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FORÊTS — L'ARBRE DE VIE — LE RAMEAU D'OR

L'arbre gémit, soupire, pleure d'une voix liumaine. Vers 1840, nos Français d'Algérie qui en coupaient plusieurs, en furent émus, presque effrayés. Des arbres, mêmes intacts, gémissent et se lamentent. On croit que c'est le vent, mais c'est souvent aussi leur circulation intérieure, moins égale qu'on ne croit, les troubles de leur sève, les rêves de l'âme végétale.

L'antiquité n'avait jamnis douté que l'arbre n'eût une àme, — confuse, obscure, peut-être, — mais une âme aussi bien que tout être animé. L'humanité crut cela dix mille ans, avant les âges sco-

lastiques qui ont pétrifié la Nature. Cette idée orgueilleuse de croire que l'homme seul sent et pensé, que tant d'êtres ne sont que des choses, est un paradoxe moderne du moyen âge. La science aujourd'hui nous enseigne tout le contraire et se rapproche fort des croyances antiques. Tout être, nous dit-elle, le moins avancé même, a en lui le travail, l'effort, un certain sens d'assurer, augmenter sa vie, le choix (mot de Darwin), l'usage quelquefois très-habile des moyens qui mènent à ce but. Chacun a son art personnel pour être et croître, et se créer sans cesse.

Dans les villes et dans les écoles, l'esprit subtil et vain peut rire de l'âme de l'arbre. On n'en rit pas dans le désert, dans les climats cruels du nord ou du midi, où l'arbre est un sauveur. On y sent bien le frère de l'homme.

Le Scandinave croyait que l'homme primitif avait été un arbre, qui fit la vie universelle, la puisa dans le ciel, dans la terre et la nuit.

Ce culte a-t-il cessé? Jamais entièrement. Un voyageur récent l'a trouvé au Caucase, Chardin en

Perse. A Ispahan, naguère, on honorait un platane; on le chargeait de dons, tout comme on voit dans Hérodote Xerxès orner, parer son platane de l'Asie Mineure.

T.'n arbre, dans les steppes, dans leur infini monotone, oh! un arbre, c'est un ami! Sur les bords de la Caspienne, pendant 500, 400 lieues, on ne voit rien, on ne rencontre rien qu'à mi-chemin un arbre isolé et unique. C'est l'amour, c'est le culte de tout homme qui passe. Chacun lui offre quelque chose, et le Tartare lui-même (au défaut d'autre dom s'arrachera un peu de barbe ou de cheveu (voy. le bel et curieux Atlas de M. B. Zaleski).

Toute idée se juge à ses fruits. L'erreur ne crée jamais. L'idée qui crée un monde, sans nul doute, c'est la vérité. Cette touchante idée de la fraternité de l'arbre, infiniment féconde, a créé, enrichi, doté le monde antique. Elle seule lui donna l'étonnante puissance agricole qui l'a fait et refait, qui, à travers les guerres et malheurs de tout genre, fut constamment sa renaissance.

L'enfant parle en légendes. Dans ce monde encore jeune, deux superbes légendes enseignaient que l'arbre est une âme :

L'arbre de vie (c'est l'idée de la Perse), une âme bienfaisante et féconde, qui fait les riches sources, les quatre fleuves vers les quatre côtés du monde.

Et Y arbre de douleurs (c'est d'idée égyptienne, svrienne), une âme prisonnière, vulnérable, souffrante, enterrée sous Pécorce.

Les deux croyances avaient le même effet, un grand respect de l'arbre, un soin religieux de sa conservation, un sentiment très-tendre. L'arbre l'a reconnu. Il a réellement créé, multiplié les sources, rafraîchi, enrichi la terre.

L'idée persane, vraie, autant que sublime, est colle-ci, que le cyprès, l'arbre pyramidal dont la pointe imite une flamme, est un médiateur pour la terre et le ciel. Il est incontestable qu'il attire et recueille les rosées, les vapeurs trop rares de ces climats. Les arbres à larges feuilles (le platane par exemple, honoré aussi en Asie) s'en pé-

nètre profondément. L'un prend la nue au ciel, et l'autre la donne à la terre. On est sûr que près d'eux le trésor désiré, imploré, tant cherché, l'eau va sourdre, faible d'abord, en imperceptible ruisseau. Mais attendez. Des arbres qui sont proches, un autre filet va venir au secours du premier. D'autres plus tard. De cent cours d'eau se forme comme un réseau d'irrigation qui fait la vie de la contrée.

Quand on lisait dans Hérodote que la Perse avait eu quarante mille canaux souterrains, on s'étonnait et l'on doutait. Lord Malcolm, vers 1800, en a trouvé bien plus. Douze mille dans une seule province ont laissé trace, et témoignent encore de la richesse merveilleuse de ce jardin de l'Orient (voy. ma Bible de V humanité).

L'idée égyptienne est forte et saisissante. L'homme, dans ses misères, ses travaux excessifs, rentrant chez lui, contait tout à son arbre, « lui remettait son cœur » dans la fleur ou le tronc. Pourquoi la mimosa discrète se ferme-t-elle si bien le soir? C'est pour garder le cœur de l'homme.

Dieu! si on le coupait cet arbre méchamment, que deviendrait le cœur? Aussi il ne confie qu'à sa bien-aimée femme dans quel arbre il l'a mis. L'arbre gardant ce cœur, après lui, est pour elle son amour, son dieu même, un dieu mort et vivant. Souvent la femme a vu à travers ses pleurs, qu'il pleurait.

Rien de plus pathétique qu'Isis retrouvant son époux dans un arbre devenu colonne d'un palais de Syrie. Nulle histoire plus touchante que celle de l'innocent Salou, faussement accusé, enfermé sous l'écorce du perséa-laurus par sa méchante épouse, enfin glorifié, devenu Pharaon, et, pour toute vengeance, la mettant au trône avec lui.

Les captivités, les commerces d'esclaves et les enlèvements d'enfants donnèrent lieu à des mythes, des légendes navrantes. Adonis mutilé, immolé harbarement, survit dans un pin de Byblos. Il y pleure éternellement. En Phrygie, c'est Athis, tendre et charmant enfant, que l'on entend gémir dans l'amandier en fleur. Par bonheur, l'arbre s'ouvre et on le voit sortir. Quelle joie! La femme, hors d'elle-même, était noyée de pleurs, la foule en délirait. On peut juger si l'arbre, avec de telles légendes était aimé, soigné, caressé dans l'Asie.

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Les chênes de Dodone vivent et parlent encore. Mais déjà chez les Grecs faiblit cette religion. Ils rient de voir Xerxès amoureux d'un platane. Malgré leurs jolis mythes de Daphné et de Cyparis, ils honorèrent peu l'arbre et le ménagèrent peu. Leurs sources d'autant diminuèrent. La terre fut moins fertile. Puis, les Chrétiens, les Musulmans viennent avec un dédain profond de la nature. L'arbre meurt. L'eau tarit. La Méditerranée, sur ses rivages arides, ne montre plus qu'un désert chauve.

Le point milieu du temps, qui clôt l'antiquité, ouvre le moyen âge, point vraiment touchant, c'est Virgile. Chez lui, la forêt est rêveuse, mélancolique, pleine de songes. Elle semble parente de la forêt celtique. Le gui de l'immortalité qui est dans celle-ci coupé par nos sibylles, en son reflet doré, rappelle le rameau d'or virgilien.

Que fait-il ce rameau? il évoque la vie. 11 vaut le caducée, qui conduisait les morts. Il ramène l'âme disparue, l'oblige de se rendre à nos regrets, d'apparaître (du moins en songe), d'écouter nos soupirs, nos prières, et de nous répondre, de pleurer encore avec nous.

Miracle attendrissant! Mais, s'il est si puissant, qu'il lui est plus facile d'arrêter ici-bas l'âme ailée qui s'envole, qui va nous échapper, qu'en vain

nos bras retiennent. Dans les douleurs muettes, dans les noires prévoyances, qu'on cache à l'être aimé, qui n'a de tout son cœur fait le vœu de Virgile : « Oh ! si, dans la forêt, je te trouvais, rameau ! »

Vaste forêt ! mer de feuilles et de songes... Que de temps j'y errai ! Où passa ma jeunesse, sinon dans la recherche sombre jusqu'au jour où je vis, je pris ce rameau d'or, dont j'évoquai les nations.

C'est le prix de ma vie d'avoir ressuscité tant d'hommes oubliés, méconnus, d'avoir été pour eux l'instrument de justice et le réparateur du sort. Cette idée me revient aux tristes heures de nuit et fortifie mon cœur. Mais le don d'évoquer le monde évanoui, l'ai-je obtenu pour rien? Comment l'ai-je atteint, ce rameau? En aimant trop la Mort. Jeune, j'ai habité les sépulcres. Je ne me lassai pas d'en réveiller l'esprit.

Et le temps est venu où la Mort me plaît moins, où je lui dis : « Attends ! »

Parlé -je ainsi pour moi? — Oui pour moi. J'aime encore.

Pourtant j'ai fait beaucoup. Comme œuvres et labeurs, j'ai dépassé trois vies. J'accepterais le sort, si parmi ces pensées une autre ne venait, une autre inquiétude au point si vulnérable où bat, vibre mon cœur.

Grande forêt où j'ai trouvé jadis ce fier rameau qui refaisait des mondes, ne me direz-vous pas où vous gardez pour moi la petite herbe du salut?

Vous avez, je le sais, le secret de la vie. Vous la donnez à tous. Vos innombrables feuilles, d'une invincible aspiration, fixant les eaux flottantes, les versent à nos champs, alimentent le monde. L'arbre noir que l'on croit funèbre, tout au contraire, avec ses fines pointes, attire la nue vivante, électrique, la joie de la terre. Forts de puissante sève qui vous refait sans cesse, de cet or résineux qui conserve et guérit, vous voyez passer l'homme, et vous durez mille ans. Tel peut vivre cent siècles. Plus ferme et plus durable que tous les porphyres de l'Egypte, il vit le premier Pharaon, il entendit chanter le premier chant du Rig-Veda.

Vieux pontifes, puissants médecins, dites-moi, je vous prie, le mystère d'immortalité. Une initiation tout entière est en vous, dans les forêts de la montagne. On monte, et à chaque gradin, on laisse quelque chose de ses misères d'en bas.

L'amphithéàlre des montagnes, à son premier gradin a les grands châtaigniers. Ils font à la forêt une entrée vénérable.

Ce sont des patriarches, dans un grand esprit de famille. Moins ambitieux que fécond, s'il ne porte pas haut la tête , l'arbre central , fort large, rejette de toutes parts cinq ou six châtaigniers. Postérité heureuse qui le rassure sur les blessures, les pertes qu'il subit. Toute creuse qu'elle peut être, cette tige originaire verdoie, joyeuse de se voir ces enfants. Ceux-ci lui tiennent fort, si fort que souvent ils se soudent, restent

mêlés avec elle et entre eux. Il en résulte un être étrange, parfois prodigieux, que vous trouvez un monstre. Et point du tout, c'est excès de nature, de mutuel attachement. Les jeunes n'ont pas pu s'arracher de la bonne mère qui longtemps s'épuisa pour eux.

Le châtaignier veut de l'air, de l'espace. Il se plaît dans les éclaircies. Ses feuilles, si vertes de vie, étendues comme une main, sont de forme (ce semble) parlante. Ces belles mains, autant qu'elles peuvent, cherchent la lumière, s'y étalent, s'en imbibent avidement. Mais, quoique superposées dans l'abondant feuillage, elles s'arrangent pour ne pas trop se nuire enlre elles, ne pas se faire ombre, se voler le soleil. Il chérit le granit, le sable des grès dont il sent aux racines le chaud rayonnement. Il ne craint pas la lave. Il la prend tiède encore, plonge en ses noires entrailles. De ses scories luisantes, il se fait autour un foyer qui lui réverbère la chaleur. Sur nos volcans éteints d'Auvergne, il se loge au cratère et jusqu'en leur bouche béante, la pare de sa verte jeunesse.

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Il aime les volcans, il aime les ruines. Près de Chiavenna, au fond de sa chaude vallée, un bois de châtaigniers s'est emparé de l'effroyable éboulemerit du Monte Conto. Sur les 60 pieds de débris qui couvrent aujourd'hui le village de Pleurs, ils se sont établis, verdoient.

La vraie forêt touffue ne commence vraiment que plus haut par le hêtre. Si son feuillage épais fait de trop fortes ombres, en revanche, il est gai, riant, dit qu'on peut se fier, pénétrer sous ses voûtes, monter avec lui les grands monts. On le trouve partout, de l'Apennin à la Norwège. Ce fagus de Virgile, qui ombragea Tityre, vous le retrouvez dans le Nord; il n'est nulle part plus grand, plus gai, qu'aux brumeuses îles du Danemark, au pays d'Hamlet. C'est l'enfant de l'Europe, le mieux équilibré des arbres. Il accepte tous nos climats.

Fournissant tant de feuilles, il est bien forcé d'être avide. De tous côtés il cherche, étendant ses racines en quête de nourriture. Et pourtant il n'est pas trop tyran pour les autres arbres. Il souffre le frêne aux torrents, dont la vapeur

nourrit aussi son autre frère, le beau tilleul. Dans le sable, c'est le bouleau, le tremble, toujours en mouvement, dont le pâle feuillage nuance de sa mélancolie l'uniforme gaieté du hêtre.

Il sourit aux forêts. Il sourit au foyer ; il y flambe et pétille, il y fait la braise cerise. C'est du hêtre que vient l'orgueil du paysan, sa rustique chaussure, ses sabots magnifiques, sujet inspirateur d'un des plus beaux chants du Midi.

Le hêtre a contre lui sa richesse de feuilles. Si ombreux, il exclut le jour et ne pare point la terre. Sous lui, peu de plantes, de fleurs. La fougère, la blanche spirée, presque seules, se résignent à cette humidité. Il en souffre lui-même. Son ombre se fait ombre, dense, multipliée, obscurcie, cherchant incessamment le jour. Au contournement de ses branches, on voit bien leur effort vers l'air et la lumière. On voit qu'il veut, aspire. Son allure semblerait celle d'une personne en mouvement.

C'est ce qui fait sans doute que, sensible et prenable au froid, il se hasarde cependant, monte, afin de respirer mieux. De là mainte et mainte aventure. L'austère et fière montagne, en ses caprices de rigueur, réprime les audaces du hêtre qui se permet d'aller trop haut. Quoiqu'il attende en mai pour hasarder sa feuille, il a souvent de

rudes coups. La nuit du 24 mai 1867 fut terrible dans toutes les Alpes. Le 25, la tempête éclata au lac deGenève. La gelée vint la nuit et par-dessus, un brusque soleil. Les arbres au moment délicat où fermente la sève, ne s'attendaient à rien. Le noyer fut rôti, devint un spectre noir. Le hêtre fut roussi, prit son habit d'automne, très-splendide, il est vrai, qui rougit la montagne des belles teintes ardentes qu'adorent les coloristes.

Mais d'avoir été pris au plein cours de sa sève, brusquement arrêté au moment de l'amour, cela lui était dur. Il songeait, paraissait trouver l'été bien long jusqu'à son réveil d'août. Et même en août qu'a-t-il? la fleur? non ; l'amour? non, mais la consolation de quelques feuilles, d'être assuré de vivre encore.

Plus bas le châtaignier, plus haut les résineux ont des chances meilleures, une espèce d'immortalité. Le châtaignier qui se refait sans cesse et tout autour par ses enfants, qui subsiste mêlé avec eux dans leur jeune vie, n'a aucune raison de mourir. Les sapins et les pins, contre le froid, le vent et ses insultes, ont la garantie de leur résine qui les garde, les tient fermés. Leur vie économique dure indéfiniment, s'épanchant peu, ne donnant guère en feuilles (le sapin les garde dix ans). Le hêtre est très-prodigue. Jetant chaque printemps un océan

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de feuilles, il verse la vie sans compter. Aux malheurs, aux blessures, il n'oppose que cette vie, forte dans son écorce, qui guérit aisément ; jeune toujours et gaie contre le sort.

La forte vie de la montagne, sa robuste existence en ses larges ceintures, tient à l'amitié de deux arbres fort différents, mais sociables, le hêtre vert, le noir sapin. Le hêtre rit, le sapin pleure, n'importe. Ils vont ensemble dans les mêmes hauteurs. Parfois on les trouve mêlés, mais plus souvent voisins. Ils se partagent le domaine. Le hêtre est au flanc du midi, le sapin vers le nord, aux pentes sans soleil, plongeant jusqu'en la vallée basse, humide, lugubre de brouillards.

C'est le grand sapin blanc (abies pectinata), géant de double deuil, blanc en dedans, noir en dehors. Ses longues et fortes branches sur leurs longs peignes sombres, portent la neige, et si le poids les plie, les fait gémir dans sa noble douleur, il n'en est que plus solennel.

Est-ce un fantôme immense ? on le croirait à certaine heure. Parfois hérissé de cristaux, il

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semble un oiseau redoutable qui ouvre de menaçantes ailes. Aux contrées du Midi, on le trouve funèbre. Mais dans le Nord, on l'aime. Des bords de la Baltique, des sables de la Prusse aux déserts sibériques, il est l'abri puissant et la consolation. Baissant ses brandies jusqu'à terre, mystérieux dans sa nuit protectrice, il est réellement la maison vénérable de bien des existences qui ne dureraient pas sous le ciel. En ces climats sévères combien mourraient sans lui! Muet comme la tombe, uniforme, infini, se ressemblant toujours, il cache d'autant mieux le misérable errant. Sûr entre ses bras noirs, ainsi que l'écureuil, l'homme ira 700 lieues de sapin en sapin. Celui-ci, qui regarde au sud et y tourne ses branches, guide le fugitif et lui sert de boussole. Que de fois il couvrit, conduisit, sauva l'exilé!

Ici, c'est le sauveur, le vrai gardien de la montagne. Ces deux grands travailleurs, le sapin et le hêtre, à eux deux la protègent. Ils y font la grande œuvre, le vrai métier de la forêt.

Il faut songer qu'au haut, sur des plateaux

étroits, la forêt sera peu de chose, mais qu'ici où nous sommes, à la base et à la ceinture, elle est encore immense, et son travail prodigieux.

Travail double. Elle reçoit, elle arrête et divise tous les ravinages d'en haut qui dépouilleraient la montagne.

D'autre part, la forêt répare incessamment ses pertes, l'enrichit. Elle y entasse ses débris. Elle tixe des masses de substance flottante. Comme un puissant organe d'aspiration, elle prend au passage les brumes et les brouillards épais et tout ce qui navigue avec eux dans cette épaisseur. Elle appelle, commande ces passants aériens, les oblige à descendre. Là le sapin est admirable. Il attire la nue de ses pointes. Le hêtre la boit de ses feuilles. Speclacle magnifique, pour peu que, dans la brume, le soleil introduise un oblique rayon. On dirait que la forêt fume. Et réellement elle respire.

Sous ces sapins, qu'il fait bon de marcher ! Nette en tout temps, libre d'obstacle, la terre donne une noble idée de pureté. Quoi de plus

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pur que l'air, en ces odeurs salubres! Quel grand apaisement vous sentez peu à peu ! N'en soyons pas surpris. Ces arbres respectables aux premiers temps du globe , soutirèrent de leurs pointes l'excès de 1 électricité qui faisait du monde un orage. C'est ce qu'ils font encore. Nos orages intérieurs se calment au milieu d'eux, nos agitations vaines. Si la forêt est sombre, si comme, on a trop dit, « les songes légers volent, posent sous chaque feuille, » les lourds rêves d'en bas en sont absents du moins, les sinistres fantômes qu'élevaient les vapeurs. La vie, en montant, plus légère, a moins d'illusions. La nuit même est claire et limpide. A travers l'arbre noir elle montre l'étoile scintillante, les astres souriants, la divine lumière et la réalité.

Je ne sais quelle gaieté d'énergie nous saisit dans ces régions supérieures. Le grand sapin mélancolique nous quitte. Il fait trop froid. Ses longs bras sont trop grands pour les agitations d'en haut. Il nous faudrait ici un arbre plus robuste, à bras courts, qui n'eût pas à porter tant de neiges. Un arbre courageux, montagnard, gorgé de ré-

sine, qui en fût tout entier pénétré et gardé. Il faut le picéa, ce dur lutteur des Alpes, qui s'acharne et les suit jusqu'aux pentes improbables, et s'accroche dans les précipices. Il ne craint que la brume, l'humidité d'en bas. Il affronte le froid, mais cherche le ciel pur. Il boit avidement le soleil par ses quatre rangs de stomates. En montant, il n'a plus les fortes nourritures d'en bas, l'excitation de la vie fermentée. Il en a une autre, plus haute, celle de l'air et de la lumière, parfois l'appel du fœhn, l'électricité des orages.

Le picéa n'a plus les grandes ailes du sapin blanc. Il sacrifie les branches, et s'enrichit en feuilles. Il en met tout autour du rameau qui dardent et aspirent de tous côtés, qui l'alimentent, le fortifient. Tout son souci, c'est de se dresser en colonne, d'être un puissant mât de navire, qui brave aujourd'hui la tempête de la montagne, et demain l'Océan.

Ces vaillants arbres ne font nul frais pour eux. Point de luxe. Nul ornement. Ils ont bien autre chose à faire aux pentes dangereuses où ils montent

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à l'assaut. Vent glacé, rocher nu. Ils montent. Ils étendent, ils attachent, comme ils peuvent, leurs maigres racines et tiennent à peine au sol. C'est en se pressant, en serrant leurs rangs, leurs légions, qu'ils se soutiennent entre eux et soutiennent aussi la montagne.

Dans ses crises qui sont les dégels, sans eux elle serait perdue. Elle éclate, se fend. Là des eaux furieuses, profitant de ces fentes et les agrandissant, ruinant, démolissant, vont tout lancer dans la vallée. Eux seuls arrêtent tout. On ia croirait entendre qui crie : « Mes enfants, tenez bon. »

Mais voici que d'en haut un monstre d'avalanche, neige et glace, rochers pèle-mèle, d'un coup terrible part, bondit de pointe en pointe. Malheur aux picéas! C'est sur eux que d'abord passe l'épouvantable tempête. Ils crient, craquent... Un moment abimés, ils ont disparu. Dans quel état, grand Dieu ! on les revoit après? Roulés, racines en haut, misérablement fracassés! Lamentable ruine!... Cependant de leurs pointes ils ont rompu le coup. On l'a vu récemment dans les Pyrénées, près Barèges. C'était plus que la neige, c'était un roulement de glaces qui rasaient, tranchaient tout... Ils avaient tous péri, mais sauvé la vallée.

Les résineux sont plus qu'un genre, une famille. Ils sont un monde végétal dont les formes diverses racontent tous les âges qui nous ont précédés. Nés du temps des fougères, des cicadées, des prêles, ils les imitent toujours par des espèces spéciales. Par exemple, leur éphedra continue d'imiter la prêle, se prolonge par emboîtement, pour feuille a des écailles. Les géants résineux, araucaria, séquoia, étonnent encore la terre de ce quelle fut autrefois en ses puissances de jeunesse, où ses arbres étaient des montagnes. Les séquoia de la Californie, énormes, et hauts de 500 pieds, sont, dit Douglas, d'une beauté terrible. Aux sources de Sant Antonio, aux flancs de la Sierra Nevada, on trouve une centaine de ces colosses antiques. Un d'eux, que l'on coupa, accusait trois mille ans (Carrière).

Ils furent de tous les âges, sont de tous les climats. Ils acceptent les températures et les lumières les plus diverses. Aux cèdres le Liban, aux pins et aux cyprès l'Orient lumineux. Aux sapins la Norwége et les ombres du Nord.

Dans l'hémisphère austral, la vie des résineux, concentrés dans les doux climats, diffère inliniment. Dispensés de porteries neiges, de recevoir les coups de la tourmente, ils respirent plus à 1 aise. L'araucaria du Brésil, du Chili, ont la feuille

de notre petit houx. Le damara d'Amboine, de la

Nouvelle-Zélande, tous fumants d'eaux chaudes, peuvent bien élargir leurs poumons. Ils quittent l'aiguille mince des conifères, amplifient leur feuillage, s'épanchent en toute liberté.

Nos résineux du Nord sont de vrais stoïciens. Ils traversent les plus dures épreuves par la concentration, la sobriété héroïque. Ils ont vaincu par là et les lieux et les temps. Utiles et bienfaisants, servant beaucoup le monde, ne lui demandant presque rien.

On ne peut se défendre d'un mouvement de reconnaissance, d'un respect religieux, quand se promenant seul aux hauts pâturages de Suisse, on rencontre quelqu'un des sapins vénérables que depuis des siècles on conserve pour servir d'abri aux troupeaux. On sent là le grand rôle de l'arbre. On le sent comme ami et protecteur de toute vie. Ils le savent bien tous; chèvres, moulons, brebis et vaches paresseuses, d'eux-mêmes ils y vont reposer, connaissent parfaitement leur gogant (ces arbres protecteurs ont ce nom au pays de Vaud).

Ils s'établissent là l'été et sont chez eux. L'eau n'est pas loin, murmure. Aux différents étages du grand arbre, bruit, fourmille un monde d'écureuils, d'insectes et d'oiseaux. Autour de lui, à bien peu de dislance, au soleil et gardées du vent, fleurissent maintes plantes charmantes, exclues des champs, et que le laboureur appelle durement mauvaises herbes. Lui, il ne proscrit rien. Il est le père de tous, et comme un bon génie de la contrée.

« Bien avant d'avoir vu les Alpes, leurs fleurs des hauts sommets, leur Flore délicate et sublime, m'avaient flotté devant l'esprit. Ces filles de la lumière ne descendent point en plaine, ou, si elles descendent, elles meurent. Monter à elles, et les voir dans leurs mystérieuses retraites, ce fut chez moi, de bonne heure, un vif et secret désir.

« Toutes, nous aimons les fleurs, leurs couleurs et leurs parfums. Moi, j'aurais voulu davantage, entrer en société avec elles, savoir un peu de leurs

pensées. Dans le jardin de mon père, à mes rares récréations, enfant je causais avec elles. Elles me semblaient des camarades plus jeunes, de petites demoiselles. Je leur racontais* à voix basse mes affaires, mes grands chagrins. Elles écoutaient assez bien ; mais modestes, réservées, elles parlaient peu en retour. N'importe, je leur étais fidèle. Les longs dimanches surtout, quand ma mère était à la ville, nous étions plus libres ensemble. J'avais le loisir d'observer leur vie, leur langage muet, d'entrer dans leur caractère. L'une était plus matinale. L'autre, lente et paresseuse. Telle, un jour, était malade; j'apportais pour la consoler de l'eau ou la meilleure terre, ai je lui disais : « Qu'as-tu1? »

« Plus tard, lorsque, mariée, j'eus mon petit jardin à moi, le parfait repos du foyer, le loisir des longues heures (aux absences de mon mari), mes plantes, soignées par moi, par nul autre, en dirent un peu plus. Elles m'apprirent ce qu'elles aimaient el-ce qui leur déplaisait, leur santé, leurs défaillances, un mot de leur amour même. Vraiment, elles pouvaient tout me dire. Je n'en aurais pas abusé. Leur tendre discrétion, d'autre pari, m'était assurée. J'aurais pu leur confier mes

'moire: rl'iinr enfant. ISf.7.

rêves, si, dans cette solitude de travail et d'innocence, j'avais eu le temps de rêver. Quel confesseur plus naturel? et, je crois, de bon conseil. Si pures et si poétiques, elles ne sont nullement romanesques, mais d'un positif admirable. Mes jours au reste, étaient remplis. J'étais occupée de l'aiguille, du ménage, de mon mari (et surtout dans son absence). J'avais même peu le temps de lire.

« J'avais tout à côté l'orage, le combat de l'histoire humaine, ce grand travailleur si ardent. Mais, dans son extrême tendresse, il se gardait de me mêlera ces choses terribles et sombres. 11 m'en épargnait le plus dur, ne m'en dit jamais que le grand. Grâce à ces ménagements, je restai moi, je restai jeune, continuant ma vie d'enfance avec ces petites vies qui sont la jeunesse même. Il y gagnait. Quelle que fût sa journée, il lui fallait bien le soir rentrer dans un monde plus doux, savoir quelle plante avait fleuri, voir nos animaux domestiques qui ne manquaient pas d'arriver.

« Nous traversâmes ainsi l'épreuve de 51 , aggravée de 95 dont il écrivait l'histoire. En exhumant tous ces morts, aurait-il vécu luimême sans cette lutte tendre et timide de la Nature contre l'Histoire. Dans notre beau désert de Nantes, sans lui troubler son labeur, elle était là, l'enveloppait. En un certain jour des plus noirs,

je me souviens que tout à coup une chose inattendue apporta d'autres pensées. C'était une splendide fleur de nos grands magnolias, qui, descendant de son arbre, était venue dans le salon, triomphale, et s'était fait maîtresse de la maison. Malgré les portes fermées, jusqu'aux pièces les plus retirées, elle l'avait envahie de son odeur pénétrante, si fondante et si suave, enivrant l'air d'un puissant parfum d'amour et de vie.

« De plus en plus mêlés de cœur, comment travailler à part? Notre union, dès le premier jour, ce semble, complète et profonde, se resserrait cependant, devenait plus intime encore. J'avais gagné un peu de lui, je ne sais quoi de cette flamme qui fait ou refait la vie. La mienne était plus animée vers 56 et 57, dans ces années dont la chaleur (comme l'a dit notre maître Schachl) fit dix ans de fécondité. Moi qui n'avais point songé que je dusse écrire jamais, si faible et si maladive, voilà qu'un malin j'ai la plume. Voilà que j'écris pour lui. Simples notes et pur essai. Rien moins pourtant que mon âme, indistincte avec la Nature,

mêlée aux fleurs, aux oiseaux, à toute chose innocente. Il fut tenté, me suivit. Nous ne nous quittions jamais. Nous fîmes ce beau voyage, — trop rapide et à tire-d'aile, — l'Oiseau, l'Insecte, la Mer. — Cela a enlevé le inonde... Oh! que je sais bien pourquoi !

« Mais je n'étais pas très-forte. Et toujours je retombais. Je ne pouvais croire à la vie. Je regrettais seulement de ne pouvoir lui donner ce qui m'était le plus cher, ce qui m'avait toujours suivi, mes rêves sur l'âme des fleurs. Au printemps de 58, malade, j'essayai d'écrire quelque chose de la Mort des plantes, de leur fin si résignée, qui, sans bruit, si doucement, les rend à la Mère commune. Dans l'été de 59, entre la mer et la Gironde, sur les landes embaumées, parmi les senteurs d'immortelles, j'aurais voulu essayer un fin sujet : la Flore des dunes. Charmant sujet qui, de tout temps, fut l'âme de la contrée. Cette âme est toute en sa légende que je me faisais chanter. C'est la belle fille du roi qui tombe à la grande mer. Mais elle refleurit à la côte, et refleurira toujours dans le sauvage romarin, plein de parfum, d'esprit amer, de tristesse et de regret.

« Dans ce beau lieu solennel de l'entrée de la Gironde, que d'idées me venaient au cœur! Du moins, j'en réalisai une. Je donnai à mon mari

(pour l'éducation de la Femme, qu'alors il allait publier) le Cycle annuel de la plante, la succession de ses formes dans le cadre de l'année. La plante est comme une épouse de l'homme qui le suit pas à pas. Fraîche au printemps, charme des yeux, elle le soutient l'été, elle est sa bonne nourrice; puis, fatigué à l'automne, elle le relève, lui verse la joie, le repos, l'oubli.

« Rien n'éveillait plus ma pensée que nos hivers à Hyères, où mon mari venait pour moi demander à la nature un sursis, un peu de vie. Sans bouger, je voyais là fleurir les cinq parties du monde. La diversité des climats disparaît. La géographie y est supprimée, démentie. Énorme Babel de fleurs, dont l'esprit est confondu. On dirait le point central d'où la Nature distribue les plantes à toute la terre.

« L'Afrique y est représentée par des palmiers gigantesques, chargés de leurs régimes d'or. J/Australie, par l'eucalyptus, qui en huit ans n'a acquis guère moins de 100 pieds de haut. Mais l'Europe, le Nord même, n'y est pas moins triomphant. Sur l'étroite place d'Hyères, le superbe palmier a l'air d'une herbe à côté de nos ormes, majestueux d'antiquité, si jeunes et si tins de feuillage, incomparables de grâce, de délicate austérité.

« Cette fraîche image du Nord dans notre Afrique de Provence était bien puissante sur moi au moment où tout à coup le feu prend sur ce beau rivage. C'est une. merveilleuse féerie ; aux jardins, aux haies du chemin le plus sec, le plus poudreux, en une nuit, tout fleurit. C'est une vraie éruption et comme un volcan de fleurs. Oui, mais c'est trop fort pour moi. J'admire, je demande grâce. »

«Nous fuîmes et nous passâmes en Suisse. Nulle opposition plus forte. On croit avoir fait 500 lieues. Nous ne l'avions jamais vue si tôt (vers la fin d'avril). Nous avions le rare avantage d'avoir l'année devant nous, d'assister à la complète évolution de la saison, toute plante arrivant à son heure dans cette procession magnifique qui se refait tous les ans. Elle se pressait fort peu de commencer. Le 1er mai, ce doux moment, partout chanté, comme la fête de la vie, semblait sérieux, contenu, et j'allais dire raisonnable.

« Les prudentes vignes de Genève et de Vaud

n'étaient pas sorties; elles craignaient des retours sévères. Sur l'azur fort, un peu dur, du beau lac, planait, toujours dans toutes les pompes de l'hiver la superbe ligne des neiges. C'est ainsi qu'il faut voir les monts transfigurés de cent manières dans la lumière fantastique de leurs glaciers, de leurs cristaux, communiquant encore ensemble par les neiges non interrompues, vivant entre eux de leur grande vie solitaire, avant les foules vulgaires qui vont venir l'été.

« Tout cela était si sage, si sérieux, que je me mis à l'unisson; j'éprouvai comme un grand calme. Sur ces coteaux nus encore, il semblait (après le tumulte du grand printemps de Provence ) que je n'entendisse aucun bruit.

« Malgré des retours de froid, en mai, la saison marcha vite. La vigne, aux lieux garantis, sortit assez rapidement. La prairie s'émaillait de fleurs. La matinée était très-fraîche, mais le midi déjà chaud. Delà une grande harmonie. Mon mari avait un surcroît de force et d'activité. Moi, je revivais.

« L'honnêteté du pays permet aux jeunes demoi-

selles d'aller seules en sûreté. La femme a liberté entière. Aux heures du malin, c'était ma joie de me dérober, de partir seule et légère, de monter bravement aux prairies toutes fraîches encore et même à l'entrée des bois. Bois peu effrayants, il est vrai, peu sombres, de beaux châtaigniers dispersés sur la prairie souriante. Les bestiaux n'étaient pas encore montés vers le haut pays. J'avais quelque compassion de leur voir brouter, comme foin, des fleurs exquises et même rares; j'étais près d'en demander compte à la vache et au cheval ; mais, sans doute, ces pauvres bêtes, dans leur insipide aliment, goûtaient fort les saveurs douces, les parfums sucrés de ces fleurs. « Tout semblait dormir dans la montagne. Un grand sommet lui faisait ombre. Les montagnes opposées du lac avaient seules un rayon. Les oiseaux se levaient , mais à petit bruit. En bas, au village, s'ouvraient les étables des chèvres. Le petit chevrier sonnait l'appel, de sa corne rustique. Dès le printemps, les chèvres de Veytaux font tous les jours leur ascension, et volontiers nous suivions ensemble un moment le même chemin. Quelques poignées de sel m'en avaient fait des amies. Partout elles me reconnaissaient et sans façon me demandaient.

« Le même lieu m'attirait toujours, je ne sais pourquoi. J'en aimais le soir les tristesses, le matin les gaietés du réveil, la surprise d'un paysage tout nouveau. Ne venant aux autres voyages qu'à l'automne, et ne trouvant plus que la pâle fleur du safran, c'était pour moi une chose charmante de voir fleurir la montagne. Je n'en connaissais guère les plantes. Les images n'apprennent rien. Il faut voir. Quelle émotion d'aller, seule avec son désir, en quête de l'inconnu !

« A Chambabo 'près de Yeytaux), sous les châtaigniers, je trouvais déjà un parterre. Cet arbre puissant, tolère, souffre sous lui les petils. Les plantes se louent de son abri. L'hiver il les couvre, les cache, sous ses feuilles entassées. Et il les nourrit l'été de ses débris, de son humus. Il leur fait de la bonne terre. Cela les enhardit, sans doute; plusieurs s'établissent sur lui. 11 ne s'en fâche pas, accepte ces plantes indiscrètes, entre lesquelles son vieux tronc parait comme un bouquet de fleurs.

« Les mélitis surtout ne voulaient fleurir qu'à ses pieds. Même à l'ombre, aux replis humides, la raiponce, sur sa tige mince, dressait son épi d'un blanc froid. Près d'elle, le sceau de Salomon égrainail ses blanches clochettes. Nulle part l'ancolie n'est plus belle. C'est, dans les profondeurs de la

pourpre violette la richesse de l'or le plus chaud. Lourdes de poussière, ses étamines se penchaient dans leur mélancolie d'amour. Quand le soleil couchant traverse la fleur de ses rayons obliques, la pourpre se fait lumineuse ; on voit comme circuler le sang, et du dedans au dehors rayonner une âme électrique.

« Ces exercices de chaque jour me charmaient, mais d'autant plus me tentaient pour monter plus haut. Et c'est justement leur attrait qui fit mon infidélité. Je désirais leurs sœurs des Alpes. Les pentes étaient difficiles au-dessus. C'est un escalier gigantesque de 5,000 pieds, qui par une forêt de hêtres, vous mène aux hautes prairies. J'essayais chaque matin, je cherchais, espérant toujours surprendre quelque fille de l'Alpe, égarée plus bas, aux clairières. Mais je n'arrivais jamais. Je retombais épuisée.

« Toute passion croît par l'obstacle. La nuit, le jour, me revenait cette Flore de la lumière, éthérée, qui peut se passer de tout secours inférieur, vivant d'un rayon, du pur regard du soleil. Ah! si la vie a des secrets, n'est-ce pas là qu'on peut les surprendre? Ces sublimes solitaires n'ont-elles pas la confidence de cent choses que la Nature n'a daigné dire à leurs sœurs, les fleurs plus grossières d'en bas?

« S'il était de hautes vallées d'accès facile où ma faiblesse sans effort, sans ce mortel travail d'ascensions inutiles , rencontrât le sanctuaire de la Flore des hautes Alpes? — A ce vœu, les fort beaux livres de Tschudi et de Rambert me répondaient : « C'est l'Engadine. » >

« Leurs peintures nobles, sévères, m'attiraient intiniment. Cette contrée singulière de vallées plus élevées que la plupart des montagnes , ce plainpied avec les glaciers, que vous touchez de la main, ces fleurs étranges qui ne vivent qu'en ayant neuf mois de neige, la force héroïque surtout de l'arole, de ce pin des glaces, tout m'avait fortement saisie.

« Cependant, l'Engadine est loin, très-loin, l'autre bout de la Suisse , et sur les confins du Tyrol. Cent choses nous rappellent à Paris, ce centre d'affaires et d'éludés, des choses trop longtemps ajournées. Et comment, en mai, monter au lieu le plus froid de l'Europe, quand l'Engadine est blanche encore? Nouvel obstacle ! le retard. Il nous faut attendre juillet! Quel changement aux dispositions que nous faisions pour l'année !

« Pour comble, la belle et brune messagère qui, de Javernaz, descendait, vendait des fleurs, disait que même à Javeinaz, à cette porte du Valais et devant la Dent du Midi, nos pluies étaient là- haut de*

neiges. Qu'était-ce donc de l'Engadine dans une année pluvieuse? Aurait-elle un moment d'été? Ne garderait- elle pas son triste linceul d'hiver?

« Que de raisons raisonnables pour ne pas l'aire ce voyage ! Mais je ne sais quoi me disait que Ton n'en aurait pas regret. Plus la chose était difiicile, et plus me croissait le désir. Je me décidai à prendre pour confident mon mari, à lui l'aire mon aveu complet. Je lui dis naïvement : « J'ai bien envie de l'Engadine! »

La fantaisie d'une personne qui n'a jamais de fantaisie méritait grande attention C'était plus qu'une idée; c'était une passion, — soudaine, il est vrai, mais bien vive. Que la sagesse fût tentée, cela surprit, cela toucha. Il ne s'agissait pas d'un caprice qu'on élude ou distrait. La chose était bien sérieuse, pas moins que l'amour luimême. Tous les signes y étaient, le plus grave surtout, certaine émotion contenue d'un sentiment fort, qui d'autant mieux se garde, n'en dit que la moitié.

Je trouvais des raisons d'entrer dans cet amour. Il s'agissait de voir ce coin si retiré que naguère on nommait « la contrée inconnue des Alpes. » (Papou, 1857.) Il s'agissait de voir ces lacs mystérieux, qui envoient à trois mers le Rhin, l'Adtla

et l'Inn (c'est-à-dire le Danube). Il s'agissait surtout de retrouver un nid, une fine France antique, sous la lourde Allemagne. Fleur singulière des neiges, qui vit encore un joifr, ne sera plus demain.

Je roulais ces pensées, et ne dis pas un mol. Mais à ce moment même, voyant un savant Suisse, qui connait très-bien le pays, je dis : « Monsieur, indiquez-moi un court chemin vers l'Engadine. »

L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE — AMOUR DES PLANTES ALPINES (JUIN 1867)

L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE — AMOUR DES PLANTES ALPINES (JUIN 1867)

La saison forçait d'ajourner. Je dus à ce retard de passer le mois de juin dans un aimable lieu, à Bex, la porte du Valais. J'en eus ce que rarement, bien rarement, j'ai eu en ce monde, un moment pour me recueillir.

Après le lac, c'est un lieu de repos. La vue n'est plus immense, comme à Lausanne, ni trop éblouissante. On n'y voit plus le drame et le combat des deux rivages, comme entre Vevay, Meillerie. On se sent arrivé quelque part, et on s'y arrête. Le Rhône, échappé du Valais, moins étouffé, se re-

2i4 L'ATTENTE AU PIED DE LA MONTAGNE.

connaît en plaine, respire avant de se jeter au lac. Le paysage est tout humain, point écrasant, noble et plein de grandeur. On se trouve sous la Dent de Mordes, et devantlaDent du Midi, mais à une heureuse distance. Ces hautes cimes, sous leur verte ceinture de hêtres et de sapins, ont, au pied, pour premier gradin, de fort belles collines, vêtues de châtaigniers. Sur Bex même, à 5,000 pieds, fleurit, malgré cette hauteur, le lieu chéri des botanistes, la prairie de Javernaz.

J'avais le bonheur de toucher à la fin de mon œuvre historique, le regret de m'en séparer. Déjà je la sentais absente, qui s'en allait au vasle monde. Mais je me restais, moi. C'était bien quelque chose, après un tel labeur qui pouvait user plusieurs vies, de retrouver la mienne, mes puissances en leur plénitude, dans cette fécondité croissante, tellement augmentée aux dix dernières années.

Le temps m'avait servi. Je ne regrettais rien. Cependant au rayon se mêlaient quelques ombres. Ainsi que la Dent du Midi, de son sublime et noir

granit, sans attrister le paysage, par moments le rend sérieux, l'âge m'avertissait, les pensées d'avenir. Dans un point réservé surtout vibrait mon cœur. Si j'avais l'aile encore, autant qu'oiseau des Alpes, la branche où je posais, tremblante, me faisait sentir à toute heure que rien n'est solide ici-bas.

« Tel le ciel, et tel l'homme. » Cette année incertaine flottait aussi du printemps à l'été, un jour gai, un jour sombre, ne pouvait jamais se fixer. Bex est très-chaud en juin. Le climat, un peu énervant, était moins tempéré qu'amolli d'ondées tièdes, douces aux prés et aux fleurs, trop douces et paresseuses qui faisaient de la vie un rêve.

La nature parlait seule. Il fallait l'écouter. Je quittai un moment la trouble histoire humaine, si dure dans le passé, si dure dans le présent. J'en pris une moins sombre, d'harmonie plus charmante , qui allait mieux aux fleurs dont j'étais entouré. La montagne de tous côtés nous appelait. L'élan ne manquait pas, ni les vastes projets. Sans la saison, peut-être nous aurions fait de grandes choses. Mais, une fois, la chaleur nous tenait; une autre fois, la pluie. En étais-je affligé? pas Irop, je dois le dire. Rien n'était plus joli que res chaudes ondées, vues du balcon. Nous

avions moins de fleurs, mais d'autant mieux peut-être, nous vivions avec elles en grande intimité, les interrogeant mieux, en aspirant l'esprit et les parfums.

Aimées et désirées, ces belles créatures, si nous n'allions à elles, modestement venaient à nous. La messagère de Gryon, aimable et sérieuse (une Vaudoise déjà du Valais et d'aspect italien), nous apportait souvent les dernières nées de Javernaz. Peu heureuse dans sa famille, elle vivait avec les plantes sur les plus hautes prairies, et sa véritable maison c'étaient les ijogants, ces sapins qu'on y laisse dans leur grandeur pour y servir parfois d'abri. Elle y errait, cherchait, sans voir âme vivante qu'une vache hasardeuse peut-être, parfois le grand aigle des Alpes. Celte vie de solitude dans des lieux nullement vulgaires donnait à sa beauté brune je ne sais quelle noblesse rustique. Certaine douceur triste était dans ses beaux yeux. Elle n'était pas sans culture, et même se piquait de latin. Avec les noms vulgaires, elle donnait les noms savants (peu altérés?). Ses fleurs

ne l'étaient pas. Elles arrivaient charmantes, fraîches et vives, comme à la prairie.

J'ai la vue excellente, mais point fine, peu propre à voir ce petit monde d'imperceptible détail. Même guidé, je voyais peu et mal. Un matin, un maître me vint de Javernaz, m'enseigna, fut pour moi la révélation décisive. Cet interprète des fleurs était une fleur, la gentiane bleue, si grave, historiée de noir. Frappant hiéroglyphe qui saisit mon attention. Je regardai du cœur. Je fus frappé. Je vis.

J'avais les meilleurs livres, et plusieurs fort récents. Ce que j'avais lu dans les fleurs, je le cherchais ensuite, le relisais chez eux. Mais qu'ils parlaient moins bien! et quel barbare langage ! Ils conservent soigneusement les noms que l'âgé d'ignorance donna aux organes des fleurs. Noms absurdes, qui, non-seulement retardent les novices, mais pour tous jettent sur les faits un louche et une ombre fâcheuse. Ils désignent le mâle par des noms féminins (anthères, étamines, etc.), par des masculins la femelle (pistil, stigmates, etc.).

Nul de ces noms (pistil, élamines) ne se rapporte aux formes des objets.

Pourquoi a-t-on gardé ce patois ridicule? Par routine sans doute, mais aussi pour voiler ces mystères innocents, surtout pour obscurcir ce qui rapproche tant les fleurs des animaux. En tel point inférieures aux polypes et aux rayonnes, en d'autres elles leur sont supérieures. Il eût fallu sauter le fossé sacré des trois Règnes, la vieille division scolastique. Mais que devient-il ce fossé, aujourd'hui que l'on sait que certains végétaux sont animaux quatre heures par jour?

Mon premier regard d'ignorant sur l'abrégé officiel et universitaire (excellent) de M. Duchartre (1866) m'apprit une grande chose. Que sait-on de la vie d'assimilation qui nourrit? Rien du tout. 11 le dit en deux pages (707, 760). — Que sait-on de l'amour, de la reproduction? Tout, ou du moins beaucoup. Il y met trois cents pages lumineuses et de grands détails (420-689).

La classification, de trois cents pages encore, re-

pose sur les seuls caractères des organes de génération.

La botanique, en résumé, n'est, autre chose jusqu'ici que la science de l'amour.

Science peu séparée de la zoologie. Elles se traduisent l'une l'autre. L'amour est le terrain, à peu près indistinct, où l'animal est fleur, la fleur est animée, et parfois au-dessus du bas monde animal, identique au plus haut, à l'homme.

La nutrition est un mystère. L'amour n'en est pas un. La nature n'y a rien caché. C'est son œuvre de lumière, où elle se manifeste. Elle n'y a mis nul voile, aucune difficulté, si ce n'est la petitesse, souvent extrême, de l'amant et de l'aimée. Elle semble avoir pris plaisir à varier infiniment la scène et les petits acteurs, comme pour mieux éclaircir le drame. Trois cent mille espèces de formes (c'est le nombre des fleurs connues) n'ont pas épuisé son ardeur d'invention, le bonheur visible qu'elle a de révéler l'amour.

Voici comme la chose se passe. La feuille, un jour gaie, heureuse de chaleur et. de lumière, se

roule, et fait d'elle un foyer, berceau tiède, et molle alcôve, où va naître un jeune monde. De son tissu gonflé surgit la petite femelle (pistil), fine matrice un peu allongée, déjà pourvue de ses ovules, mais close virginalement. Autour d'elle et vers le jour s'élancent des petits jels vivants, ses amants, ses prétendants, qui lui font une noble cour.

Presque toujours le petit mâle, élancé vers le soleil, va plus haut et plus loin qu'elle. Il subit deux attractions, la lumière de ce beau rayon qui le dore, l'enivre de vie, et la douce chaleur intérieure du tendre foyer maternel qui le rappelle au dedans, le rapproche de l'objet aimé. Voilà deux tentations. La liberté, la vie mobile (où flotte sa tête légère), cette gloire de lumière, qui semble le dieu des fleurs, ne doivent-elles pas prévaloir? Oui, nous dirait la physique. L'amour dit non, et l'amant fait ce que l'homme ferait. Il la préfère, il s'inclinevers elle (serecourbemême) et souvent avec effort, se détournant du rayon lumineux vers le fonds obscur, la cherchant, et, par ce seul signe, disant qu'elle est plus que le monde, l'amour plus que le soleil.

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