes.. le leur dis : « Chers arbres, vous me scmblez des hommes. Voire forêt maladive
DÉCADENCE DE L'ARBRE Kl DE I. HOMME. 315
me rappelle la forêt humaine. Ce que vous sou fl'rez, c'est le Irait universel du siècle. Siècle ingénieux, inventif; mais il semble aimer peu le grand, nul n'a travaillé si bien à aplatir tout ce qui s'élevait. Nul ne prit tant de soin à détruire les races héroïques, extirper le héros.
La plaine est maîtresse du siècle, et fail la guerre à la montagne.
La montagne du Caucase, où naguère brillait la plus belle, la plus fière des races blanches;
La montagne de la Crète, le seul pays où la Grèce (partout ailleurs mélangée) était restée pure encore;
La montagne Scandinave, les iles des vieux rois de la mer:
Tout cela est rasé, détruit, ou va l'être en peu de temps.
Où sont les nobles Indiens de l'Amérique du Nord? Où sont les Gallois (dont la fille a donné le grand Shakespeare)? Où sont les HighlandersV dépouillés par l'Angleterre , morts pour elle à AVaterloo?
Le plalt-deulsch marche au nord, pour raser le pays d'ilamlet. La plate plaine de Jinssic va niellant à son niveau et la terre de Sobieski et la terre de Charles Ml.
Une ville existait au inonde qu'on aurait puap-
.-,46 L'AROLLE.
peler la montagne de l'esprit. Un jet de flamme en sortait qui a éclairé la terre. Demain, à la même place, sera la vulgaire auberge des tourbes, riches et grossières, qui viennent mépriser et jouir.
Mil
NOTRE TEMPS l'KUT-lL REMONTER*
« Le chagrin est un péché, » dil la loi de l'ancienne Perse.
En croyant les maux incurables, trop souvint il les rend tels.
En pleurant la mort prochaine, il taril la vie qui reste.
Quelques sujets légitimes que nous ayons de tristesse, je ne crois pas que la descente soit la loi définitive.
J'ai traversé trop de siècles, acquis trop d'expérience des phases alternatives où passent nos so- : ciétés, pour descendre aussi, faiblir dans la foi et l'espérance. J'aurais perdu tout le fruit de mes deux mille ans d'histoire, si j'oubliais les réveils tout-puissants de l'àme humaine, si j'ignorais les ressources de ce foyer de vie, l'Europe. Être trèsriche et complet, elle possède, outre les organes de la vie habituelle, ce qu'ont les hauts animaux, des organes supplémentaires pour réparer ses ruines, relever ses défaillances, des forces imprévues, cachées, qui, dans les jours d'affaissement, lui reviennent de source inconnue.
Si, d'un regard ferme et calme, on envisage le inonde, on distinguera sans peine que notre décadence ne peut se comparer à celles du passé, la Chinoise ou la Byzantine, dont la stérilité fut le signe décisif. Les faiblesses du caractère n'ont pas empêché l'esprit de rester puissant, fécond. Ces faiblesses même, on peut le dire, viennent en parlie de l'alibi, de l'immense éparpillement où nous mettent ces œuvres infinies, tous ces arts créés d'hier au prodigieux laboratoire de notre ancien continent.
La vigueur américaine (ce bel élan qui nous ravit, l'ait notre espoir, notre joie) ne m'empêche pas de croire que le haut sensorium delà terre est
encore ici, dans la vieille mère Europe. Ses quatre phnres réverbérés (de la France et de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie) lui donnent par leurs rayons croisés une lumière infiniment vive pour se connaître elle-même, se pénétrer profondément, distinguer les maux, les remèdes. L'Europe est puissamment lucide. Son génie si inventif, qui perce jusqu'au fond des choses, ne peut manquer de retourner sur lui-même et de voir clans l'homme. Parmi tant d'arts qu'il a créés, un art surgira, le plus haut, celui qui fait et refait l'âme.
Je sais que , pour celui-ci , la condition suprême (difficile) serait d'arrêter un moment la vertigineuse roue de l'activité extérieure, qui nous emporte vers tout, tient notre regard fixé hors de nous et loin de nous.
Que ne puis-je donner aux hommes qui pourraient nous renouveler, quelques-uns des jours recueillis que j'eus à Pontrésina! Un silenco singulier, éteignait, amortissait tous les vains bruissements qui se mêlent à la pensée. Les sens v saisissaient tout avec plus de certitude. La transpa-
rence do l'air qui supprime les mirages de brouillards, diminue les distances, permet nonseulement de voir loin, mais de voir beaucoup à la ibis. On embrasse dans un grand ensemble ce qu'on voit ailleurs en détail. Une grande harmonie où tout se tient, se contrôle mutuellement, exclut bien plus l'illusion, garantit la vérité.
Elle l'enrichit et l'étend, même au delà de ce qu'on voit. Au paysage du Roseg, admirablement harmonique, je devinais, en me guidant par des analogies frappantes, certaines parties cachées, et, par l'esprit, je voyais ce que je ne voyais pas. C'est le secret de vision dont parle l'antiquité, non sans raison, mais sans pouvoir se bien l'expliquer elle-même. C'est ce qui lui faisait dire que le voyant peut percer du regard à travers les corps.
Il est bien plus difficile de pénétrer en soimême : c'est l'effort du recueillement, c'est le but du sage antique dans son séjour sur la montagne. Là il peut se ressaisir, dégager son génie propre et (\\i vieux sillon des routines, et de l'entraînement îles foules, et de son moi intérieur, — bref, planer de soi sur soi.
L'âme se sent un infini , son initiative augmente. L'humanité même en balance peso peu.
Qui ne se souvient que le monde était d'un côté,
Copernic, Galilée, de l'autre?
Aucune des fausses grandeurs ne se soutient devant les Alpes. Aucune autorité mondaine n'y garde son faux prestige. Une seule subsiste ici : raison, vérité, conscience.
J'avais senti quelque chose de cela près du mont Blanc, lorsqu'en août 1805 fut écrite la première page de ce livre. Je le retrouvai plus encore en juillet 1807, dans les heures de solitude que j'eus à Pontrésina. Quand nos voyageurs couraient le pays, faisaient leurs ascensions, moi aussi, je faisais la mienne. Pour la seconde fois, cette idée, vive et nette de la montagne, me revenait à l'esprit : « Elle est une initiation. »
Il est intéressant de von1 comment, peu avant le réveil «!'• 89, le grand dix-huitième siècle reprit dans la Nature même le sentiment héroïque.
Voltaire, qu'on croyait tout art, homme de ville et de salon, aveugle pour la nature, dans se> vers au lac de Genève, poussa le premier cri (sublime). Rousseau prit le cadre des Alpes pour son Vicaire
savoyard, en mit l'accent ferme, hardi, aux Lettres de la montagne.
Deux grands cœurs révolutionnaires, M. et madame Roland, allèrent, avant l'action, y tremper leur stoïcisme.
Les Suisses ont de belles chroniques qui racontent de grandes choses, mais ils ont trop négligé d'en consacrer la mémoire par les monuments de pierre qui pour tant de généralions restent une prédication muette. Un Français, au point central où le Lac des quatre cantons croise ses bras héroïques, s'arrêta, y fut saisi d'un mouvement religieux, frémit d'une horreur sacrée. Ce n'était pas un roi, un prince; ce n'était qu'un philosophe. Mais il ne put pas souffrir que les trois hommes du Rùlli qui jurèrent la liberté suisse n'eussent encore aucun monument. Il resla là, leur bâtit dans une île une pyramide, qu'on y voyait encore naguère. Depuis, la foudre la brisa. Les ennemis de la liberté en ont effacé les restes. Mais ils n'effaceront pas ce beau fait et la trace qu'il laissa dans la littérature. Ce Français, homme de talent, sans génie, avait un cœur surabondant, débordant. Ce cœur, inspiré de la Suisse, y puisa l'idée du livre qui, vingt années, a été comme une bible des deux mondes.
Faible livre, mais beau souvenir. Il montre
combien les cœurs, naïfs encore, en un temps que l'on croit si corrompu, trouvaient dans ces lieux leur essor. Tel, descendant de leurs glaciers, en rapportait leur âme austère. Tel, en voyant leurs pics sublimes, sentait un élan héroïque. Et tous en revenaient plus grands.
Ce souvenir contraste fort avec ce qu'on voit aujourd'hui, avec les foules mondaines, la tourbe bruyante, qui afflue l'été à Chamounix, Interlaken, qui prend d'assaut l'Oberland , qui de sa vulgarité prosaïse ces nobles déserts. Est-ce l'amour de la nature, un sens nouveau, qui tout à coup s'est développé chez eux? Est-ce un mâle élan vers les choses hardies, dangereuses et pénibles? On voudrait le croire. Vn Tyndall, deux ou trois noms honorés, ne peuvent faire illusion. Ce que l'on voit, pour la masse, c'est que ceux qui dans leur pays gardent encore quelque tenue, respectent un peu les convenances, en Suisse se croient libres de tout.
Cessons de profaner les Alpes. N'emportons pas dans la montagne les esprits grossiers de la
5î6 NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER?
plaine. Tâchons que ce pèlerinage soit du moins un sursis aux vices, un moment de dignité.
Il faut les respecter, ces lieux. Le premier égard qu'on leur doit, c'est de n'y pas apporter la littérature énervante, maladive, de notre époque. Des écrivains même éminents, des génies qu'on peut admirer, par leurs artitices subtils, leur recherche, contrastent trop, sont indignes d'être lus ici. Partout ailleurs à la bonne heure. Peu de livres, je vous prie. Quelques-uns d'histoire naturelle, ou de simples et belles chroniques, c'est beaucoup. Tout livre humain est polit en présence de ce grand livre, vivant, imposant, si pur. Devant lui, tout fait pitié.
Les livres, même religieux, mystiques, ici >ont de trop. Les religions spéciales ont la voix faible, souvent fausse, devant cette haute religion qui les domine, les embrasse. Dieux du monde, faites si !r-nce. Laisse/ moi entendre Dieu.
La grandeur austère «les Alpes. I;: poésie iuiinaeulée de ces vierges .sublimes, doil tenir bien ;< dislance nos laiblesses <-\ nos romans. Il faut être !>ii h hardi pour compter, en présence de leur éternité, -a misérable personne, apporter là ses petit ses nervosités d'oisif, ces maladies qu'on devrait plutôt cacher. Une l'ail l'ennui d'Obermann dans ces lieux pleins d'action, dans le berceau mémo-
rable des libertés de l'Europe, dans cette rude vie de montagne où le travail périlleux, où le travail assidu ont donné l'exemple au monde? Entre l'exploiteur hardi des forêts et l'ouvrier infatigable de Genève, que signifient les vains rêves et les mélancolies du vide?
L'amour est au niveau de tout, tout aussi di\in (jue les Alpes. Je ne méconnais pas la force, la sincérité de Rousseau. Cependant qui peut à Clarens relire la Nouvelle Héloïse? Nulle rhétorique, nul talent, ne se soutient dans un tel lieu. Trop grande y est. la nature. Trop tragique y est l'histoire dans la guerre de ces deux rivages, dont par bonheur témoigne encore le cachot de Chillon.
Quelqu'un dit un mot admirable sur ce vis-à-vis unique de Meillerie et de Clarens : « Ce qu'on y sent est plus haut qu'une passion individuelle, plus que tout amour de ce monde. C'est Je sens du grand, du sublime, de l'universel Amour. »
Profonde parole religieuse! Qui la croirait de Byrôn (notes du III" chant de Childe-Harold)1 Ce mol, plus que tous ses vers, est vraiment digne des Alpes.
J'ai voulu, à Meyringen, en lire, revoir sou Manfred. Cela ne se pouvait pas. Cette exaltation désolante, ce faux mystère, ce faux tragique, qui n'est d'aucun lieu, d'aucun temps, détonnent > u
de pareils lieux. Déplorable conception d'avoir assis Némésis, la vengeance et le dieu du mal, sur ces "bienfaisants glaciers qui nous donnent, avec les grands fleuves, la vie, la salubrité, la fécondité de l'Europe !
La Suisse n'est pas parfaite. Mais ce qui chez elle me semble admirable, au-dessus de tout, une vraie bénédiction, ce sont les libertés aimables dont y jouit l'enfance, ce sont ses fêtes d'enfants si douces au cœur, adorables. Entrant une fois dans Vevay, j'en vis une où des centaines d'enfants (de douze ans peut-être), des filles, des garçons pêlemêle, avec de petits drapeaux, se promenaient par la ville en chantant, dans une sagesse, dans une liberté aussi, vraiment tout attendrissantes!
J'y voyais souvent sur les routes des petites pensions d'enfants que l'on faisait voyager. J'en rencontrai une au Splûghen, une pension venue de loin, de Neufchàtel, ce me semble, qui avait traversé la Suisse. C'étaient des enfants fort jeunes, qui pourtant, sans trop de fatigue, s'en allaient ainsi à pied, chacun sous son léger bagage, faisant
déjà l'apprentissage de la vie du voyageur, de ses petites aventures, heureux pour la première fois d'agir et d'être des hommes. Ils allaient, je ne dis pas sous un maître, mais avec un maître, qui gênait peu leur liberté. C'était un jeune homme sérieux qui me plut. Sa dame était avec lui, jeune aussi, agréable, attentive à tout, et qui, non sans quelque fatigue, suivait le cher petit troupeau, l'entourant et l'enveloppant de sa grâce maternelle l juillet 1867).
Rien de plus charmant, rien de plus louchant. l>e très-bonne heure, le jeune Suisse, simplement et sobrement (quelle que puisse être sa fortune), parcourt dans tous les cantons sa belle et libre patrie, l'aime enfant, s'unit à elle de vie, d'habitude, de cœur, se lie à ses destinées.
Je crois cependant que pour ceux qui ne -uni pas du pays, pour qui le voyage n'a pas ce caractère patriotique, les Alpes gagnent infiniment à être vues un peu [dus tard, je veux dire dans l'adolescence. L'enfant en sent peu la grandeur. Il est beaucoup plus frappé de raille détails prosaïques
36!i NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTE»?
et parfois insignifiants, niais surtout accidentels, non inhérents au pays, qui n'étaient là que par hasard, et en donnent une idée fausse. La forte mémoire de cet âge qui garde ineffaçablement tout ce qui s'y mit alors, conserve pour tonte sa vie ces Iraits bizarres et de rencontre. Tel, du lieu le pins sublime, ne gardera que la mémoire du passant qu'il y trouva, un crétin, un bouffon, que suis-je?
« .Mais revues à un autre âge, les Alpes auront leur effet? » Ne le croyez pas. Les choses restent marquées du caractère qui nous y frappa d'abord.
Les familles, aujourd'hui plus tendres qu'autrefois, se séparent moins de leurs enfants, les mènent partout avec elles. De celte chose excellente, résulte un inconvénient qu'il faut bien aussi reconnaître. L'enfant est blasé sur tout. Ce que, petit, il a connu au point de vue étroit de son âge, il le voit toujours petit, et avec indifférence. On ne trouve que jeunes messieurs, qui, menés dès la nourrice à la mer ou aux montagnes, n'y prennent pins aucun intérêt. « Les Alpes'.' ou m'en ;< bercé... L'Océan? connu, connu ! »
NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 3trl
Il n'est pas sans inconvénient de vouloir en un voyage parcourir tout un pays, d'embrasser tout à la fois les variétés, les contrastes, les paysages souvent opposés et discordants. Yoiren une saison les Alpes, en une les Pyrénées, c'est prendre de trop grands ensembles. Les impressions confuses s'effacent, se confondent, se faussent, si elles viennent coup sur coup.
Il serait intéressant de prendre une seule montagne, d'y bien caractériser ces grandes échelles de la vie. Quoi de plus intéressant que d'en marquer chaque gradin, et dans son rapport avec l'homme et pour la nature elle-même? L'allégement progressif de l'air, le dégagement favorable que les forêts résineuses donnent à notre électricité, l'amphithéâtre des flores diverses de degré en degré, c'est déjà une éducation. Chaque montagne est un monde, et peut êlre à elle seule un texte vivant des sciences.
Une étude plus mobile, (rès-féconde, pour un esprit avancé, serait celle d'un unique fleuve, du Rhône ou du Rhin, par exemple, suivi dans tous les accidents de son cours, dans toute la variété des productions de ses rivages.
Rien ne donnerait une idée plus haute, et aussi plus saine, de la réalité des choses. On y verrait la vraie valeur de ce qui trompe et attriste dans
le travail incessant des eaux pour ruiner, démolir, pour abaisser la montagne. La cascade et le ruisseau nous disent incessamment : « Qui est la mort? Qui est la vie?.. Si nous démolissons les Alpes, c'est pour doter, féconder de nos alluvions l'Allemagne, c'est pour engraisser l'Alsace, c'est pour élever la Hollande, la défendre, la soutenir contre l'invasion de la mer. » Ainsi cette dissolution n'est rien qu'une création.
Rambert, ingénieusement, note la joie que ces éléments semblent avoir de quitter l'immobilité solitaire pour aller fraterniser avec la rive, avec la plaine. On les entend dire : « Allons!... Mourons à la vie stérile, pour entrer dans le travail, dans le cours fécond des choses. »
C'est une très-funeste tendance de notre âge de se figurer que nature, c'est rêverie, c'est paresse, c'est langueur. Les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, leurs imitateurs, n'ont que trop liicn travaillé à nou- énerver en ce sens. Point de vue fort opposé à celui de l'antiquité où le sage centaure, au contraire, pour donner au jeune héros
NOTRE TEMPS PEUT-IL REMONTER? 3(ir.
le plus haut degré d'énergie, le tient aux antres des montagnes, aux vertes et fraîches forêts.
Loin de croire que la nature, prise en sa vérité, mène aux molles faiblesses du cœur, j'en voudrais réserver les grandes et salutaires émotions à ces crises de la jeunesse où l'homme a besoin d'être soutenu. Ne croyez pas que les discours y suffisent. Gardez vos sermons, et laissez prêcher les Alpes.
Les deux grandes communions de la Montagne et delà Mer seraient très-utilement réservées à ces moments. La Mer au premier éveil, au premier élan de la vie. La Montagne quand les sens ont leur crise, leur enivrement. Je voudrais à ce moment enlever l'homme à lui-même, sans vaine et froide parole, le tirer de la nature, — comment, en le menant aux Alpes au sein de la nature même.
Je ne glacerais pas son cœur. Au contraire. je l'animerais d'une chaleur plus noble et plus haute.
Je le mènerais aux champs de Morat et de Sempach, aux mémorables batailles qui firent la liberté suisse, préparèrent celles du monde.
Je lui montrerais, aux sommets vénérables du Saint-Gothard, le point où les eaux se partagent, où les ruisseaux se disent adieu, s'en vont vers trois nations. Ces eaux, tantôt salutaires, tantôt
sauvages el menaçantes, ont fait le lien des vallées, forcé les hommes d'en-bas de s'entendre, de se lier, de former les fortes ligues, qui domptèrent les torrents, les fleuves, puis le torrent des Barbares, brisèrent au midi Barberousse, au nord Charles le Téméraire. Ainsi la fraternité suisse, ainsi la ligue lombarde, ces grandes âmes de nations sortirent, pour ainsi dire des Alpes, furent éveillées par leurs fleuves et le mystère de leurs eaux.
Je m'arrête à ces exemples, et je n'irai pas plus loin. Dans le livre de la Montagne, j'ai fait, de chapitre en chapitre, surgir les puissances héroïques que nous puisons dans la Nature. Et maintenant, comme en voyage, derrière l'Alpe on voit se dresser encore une Alpe supérieure, je vois au delà de mon livre un autre qui commence ici : Régénération de l'espèce humaine.
Assez pour ce jour, assez. Ce petit livre, quel qu'il soit, a droit à ma reconnaissance. J'achève et je te remercie. Dans le long combat de la vie, de l'art (toujours inquiet), dans un temps de sombre
NOTi E TEMPS PEUT-IL REMONTER? 365
attente, il m'empêcha de descendre et me retint à mi-côte. Par une heureuse alternance entre l'Histoire et la Nature, j'ai pu garder ma hauteur- Si j'avais suivi l'homme seul, la sauvage histoire de l'homme, j'aurais faibli de tristesse. Si j'avais suivi sans partage la nature, je serais tombé comme plus d'un aujourd'hui) dans l'insouciance du droit. J'échangeai souvent les deux mondes. Lorsque, dans l'élude humaine, l'haleine allait me manquer, je touchais Tenu Mater et reprenais mon essor.
C'est tout le secret de ce livre. S'il m'a encore renouvelé, s'il m'a effacé vingt siècles, puisses-tu, jeune voyageur, qui viens avec la force entière et tout le jour devant toi, y trouver un point de départ ! Qu'il te soit un de ces sommets moyens où l'on s'arrête à l'aube, pour se reconnaître un moment, marquer le but d'un œil sûr, monter, s'élancer plus haut.
Il eût été facile de donner à ces petits livres un aspect scientifique en multipliant les citations, indications, etc. Mais, dans un cadre resserré, elles auraient l'effet d'obscurcir, d'arrêter le lecteur sur le détail qui ôte leur relief aux objets capitaux.
N'oublions pas que, sur chaque sujet, quand il parait un livre de génie, nombre de travaux suivent, estimables, utiles, de vérification, observations, théories ou voyages, etc., et l'œuvre mère est un peu oubliée. Sur les glaciers, sujet de nos premiers chapitres, le livre capital est celui d'Agassiz (Études, 1840). Précédé par les Hugi, les Venetz, les Charpentier, il systématisa et agrandit leurs résultats, donna le grand coup de lumière. Il a été
suivi très-honorablement par les Desor. Martins, Tyndall, Schlagemveit. Comment l'Europe n'at-elle pas retenu dans ses plus hautes chaires un homme si éminent? Comment un tel maître enseigne-t-il au delà des mers? — Le premier il a affirmé (p. 504, des Études) un âge du monde, la période glaciaire. Ce n'était pas une simple hypothèse. Il montre parfaitement que si l'on n'admet cette théorie, tous les faits discutés deviennent inexplicables. À-t-on répondu? Non. L'observation, la connaissance progressive de la terre viennent témoigner pour lui, et la période glaciaire est peu à peu acceptée du monde savant. Beaucoup la mentionnent dans leurs livres, comme chose admise et convenue, mais sans rappeler celui qui le premier ouvrit la voie.
C'est encore Agassiz qui le premier (après Hugi) sentit que les ascensions passagères ne suffisaient pas, qu'il fallait séjourner sur les glaciers, y habiter, vivre avec eux pour les connaître, y passer des mois, des saisons. Hugi, Agassiz, Desor, s'y établirent, persévérèrent dans ces conditions si dures, donnèrent au monde cet exemple de courage, de patience et de dévouement.
Le progrès et recul alternatif des glaciers, phénomène d'immense importance, qui, comme je l'ai dit, est une sorte de thermomètre physique (et
moral même?) de l'état de l'Europe, est marqué depuis cinquante ans. En 1811, la sécheresse les a fait reculer. Trois années froides et humides, 1815, 1816, 1817, les font avancer considérablement (Venetz) —En 1840, dit Agassiz (p. 235), ils avancent beaucoup. — L'année 1857, si chaude et si puissante, qui prépara un cycle de belles années (V. Schacht), dut les faire reculer. En effet, M. Charles Martins, dans son ascension de 1865, a signalé un énorme recul. — Mais les années humides, 1866,1867, les font sans nul doute avancer. L'illustre Lyell essaye d'expliquer le transport des blocs erratiques, non par le mouvement des glaciers, mais par des radeaux de glaces analogues à ceux qui nous viennent du Nord, et charrient aussi des rochers. A cela il y a une difficulté qu'eût pu indiquer Agassjz (p. 283). C'est que de tels radeaux plongent en dessous énormément dans la mer ; leur partie supérieure n'est rien en comparaison de l'inférieure. Pour porter des poids tels que les blocs erratiques, il eût fallu qu'ils eussent dessous des eaux extrêmement profondes, comme sont celles de l'Océan.
Comme description et tableau animé de la vie, rien n'a dépassé le livre de Tschudi, si riche d'ailleurs d'observations personnelles, de faits curieux.
C'est une petite Bible des Alpes, qu'on doit avoir avec soi. Le voyageur aimera aussi à emporter ces livres charmants, les Essais de Rambert, les Grimpeurs, les Ascensions de Margollé et Zùrcher, le Léman de Rey, les Chamois d'A. Michiels.
Il est très-intéressant de comparer trois livres capitaux, trois hommes et trois nations : la sagesse de M. de Saussure, courageux, judicieux, équilibré, harmonique, — la belle âme allemande de Tschudi, en communion si parfaite avec la nature, qui la réfléchit si vivante, comme un beau et pur lac des Alpes, — enfin l'âpre et fiévreux Ramond, le Français du Midi, palpitant de 93. A part telles déclamations, il faut avouer pourtant que la passion lui donne parfois une seconde vue pour voir et deviner les 95 de la terre. L'homme même intéresse fort dans sa longue recherche du mont Perdu, dans sa course hasardeuse, et quand, assis sur les débris, il laisse échapper ce soupir : « Tant de pertes irréparables pleurées au sein de la nature ! »
Peut-on séparer aisément l'homme de la nature, la société humaine de la grande cité dont elle dérive ? Nos anciens voyageurs amusent et intéressent, parce que chez eux, à travers le paysage, on entrevoit toujours l'homme. La plupart des voya-
geurs modernes, très-spéciaux (l'un pour les plantes, l'autre pour les coquilles, etc.), donnent des matériaux seulement; ils sont instructifs, illisibles.
Dans le chapitre x (Montée de la terre, etc.), j'ai fait ressortir une chose trop oubliée, c'est que nos savants qui croient suivre uniquement leur science hors de toute influence sociale, la subissent à leur insu, et la portent dans leurs systèmes. Il est bien entendu que je ne veux dire nullement que ces hommes si éminents, les Lyell d'un côté, les Buch, les Élie de Beaumont de l'autre, en aient été uniquement dominés.
Ce que j'ai dit de l'audace d'Élie de Beaumont, et de la grandeur de sa tentative, n'étonnera pas ceux qui (comme moi en ce moment) auraient sous les yeux son article Systèmes de montagnes, article qui est un grand livre (Dict. de d'Orbigny, 1849, XII, 187-511 ). Dans les premières lignes il exprime l'idée « qu'une analyse rigoureuse montrera sur la terre une ordonnance générale dont le ciel ne présente aucune trace. » Jamais la géologie, cette science nouvelle, n'avait osé parler ainsi à son ainée, qui nous regarde de si haut, l'astronomie.
Un mot sur mon chapitre x, sur la terre en général et la création de ce globe :
Les sciences d'observation n'ont commencé réellement qu'en 1600 par Galilée. Les sciences de création, peu avant 1800, ont commencé par Lavoisier.
Les dernières sont le grand trait original de notre siècle. Il a créé d'abord des machines et des forces. Il a créé des plantes (non de simples variétés, mais des espèces durables) . Il a créé pour elles, des terrains différents, les cycles de culture qui les refont, les renouvellent. Il a créé des races d'animaux, d'utiles et admirables monstres.
Progrès étrançre, hardi. Il a distancé la Nature. Nulle couleur naturelle ne se soutient près de nos anilines qu'on fait depuis dix ans. Le soleil a pâli devant l'éclair de l'homme, sa lumière électrique. Mais voici le plus fort : du minéral inerte, nous tirons ce qui semble le plus insaisissable, tous les genres de parfums, d'essences et d'esprits. La pierre s'alcoolise. Et (faut-il achever? le moyen âge eût reculé d'horreur) la pierre s'animalise. Le lait de la mamelle, le doux lait de la femme, nous l'avons tiré du caillou.
Dans la fermentation, dans l'électricité, nous avons trouvé les passages par où l'inerte monte à l'état organique. La barrière éternelle qu'on sup-
posait entre eux, s'abaisse et disparaît. Nous mettons tout en voie de vivre. Ce qu'on crut matière morte à perpétuité, ce sera la vie de demain. Tout est vie future ou présente. Tout glisse incessamment d'une forme à l'autre de la vie.
Que sont devenus les trois règnes, les belles divisions de la vieille science? Du minéral au végétal, à la plus haute énergie végétale (le sang de la vigne, l'esprit), nulle barrière de séparation. Moins encore de barrière du végétal à l'animal. Morren a vu dans les marais des végétaux qui, sous la lumière chaude, sont animaux quatre heures par jour, puis, quand le jour baisse, se refont végétaux. Mais l'égalité des deux vies, du végétal, de l'animal, éclate surtout, est complète au moment divin de l'amour. Telles fleurs montent au niveau des plus hauts animaux, s'égalent au mammifère, ont la même semence. (L. Lortet, la Preissia, 1867.)
Bref, par fermentation, la pierre se crée esprit. La plante, par amour, se crée homme.
Création ! énigme, épouvantait du moyen âge. Mais pour nous, c'est la vie commune, c'est ce que nous voyons et faisons tous les jours. Il n'y faut un miracle. Le miracle serait que, dans un monde si fécond, rien ne se fit toujours, incessamment ne se créât.
Comment se crée un continent, une nouvelle partie du monde? Nous avons aujourd'hui l'agrément de le voir. La Terre, par sa vie polypière, ses petits animaux, se sécrète elle-même un nouveau champ d'activité, qui sait ? une Europe peut-être? Elle s'arrange dans la Mer du Sud comme un continent de rechange, si nous usons le nôtre, ou si quelque désastre venait à le gâter.
Cela commence par un grand nombre d'îles, par des centaines, des milliers de petites montagnes circulaires qui s'élèvent au niveau du flot. Forme excellente. Elle donne moins de prise à leur grande ennemie, la grosse vague australe qui venant sans obstacle du pôle, se poussant, s'entassant, avec un poids terrible arrive à eux, mais tournoyante perd une partie de sa force. Chacune de ces îles, de ces aimables petits mondes (fort dangereux pourtant pour les navigateurs), avec ses blancs récifs rayés et roses, ne tarde pas à avoir dans son sein un peu d'eau bonne aux végétaux, et souvent un beau cocotier qui souffre leau de mer. Voilà la terre en miniature, déjà un abrégé du globe.
L'île est rarement seule. Il lui vient à côté une île sœur, et d'autres encore. Chacune est un anneau. Le groupe est un anneau lui-même qui en laissant passer la mer, la rompt pourtant et se dé-
fend bien mieux. Ces groupes annulaires, au nombre de 17, présentent dans l'ensemble un grand cercle allongé, et comme un gigantesque anneau de presque 500 lieues de long. Cela promet. L'ouvrage avance. Il va se prolongeant d'écueils qui depuis peu d'années arrêtent la navigation.
L'obstacle à ces bons ouvriers, c'est l'avidité des poissons qui sous l'eau paissent comme l'herbe leurs polypiers tendres encore, et s'en approprient le calcaire. Ils le digèrent, le rendent comme craie. Cette craie, à son tour, fera les infusoires dont vivent les polypes, donc leur retournera. Le calcaire des polypes détruit et digéré revient par cette voie nourrir leurs descendants. Circulus curieux qui fait toucher au doigt le procédé très-simple des échanges de la nature.
Lamarck a deviné, il dit : « Le calcaire est chose animale; des animaux l'ont fait.» Cette partie énorme du monde, qui compte immensément dans l'écorce du globe, tant de terrains, tant de montagnes, ces bancs et ces carrières où nous taillons nos villes, ce serait une sécrétion. Dans un cercle éternel, le calcaire, par moments dissous et remis dans la vie, digéré par les plantes, les animaux (et animal lui-même), irait roulant, changeant, inerte en certains âges et dans d'autres âges organique.
Quand se fit tout cela? Probablement toujours. Aux plus anciennes couches déposées par la mer bouillante on trouve les diatomées, ces petits êtres de silex, tout semblables à ceux d'aujourd'hui. Les chauds lacs des hautes Andes ont leurs poissons, donc aussi l'infusoire dont le poisson doit se nourrir. Pourquoi, même aux âges du feu, n'y aurait-il pas eu des animaux propres au feu? « Ils n'ont pas laissé trace dans les porphyres, basaltes, etc. » Cela ne prouve rien. Ils ont pu passer, repasser par des combinaisons chimiques, contraires à leurs éléments propres, s'y perdre, s'y anéantir.
La terre créa ses créateurs. L'ascension naturelle des liquides, leur endosmose au sein du minéral ressemble de bien près à V absorption végétale qui, si la plante a soif, devient aspiration, j'allais dire succion. Ce dernier mot doit-il se réserver à l'animal? mais comme lui la plante aspire et suce aussi. Les premiers animaux, peu différents des plantes, étaient tous de petits suceurs.
La plante animal, ou polype, — moitié vie et moitié rocher, ce jeu de la nature qui copiait la Terre, l'imitait immobile. Des petits êtres vinrent à l'image de la Terre mobile, êtres errants et planètes minimes sur le sein de la grande auxquelles il lut permis d'emporter leur rocher. A
l'instar de la Terre qui va avec son écorce terrestre, eux aussi cheminèrent sous leur écorce, leur coquille, abri et logis tutélaire. Tels de calcaire, tels de silex, ils ont sans bruit construit, exhaussé de leurs corps, de leurs petits débris, les plus hautes montagnes du monde, emmagasinant pour la terre les éléments des êtres supérieurs.
Les petites vies, pour se faire, ont dans l'instinct obscur, comme une attraction, une gravitation intérieure qui est l'amour. D'abord l'amour de soi pour soi (pour dire comme Geoffroy Saint-Iïilaiie). Ils s'aiment et se veulent du bien. Et cela fait tout le détail du développement de chaque être, le goût, le choix, la préférence {Darwin) pour ce qu'il a en lui de bon pour lui, pour ce qui doit le sauver, l'augmenter, — lui faire sa petite fortune, le transformer peut-être et le porter plus haut.
Voilà le procédé ordinaire de la vie, qu'on n'est pas loin d'admettre aujourd'hui assez aisément quand il s'agit du petit monde, des vies minimes d'animaux. Pourquoi la grosse vie de la Terre aurait-elle été autre? Pourquoi n'eût-elle pas agi comme la petite terre (l'animal-rocher-plante), qu'on appelle polype? Mais travaillant avec des agents très-divers, et des moyens de toute sorte, elle n'a pas bâti dans l'extrême régularité (un peu maussade) de polype ou d'abeille. Elle a fait, dans
un charme ravissant de variété ce polypier superbe, amusant, que nous habitons.
J'ai horreur des deux hypothèses de la création sans amour.
1° L'hypothèse du hasard. Quelqu'un suppose « que l'attraction d'un astre errant, passant près de la terre, au nord de l'équateur, aurait diminué la pression générale, suscité une marée dans les iluides intérieurs de notre globe et par là soulevé ces montagnes qu'on appelle l'Ancien, le Nouveau continent! » (P. Scrope.)
Voilà un beau coup de hasard, mais le bon sens résiste. Qui voudra croire qu'un simple choc ait pu créer ce système admirable, et si heureusement combiné?
2° L'hypothèse d'un mécanicien tout-puissant, qui forgeant et montant la machine inerte, eût, par un coup d'adresse et de force, un miracle à sec, suscité tout à coup ce monde, sans mutualité ni correspondance d'amour, l'eût posé sur roulettes, fait aller par effort, et lui aurait dit : « Va ! » Cela n'est pas digne de Dieu.
L'idée divine implique les doux procédés de la vie, la tendre incubation et l'enveloppement maternel, surtout la patiente succession, l'infini du temps.
Les coups de violence, la foudre et les éclairs,
ce barbare appareil où les barbares mettaient la naissance du monde, c'est justement (chacun peut l'observer) ce qui fait manquer les naissances, ce qui fait avorter la vie.
Ce qui garde dans l'œuf la délicate vie du plus petit oiseau, cette Ame de bonté qu'on sent dans la Nature, c'est en elle que se créent les mondes, les soleils et les Voies lactées.
Chaque astre, avec sa part de l'Ame universelle, doué, soutenu d'elle, dans son attraction pour son prochain Soleil, s'aime en aimant l'ensemble, s'unit et s'harmonise, se crée en s'accordant au Tout.
Les dieux vraiment anciens ont une pacifique douceur, h'agni (ignis, le Feu du Rig-Véda), qui vivifie le monde, est en même temps le bon compagnon du foyer, l'ami entre elle et lui, entre l'homme et la femme, le cher médiateur d'amour. C'est plus tard, aux temps troubles, qu'arrivent les créateurs sauvages, les éclairs, le tonnerre d'Indra.
Sur le chapitre xi, p. 142, sur la vieillesse de l'Inde. Cette vieillesse, et la négligence, la brutalité des Européens, n'apparait que trop dans les voyages, spécialement dans l'intéressant voyage de
Warren, bien peu suspect, puisqu'il sert dans l'armée anglaise , admire les Anglais , voit dons le gentleman anglais l'idéal de l'homme. — Les ouvrages de Hug Cleyhorn (1861 ) , et de Brandis (1865-65), montrent la décadence des forêts, et les efforts tardifs qu'on fait pour y remédier. — Les animaux ont déchu, comme les arbres. L'éléphant, dont la sagacité était encore proverbiale au dernier siècle (voy. surtout Foucherd'Obsonville), est aujourd'hui abruti, est devenu une simple bête de somme, si j'en crois le témoignage du directeur des haras de la Compagnie. Voir son important article Éléphant, dans le Dictionnaire de d'Orbigny. Sur le chapitre xn de la Fe partie. Sur Java, etc. J'avais sous les yeux les livres importants et fort instructifs de Rafles et Crawford, 1824; Blume, Flora Javae, 1828; Hogendorp, 1850. L'excellente compilation de Walckmër est aussi bonne à consulter. 11 est intéressant de rapprocher Bornéo de Java. Voy. Spencer S. John, consul ofBorneo, spécialement pour la merveille du Nepeuthes Edward siana.
Sur les premiers chapitres de la seconde partie. On ne pouvait séparer de la montagne la forêt, qui
en est, non-seulement le vêtement, mais sous tant de rapports la révélation, l'explication, j'oserais dire, le verbe et la voix. Nous avons lu avidement tout ce que nous avons pu connaître des forestiers d'Allemagne, ceux de tous qui ont le mieux gardé les anciennes traditions. Le magnifique Arbre de Schacht, domine, ombrage tout ce grand sujet. Nous le lûmes la première fois dans lebel étédel857, sous les chênes deFontainebleau, et depuis nous le portâmes partout avec nous, aux pinadas de Bayonne, aux sapins, aux arolles des Alpes, aux chênes-liéges de Provence.
Des livres agréables et commodes, la Plante de Schleiden, le Monde végétal de Karl Mùller, nombre de savants articles du Dictionnaire de Borie-Saint- Vincent et de d'Orbigny, nous ont été fort utiles. Karl Mùller a un chapitre excellent sur les Rapports sociaux des plantes.
Ce que nous disons des conifères est tiré surtout des mémoires de Richard,' le vénéré maître, du savant M. Carrière, et de l'illustre Hooker, beaucoup aussi de nos observations.
Les botanistes d'aujourd'hui négligent et méprisent trop les mythes relatifs aux arbres, ces légendes qui, parmi les erreurs, contiennent beaucoup de vérités. Rien de plus important, pour le naturaliste même, que V Histoire du culte du cyprès
parLajard (in-4°). Il y donne nombre de textes fort précieux pour l'histoire de l'arbre en général, et les points de vue sous lesquels il fut considéré.
Sur l'Engadine. J'ai cité dans le texte, l'excellent ouvrage de M. Binet-Hentsch (Genève I859)i C'est le seul que je connaisse en français. Les ouvrages estimés de Papon (1857), Lechener (1858), Théobald, etc., sont en allemand. J'ai sous les yeux un joli petit livre anglais de madame Freshfield (1862). intéressant, un peu minutieux. Longue énumération des diners, déjeuners, etc. Ce qui m'a servi plus que tous les livres, c'est la conversation judicieuse, instructive des hommes même du pays. Qu'ils reçoivent ici mes remerciements, spécialement M. le président Saratz.
Sui- les grimpeurs. Il faut entendre là-dessus ceux qui en savent le plus, les guides^ qui les hissent là-haut, qui pour quelque argent leur donnent ce plaisir de gloriole, qui jusqu'aux glaciers leur portent les mets, les vins, les liqueurs. Ils content avec quel danger ils dirigent à la descente ces grands marmots, ivres, troublés, leur taillant des escaliers, leur posant chaque fois le pied, souvent ne pouvant s'en tirer qu'en les portant à la lettre, les enlevant dans leurs bras.
Les Suisses, par accoutumance, ou par l'affectation fâcheuse d'une supériorité légère, me semblent souvent parler d'une manière peu convenable de leur admirable pays. C'est ce faux rire qui rend fatigants les livres de Tœpfer, malgré l'esprit, l'amusement, la facilité du crayon. Il s'attache constamment à des traits accidentels, aux hasards de caricature. Les rires, les gambades attristent. Je suis comme les petits enfants : la grimace, loin de m'amuser, me ferait pleurer plutôt. Ici, devant cette nature si grande et si sérieuse, le contraste est désolant.
Dans un ouvrage que j'aime, plein d'esprit et de talent, je vis* l'autre jour quelques lignes qu'on effacerait volontiers, celles où il dit la sensation, fort particulière aux Suisses, qu'ils auraient sur les glaciers: « On court, on saute, on gambade; on divague de droite et de gauche. On s'attache les uns les autres pour franchir plus sûrement un obstacle. On court de plus belle et on ne s'arrête que comme posent les papillons. » — Ailleurs : « Dans ces vives flâneries, il est tel moment où l'on croit sentir une parenté lointaine entre l'homme et foi seau, et où l'on se surprend à gazouiller... Quelle joie dans ces folles descentes où l'on est porté par tout un lit de cailloux, s'ébranlant et cheminant avec vous! » etc.
Ceux qui, non-seulement parcourent lesglaciers, mais les habitent, qui y font de longs séjours, Hugi, Agassiz, Desor, en donnent d'autres idées. Ils ne trouvent pas que ce soit un théâtre de gens légers. Ce n'est nullement un lieu où l'homme sente sa liberté. La difficulté des montées, la respiration pénible, ce besoin de s'attacher pour éviter des abîmes, tout cela n'a rien de gai.
Page 564 ; sur le mot : Régénération de l'espèce. — Le changement des milieux peut y faire beaucoup sans doute, mais nullement la mobilité vaine, vertigineuse, qu'ont donnée les chemins de fer. On ne voit que gens qui courent, qui voyagent effarés. Où? A peine ils le savent eux-mêmes. Il faut des séjours prolongés dans les meilleurs milieux. Je voudrais des livres spéciaux là-dessus : un bon livre général où Ton comparerait les diverses stations maritimes (toutes utiles pour des états différents), — un livre sur les diverses stations de montagnes. Le petit livre de M. Lombard (Genève, 1858) est très-bon, très-précieux, mais il insiste beaucoup sur les circonstances et maladies locales des Suisses, s'occupe moins de l'étranger.
Préface. — Caractères communs de nos livres, l'Oiseau,
l'Insecte, la Mer, la Montagne i