PREMIÈRE PARTIE
Lemonl Blanc n'est point un passage. 11 n'offre pas à mi-côte ces grandes routes des nations, où se croisent éternellement la France, l'Allemagne et l'Italie. Il est à part. Il faut aller tout exprès le saluer, voir cet illustre solitaire, dont la tête domine l'Europe.
J'avais vu les Apennins, j'avais vu les Pyrénées, les grands monts. hospitaliers du commerce et du voyageur, le mont Ccnis, le Saint-Gothard, : la rapide magie du Simplon. Je réservais le mont Blanc.
Naguères, à tant de labeurs, j'avais ajouté un
labeur. Du fond de ma longue épopée qui me tient depuis si longtemps, j'avais lancé ce jet hardi, lu Bible de Humanité. Petit livre et grand élan de cœur et de volonté. J'avais, tout comme le globe, moi aussi, dressé ma montagne, un sommet, un pic assez haut pour embrasser toute la terre.
Je me gardai bien d'aller me reposer à la mer. Je l'aime cette étrange fée. Elle a le secret de la vie, mais elle est si agitée ! Que de fois elle ajoutait sa tempête à mon orage! J'allai redemander le calme à l'immobilité des Alpes, — non pas aux Alpes bruyantes qui semblent une éternelle fête de cascades et de beaux lacs Je préférai le grand ermite, le géant muet, le mont Blanc. Chez lui seul j'espérais trouver assez de neige et de repos.
Quand on arrive de Genève, par un pays médiocre et assez pauvre d'effet, à Sallenches, on est saisi par la grandeur de la scène qu'on découvre tout à coup. L'Arve tourne, et tout est changé. La soi prise n'est pas ménagée. A gauche, une aiguille immense, Varens, d'un calcaire ruineux, mal soutenue de sapins, s'élève à pic sur la route, la
menace. A droite, des collines boisées semblent le premier gradin d'un sérieux amphithéâtre qu'ailleurs on trouverait une haute montagne (elle a 5 à 6,000 pieds). Cependant derrière à distance, domine, d'une énorme hauteur, le neigeux, le morne dôme.
11 ne faut pas arriver par ces rares beaux jours de l'été qui trompent sur toute contrée, qui parent tout, donnent à tout un uniforme sourire. La fantasmagorie brillante des accidents de la lumière égayerait jusqu'aux tombeaux. Le soleil est un grand menteur (la photographie le prouve). Il donnera même figure à la vallée la plus froide, la plus pauvre de Savoie, qu'aux replis brûlants du Valais qui sont déjà une Italie.
J'arrivai par un jour gris, tel que ce pays en a la plus grande partie de l'année. Je pus le voir tel qu'il est, dans le bas, mesquin et pauvre, écrasé de ces hauteurs, avec l'Arve, un simple torrent, vaguement extravasé. Des jardinets, petits vergers. D'assez hautes sapinières. Et là-haut le froid géant.
La surprise n'est pas petite de trouver là des eaux chaudes. Que les Pyrénées en donnent, que ces vieilles filles du feu prodiguent les sources brûlantes, cela semble naturel. Mais qu'ici, de ce manteau immense de neiges et de sapins, sourde
la chaleur d'en bas, cela saisit, fait penser. On se dit : Derrière l'apparence, le froid décor de l'hiver, il y a un autre dessous, et quelqu'un qu'on ne voit pas. Les glaces (de 1 ,200 pieds d'épaisseur? on le suppose) ne sont pour lui qu'un habit. Une personne de granit est dedans ensevelie, jadis enfantée de la terre, un de ses puissants soupirs, de ces élans vers la lumière qu'elle eut ténébreuse encore. Mais, dans son tombeau de neige, celte âme reste en intimité avec sa profonde mère, et toujours elle en reçoit dessous le tiède épanchement.
Les bains deSaint-Gervais sont tristes. Un noble parc de sapins longe un petit torrent rapide. Et peu à peu on se trouve dans une fente fort étroite, entre d'assez hautes collines environ de 600 pieds. L'eau est froide, le vent glacé. De là pourtant jaillit l'eau chaude. Elle a tout l'effet d'un miracle. Dans ces eaux de neige, un pêcheur trouva par hasard la source thermale. En d'autres temps elle eût suffi pour faire une religion. Dans les Pyrénées, à Vichy, à Bourbon, etc., toute eau est un dieu, le dieu Borbo, le dieu Gorgo, etc. (V. Barry.) En Savoie, ces dieux sont des saints, saint Gervais et saint Protais.
Lieu, de sa nature ascétique : «Avant d'user des dons de Dieu, laisse ici le péché au seuil, ta
secrète maladie de l'âme. » Voilà ce que dit ce lieu. Et c'est la sagesse même. Je ne sais pourtant si lui-même serait propre à calmer les cœurs. 11 est de ceux que les Esprits ont certainement hantés. Il est clos. Des deux côtés, les sapins planent d'en haut, et, rapprochés, lui font d'étranges ombres. Les brouillards, en longs dragons, y sont attirés de l'Arve, s'y plaisent, ne peuvent le quitter. Ce paysage sinueux, fuyant, promet je ne sais quoi. Il semble plein de mystères, de songes et d'illusions. On y voudrait plus de lumière.
Sainte lumière, sois ma médecine! J'irai à la nymphe sombre, mais je veux la dominer. Quand on sort de ce lieu étroit, qu'on monte au hautSaint- Gervais, on le trouve gai et riant. Effet singulier du contraste. Saint-Gervais est fort sérieux. Je le trouve bien mieux que gai. Il est d'une beauté touchante et il m'a été au cœur.
Je n'étais pas à l'entrée qui domine le cours de l'Arve, et qui voit de loin Sallenches. Je vivais à l'autre bout dans une petite maison qui ne voyait rien de cela, la respectable maison des Gonlard,
qui trouvèrent l'eau chaude (d'autres en ont profité). Cette maison descendait un peu, se rapprochait du torrent, mais, sans le voir, n'en avait que le bruit. L'église était à côté avec de grands arbres ombreux, un fort beau cimetière fleuri. Plus loin, au delà du torrent, quelques petits vergers en pente montant une haute colline, la fumée bleuâtre de quelques chaumières, des sapins. Finis mundi.
La pluie devant les sapins, ces fumées, de lourds nuages qui montaient à nous, se traînaient, étaitce une chose bien gaie? Nous n'en éprouvions pas moins une certaine alacrité. La vie nous paraissait légère. Était-ce l'effet de l'air (à cette hauteur de 2,400 pieds)? Était-ce le dégagement de l'existence inférieure, des pensées d'un monde absent?
Les lourds nuages de l'âme s'envolent sur ces hauteurs, ils s'en vont à la grande mer flottante de ceux que je vois errer sur notre vis-à-vis, sur ces cirques fantastiques qui simulent des personnes, aux aiguilles de Varens, sur les pointes du Montjoye.
Je pensai aux amis absents, à la société languissante des grandes villes du bas-pays, de Seine ou du Rhin, de Hollande, aux épais brouillards de Londres. Je me disais, au moment surtout des
jolies êclaircies : quel avantage de monter ! que le monde n'est-il ici, allégé et affranchi !...
De Paris à Genève, on a 1 ,600 livres de moins à porter, et 2,400 de Genève ici ! Lieu de liberté véritable ! Plus bas, plus haut, on respire moins.
La charmante demoiselle du logis, vrai peuplier, plus svelte qu'on n'est en Savoie, son petit frère, un enfant, aidaient la jeune domestique au ménage, aux provisions qu'il fallait souvent chercher loin. Nous vivions un peu de hasard, avec cette confiance en Dieu des Antoine et des Pacôme qui attendaient quelquefois que le pain leur vint du ciel.
Dès que la pluie s'arrêta, pendant que j'écrivais encore, ma seconde âme, plus jeune, curieuse de voir le pays, alla à la découverte. Tournant l'église, elle alla vers Bionney (c'est le chemin de Notre- Dame de la Gorge, qui mènerait en Italie) ; mais l'intérêt, justement, était d'ignorer tout cela, d'aller en pays inconnu. Celle qu'elle avait avec elle, encore plus curieuse de voir, n'en savait pas davantage. Tout était encore bien mouillé. Les véné-
10 f.E VESTIBULE Dl" MONT BLANC.
rables noyers qui datent, je crois, du temps où les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem, rendaient le chemin fort humide, et jetaient des gouttes encore. C'était le jour du marché: la route était animée; chacun conduisait ses bêtes, vaches, oies, moutons, etc. Un paysan avisé, très-fin, menait doucement, comme on mène une mariée, deux jolis petits porcs noirs. Ces paysans étaient fort polis, disaient : « Bonjour! » Les femmes, vieilles avant l'âge, bonnes et laides (elles travaillent tant ! ) voyaient d'un œil maternel (parfois, ce semble, attendri), la jeune dame un peu pâle, comme on voit un enfant malade. Elles souriaient des détours qu'elle faisait au passage de leurs vaches, les évitant, leur cédant le chemin, avec un peu trop de respect. Le temps, lui aussi, était, on peut dire, un demi-malade, ne pouvant se décider entre le soleil et la pluie. Les avoines étaient par terre, attendant pour se sécher, et ne pouvant pas rentrer. Pauvre petite récolte, maigre, bien aventurée.
Cette pluie plaisait aux prairies; elles étaient très-fleuries. Elle plaisait aux ruisseaux. Il n'était jusqu'au plus petit qui ne jasàt, murmurât. Plusieurs, gros, forts et rapides, d'un glouglou puissant, semblaient discorder avec ces lieux modestes et plutôt petits. Ils venaient de haut et de loin, étaient bien visiblement fils d'un monde
LE VESTIBULE DU MOKT BLANC. Il
supérieur. A certain détour du chemin, ce haut monde se révéla de côté, par un angle étroit (le glacier de Bionassey). C'était une montagne d'or, au soleil! éclatant spectacle. On doubla, précipita le pas, pour voir de plus près. Mais déjà cet or mobile changeait; ce n'était plus qu'argent... Inconstance de la lumière ! L'argent devint simple neige. Et la neige, peu à peu, prenait des teintes de plomb.
Le retour en fut attristé, plus lent. Le jour avait baissé déjà, quoique ce fût en plein été. Elle rentra bien sérieuse, mais les mains pleines de fleurs.
Le matin était léger, un peu froid, agréable et gai. On travaillait devant les neiges qui, cetteannée, au mois d'août, poudraient nos hautes collines. Puis, nous allions voir nos voisins, les sapins de la cataracte. Ces arbres graves du Nord, placés bas sur le froid torrent, et très-haut près des sommets, encadraient et protégeaient, aux gradins intermédiaires, des arbres plus délicats, poiriers, pommiers, de petits champs. Nous voyions avec respect ces vénérables résineux qui sont les aînés du
monde, qui ont enduré tant de choses dans les âges les plus difficiles, et aujourd'hui encore soutiennent, défendent tant de lieux exposés. Ils semblent les frères naturels des populations souffrantes, méritantes, laborieuses. Nous finies avec eux amitié.
Notre sapinière d'en face apparaissait à notre droite, sur le coin de la colline. Nous passions le Pont du Diable (nom commun dans chaque pays). Nous remontions, traversions des vergers, une petite ferme, pauvre, mais hospitalière. Le fermier, homme fort doux, fin, âgé, avait été à Paris longtemps commissionnaire, avait rapporté des économies, épousé une jolie femme qui n'était pas du pays. Ils avaient de beaux enfants, et, ce semble, une ombre d'aisance, aux années du moins où d'en haut le vent n'est pas trop glacé. L'ensemble était fort touchant; mais cet homme, déjà fort mûr, dont l'aine n'avait que douze ans, arriverait -il à le voir assez grand pour travailler, le remplacer près de sa mère?
La sapinière était fort belle. Elle faisait de sombres rideaux, l'un d'effet très-fantastique, qui tour à tour cachait, montrait les bains dans la profondeur; l'autre, plus loin, clairet gai, où l'on voyait la vallée tournoyante jusqu'à Sallenches. Dans l'épaisseur, certaines ruines, manifestemenl
Celtiques, de leur noire antiquité, semblaient rendre plus ténébreuse la forêt, obscure d'ellemême.
En s'éloignant, gravissant vers un lieu plus découvert, la vue embrassait Saint-Gervais, sa vallée, le chemin des glaciers. Vue étendue et trèsdouce, humaine (ce mot-là dit tout). C'étaient au fond les prairies, les ruisseaux, et le travail, des moulins à scier les planches, de minimes moissons d'avoine, de seigle et de sarrasin, de pauvres chalets qui n'ont nullement l'ampleur de ceux de la Suisse. Ils montaient fort haut sur les pentes. Au plus haut, les sommets étaient moins dépouillés que l'on n'eût cru. Ils témoignaient par un vert pâle que le géant n'était pas immuablement sévère.
Tout cela grave, attendrissant par un temps couvert et tiède, dans l'attente de l'orage. Nous nous assîmes à mi-côte sur une même pierre étroite, en silence, et trop unis de pensées pour nous les dire. Quelques gens étaient aux champs, hâtant leurs travaux, inquiets. La pluie allait venir encore; dans un mois ou deux 1 hiver. L'incertain de toutes choses nous frappait. Tout était doux; on voyait bien peu les glaciers, par un angle étroit à peine; mais leur verdâtre sourcil ne promettait rien de sûr.
Bien avant d'aller au mont Blanc, j'avais vu le Grindelwald, un glacier très-accessible, dont les abords ne sont pas dénaturés, arrangés, comme ceux de bien d'autres glaciers où Ton a trop préparé des effets artificiels. Je l'avais vu tout à coup, non prévenu, par une brusque surprise, sans réflécbir, sans rappeler de vains souvenirs littéraires qui faussent l'impression vraie. Je l'eus naïve et très-forte d'étonnement et d'horreur.
J'avais quitté le malin le bruyant Interlaken et son afïluence vulgaire. J'étais arrivé au village, descendu à Grindehvald dans un excellent hôtel.
La pièce peu éclairée où j'entrai, n'offrait rien de remarquable ; mais on ouvre une fenêtre... Je me retourne. Cette croisée, tout inondée de lumière, m'apparait dans son cadre étroit plus que pleine, débordante de je ne sais quoi d'énorme, éclatant, en mouvement, et qui venait droit à moi.
Vraiment, rien de plus formidable. C'était un chaos lumineux, qui semblait tout près déjà des vitres, voulait entrer. L'effet ne serait pas plus grand si un astre tout à coup touchait la terre ellemême et la foudroyait de lumière.
Au second regard, je vis que cette chose monstrueuse n'était pas si près pourtant. Elle avait l'air d'être en marche, mais elle s'arrêtait à temps dans un lieu assez profond. Elle restait à mes pieds. Chose étrange ! qu'immobile, elle parût en mouvement! Elle semblait saisie au passage, prise en route, pétrifiée.
Il tant voir ces objets de loin. De près, sans vaine poésie, rien ne semblait plus grossier, plus âpre, plus rude. Figurez-vous une grande voie d'un blanc sale, large de demi-lieue peut-être, avec de profonds sillons, des ornières fort enfoncées, brutalement cahotées. Quel épouvantable char, ou quelle charrette du diable a donc descendu par là ? Entre, se dressaient des cristaux, peu brillants, en pains de sucre, de 15 ou 20 pieds
de haut, blanchâtres, et quelques-uns nuancés àe bleu pâle, d'un certain vert de bouteille, équivoque et sinistre.
Cette descente visiblement était un épanchement d'une très-vaste mer de glace dont on voyait au plus haut le bord, une ligne roide qui coupait dans le ciel bleu. Tout cela, miré au soleil, avait une dureté sauvage, un grand effet d'indifférence superbe pour nous autres d'en bas, le dirai-je? un air d'insolence. Je ne m'élonne pas si Saussure, un esprit si calme, si sage, ayant gravi le glacier, sentit un mouvement de colère. — Moi aussi, je me sentais méprisé et provoqué par ces énormités sauvages. Je leur dis assez brusquement : « >e faites pas tant les tiers! Vous durez un peu plus que nous. Mais, montagne, mais, glacier, qu'est-ce que vos 10,000 pieds près des hauteurs de l'esprit? »
Je voulus les voir de plus près. Du village, je descendis, je touchai le bord, y entrai. Les ouvertures sont variables. En ce moment le glacier béait en bouches étroites, peu élevées, brillantes et polies au dehors. Dedans tout était glissant, avec de dangereuses pentes qui menaient je ne sais où. Ces pentes, une double et triple voûte bleuâtre, leurs cassures coupantes, aigres à l'œil, leur transparence, disaient de se défier. Rien n'était signifi-
catif plus qu'un joli bouquet de fleurs qui, depuis bien des années, restait enchâssé, se montrait à travers la glace avec ses vives couleurs. Engagé là, on est sûr d'y être bien conservé. Aucune image de mort ne frappe plus sensiblement que cette longue exhibition funéraire, cette éternité forcée qui joue tristement la vie, cette impossibilité de retourner à la nature et de rentrer dans le repos.
Le montagnard ne voit pas sa montagne comme nous. Il lui est fort attaché et il y revient toujours, mais l'appelle « le mauvais pays. » Les eaux blanchâtres et vitreuses de rapidité farouche qui s'échappent en bondissant, il les nomme « les eaux sauvages. » La noire forêt de sapins, suspendue aux précipices, qui semble l'éternelle paix, elle est sa guerre, sa bataille. Aux plus rudes mois de l'année, quand tout autre travail cesse, il attaque la forêt. Guerre dure, pleine de dangers. Ce n'est pas tout de couper ces arbres et de les précipiter, il faut diriger leur chute; il faut les reprendre en route, régler les terribles bonds qu'ils font au lit des torrents (voy. dans Ramberl, la Flottée). Le
vaincu est souvent fatal au vainqueur, l'arbre au bûcheron. La forêt a ses histoires lugubres d'orphelins, de veuves. Pour la femme et la famille, une terreur pleine de deuil repose sur ces hauteurs dont les bois mêlés de neige se marquent au loin funèbrement par des taches de blanc et de noir. Les glaciers étaient jadis un objet d'aversion; on les regardait de travers. Ceux du mont Blanc s'appelaient en Savoie « les monts maudits. » La Suisse allemande, en ses vieilles légendes de paysans, met les damnés aux glaciers. C'est une espèce d'enfer. Malheur à la femme avare, au cœur dur pour son vieux père, qui, l'hiver, l'éloigné du feu! En punition, elle doit, avec un vilain chien noir, errer sans repos dans les glaces. Aux plus cruelles nuits d'hiver où chacun se serre au poêle, on voit là-haut la femme blanche, qui grelotte, qui trébuche aux pointes aiguës des cristaux.
Dans la vallée diabolique, où, de minute en minute, tonne et brise l'avalanche du haut de la Jungfrau, ce sont de damnés barons, de féroces chevaliers, qui doivent toujours, chaque nuit, l'un contre l'autre heurter, fracasser leurs fronts de fer.
La légende Scandinave, de génie haut et terrible, a i'anlasquemenl exprimé les effrois de la mon-
22 ' LE mm BI4HC. — LES GLACIERS.
tagne. Elle est pleine de trésors, gardés par des gnomes affreux, par un nain de force énorme. Au château des monts glacés, trône une impitoyable vierge, qui, le front ceint de diamants, provoque tous les héros, en rit d'un rire plus cruel que les traits aigus de l'hiver. Ils montent les imprudents, ils arrivent au lit mortel, et restent là enchaînés, faisant avec une épouse de cristal la noce éternelle.
Cela ne décourage pas. La cruelle et l'orgueilleuse qui est au haut de la montagne, elle aura toujours des amants. Toujours on voudra monter. Le chasseur dit : « C'est pour la proie. » Le grimpeur dit : « Pour voir au loin. » Moi, je dis : « Pour faire un livre. » Et je fais plus d'ascensions, je descends plus de précipices, assis à la table où j'écris, que tous les grimpeurs de la terre ne feront jamais aux Alpes.
Le réel dans tous ces efforts, est qu'on monte pour monte)-.
Le sublime, c'est l'inutile (presque toujours). Le. fameux passage par les glaces du Nord, trouvé au bout de trois cents ans, ce sera toujours l'inutile (s'il est vrai que ces glaces changent). L'ascension en ballon, c'est jusqu'ici l'inutile. L'ascension du mont Blanc a été fort peu utile. Les expériences qu'on y (ait se faisaient un peu moins haut. Ce que
Saussure a cherché vingt-sept ans, se préparant, tournant autour du mont Blanc, ce que Ramona1, dix années, chercha de même au mont Perdu — c'est surtout d'y avoir monté.
De toutes les loteries furieuses qui troublent le cœur de l'homme, la plus noble, certainement, était la chasse aux chamois. Le péril en était l'attrait; c'était la chasse à la montagne plus qu'à l'animal timide. On la prenait corps à corps en ses plus scabreuses horreurs, où elle a pour se défendre le réel et l'illusion, glaces, brumes, abîmes, crevasses, les tromperies de la distance, les mensonges de la perspective, la ronde effrénée du vertige. D'autant plus on s'y acharnait. Ces hommes, dans tout le reste avisés, prudents, déliraient. L'amour, en ses ravissements, n'avait rien qui approchât de l'épouvantable plaisir de suivre la bêle aux abîmes, aux bords étroits, impossibles, où le malin petit cornu s'amuse à attirer le fou. Le gouffre, sous son œil hagard, tournoie. Tourne sur sa tête le vautour plein d'appétit. Voilà une jouissance!.. Le père, l'autre année, fil le saut. C'est le tour du
fils. Un d'eux, à peine marié à une fille qu'il aimait fort, n'en disait pas moins à Saussure : « Monsieur, cela ne fait rien. Comme mon père y a péri, moi, il faut que j'y périsse. » En trois mois il tint parole.
Quelle atlenlion l'hiver, lorsqu'au coin du feu le chasseur, l'autorité de la contrée, disait ce qu'il avait vu en rôdant autour des glaciers! Quel frissonnement à l'entendre conter ce qu'il avait senti en regardant dans l'azur sinistre de la crevasse! « Mais aussi, disait-il encore, j'ai vu de mes yeux, j'ai vu, sous des voûtes de 20, 50 pieds, parfois de 100 pieds de haut, des grottes tout étincelantes de cristaux qui vont presque à terre. Des cristaux ou des diamants. » Qui n'eût rêvé de ces récits? combien palpitait le cœur du crédule Savoyard! « Oh! qui eût pu monter là! c'était une fortune faite. Soixante années de misères, à porter ou ramoner, feraient moins. Un jour d'audace, un tour hardi suffirait... Quel mal de voler le diable? C'est lui, ou ce sont ses fées qui gardent là leurs diamants. »
Pour qu'il eût la témérité de monter, de dépasser la limite où va le chamois, il fallait ces bruits de trésors, l'imagination ignorante qui confondait les stalactites avec le cristal de roche, cristal et diamant, que sais-je? On ne
trouva pas tout cela, mais on trouva le mont Blanc
Examinons les terreurs qui l'environnaient alors: Chamounix était ignoré, inconnu au pays même. On ne tournait guère, en bas, par la longue et triste vallée. C'était plutôt le passant qui, suivant le couloir de Notre-Dame de la Gorge (un chemin vers l'Italie), par hasard, était curieux et montait au Prarion, regardait de là le mont Blanc. Mais quel vis-à-vis terrible ! On est près de lui, à deux pas. Ce n'est, pas, comme de loin, l'effet d'un immense cadavre, allongé, qui, à la tète et aux pieds, a d'autres Alpes. De près, on le voit en hauteur, seul, un immense moine blanc, enseveli dans sa chape et son capuchon de glace, mort, et cependant debout. D'autres y voient un éclat, un débris de l'astre mort, de la pâle et stérile lune, une planète sépulcrale au-dessus de la planète.
La vaste calotte neigeuse a l'effet d'un cimetière. Pour monuments, des pyramides en sortent sombres, en deuil, en contraste avec la neige. Ces antiques tilles du feu protestent contre les glaces;
elles disent que ce blanc catafalque n'est rien en comparaison de l'infini ténébreux qui plonge et s'étend dessous.
Si l'on va par Chamounix pour prendre le pied du mont, on se voit dans une impasse, lugubre huit mois de l'année (ne la jugez pas au moment où vient la foule bruyante, quelques jours, au grand soleil). La forcla du Prarion, la forcla de la Tête-Noire, serrent et ferment la vallée. On y est comme enfermé. Chateaubriand a senti que, sous le pied du colosse, sous cette énorme grandeur, on a peine à respirer. Combien on est plus à l'aise au mont Cenis, au Saint-Gothard ! Leurs sommets, tout sérieux qu'ils peuvent être, n'en sont pas moins les grandes roules, les voies naturelles de toute vie animée. Que de chevaux, que de troupeaux, même d'oiseaux voyageurs ! Le mont Blanc ne conduit à rien ; c'est un ermite, ce semble, dans sa rêverie solitaire.
Etrange énigme entre les Alpes. Tandis que toutes elles parlent par d'innombrables cours d'eau, tandis que le Saint-Gothard, expansif, généreusement verse, aux quatre vents, quatre fleuves qui font tant de bruit par le inonde — le mont Blanc, ce grand avare, donne à peine deux petits torrents (qui grossiront, mais plus bas, enrichis par d'autres eaux). A-t-il des sorties souterraines? Tout ce
qu'on voit, c'est qu'il reçoit toujours et donne très-peu. Doit-on croire que, discrètement, ce muet thésauriseur, amasse, pour la soif future, pour les sécheresses du globe, le trésor de la vie menée ?
Dès 1767, sur le glacier du Léchaud, on voyait nombre de grottes que les chercheurs de cristaux avaient creusées et fouillées. En 1784, un guide, disait-on, avait été heureux, en avait trouvé beaucoup dans un éboulement ; il aurait rapporté 500 livres pesant de grands cristaux, transparents, de belle teinte purpurine. Cela leur fit perdre In tète. Un des Balmat (famille illustre de guides, et intrépide entre toutes) monta et ne trouva rien qu'un épouvantable orage qui le mit fort en danger. Les Esprits de la montagne voulaient décourager, sans doute, les indiscrets, les téméraires qui touchaient à leur trésor.
Mais un autre Esprit, par le monde, errait inquiet, curieux, aventureux, intrépide, l'Ame du dix-huitième siècle qui ne se décourageait pas. De plus en plus, on regardait en haut; une ambi-
tion de Titan était chez tous. Le ballon fut inventé en 1 783 ; Pilaire, Arlandes, les premiers des mortels, quittèrent la terre.
L'ascension du mont Blanc, provoquée par les savants, les Paccard et les Saussure, fut faite, en juin 80, par Jacques Balmat (de Chamounixl.Balmat trouva le chemin et y mena Paccard (août 86), Saussure (août 87).
La gloire (le M. de Saussure, c'est moins son ascension, et quelques expériences, que son beau voyage imprimé, où il donne sur le mont Blanc et les Alpes en général tant de faits intéressants, Lien vus, appréciés judicieusement. On sent en lui, ce qui est rare, un homme digne de ce nom, équilibré d'études et de caractère, d'exercice et d'action.
Il est singulier, curieux , honorable pour la Suisse, ce pays d'éducation , honorable pour la sérieuse Genève, qu'on ait fait un homme exprès, qu'on l'ait préparé quarante ans pour la décou-
verte des Alpes. En 1741, deux Anglais en promenade avaient trouvé, signalé (comme on aurait fait d'une île ignorée de la mer du Sud) le pied du mont Blanc, Chamounix. Genève y fit attention. Ses naturalistes illustres, lesTrembley, les Bonnet, en parlaient fort. Le dernier était parent de Saussure, qui venait de nailre. Sa mère (mademoiselle de la Rive) en eut la vive impression. Une éducation savante, persévérante, ingénieuse, fut donnée à cet enfant. Mathématicien, physicien, il professe à vingt ans les mathématiques. Des courses bien dirigées en firent un marcheur, un grimpeur, enfin l'homme tout aguerri à ces excursions de montagnes. Il commença en 1760, monta au Brevent, au lieu d'où on voit le mieux le mont Blanc. 11 en rapporta l'image. Pendant vingt-sept ans, chaque été, il voyageait dans les Alpes, revenant toujours au grand but pour lequel il fut élevé, et l'envisageant de plus près. Il en prit la passion, et ne rêvait d'autre chose. « C'était une maladie, dit-il. Mes yeux ne rencontraient pas le mont Blanc qu'on voit de tant d'endroits des environs de Genève, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. »
Pourquoi monta-t-il si tard, se laissa-t-il devancer? La famille qui l'y avait si soigneusement préparé, au moment de l'exécution, sans doute
était inquiète. On le voit par son retour, tel qu'il le raconte lui-même. Tous ses parents et amis s'étaient portés à Chamounix , et attendaient sa descente dans une anxiété extrême. Et les parents de ces guides n'étaient guère moins inquiets. La joie fut grande quand enfin ils revinrent delamon- • tagne et tombèrent entre leurs bras. Était-elle là cette mère admirable qui si longtemps l'avait préparé à cela, et dont la persévérance avait tant fait pour l'entreprise? Il ne le dit pas. On y a regret.
Avec une sage lenteur il ne publia son voyage que plusieurs années après. Dans ce beau livre, riche de faits, et qui restera toujours le premier sur ce sujet, les questions essentielles étaient posées, peu résolues encore. Le milieu grave, excellent, de grande autorité morale, mais trèsstrictement Biblique , où vivait M. de Saussure, le rendait un peu timide. Buff'on, à son premier élan, avait été arrêté, et forcé de reculer. Si Saussure n'avait trouvé moyen de ménager la tradition, il eût blessé ses amis, les Bonnet et les Haller. Il lui fallut à tout prix ménager la Genèse, s'arranger avec le Déluge, ne pas voir ou ne pas comprendre les faits qui auraient blessé le vieux texte. Il manqua la découverte capitale, et la science attendit cinquante années. Ceux qui vivaient près des glaciers, chasseurs de chamois, bûcherons, guides ou
chercheurs de cristaux, auraient pu dire au savant le fond de toute l'affaire, tel qu'ils l'avaient vu toujours, tel qu'on le voit aujourd'hui.
Le glacier est chose vivante, non morte, inerte, immobile. 11 se meut, avance, recule pour avancer encore. Il absorbe, mais rejette, n'admet pas de corps étrangers. Sur le glacier de l'Aar, de pente fort douce, un rocher porté sur la glace fait une lieue en trente-trois années. Aux glaciers du mont Blanc, il parait que le voyage demande quarante ans. On l'a su par une échelle qu'y avait laissée Saussure. On l'a su par la tragique catastrophe de l'un des Balmat. Ces héros du glacier ont été aussi ses martyrs. Par eux surtout, on a connu son mouvement progressif. Ils l'ont mesuré de leur corps. Jacques Balmat fut englouti en 18Ô4; Pierre Balmat en 1820, et ses débris, rejetés du pied du glacier en 1861, démontrèrent qu'il accomplissait sa descente en quarante ans. Les pauvres restes qu'on voit sous verre au musée d'Annecy touchent fort, quand on réfléchit que cette famille héroïque, non-seulement monta la première au sommet, mais par son malheur constata la loi des glaciers, leur évolution régulière qui ouvre un horizon nouveau.
Dès 1706, Hottinger avait marqué leurs progrès et reeuls alternatifs. Le savant Scheuchzer (de Zurich) avait parfaitement décrit comment se purge le glacier de ses rocs, de ce qui l'encombre. Les rochers que le mont Blanc a mis ainsi hors de son sein, sont aisés à reconnaître, étant généralement d'une matière rare ailleurs, ce granitgris, à points verdàlres, qu'on appelle protogine. On trouvait de tels rochers autour, dans les vallées voisines; cela n'embarrassait pas. Mais on en trouvait aussi fort loin, jusque dans le Jura. Comment avaient-ils été là? Cela embarrassait fort. Môme difficulté pour .ceux qui, d'après leur qualité minérale, paraissent venir du fonds de la vallée du Rhône. Même poulies rochers de l'Aar, etc., etc.
Tels de ces rochers qui ont une longueur de 60 pieds, 20 ou 50 de hauteur, sont évidemment de grand poids. Dire que l'eau les a roulés là, c'est une chose insoutenable. L'eau n'eut jamais cette force. Et ils n'ont pas été roulés, ils ont gardé tous leurs angles qui, dans un si rude voyage, auraient été effacés. « Ils auront été lancé* par les courants Diluviens, » dit Saussure. Prodigieuse opération, qui fait passer ces rochers pardessus le lac de Genève. « Pour cela, ils devaient voler avec une vitesse de 19,000 pieds par seconde, sous la pression d'une masse d'eau de 6 milliards
de pieds! » (Charpentier, 195.) L'idée paraissait ridicule.
Mais après ] 815, au fort de la réaction, la Genèse et le Déluge eurent faveur. Pour seconder le Déluge, on appela au secours les feux d'en bas : on supposa qu'à la brûlante éruption du granit, une fonte subite des glaces donna au courant du Déluge celte épouvantable puissance de lancer de pareils rochers ^de 60 pieds de longueur! ) du Valais jusqu'au Jura.
Si, au lieu d'imaginer, on eût daigné observer, on eût senti que les choses se sont passées en ces temps comme elles se passent aujourd'hui. Avec une extrême lenteur, mais avec un progrès certain, régulier et calculable, le glacier expulse ses rochers en les poussant devant lui, sans secousse, sans changement de leurs angles, de leurs formes. Il les transporte tels quels, pour ainsi dire sur roulettes. Ces roulettes, ce sont les cailloux qui euxmêmes, roulant dessous, entraînent la masse en avant, polissent parfaitement les chemins, marquent le sol de fortes stries reconnaissables qui permettent de suivre aisément le passage du rocher.
Cette explication fort simple avait été probablement de temps immémorial l'opinion populaire des gens qui vivaient auprès et voyaient ces phéno-
mènes. Déjà, en 1815, Playfair l'avait adoptée, avait attribué aux glaciers le transport des blocs. Mais les courants du Déluge, la Genèse, que devenaient-ils ?
Deux hommes, dans le Valais, l'ingénieur Venetz et Charpentier, directeur des salines, discutaient ces questions. Le second, en 1815, allant au Grand Saint-Bernard, coucha chez un chasseur de chamois qui lui dit : u Ces blocs sont trop gros; jamais l'eau n'eùl pu les porter. Toute la vallée du Rhône jusqu'à une grande hauteur fut occupée par un glacier. » Un bûcheron de Meyringen lui dit plus tard les mômes choses pour le glacier du Grimsel qui jadis alla jusqu'à Cerne. Un habitant de Chamounix attribuait aussi aux glaciers le transport des blocs sur les hauteurs de la route. Ces blocs, identiques au mont Blanc, qui portent si visiblement leur certificat d'origine, racontent, enseignent sur la route, indiquent avec précision, l'ancienne extension du glacier.
Fallut-il un froid terrible pour produire cette extension? Point du tout. M. Charles Martins a prouvé par un calcul irréfutable qu'avec quelques mauvais étés qui continueraient l'hiver, avec un froid augmenté de 4° seulement, la limite des neiges éternelles baisserait précisément au niveau de la plaine suisse, qu'elles pour-
raient l'envahir, en faire peu à peu le glacier.
Rien n'a plus servi la science que la familiarité qu'on a prise avec le glacier, le visitant si souvent, l'observant dessus et dessous. Les nombreuses ascensions, surtout les séjours prolongés, ont fait voir tous ses accidents. On a perdu le respect. On a habité le glacier. MM. Agassiz et Desor y ont vécu des mois entiers, des saisons, pendant cinq années. On a sondé ses fameuses crevasses. MM. Dollfus et Ch. Marlins en ont trouvé de 100 pieds, M. Desor une de 1,000. Hugi a sondé le dessous. En se traînant ou rampant, il a vu combien les glaciers différent de structure intérieure. Les uns étaient fixés au sol, appliqués solidement. D'autres au contraire tout à fait creux. D'autres ne reposaient plus que sur des blocs ou piliers qui doivent tôt ou tard s'affaisser. Bref leur caractère varie, ainsi que leurs habitudes.
Ont -ils occupé le monde, comme le pense Agassiz? Ont-ils par deux fois replongé le globe sous le froid manteau uniforme de l'hiver? C'est ce que semblent indiquer les nombreux blocs erratiques qu'on trouve en tant de pays.
On croit aujourd'hui dans les Alpes que, pendant sept ans ils avancent, et pendant sept ans reculent. S'ils reculent, Tété est fort et la moisson abondante, les subsistances faciles, et l'aisance
assure la paix. S'ils avancent, l'année est froide, pluvieuse, les fruits peu mûrs, les blés manquent, et le peuple souffre. La Révolution n'est pas loin.
Ils avancèrent horriblement au grand moment solennel 18 1 5 ! S 16. Ils avancèrent en 49 (Tschudi), et par la cherté des vivres ne contribuèrent pas peu à la chute de la République. Ils ont reculé douze années dans les chauds étés qui revinrent de 53 à 65 (d'après les observations de M. Charles Martins). Vont-ils avancer maintenant, nous faire des années pluvieuses, moins fertiles et compliquées de plus graves événements?
Redoutable thermomètre, sur lequel le monde entier, le monde moral et politique, doit toujours avoir les yeux. Les changements d'atmosphère qu'ils indiquent, ces phénomènes d'influence immense et profonde, avec la vie alimentaire, changent aussi la pensée, l'humeur et la vie nerveuse. C'est sur le front du mont Blanc, plus ou moins chargé de glaces, que se lit le futur destin, la fortune de l'Europe, et les temps de la paix sereine, et les brusques cataclysmes qui renversent les empires, emportent les dynasties.
Rien de comparable aux Alpes. Nul système de montagnes 'ne me semble en approcher, ni pour le rayonnement de ses groupes heureusement agencés, articulés, ni pour la disposition superbe de ses réservoirs, qui, de glaciers en torrents, en lacs, en fleuves immenses, versent la vie à l'Europe.
Les Cordilières, les Pyrénées, dans leur ligne prolongée, ne semblent pas un système. L'Himalaya, si énorme, autant que j'en puis juger, dans l'immense écartement de ses deux extrémités, entre le Sind el le Gange, relie moins fortement
4i LE CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE.
l'ensemble. Une grande quantité d'eau, non réglée, désordonnée, se perd dans ses longs marais, aux vastes et dangereuses jungles qui s'étendent à ses pieds.
Aux Alpes, tout est concordant. Les nobles amphithéâtres qui envoient aux quatre mers le Pô, le Rhône, le Rhin, et Flnn (ce vrai Danube), ne sont pas tellement séparés qu'on ne puisse pour ainsi dire les embrasser d'un regard. La plupart à la naissance se touchent presque et sont frères, partant d'un même massif qui est le cœur du système, le cœur du monde Européen.
La sublime impression qu'on reçoit de ces montagnes n'est nullement de fantaisie. Elle est l'intuition naturelle et raisonnable d'une véritable grandeur. C'est le réservoir de l'Europe, le trésor de sa fécondité. C'est le théâtre des échanges, de la haute correspondance des courants atmosphériques, des vents, des vapeurs, des nuages. L'eau, c'est de la vie commencée. La circulation de la vie, sous forme aérienne ou liquide, s'accomplit sur ces montagnes. Elles sont les médiateurs, les arbitres des éléments dispersés ou opposés. Elles en sont l'accord et la paix. Elles les accumulent en glaciers, et puis équitablement les distribuent aux nations.
Le mot fort, juste, profond, qui a été dit là-
dessus n'est pas d'un homme de science, d'un Saussure. Un simple touriste, venu pour l'amusement, sur une belle mer de glace au centre d'un cirque imposant, fut saisi, et, s'écria : « J'ai trouvé la place de la Concorde du monde. »
Rien de plus vrai, de mieux senti. Les vents d'ouest et sud-ouest, chargés des eaux, des vapeurs de l'Atlantique, du Pacitique même, font leur dépôt, bientôt fixé au souffle du vent du nord. Elles resteraient là captives, si le brûlant vent du sud, dans une heureuse fureur, par moment ne les réveillait, ne les forçait de partir en brumes, en rosées, en pluies qui font la joie de la terre.
Bel accord. Nubie harmonie. Tout ce qui ailleurs est obscur, ici est dans la clarté. Les Alpes sont une lumière. Elles enseignent, rendent sensible la solidarité du globe.
Ces nuées, venues de si loin, doivent, après la traversée, se recueillir volontiers, chercher un moment de repos. La place est grande sur les Alpes. Quarante, cinquante lieues de glaciers, du
Dauphiné au Tyrol, c'est un assez beau lit, ce semble. Mais telle est la légèreté, l'inconstance de ces voyageuses, que la bonne hospitalité des Alpes ne les retiendrait pas. Un ingénieux travail leur donne un peu de fixité. Leurs flocons neigeux, au soleil, demi-fondus, infiltrés dans les couches inférieures, durcis à la gelée des nuits, deviennent, une masse granuleuse. Ces grains ou petits glaçons, assez adhérents entre eux, sont ce qu'on nomme le nevé. Pendant tout, l'été ce nevé s'infiltre de fontes nouvelles dont l'eau vient se déposer au pli où sera le glacier. Gelé, dégelé, regelé chaque nuit (même pendant l'été), ce nevé fait la glace blanche, mêlée encore de bulles d'air. Mais ces bulles disparaissent. La glace se stratifié en lames, en couches azurées.
Voilà des vapeurs bien fixées. Solides et stratifiées, elles gisent, vouées, ce semble, à une captivité éternelle et définitive. D'autres qui viennent par-dessus en flocons à l'état de neige et bientôt durcies en nevé, couvrent les couches azurées, les défendent du soleil. Celles-ci devraientaugmenter, épaissir. Ce qu'elles distillent par en bas aux couches inférieures semble peu en comparaison des masses qui viennent d'en haut. Cependant l'équilibre existe. Le mont Blanc, en soixante ans, est l'esté justement le même. Son sommet n'a aug-
monté ni diminué de hauteur, dit M. Charles Martins.
En réalité, une force brusque qu'on croirait inharmonique, intervient, fait l'harmonie. Par moments, le tyran du sud (Fœhn, Autan, Siroco, Simoun, Vaudére, il a plus de vingt noms), tombe impétueux, terrible, impatient, dans ce morne monde. A grand bruit, il interpelle toutes ces eaux immobiles qui ont peine à se délier de leur engourdissement. Mais il n'y a pas moyen de lui faire la sourde oreille. Il insiste, il siffle, il tonne... Nul délai, pas un moment.
Ce brûlant démon d'Afrique, pour ce grand coup, aime la nuit. On peut le prévoir la veille. Une brume changeante flotte sur les cimes. L'air a pris de la transparence, il montre et rapproche tout. La lune a un cercle rougeâtre, et l'horizon se colore d'un violacé singulier. Lèvent sur les forêts hautes bruit; un mugissement sourd se fait aux torrents. Il y a une grande attente.
On a tout à craindre en effet. Ce redoutable bienfaiteur a d'abord l'air de vouloir détruire la nature qu'il vient sauver. Il brise, il confond, ravage. Il lance des blocs énormes des hauteurs, roule des arbres gigantesques au lit des torrents. Il arrache, enlève, emporte au loin les toits des chalets. La panique est dans l'étable ; la vache
effrayée mugit. Dieu! que va-t-il advenir?... Ce qui vient, c'est le printemps.
Le Fœhn se moque du soleil. Celui-ci voudrait quinze jours pour fondre ce que le vent d'Afrique a fondu en vingt-quatre heures. La neige ne tient pas devantlui.En deux heures au Grindelwald il en fond 2 pieds de hauteur. Elle finit, la vie souterraine des mystérieuses plantes alpines, leur neige et leur nuit de huit mois. A l'éveil du magicien, elles vivent, voient avec bonheur la lumière de leur court été, et leur petit cœur de fleurs s'éjouit d'aimer un moment. Ce furieux, ce sauvage qui a fait le coup de théâtre, c'est le grand messager d'amour. On ne le sent que trop en bas aux vallées où sa chaude haleine se concentre, énerve, alanguit. Les animaux sont inquiets, l'homme agité, et la femme craintive se serre à lui. Tout révèle un trouble profond.
L'ennemi juré du Fœhn, lèvent du nord par moments voudrait prendre le dessus. En vain il lutte. Il est vaincu. L'Amour est maître encore du monde.
Quelle heureuse métamorphose ! que de bienfaits! La vie, la fécondité, qui dormait au haut des Alpes, la voilà donc délivrée. Plus utiles qu'aucune rivière, ses rosées et ses brouillards s'en vont arroser l'Europe, de ce délicat arrosage qui fait la fine prairie, le velours vert du gazon.
Les grosses pluies, chargées de nitre, les averses électriques, font brusquement verdir la feuille, et suscitent ces jets subits où Nature, au premier éveil, a voulu plus qu'elle-même, s'est oubliée, dépassée, dans ce songe du printemps.
Heureux qui, à la première heure de la grande métamorphose, aurait le sens et l'oreille pour entendre le début du concert de toutes ces eaux, quand des milliers, des millions de sources se mettent à parler ! Telle que je voyais hier aux fentes de la montagne, dissimulée dans la mousse, et simple moiteur encore, qui aurait pu dire de môme : « Je suis. » Et : « Je ne suis pas, » — qui ce matin fut un filet à désaltérer un oiseau, — ce soir, quel puissant glouglou, elle a ! qu'elle est devenue grave, importante, impérieuse ! Son bruit devient dominant. Elle entre en conversation avec les sources voisines. Elles ont toutes un esprit à elles, et des voix, des aparté et des communications, je ne sais quel dialogue, une intimité murmurante qui semble échanger leurs secrets. Rapprochées et réunies, elles se divisent ensuite,
50 f I.E CHATEAU D'EAU DE L'EUROPE.
embrassent de leur clapotement des îles, de petits continents, après lesquels de nouveau mêlées, grossies, elles grondent, courent... Mais voici que tout à coup devant elles la terre a manqué...
Que d'effet nouveaux dans la chute! Qui dira les formes charmantes de toutes les cascades des Alpes ! Les plus fameuses ne sont pas les plus belles. J'en sais de secrètes que personne ne va voir et qui n'ont que faire d'être vues, qui semblent cacher au monde leurs grâces molles et paresseuses. Je les écarte en ce moment, j'y resterais, je m'assoirais. Un trop grand attrait me tiendrait près de leurs mystérieuses eaux. Tschudi, dans son livre des Alpes, n'a rien senti ni décrit mieux (voy. son chapitre I"', et celui du Merle d'eau). Mais comment exprimer cela, comment par quelques tableaux, indiquer cet infini, cet iris, ce prisme mobile, éternelle illusion?
Un joli mot a été dit qui vaut toutes les descriptions. Il est de la tendre et aimante, la bonne madame Guyon. Dans son exil d'Annecy, dans ses marais, ses canaux, les bords parfois fiévreux du lac, elle avait peu le spectacle du grand mouvement des eaux des Alpes, ruisseaux, torrents, cascades ou fleuves. Mais son cœur a tout deviné. Elle a senti le beau secret qui est au fond de la vie. Dans son livre des Torrents, elle dit tout naïvement : « Ces eaux! mais ce sont des àmcs! »
La Suisse a, dit-on, mille lacs. Nulle autre contrée du monde n'a ces superbes miroirs dans un tel degré de beauté. Tout pays qu'on voit après paraît sombre et, dirai-je, aveugle. Les lacs sont les yeux de la Suisse dont l'azur lui double le ciel.
Même aux lieux les plus désolés où la nature semble finie, aux sombres entours des glaciers, vous retrouvez la lumière dans ces petits lacs solitaires qu'on voit avec saisissement. Tel est ceint de murs de glace, tel de prés et de tourbières ; tel se pare encore de mélèzes qui, mirés dans les
5i SUISSE. — LAC? ET FLEDYES.
eaux grises, les colorent de leur verte image, et de leurs feuilles annuelles rappellent, non sans quelque charme (de gaieté ou de tristesse?) l'heureuse végétation d'en bas.
Ces lacs, muets confidents du glacier, qui par eux sort de sa nuit, se révèle, furent pour nos aïeux les Celtes un objet de terreur et de culte. Ils semblent pleins de mystère ; on y sent un attrait sauvage : qui les vit y pense toujours. Je m'étonne peu des efforts que fait un poisson courageux pour revenir tous les ans, à l'heure où l'appelle l'amour, jusqu'à ces lacs supérieurs. Le saumon, des mers du Xord, par la longue route du Rhin, par les torrents qui le retardent, remonte invinciblement. Il monte, il force le cours des cascades. Où il ne peut nager, il glisse, avance comme un serpent. Les chutes épouvantables, comme la Reuss au Pont du Diable, ne peuvent, dit-on, l'arrêter.
Quel est le devoir du lac, sa mission dans la nature? Il doit recevoir l'eau sauvaye (comme disent les montagnards) et en faire de l'eau vivante. Les eaux blanchâtres, vitreuses, chargées d'un froid li-
îrion sans vie, qui longtemps, dans la masse opaque du glacier, ont été privées d'air et de lumière, ont besoin de se baptiser dans le jour et le soleil. Le chasseur même de chamois n'ose en boire, il détachera plutôt un glaçon et le mettra sur la pierre pour boire au-dessous les gouttes. Les plantes n'aiment pas davantage l'eau sauvage et la refusent.
La disposition primitive des lacs, étages jadis en bassins plus ou moins hauts, en déversoirs successifs, où les eaux allaient s'épurant, se voit encore dans l'Engadine et dans le pays de Lucerne. « Le lac d'Alpnach s'enfonce tout au bas de la vallée. Au-dessus le charmant lac de Sarner porte sur le second gradin; et enfin, sur le troisième, entouré de crêtes élevées, le petit lac de Lungern se voit encore, quoiqu'un conduit l'ait à moitié desséché. » (Tschudi.)
Entre les belles choses du monde deux sont accomplies, sans pair. Au lac de Genève, le beau, la noble et grande harmonie. Le sublime au lac de Lucerne.
A-t-on percé les secrets que garde le lac de Ge-' nève dans son énorme profondeur? Est-il sûr qu'il n'ait que le Rhône et ses quarante rivières pour l'entretenir de leurs eaux? N'a-l-il pas des souterrains, de secrètes intelligences du côté de la Savoie, ou des sources inconnues?
On le croirait volontiers quand on voit ses mouvements inexplicables, ses baisses et ses crues subites. Il est étrange en ses tempêtes. En mai 1867, j'observai combien sa vague rappelle peu les gonflements onduleux des autres eaux; elles me semblaient plutôt de profondes rayures de burin.
Dans la Suisse, pays de lumière, ce lac est la lumière même ; grand est le coup de théâtre, quand de la porte du Valais, de ce défilé serré qui s'étrangle à Saint-Maurice, la plaine s'élargit tout à coup, et vous met au bord du miroir immense et plein de soleil. Aux heuçes de l'après-midi, c'est une incomparable fête dont on est ébloui d'abord. Mais cette splendeur mobile, si vivante, est cependant douce dans l'harmonie de ses rivages. Les monts de Savoie eux-mêmes, qui touchent à pic dans le lac, illuminés à cette heure, s'accordent au charmant sourire des collines du pays de Vaud. Peu à peu s'élargissant des châtaigniers d'Evian au promontoire de Lausanne
le noble croissant devient une mer d'.or, qui va scintillante jusqu'aux ombres du Jura.
Ce qui ne se fait ailleurs que par degrés, de lac en lac, ici s'opère sous vos yeux. Vous voyez le trouble Rhône courir d'abord jaune, impur, puis se calmer, s'azurer. Nulle part on n'assiste mieux à l'épuration des eaux, à la pacification qu'elles éprouvent au sein des lacs.
Et pour les hommes de même, tout autant que pour les eaux, celui-ci semble une aimable, une haute image de paix. Que de luttes il a vues jadis1, de combats de l'âpre Suisse et de la violente Savoie! Il a tout pacifié à la longue. Heureux interprète des races et des religions, par ses communications charmantes et de toutes les heures, il unit, marie ses rivages. Il est comme une religion commune de la Nature où, sans s'en apercevoir, dans une douce humanité tous les cœurs se sont entendus.
1 Souvenirs trop oubliés. On les retrouvera dans le beau livre du Léman de Rodolphe Rcy.
Un fort, lourd, petit bâtiment de pierre, n'est pas loin du pont de Lucerne ; de pierre, nul bois n'y est entré. C'est le trésor du canton ; vrai trésor, car là-dedans se trouve un coffre de fer, et dans ce coffre une chose précieuse entre les précieuses, c'est le drapeau dans lequel le magistrat de Lucerne, le vaillant Gondoldingen, blessé à mort, s'enveloppa. Il est encore teint de son sang. Son vœu, sa dernière parole seront un jour la loi du monde: « Qu'on ne garde le magistrat jamais plus d'une seule an née »
Du lac de Genève ici, tout a changé brusquement; on se croirait dans le Nord. Parmi d'énormes châtaigniers, des hêtres, les graves sapins se présentent au premier plan même et descendent au bord du lac. Et qu'il est austère, ce lac ! Nulle descente. Nulle route autour. A peine quelque sentier où le piéton même, au grand vent, n'est nullement en sûreté.
Le grand Righi à ma droite, le noir Pilate à ma gauche, me tiennent sous leur sombre regard. Sur l'épaule de Pilate, deux froids géants (Silberhorn et Jungfrau, sa sœur) de travers observent le lac, le contemplent de dix lieues.
Nul salut en cas de naufrage. El l'eau n'est pas seule à craindre. Tout le long de ces rivages, on ne voit que masses ruineuses qui l'ont pen-
SUISSE. — LACS El FLEUVES. 59
ser à l'épouvantable écroulement du Rossberg.
De promontoire en promontoire, vous entrez dans ce bassin sombre, durement agile, soulevé entre ses énormes murailles, le tragique petit lac d'Uri. Ce lac a tout le caractère d'un dangereux taureau sauvage, brutal et capricieux. Les fameuses guerres de Suisse, les plus atroces combats, les Morat et les Seinpach s'y continuent entre les vents, barrés, rembarrés, entre eux violemment contrariés. Au matin, le nord soufflait ; mais traîtreusement le Fœhn, le midi, surprend Je lac, brouille tout. Les vertes vagues donnent l'assaut aux parois qui sont des précipices immenses. Oui vaincra des deux furieux?...
Par derrière, voici que le Fœhn, qui soufilait déjà par devant, se glisse, suit un corridor détourné, se trouve en face de lui-même et se combat. Alors, entre lui et lui, c'est une rage, un tumulte, un chaos épouvantable. Trop heureux le batelier s'il peut sauter au Tell-Plat et faire, comme le héros, du pied rejeter la nacelle.
Qui croirait qu'un peu plus haut, sur les belles et vertes prairies tout est adouci tout à coup? Ce Fœhn, moins contrarié, est un vent méridional assez fortj mais agréable aux châtaigniers, aux vergers qu'on ne trouverait nullement sur les mêmes hauteurs du Jura. On reconnaît là la bonté, la
placidité réelle du patriarche des montagnes, le vénérable Saint-Gothard. La vraie grandeur est débonnaire. En montant, dépassant la grande chute de la Reuss, on le trouve de plus en plus doux.
Il est en réalité le centre du grand château d'eau. Moins élevé que bien d'autres, il fait de son énormité la conciliation des Alpes. En lui, toutes viennent se rapprocher. La chaîne partie du mont Blanc qui domine le Léman, le Rhône, les chaînes qui (d'Uri, Glaris, Appenzell) vont vers Constance, enfin les chaînes Rhétiques qui, de trois cents glaciers, vont alimenter le Rhin, tout se soude au Saint-Gothard. 11 garde peu, donne tout. C'est lui qui verse les grands fleuves aux quatre mers, comme ce mont sacré de la Perse, qui versait aussi quatre fleuves aux quatre côtés du monde.
Chacun de ces personnages mériterait une longue histoire. Que de bienfaits on leur doit! Ils abreuvent les nations; mais bien plus, ils les protègent ; ils sont la garde des empires. Tout à la fois ils entravent la guerre et servent la paix,
Je commerce, en sont la voie, les bornes intermédiaires.
Personne ne voit sans respect, leur source, la belle arche d'azur, d'où ils partent le plus souvent Personne qui n'admire leur élan, leur courage, aux cascades immenses où ils se lancent en téméraires. Puis leur majestueux repos dans le mystère des grands lacs. Chacun d'eux, àme profonde de la contrée, en fait la vie souvent par ses défauts même. La sauvagerie qu'on reproche au plus grand (Inn et Danube) est ce qui défendit l'Europe. Sa férocité nous sauva. Ses renommés Portes de fer, ses rocs, si féconds en naufrages, ont mainte fois arrêté l'invincible élan des barbares. Il a mis son flot violent entre nous et la guerre turque.
De même aussi le sombre Rhin, quand de la Via Mala, quand du brumeux lac de Constance, il a tourné enfin au nord, quel grand rôle d'arbitre il prend entre les races et les empires, refoulant l'un, repoussant l'autre! S'il reçoit douze mille rivières, s il mène jusqu'en Hollande son énorme alluvion (80 millions de pieds cubes), c'est la sécurité qu'il porte pour l'un et pour l'autre rivage. Il ne tient pas à lui qu'à travers nos fureurs, nos ambitions, il ne donne la paix éternelle.
Non moins intéressant le Rhône, quoique plus capricieux. D'abord trouble, véhément, il a l'âme du Valais, les emportements savoyards. Il semble sur le chemin, quand il voit l'austère Lausanne, avant d'approcher de Genève, se faire sage et se convertir. Il prend ce bleu singulier, ce dur azur que jusqu'ici on n'a pas pu expliquer, et qu'il ne garde pas longtemps. Torrent d'abord, fleuve à Genève, repris par les eaux de Savoie, il se refait encore torrent. Telle est sa versatilité. Né jaune et quelque temps bleu, le voilà devenu gris. Il a grand besoin que la Saône, son aimable et pesante épouse (qui en dot apporte le Doubs), le moralise, l'harmonise. A Aisnay, il se marie au fameux autel des Gaules, l'autel des Cent- Nalions. Mais croyez-vous qu'il reste sage? Sur sa route, des folles charmantes, des deux côtés se jettent à lui. Il court et il s'effarouche. Déplus en plus incapable de se contenir, il court ; c'est comme une bête échappée, un taureau de la Camargue. Malgré sa grandeur immense, il se rétrouve en vieillissant à peu près ce qu'il est né, et meurt comme il a vécu *.
1 En éditant ceci sur le Rhône, j'avais sous les yeux le beau Mémoire de mou ami, le docteur Lortet, aussi excellent géographe qu'excellent botaniste. Cette famille justement vénérée des Lortet a commencé par une sainte, la charitable herboriste des
pauvres. Son iils est médecin, si populaire à Lyon. Ses petits-fils n'ont pas dégénéré. L'un, suivant la voie paternelle, a déjà marqué par d'importantes découvertes de physiologie végétale; je citerai plus loin son Mémoire sur la pressia, qui ouvre une voie si nouvelle. L'autre, l'habile peintre de la Suisse, a seul depuis Calame) exprimé la verdeur vivante des Alpes, leur puissante nature. 11 était au Cervin le jour de l'événement. Tout le monde' a vu son saisissant tableau. D'autres sont dispersés dans les manoirs de l'Angleterre, qui se les dispute.
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« Nulle part on ne sent plus les libertés de l'âme. » J'en eus le sens très-vif, lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la première fois ces routes sacrées, lorsqiraprès une longue nuit passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans le bleu du matin.
Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la liberté suisse, ni celle des proscrits, des saints et des martyrs qui traversèrent ces routes. Jen'en sentis pas moins ce que j'ai mieux connu depuis : c'est l'autel commun de l'Europe.
Ces vierges de lumière qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les yeux fatigués d'insomnie ; elles avivent le cœur, lui parlent d'espérances, de foi dans la justice, le retrempent de force virile et déjeune résolution.
Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent des mauvais songes, et disent au captif : « Tu vas voir encore le soleil. »
L'antiquité, aux Alpes, avait mis trois autels :
Au Dieu de la Nature, à l'âme universelle, à l'Esprit qui balance le jeu des éléments, les vents, pluies et tempêtes. On nommait cela Jupiter.
A la force héroïque qui perça la montagne, fraya la voie. C'était Hercule.
Rome ajouta un temple, un autel : A la paix du monde.
Monuments vénérables que toute humanité aurait dû respecter.
Ils étaient de ces choses communes aux nations, aux races opposées même, au-dessus des débats du dogme passager. Hauts symboles de foi supérieure, inscrits dans l'homme et la nature, et qui vivront encore après la mort des dieux.
Certes il le méritait, ce temple ou cet autel, celui qui le premier ouvrit les périlleuses voies, qui dans ces lieux terribles, entre l'abîme et l'avalanche, s'arrêta, prit pied, travailla à assurer et fonder le passage. Le désert, jusque-là, n'avait qu'un habitant, un Esprit de terreur. Sur la pente glissante, sur la corniche étroite, le vertige brouillait la vue, le cœur, aux plus vaillants. Pour rester et s'établir là, conquérir la monlagne, il fallut une force plus qu'humaine : « 11 fallut Hercule. »
L'Hercule gaulois fit cela le premier. Du coup il lit deux nations. Une Gaule naquit en Italie, une Italie se fit en Gaule. Même àme des deux côtés des Alpes. Dualité sublime, qui, je crois, sur la terre
n'a rien de comparable, comme puissance d'humanisation.
La Grèce, ingénieuse, dit que ce bon Hercule fut si content de lui après cette œuvre unique, bienfaisante entre toutes, qu'il s'assit, regarda Pltalie, de l'Etna aux Alpes, et qu'il dit : « ... Me t rompé-je?. . . 11 me semble que je deviens Dieu . »
Œuvre en effet divine. Dès ce jour chacune des nations nourrit l'autre. Aux passages se fait un éternel échange de bienfaits mutuels. On le sent aux temps de famine. Saussure rappelle l'émotion des Suisses, lorsque dans la détresse d'un hiver affamé, ils virent les longues files des mulets italiens, ouirent le bruit gai des clochettes qui apportaient le blé, le riz de Lombardie. En retour, les troupeaux des hœufs suisses vont en toute saison nourrir les Italiens. Circulation c nstante et d'hommes et d'animaux (aux passages secondaires aussi) en plein hiver. Le Yalaisan, parle Grimsel, passe ses vins contre les laitages d'Ilasli. On le voit, au Cervin, en novembre, non sans danger, traverser le glacier avec ses bestiaux, ses mulets, quand
les abîmes et les crevasses se couvrant de neige assez dure, donnent au pied un appui craquant.
La montagne n'est jamais sans vie. Les passages, les hospices sont la scène d'un grand mouvement. Les fdes de bruyants chariots, le son du cor et des clochettes, des voitures, des troupeaux, les accents des langues diverses, tout cela rompt le grand silence des géants glacés qui dominent. Imposants personnages, muets, que l'on connaît à peine. Beaucoup, inexplorés, n'ont pas de nom encore.
Le front inaccessible, couronné de diamants, ils ne regardent guère ce qui se passe en bas. Ils continuent paisibles leur rêve de cent siècles. (Tschudi.)
Sous leurs pieds cependant un monde passe, l'armée des oiseaux qui, au printemps et à l'automne, deux fois par an, franchit les Alpes.
J'en ai parlé ailleurs. J'ai dit leurs dangers, leurs terreurs, mais pas assez peut-être l'ordre admirable qui règle ce mouvement immense, cette grande transplantation d'un peuple.
72 LES HAUTs PASSAGES DES ALPES.
Dès la mi-février, la cigogne, quittant les minarets d'Egypte, de Tunis, de Maroc, cingle au nord, aux clochers, aux nids héréditaires qu'elle a constitués en Hollande. Le ciel méditerranéen tout à coup s'obscurcit de son nuage ailé, de son bizarre hiéroglyphe, mais le prudent oiseau évite les hautes Alpes centrales. Il prend par les deux bouts, l'ouest, Genève et le Jura, l'est, le Tyrol ou l'Engadine.
Ce froid de l'année voit encore la bonne alouette qui a hâte d'aimer et chanter — le passage du petit héros que rien n'effraye, le rougegorge, de l'honnête pinson, le sage oiseau d'Ardennes qui revoit sa forêt avant la première feuille.
L'hirondelle ne vient qu'en avril quand elle est sûre d'avoir table mise, et son festin prêt de mouches et moucherons. Tous les chanteurs la suivent et le dernier enfin, le pauvre rossignol, au grand cœur, à la faible tête, qui pose en bas, se confie aux buissons. Déjà la craintive fauvette a passé (mais de nuit) les sommets trop gardés le jour.
« Heureux qui a des ailes! » dit-on, mais le passage n'est pas pour les oiseaux si simple qu'on le croit. A 8 ou 10,000 pieds, l'air rare les faligue, ils halètent. Tels n'endurent pas le froid.
Tels ne résistent point aux chocs de la tourmente.
Et plus que la tourmente, ils redoutent leurs ennemis, les meurtriers ailés. Les uns les attendent au passage, affreux vautours, aigles cruels. Lourds oiseaux, cependant que l'on peut éviter. Mais le pis, c'est que d'aulres, plus âpres, plus légers, les suivent, faucons ou éperviers, plus un horrible monde d'oiseaux de nuit. Tout ce que peut faire la sagesse, la stratégie, ils l'opposent au danger. Beaucoup ont une forte entente. Ils se mettent ensemble, et vont contre le vent, pour qu'on n'odore pas leur passage. Ils s'unissent en grandes légions. C'est un fort beau spectacle à l'automne de voir les grues, les oies sauvages (oiseau de grande intelligence) former leurs triangles puissants; mettant tour à tour à la pointe les vaillants et les forts qui percent l'air et rendent aux faibles la navigation plus facile.
J'aurais voulu pouvoir demander aux oiseaux leur pensée au moment critique. Je les interrogeais. Ils n'osaient s'arrêter. Mais Ion devine bien leur
terreur en voyant combien les autres animaux, moins poursuivis pourtant sont tristes et inquiets. Rien de mélancolique comme les grands moutons italiens qui l'été montent aux Alpes. Soit qu'ils aient le regret de leurs collines natales, soit qu'ils s'inquiètent vaguement des dangers d'un monde inconnu, ils ont la tête basse; point de jeu, point d'ébats; même les agneaux sont sérieux.
Chose bien plus significative. Près de la Contamine, dans un col du mont Blanc qui mène en Italie, je vis la plus naïve image d'inquiétude et de terreur. C'étaient de très-jeunes mulets, vendus près de Sallenches, séparés de leurs mères, et qui allaient se faire revendre au dur Piémont, au sec pays de Gènes, riche en coups, pauvre en herbe, dans ses montagnes chauves. Ces très-charmantes petites bêtes, douces comme les jeunes chevaux, étaient beaucoup plus fines. L'un d'un poil qu'on aurait dit de bourre de soie, semblait né ce matin et à peine sorti de la mère. Tous avaient l'œil sauvage, joli, scintillant et profond, déjà passionné. Jamais je n'avais vu des natures aussi peureuses. La voilure qui passait, la triste et sombre route, tout leur faisait alarme, ils se précipitaient, se serraient, semblaient prêts de sauter dans les précipices. Leurs petites mines folles,
égarées, auraient paru comiques; mais on en était trop touché.
Naïfs, enfants encore, ils disaient, exprimaient, dans cette étrange pantomime, ce que les autres (hommes et bêtes) ne disent pas mais roulent en eux-mêmes quand ils passent par ces tristes lieux.
Lorsque, au grand Saint-Bernard, cet antique et rude passage que l'oiseau n'ose prendre jamais, on trouvait sur tel point jusqu'à 40 pieds de neige, lorsqu'on voyait (naguère encore) la morgue, l'hospice, son exposition permanente des morts conservés par les glaces, on sentait bien le tragique du lieu.
Dans le Simplon, la montée italienne si désolée, dit assez le péril par ses précautions excessives. Huit galeries voûtées, six abris, vingt refuges, rassurent, mais avertissent que la mort est sur votre tête. De moment en moment, frappe aux voûtes retentissantes, d'écho en écho roule le lourd tonnerre de l'avalanche^
Rien de plus imposant que les galeries du Splùgen, cette œuvre colossale du génie italien. On
est effrayé et ravi. Elles ont bien moins l'air d'un passage que d'un palais bâti sur l'abîme pour les invisibles. Les fenêtres, arcades admirables qui encadrent les vues des monts, des précipices, sont d'effet fantastique. Des paysages immenses, se succédant si vite, aperçus par lueurs, semblent une illusion de ces voûtes. C'est comme un cloître des esprits.
Chacun de ces passages a beaucoup vu et polirait raconter. Que de choses tragiques et touchantes s'y sont passées ! Que de séparations à cette limite des deux mondes! Que de déchirements! Qui dira les douleurs de ceux qui, de là-haut, jetaient sur la patrie l'adieu et le dernier regard ! Mais ce livre ne veut, ne doit pas toucher à l'Histoire. Elle attristerait la Nature.
Je laisse au haut du Saint-Bernard, dans sa solitude éternelle, le bon et le vaillant Desaix, qu'on a relégué là pour sa victoire de Marengo.
Je laisse toutes les tragédies des longues perse culions romaines, aux seizième, dix-septième siècle, la lamentable 61e des proscrits de la foi, des libres
penseurs, fugitifs, qui s'arrachaient de l'Italie. Quitter le soleil, l'art, ces villes admirables de marbre, qui sont de vrais salons, les ravissants berceaux de toute humanité — c'était un peu plus que mourir. Le Nord (boue et fumier) était si noir alors! N'importe, ils s'arrachaient. Un d'eux, grand dans l'Église, et plus grand de génie, ayant atteint les Alpes, dépouilla, déchira, jeta la robe fatale dans le précipice italien, tout son passé aussi, et famille et patrie, tous les chers souvenirs. Nu, il descendit vers le Nord, l'indigence et liberté.
En retour, que de fois, de nos jouis, la liberté même, son génie, le grand Italien (tant poursuivi, surpris jamais) a passé, repassé, sur ces mêmes sommets, dans les cinquante années où il conçut, créa, mûrit, enfanta la Patrie !
Tout cela sera dit un jour. Pour aujourd'hui, un seul fait, et pas plus, que personne ne connaît encore. Je ne résiste pas au plaisir de conter comment le dernier proscrit des libertés religieuses (M. Muston), fut sauvé par les Alpes même. Il y a trente-six ans de cela.
Son livre des Vaudoîs l'avait signalé en Piémont aux fureurs de l'intolérance. Il fuyait par les monts à travers l'horreur de l'hiver. On le serrait de près. Il atteignit la nuit les sommets, frontières du Piémont. Nul chemin devant lui qu'un précipice im-
mense, effroyable glissade, de la hauteur des Alpes.
Il était plein d'histoires, des vaillances de ses aïeux, de tant d'hivers que Léger l'indomptable, le grand historien, passa dans les cavernes, du retour héroïque des quatre cents qui, pour alliés, ayant l'hiver et la montagne, arrêtèrent l'effort de deux rois. Muslon, du même cœur, se confia aux Alpes, leur remit son salut, se lança sur la pente... Il tomba... mais vivant... en France — la France de juillet, une mère qui le prit dans ses bras.
l' Y RENÉ F. S
Les Pyrénées, filles du feu, n'ont pas la jeunesse des Alpes, n'ont pas leurs abondantes eaux. Elles sont riches de métaux, de marbres, d'eaux chaudes, vivantes, vivifiantes. Elles sont riches surtout de lumière.
Leur mur redoutable, austère, ininterrompu, est la barre entre l'Europe et l'Afrique, cette Afrique qu'on nomme Espagne. Divorce absolu, tranché, que nulle gradation ne prépare. Les Alpes, dans leur épaisseur, font passer assez aisément d'Italie en Provence, à Lyon. Mais si, parti de Toulouse, par-dessus les Pyrénées, leur rapide versant
du midi, vous tombez à Saragosse, vous avez franchi un monde.
Avec des pics moins élevés, dans leur continuité elles sont plus hautes que les Alpes. Moins compliquées, elles imposent par leur simplicité grandiose et de style sublime.
Dans une belle opposition symétrique, leurs deux grands fleuves descendent en sens inverse, l'un à l'est, l'autre à l'ouest; l'Èbre à la Méditerranée, la Garonne à l'Océan. Mais l'Èbre va roide et droit. Dans la courbe de la Garonne, s'inscrit, non sans quelque grâce, le beau torrent de l'Adour.
Leur sublime est dans la lumière, dans les ardentes couleurs, dans les éclairs fantastiques dont les couronne à toute heure ce monde âpre du midi qu'elles cachent, qu'on voudrait voir. Là il faut bien avouer que les Alpes cèdent et pâlissent. Aux Pyrénées, les verts d'eau si singuliers de leurs gaves, certaines prairies d'émeraude, en contraste avec leurs ruines, le marbre vert, le marbre
rouge qui perce le noir rocher, tout cela est fort à part.
Un miracle incessamment se fait voir à leurs sommets, une transfiguration constante, dans un certain léger bleuâtre, dans l'inexprimable rosé (qui passe entre l'aube et l'aurore), dans la pourpre, dans les ors, et dans les flammes du soir. Cela varie selon l'heure, mais non moins selon la distance; à 50 lieues, à 20 lieues, à 10, tout est différent. Vous avez saisi le pinceau, et vous croyez les fixer. Un pas de plus dans la plaine, tout change. Ces montagnes fées ont pris un autre visage. Leur charme léger du matin, à midi, c'est l'austérité.
Dans un été chaud, orageux, que je passai à Monlaubï.n, j'avais, sur le Tescou, le Tarn, sur l'immense et énorme plaine, une fenêtre qui planait de haut, fenêtre extrêmement large, comme une galerie vitrée. Toute la ligne des Pyrénées, de Bayonne au Pic du Midi, ci ne là au Roussillon eût tenu dans ma fenêtre. Mais à une telle distance, je ne distinguai cette ligne qu'à certaine heure, certain jour. Quand l'air devenait transparent, le jour qui précédait l'orage, j'en voyais l'image flottante. La voyais-ieV Était-ce un nuage? Non, c'étaient vraiment leurs cimes. Seulement parfois elles semblaient neigeuses plus qu'elles ne le sont
en effet. La belle, grande et riche plaine (je crois, la première du monde), par mille accidents grandioses de campagnes, de rivières, par l'infinie variété, m'avertissait assez de l'éloignement. Mais je n'étais que plus avide de cette vue, plus insatiable, en raison même du douteux, du fuyant, du décevant de la vague apparition. Des heures entières, nous restions dans la contemplation rêveuse, jamais froide, émue toujours. Que de songes du passé, d'imaginations, de chimères, nous suspendions à ce nuage incertain, réel pourtant, qui par moments reparaissait, à cette barrière d'un monde, à l'inconnu d'au delà !
Cet inconnu est pays de roman, d'aven lures improbables, d'éléments tranchés sans nuance. Du Maure au Goth, de l'Espagne à l'Espagne, nulle conciliation, un combat éternel, un champ illimité pour la folle espérance. Les Châteaux en Espagne flottent déjà sur les Pyrénées. Ce grand mur qui ne baisse qu'aux deux bouts, a là [mur portiers deux têtes chaudes (Basques et Catalans)
qui ouvrent dignement l'étrange pays de don Quichotte.
Les pors, les prétendus passages qui, dit-on, ouvrent le grand mur, sont d'effroyables cassecou où six mois de l'année ni le mulet, ni l'homme ne se hasarderaient. La fameuse brèche de Roland qu'il ouvrit de sa Durandal était naguère encore à grand'peine franchie par le contrebandier, le bandit poursuivi. Mais outre ces obstacles entre les deux royaumes, les Pyrénées, par les âpres collines qui leur servent de contre-forts, séparent profondément les vallées, les populations que l'on trouve à leurs pieds. Tribus fort discordantes. Auprès des Basques (Ibères), vous trouvez les Celtes gascons; aux deux bouts (Perpignan, Rayonne,) abonde l'émigration Moresque.
Innombrables contrastes dans la langue et dans les costumes. Même aujourd'hui beaucoup se voient aux foires de Tarbes. Souvent à la fois on y trouve le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye. Le voilurier basque y viendra sur son âne avec sa longue voiture à trois chevaux ; il porte le berrel du Béarn ; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant, quia la
langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa maison dont il porte le nom.
Les austères Pyrénées ne sourient qu'une fois, au point central d'où part l'aimable fleuve, un peu fantasque, la Garonne, c'est un fleuve à surprises. Joyouse fille de la plus sombre mère, la noire Malâdetta, elle s'amuse d'abord aux prairies ; mais une chute de 80 pieds la fait tourner sur elle dans un bassin où un gouffre l'avale pour ne la rendre au jour que 2,000 pieds plus bas. Elle est là, on la sent, aux rosiers, aux beaux arbres, aux mille plantes qu'elle favorise. Enfin, heureux coup de théâtre, elle sort en cascade, elle emporte une petite Garonne venue du sud. Que d'aventures l'attendent ! et quelle prodigieuse fortune ! Elle va faire sur la route un monde, créer des champs, créer des villes, jusqu'au point où énorme, immense, oubliant sa montagne, et son rustique nom, elle voit l'infini, la Gironde.
L'habitant primitif des Pyrénées paraîtêtrele Basque, l'Ibère, antique race du monde qui précéda le Celle même. S'il a pourtant quelque analogue, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Ecosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races d'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui : Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux : «Savez-vous que nous datons de mille ans? — Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus. »
La mer et la montagne ont là toutes leurs illusions. Rien de plus imaginatif que les hommes de ce rivage, amants de l'impossible, chercheurs acharnés du péril, aux abîmes des monts, aux sombres mers des pôles. Ils pouvaient les courir sans en trouver de pire que la leur, sa Côte des fous. Les monts secondaires qui s'y dressent, tel fantasquement découpé, tel demi-ruiné, pendant et menaçant, ont des airs chimériques. Au pied, les grandes landes, peuplées la nuit de visions, étaient au moyen âge les temples du sabbat. Des sommets ruineux à la furieuse mer, trônait le
Prince des vents, l'esprit de trouble et de tempêtes, promettant des trésors et grand maître en mensonges. Parmi ses sorcières , les plus folles du monde étaient les sorcières basques, dangereuses, charmantes (dit Lancre) sous leurs cheveux ébouriffés, quand, par un prestige infernal, à travers le brun sombre se jouait l'or du soleil.
N'en tint-il pas un peu, notre éloquent P»amond, l'amant du Monde Perdu, que si obstinément il poursuivit? Jeune, il avait crédulement suivi d'autres illusions, les rêves de Cagliostro, et son culte de la Nature. D'un cœur ardent, généreux, il s'était élancé plus tard au seuil de la Révolution, espérait la délivrance, le bonheur de l'espèce humaine. Mais bientôt quel cruel retour! quel dur désillusionnement! Refoulé sur lui-même, proscrit, au désert, sans s'abattre, d'un même élan, il se tourna vers la nature. Il sonda l'énigme du globe. Il avait fait déjà un beau livre sur ies Pyrénées, plein d'observations très-fécondes. Mais cette fois il cherchait autre chose, brûlait d'al-
teindre ce qu'on voit de partout, le mont qui disparait sans cesse et semble se cacher.
Saussure eut moins de peine. Il tenait le mont Blanc d'avance et savait où le joindre, savait ce qu'il était, un dôme de granit. Ramond cherchait le mystère d'une cime qui, quoique calcaire, a moulé aussi haute que les pics de granit euxmêmes. Avec une incroyable ardeur il suivit dix ans cette élude dans ses courses aventureuses, ses ascensions solitaires. À cette époque de guerre, les Espagnols qui gardaient leur frontière sur le Taillon, à la hauteur de 10,000 pieds, voyaient en bas dans les grands cirques déserts, ou dans les précipices, la figure de cette âme errante, et disaient: « Quel est cet Esprit? » "
Les seuls êtres que Ramond rencontrât aux vallées profondes qui s'étendent entre les deux chaînes du double mur des Pyrénées, c'étaient les moutons espagnols, qui chaque année viennent de loin chercher l'herbe, la fraîcheur. Leurs sauvages conducteurs qui se croient un peu sorciers, sont aisément visionnaires. Leur seule intimité est avec leurs bêtes elles-mêmes; bêtes rêveuses qui en savent, ce semble, plus qu'elles ne disent. Le berger les croit des âmes, seulement âmes non chrétiennes, n'ayant pas été baptisées.
Lu Espagne, le berger règne et dévaste le pays
9ï SUITE. — PYRÉNÉES.
Autorisés de la Mesta (une puissante compagnie), cinquante ou soixante mille bergers, et leurs triomphants mérinos mangent tout de l'Estramadure à la Navarre, à l' Aragon. Ce berger, avec sa peau de mouton au dos, et aux jambes l'abarca de peau velue, de loin semble lui-même un sauvage mérinos.
J'écrivais dans l'histoire de France (avant 1855): Ce n'est pas à l'historien d'expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier, de Buch, d'Élie de Beaumont. Qu'ils racontent cette histoire antéhistorique. Us y étaient eux, et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, d'un tilanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies qui font pâlir celles des Alpes. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours. Des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent
SUITE. — PYRÉHÉES. 05
la rapidité, et formèrent du côté de la Fronce, cet escalier colossal dont chaque gradin est. un mont. Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au mont Perdu, mais seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien entre Baçnères et Barètes, entre le beau et le sublime. Là, vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie; et. celte atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N'importe , persistons , engageonsnous le long du gave, par ce triste passage, à travers des entassements infinis de blocs de 5 et 4,000 pieds; puis les rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un mont à l'autre ; enfin le prodigieux cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave qui mugit sous des ponts de neige, et cependant tombe de 1,500 pieds la plus haute cascade de l'ancien monde.
Nulle part autant qu'aux Pyrénées on ne se sent en rapport avec l'âme de la terre. Elle est sensiblement dans ces sources profondes où sa vie souterraine remonte Jusqu'à nous. Nulle analyse n'explique leur puissance. Nous avons beau mêler et combiner tous les éléments qu'on y trouve, nous ne produisons rien encore, un travail inconnu se fait toujours en bas. Un éminent métallurgiste, M. de Sénarmont dit : « La nature n'a pas interrompu la création minérale. Nombre d'espèces ne sont pas reproduites. Leurs éléments ne paraissent pas avoir obéi aux mêmes affinités que nous mettons en jeu. Les réactions, les affinités chimiques peuvent être soumises à d'autres lois. » (Ann. de chim., t. XXX, p. 129.)
On le sent à Barèges, aux Pyrénées centrales. On le sent en Bohème, au sombre entonnoir de Carlsbad. Ce sont là des eaux sérieuses et de redoutables puissances. Ne les comparez pas aux sources innombrables, simples eaux de lavage, qui traversant des couches minérales, simulent les thermes véritables par des imitations, des teintures affaiblies. Celles-ci donnent la vie, mais quelquefois la mort aux prétendus malades qui viennent à la légère les profaner de leurs amusements. Il ne faut s'y jouer. Gens de plaisir, allez. Respectez ces
lieux graves où la puissante Mère communique avec ses enfants.
On ne s'y méprend pas quand on monte à Baréges. Elle est là secourable, et redoutable aussi, son génie austère est présent. Quiconque y vient non prévenu, en est saisi. Les grands travaux de la montagne qui se fait, s'élabore elle-même, ces choses ailleurs cachées sont ici manifestes. C'est sous la ruine même, suspendue, menaçante, qu'on vient chercher la vie. Et sur la rive en face c'est la ruine qui fit la prairie; les maisons, les troupeaux sont établis dessus. On le sent, tout est éphémère. L'homme est admis par grâce en ce lieu dangereux, en ce sombre laboratoire des grandes forces de la nature.
Son travail est encore plus visible à Olette, son combat, son effort pour amener ici l'esprit d'en bas. Il a lutté mille ans pour se révéler tout à fait. On le sentit dès Charlemagne, et peu après 800 on y bâtit un sanctuaire. Une âme chaude était dans la contrée. On savait laquelle. On l'appelait ÏExaiada. On la sentait à de grands signes. Sur cet escalier de montagnes (Graus d'Olette), tel gradin donnait quelque eau chaude, tel du cuivre mêlé d'argent. Mais un grand travail intérieur se poursuivait. Par moments des désastres effrayaient la contrée et la rendaient déserte. Des moines qu'on
y mit d'abord ne purent conjurer ces puissances inconnues et s'enfuirent dans le bas pays.
Le Roc des trépassés témoigne des ruines, des catastrophes de ces temps. Les tremblements de terre étaient continuels. L'esprit captif frémissait, s'agitait. Il a fallu mille ans pour faire sa délivrance.
C'est le mont Canigou, le pic du Roussillon, ce solitaire, à part des Pyrénées, qui verse autour toutes ces sources, d'Olette, d'Amélie, de Vernet. En ses chaudes entrailles, il a gardé la vie, redoutable autrefois, aujourd'hui bienfaisante.
On a vu là (comme à Java, comme aux Antilles au départ du Gulfstream) quepluscoulel'eau chaude, plus les tremblements diminuent \ Trente sources peu à peu parurent, et telles des plus chaudes du monde (une à 78°.) L'ensemble donnerait par jour 1,800 mètres cubes, dix mille bains à la fois. C'est toute une rivière de
1 C'est ce que montre le Livre vert, ms. antique, conservé
à Perpignan. — Yoy. lis travaux intéressants de MM Renard, Bouis (Olette, 1852
santé, de jeunesse, de force, un vrai fleuve de vie.
La plus grande merveille, c'est la diversité des sources. Toute température, toute combinaison y est représentée. Dans ce lieu si étroit, vous trouvez réunies les eaux des Pyrénées, Cauterets, Bagnères et Baréges, je ne sais combien d'autres se sont donné là rendez-vous. Et d'autres sources encore, tressaillant sous vos pieds, réclament, et, des ténèbres perçant à la lumière, semblent dire : « Enfin c'est mon tour. »
LE BOLLENTE - ACQUI
LA BOLLENTE — ACOUI
« Le travail est mon dieu. Il conserve le monde. » Moi, il m'a vraiment conservé. Ma vie, grâce à lui, très-égale, s'est maintenue toujours la même, en augmentant sa force productive. Sauf un accident (vers trente ans), je ne soupçonnais rien de nos misères du corps.
Enfermé dans l'histoire, dans la construction de mon énorme pyramide, rarement et fort tard je regardai vers la Nature. Il fallut qu'elle-même m'avertit, me prouvât qu'on ne peut pas rester loin d'elle impunément. Par le cœur, le souci d'un intérêt très-cher, me voici un matin plongé aux
«H LA BOLLENTE. — ACQl'I.
sciences de la vie — non comme un curieux cherchant l'amusement — mais comme un voyageur en péril dans la frêle barque, sur la vague incertaine qu'il voudrait percer du regard. Cela me servit fort. Un si vif intérêt, doublant l'attention, donne une seconde vue, tout au moins fait saisir dans les choses de vives lueurs.
Rassuré d'un côté, je fus atteint de l'autre. Avec chagrin, surprise (j'allais dire presque, indignation), je me trouvai malade (4855). Pour la première fois, le monde avait eu prise. Je languis à Nervi, près Gênes. Cet admirable pli de l'Apennin m'enveloppait. Le soleil italien, l'air léger, la corniche basaltique où je me traînais à midi, étaient des protecteurs. Compagnon du lézard sur cette côte aride, je me consumais de repos. L'action, pour qui a gardé rame entière, est un besoin croissant, pressant, impérieux. Sans doute, l'oisif qui ne vit pas, ou qui a trop vécu, jeté au vent son àme, s'en va plus aisément. Mais, celui qui en pleine course, en plein élan, est arrêté, ressent bien autrement le coup. Je mourais plein de vie, d'idées, d'études et de projets, d'oeuvres fortes, rêvées, commencées. L'histoire, mon grand devoir, réclamait, gémissait de ne point s'achever. La nature réclamait. Je l'avais entrevue par la science et par le bonheur. Par quelle malignité sauvage, en
LA BOLLENTE. — ACQIH. 105
m'entr'ouvranl son sein, tout à coup me repoussait-elle? Ironie violente, de briser, en disant: « Vis et jouis encore ! »
L'Italie est toujours le pays des grands médecins. Leur oracle infaillible m'imposa un remède extrême. L'arrêt fut celui-ci : « Qu'il rentre dans la terre. Inhumé, sous la terre brûlante, il revivra. »
Le lieu salutaire et funèbre, où l'on s'ensevelit, est Acqui dans le Montferrat. Petit pays, maigre et sauvage, qui serait inconnu sans sa position militaire, ses guerres où l'on s'est tant tué pour avoir la porte des Alpes. Le fer, le soufre et le silex, sont la constitution même du pays. Autour des bois mesquins, et de petites vignes d'un vin blanc, chaud, et qui sent le silex. Par la vallée s'en va la Bormida, rivière? torrent? qui ne manque point d'eau, mais ses chutes, ses sauts violents, la rendent comme ses sœurs, les rivières du Piémont, insociable, inhospitalière. Ces cours d'eau qui servent si peu, où jamais barque ne parait, semblent tristes, farouches. Les animaux aussi, ce semble. J'y vis un petit bœuf qui me rc-
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gardait de travers, et qui s'en alla, sans raison, frapper de la corne un cheval.
Un reste d'aqueduc romain pare et ennoblit la vallée. Ce débris ruineux, encore debout, sur le vague terrain que les eaux couvrent en certaine saison, disparaîtra un jour dans ces fureurs subites qu'a par moments la Bormida, et laissera ce lieu à sa monotonie.
Les deux rives abondent d'eaux chaudes. Sur la rive gauche est la ville, avec sa belle source, trèscélèbre, la Bollente. Elle coule à gros bouillon, limpide, mais fortement soufrée. Elle coule, ou plutôt elle lance, avec une roideur qui témoigne de la hauteur d'où elle vient, du riche fonds dont elle part. Jadis l'aqueduc romain la prenait, et par-dessus le fleuve la portait aux Bains sur l'autre rive. Aujourd'hui délaissée, dans le quartier des Juifs, elle suit le sort de la ville, jadis évê- Ghé souverain, maintenant peu peuplée, pourtant intéressante, dans sa noble ceinture de superbes platanes qui l'entourent d'un côté, et qui s'en vont déserts en remontant la rive de la déserte Bormida.
Le grand mystère est sur la rive droite. Toute la terre est travaillée, les collines minées profondément d'eaux chaudes. Le secret justement est cette mort de la montagne qui, tamisant incessamment ces eaux, va se détruisant elle-même. Les bains
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romains furent, il y a trois siècles, engloutis d'un éboulement. Et le même travail se fait et se prépare encore. A la chute, l'on vit que tout le pays bouillonnait. Pour pouvoir bâtir quelque chose, il fallut contenir, étouffer d'innombrables petites sources. Elles se turent, mais elles vivent souterraines, elles rendent la terre vibrante. Aux petits bois qui entouraient les bains, à la fontaine où l'on va boire l'eau froide, aux collines et partout on a ce sentiment que quelqu'un, mal enseveli, s'agite, tressaille sous vos pieds.
Les bains sont une sorte de cloître, divisé en logements de trois côtés. Le quatrième, avec des arbustes, un petit parterre, est ouvert et forme l'entrée. Le logement des pauvres est loin, tout à fait séparé de ceux qui payent pension. Cette séparation n'existait pas, il y a quarante ans. Sous un rapport, je le crois regrettable. Plus près de leurs misères, on serait, je crois, moins léger. Bon gré mal gré, on se souviendrait mieux des communes destinées humaines. Notre directeur vénérable (chevalier Garrone) se piquait fort de s'assurer
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lui-même des aliments qu'on leur donnait. Nous étions touchés de le voir, ce digne militaire de grande taille, revenir le matin décoré à sa boutonnière de la cuiller d'essai qu'il portait avec lui, se parer noblement des insignes de la charité.
S'ils étaient bien nourris, leur logis, en revanche, était triste, serré. Les cours étroites et nues, sans arbres, sans ombre en ce climat brûlant. Cependant, disait-on, ils guérissent plus vite, et en bien plus grand nombre que les malades aisés. Cela s'explique bien par leur vie régulière et sobre. Ils guérissent, ce mot me frappait. Il leur donne un vrai droit : l'eau, la source est à eux. La nature les a faites pour ceux qui sauront y guérir.
Ah ! disais-je, à la place de ce logis serré, si l'on voyait sur les deux rives descendre un double amphithéâtre, double piscine immense, hospitalière, où viendraient des peuples entiers, ne seraitce pas un centre pour la fraternité future des nations italiennes? C'est ici que pourrait guérir de sa profonde infirmité, l'esprit d'isolement, de divorce, — le grand malade, l'Italie (1854)!
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Les bains sont accessoires , accessoire l'eau froide qu'on boit. Le point, c'est le très-chaud limon où l'on doit être enseveli.
Limon nullement sale. Le fond était de la silice, du caillou brisé, réduit à l'état de poudre impalpable. Un mélange de soufre et de fer lui donnait une teinte noirâtre. Dans un lac resserré où l'on concentre le limon, j'admirai le puissant effort des eaux qui, l'ayant préparé, tamisé dans la montagne, puis l'ayant coagulé, luttant contre leur œuvre môme, à travers son opacité, voulant percer, le soulèvent de petits tremblements de terre, le percent de petits jets, des volcans microscopiques. Tel jet n'est que bulles d'air, mais tel autre permanent indique la constante présence d'un filet qui, gêné ailleurs, après mille et mille frottements, finit par vaincre, obtenir ce qui parait le désir, l'effort de ces petites âmes, charmées de voir le soleil.
J'arrêtai sur cette terre noire, vivante, un sérieux regard. Je lui dis : « Chère Mère commune! Nous sommes un. Je viens de vous, j'y retourne. Mais dil es-moi donc franchement votre secret. Que faites-vous dans vos profondes ténèbres, d'où vous m'envoyez cette âme chaude, puissante, rajeunissaule, qui veut me faire vivre encore? Qu'y faitesvous? — Ce que tu vois, ce que je fais sous tes yeux.»
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Elle parlait distinctement, un peu bas, mais d'une voix douce, sensiblement maternelle.
On exagère ses mystères. Son travail est simple, clair, dans ces lieux, où, pour ainsi dire, elle fonctionne au soleil.
J'étais arrivé le 5 juin, extrêmement faible encore. J'avais eu une défaillance en descendant de voiture. Je dormis douze heures de suite, et me trouvai un peu mieux. Une belle chambre avec terrasse nous ouvrait la perspective limitée, mais agréable, d'un petit bois, coupé d'assez belles charmilles, qui vous reçoit à l'entrée. La végétation élait maigre, et tout autour l'odeur de soufre était forte.
Odeur puissante de vie. Dans quelques sources voisines, l'eau rend ivre autant que le vin. Cette ivresse de l'air et des eaux stimule, réveille les sens, bien avant de rendre les forces. On oublie qu'on est malade. Le 9 me revint l'étincelle. Déjà je me crus vivant.
La nuit était une féerie. Cet air de soufre et d'amour enivrait nos lucioles. Plus agiles que celles du Nord, ailées, dans leurs danses ardentes,
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elles scintillaient sous la sombre obscurité du petit bois. Il n'en semblait que plus noir derrière ces jeux de diamants. Elles variaient à l'infini dans leurs flammes, étincelantes aux rencontres, parfois pâles et défaillantes de désir ou de langueur.
Elle ne sont pas les seules. Dans ce lieu fort sérieux où il y a de vraies souffrances, infiniment douloureuses, dans l'absence des plaisirs bruyants, la nature d'autant plus agit, et avec peu de mystèfe. D'aveugles lucioles bumaines se cherchent un moment, voltigent, puis s'en vont sans souvenir. Notre vie, plus concentrée, nous tenait un peu à part. Nous préférions suivre le soir le rivage de la Bormida, éclairée d'un beau couchant, ou bien remonter la colline par l'ancienne voie romaine. De là on découvre la ville en face sur l'autre rive; on voit les détours du fleuve ; même on dé* couvre de côté le Yiso, si élevé, qui couronne le paysage sans lui donner de la grandeur. Au re* vers de la colline, tout disparait, on ne voit plus que l'âpre vallée étroite du torrent, le Ravanesco, et, fort à part, le cimetière, des maisons abandonnées.
Un jour, sur celte colline, le beau jour de la Eéle-Dieu, nous eûmes la triste rencontre d'un convoi fait sur le tard, à la hâte. On abrège fort pour n'attrister pas les malades, surtout les demi^
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malades dans leurs petits amusements. On enterrait un jeune homme, qui, comme eux, avait oublié pourquoi il était venu. Ce convoi inattendu, dans ce beau moment de l'année, à travers les impressions fort douces d'un été italien, la destinée, la mort, les Alpes, tant de grandes et hautes idées, faisaient rêver: elles disaient qu'aux vains entraînements du monde il est un remède, l'amour. Il est sa mesure, sa barrière. Dans sa tendre inquiétude, il est la sagesse même.
Le 19 juin, bien préparé, je fus enfin enseveli, mais à mi-corps seulement. Dans mon cercueil magnifique de marbre blanc, je reçus la première application du noir limon, onctueux, et qui pourtant ne salit guère, n'étant au fond que du sable. Une autre baignoire de marbre, à côté, vous reçoit après, et vous lave en un instant.
Celui qui me mit ce limon, le fangarolo, le signer Tomasini, était un homme intelligent, agréable, adroit. Il était même lettré, avait fait sa philosophie Nous causâmes. Il dit que l'hiver i! gagnait sa vie à la chasse, attrapait des petits oi-
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seaux ; il n'y a pas d'autre gibier. Il avait un peu de terre, environ vingt-cinq mille francs. Un de ses fils devait lui succéder. Mais, pour l'autre, il avait l'ambition de le faire notaire. 11 ne regrettait pas son sort. Son souci était seulement sa rivalité avec les anciens fangaroli, jusque-là héréditaires. N'y étant que depuis vingt ans, il était jalousé par eux comme un nouveau venu.
Le 20 juin, la terre m'envahit plus haut, jusqu'à l'estomac, me couvrit presque entièrement. Le 21, je disparus. Le visage seul resta libre pour respirer. Je pus m'apercevoir alors du talent de mon ensevelisseur. Il était sculpteur habile dans 'le genre égyptien. Je me vis (sauf le visage) tout entier fort bien moulé dans ce funèbre vêtement. Je pouvais me croire déjà habitant du sombre royaume.
Déguisement étrange. Rien cependant qui doive étonner fort. Ne serai-je pas ainsi en terre dans quelque temps, dans bien peu d'années sans doute? De cette tombe à l'autre faible est la différence. Noire berceau, la terre, où naquit notre race, n'esl-elie pas aussi un berceau pour renaître? E-pérons-le. Nous sommes en bonne main.
Je ne sentis d'abord qu'un bien-être indistinct. Etat voisin du rêve. Après plusieurs épreuves, j'y démêlai des états successifs, qui différaient entre eux.
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Au premier quart d'heure, quiétude. La pensée, libre encore, s'examinait. Je revins sur moi-même, mon mal, son origine. Je n'accusai que moi, et ma volonté mal réglée, l'excès de cet effort pour revivre à moi seul la vie du genre humain. Les morls avec qui si longtemps je conversai, m'attirent, me voudraient sur l'autre rivage. Nature me tient encore, me veut sur celui-ci.
Dans le second quart d'heure, sa puissance augmentait. L'idée disparaissait dans mon absorption profonde. La seule idée qui me restait, c'était Terra mater. Je la sentais très-bien, caressante et compatissante, réchauffant son enfant blessé. Du dehors? Au dedans aussi. Car, elle pénétrait de ses esprits vivifiants, m'entrait et se mêlait à moi, m'insinuait son âme. L'identification devenait complète entre nous. Je ne me distinguais plus d'elle.
A ce point qu'au dernier quart d'heure, ce qu'elle ne couvrait pas, ce qui me restait libre, le visage, m'était importun. Le corps enseveli était heureux, et c'était moi. JNon enterrée, la tète se plaignait, n'était plus moi; du moins, je l'aurais cru. Si fort était le mariage ! et plus qu'un mariage, entre moi et la Terre ! On aurait dit plutôt échange de nature, -l'étais Terre, et elle était homme. Elle avait pris pour elle mon intir-
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mité, mon péché. Moi, en devenant Terre, j'en avais pris la vie, la chaleur, la jeunesse.
Années, travaux, douleurs, tout restait dans le fond de mon cercueil de marbre. J'étais renouvelé. Sorti, j'avais sur moi je ne sais quelle lueur onctueuse. Certain élément organique, à part des minéraux, et dont on ignore la nature, donne l'effet d'un contact animé, d'avoir communiqué avec l'âme invisible, et l'heureuse chaleur qui la communique à son tour.
La Nature, oubliée pour le travail farouche qui si aveuglement éludait le bonheur, ne m'en voulait pas trop. D'une infinie douceur, elle m'avait rouvert les bras, et m'attendait. Elle m'avait grandi de vie et de puissance. Pnissé-je en être digne (disais-je), y puiser ses torrents, et d'un cœur plus ■fécond, entrer dans son unité sainte !
L'Oiseau, la Mer, l'Insecte, en vinrent, avec la Pu'naissance, et celui qui les fit, et qui lait toul : VAmour.
Telle la Terre fut pour moi dans sa bonté d'Acqui, telle je la vis monter en vapeur, en liquide, à travers ce divin limon qui me sauva, — telle je crois qu'elle agit dans les couches nombreuses qui font son énorme épaisseur.
Sa vie, c'est l'expansion, qui, des foyers profonds, à travers ses parties solides, travaille, transforme, électrise ses éléments, exaltés par la chaleur, liquéfiés, aérifiés, les amène à la surface pour se vivifier, s'animaliser tout à fait.
Cela ne put se comprendre tant qu'elle semblait inerte, pétrifiée par la Genèse, la tradition Biblique. Mais cela se comprit très-bien quand Lavoisier nous apprit ce que c'est qu'expansion, et combien facilement les trois états delà matière (solide, liquide, aérien), s'échangent de l'un à l'autre. Cela se comprit quand Laplace expliqua et calcula son rapport avec le soleil. Qu'il soit son père, son amant, ou tous les deux, il est sûr que c'est lui qu'elle regarde, qu'elle suit de son grand mouvement, et non moins dans tous ses actes de circulation, de fécondation.
Dans les âges ténébreux où les vapeurs l'enveloppaient sous un voile d'atmosphère opaque, elle le sentait déjà, le cherchait du fond de son rêve. Cette obscurité subsiste, dans son énorme épaisseur. Quelle faible partie de la Terre a le bonheur de le voir ! Mais ce qui se fit jadis, se fait toujours. Au plus profond, dans le plus noir de l'abîme, la môme tendance subsiste et le même élan en haut.
La sombre terre des ténèbres a incessamment envie de se faire Ja terre lumineuse, la terre d'amour qu7/ féconde.
Que d'obstacles pour cela ! On avait supposé d'abord qu'au dedans tout était liquide, igné, une mer de feu, où du fond à la surface tout eût aisé-
menl passé. Hypothèse abandonnée. Il est bien plus vraisemblable qu'à côté des parties ignées (des lacs incandescents peut-être), elle a des roches énormes, des masses dures, lourdes, inertes, de minerais, des métaux, qui sont ses os, la soutiennent, mais qui contrarient fortement son âme expansive et brûlante, qui palpite, se soulève pour monter à la lumière.
Dure condition de la Terre. Ce n'est pas la dame oisive, qui créée une fois, parée, dirait : « C'est bien; je suis belle. » C'est l'infatigable ouvrière, née pour travailler, lutter. Il n'en est que mieux peut-être. Elle paraît si éprise de la lumière paternelle, que, dans la lutte et les obstacles, l'amour lui ferait oublier peut-être l'amour de soi, perdre l'équilibre intérieur. Elle fuirait hors d'elle-même.
Tous nos petits travaux d'atomes que nous faisons à la surface, sont des contrefaçons mesquines de l'énorme laboratoire qui travaille clans l'épaisseur. Quel spectacle si on pouvait voir les opérations immenses, par lesquels les éléments d'en bas doivent s'élaborer pour faire leur ascension ! On les devine pourtant. Penché sur le limon brûlant, bouillonnant, celte miniature des grands travaux de la Terre, assistant à tous les efforts que la vertu intérieure fait pour sortir et monter, j'imaginai aisément tout ce dont elle est capable pour se rappro-
cher de celui que toujours elle regrette, et vers qui, par tous ses arts, elle tend éternellement. Les procédés mécaniques, les combinaisons chimiques, filtration, trituration, expansion, éruption, fermentations qui dépassent la portée du minéral, elle fait tout, l'impossible môme. Elle réussit à percer. Elle finit par monter. Elle monte augmentée de puissances. Car la vie croît par la vie, l'obstacle et le frottement. Elle arrive enrichie, cette âme, d'électricités inconnues. Quel voyage ! que de changements elle a dû subir en route ! Si son noyau est plus dense que l'acier (comme dit Thompson), si c'est un aimant (Poisson), immense est la métamorphose, pour, de cet acier, de ce fer, du granit presque égal au fer, tirer tant de choses ductiles, les mobiliser, briser, liquéfier, vaporiser, et, des vapeurs retombées à l'état de bouillantes eaux, nous amener vers la surface ces puissants élixirs de vie. C'est l'animalité liquide. Seulement les organes manquent. Mais elle se mêle aux nôtres, se fait aisément notre sang. Pourquoi pas? c'est tout naturel; carc'est le sang de notre Mère qui s'ouvre la veine pour nous.
Dans une période assez courte, d'environ un demi-siècle, nous avons pu assister à deux grandes révolutions. « Quelles? celles de 1815? de Juillet? de Février? » — Point. Je parle de révolutions plus grandes et plus importantes, de celles qui s'étendaient au globe, à toute la terre.
Ces révolutions du globe ont concordé, parfaitement avec les faits politiques qui se passaient en môme temps. Elles se sont singulièrement modelées sur le caractère des deux générations d'hommes qui dans ce même demi-siècle se sont succédé.
Ceux qui avaient assisté à l'éruption terrible du volcan révolutionnaire, aux catastrophes des grandes guerres, aux soulèvements nationaux de 1815, à l'immense tremblement de terre où l'E pire fut abimé, — ceux-là ne virent nulle autre chose dans les origines du globe. Ils observaient avec les yeux, les mômes yeux qui voyaient ces événements politiques. Le plus grand minéralogiste du siècle, Léopold de Buch n'aperçut dans les montagnes que l'action révolutionnaire du feu central, les soulèvements de la terre en travail. Il trouva ici en France un fanatique admirable, infatigable observateur et calculateur violent, M. Élie de Beaumont, qui dans ces soulèvements mit un esprit de système, qui groupa,
disciplina les montagnes soulevées, osa suivre sous la terre, calculer les coulées immenses de granit qu'on trouve en Finlande et qu'on retrouve eu Bretagne. Audacieuse tentative, d'incontestable grandeur, que l'état peu avancé de la science ne permettait pas peut-être, mais qui reste comme un but, un haut idéal futur. Oui, la terre, aux couches voisines qui s'étendent sous sa surface, sera tôt ou tard calculée.
Celte révolution hardie des soulèvements se faisait, il ne faut pas l'oublier, non-seulement contre la Bible, le Déluge, etc., mais contre les papes du temps, par Buch contre son maître Werner, par Élie de Beaumont contre son maître Cûvier. Elle n'en fut pas moins acceptée de hautes autorités, des Arago, des Riller, des Alexandre de Huinboldt. Une seule voix osait contredire, celle de Constant Prévost. *
Voilà la géologie qu'on faisait sur le continent, sur la terre des révolutions. Mais l'immobile Angleterre qui n'avait pas eu chez elle nos grandes secousses sociales, jugeait le globe autrement. Qu'avait-elle vu dans son sein? Une constitution progressive qui s'est faite peu à peu sans grand changement — un gouvernement d'équilibre qui change infiniment peu — une nouveauté, il est vrai, l'Arfgleterre industrielle qui assez rapidement,
mais sans crise, sans combat, s'est peu à peu élevée. Tout cela s'était fait de soi, comme on voit dans une grande ruche l'industrie laborieuse élever, superposer les gâteaux de cire, de miel. Ou, pour prendre une plus grande comparaison, plus exacte, on voit ainsi dans les mers du Sud les polypiers construire d'un travail paisible les blanches ceintures rosées de leurs îles, les étendre, les élever à la hauteur des mers.
La conquête britannique, tant de courses, d'établissements, de voyages el de séjours même, d'observations prolongées, eurent le plus heureux effet. Ce fut une enquête immense d'observateurs minutieux. Attentifs et d'apparence flegmatique, tâchant de ne voir que la réalité en soi, ils l'ont vue avec des yeux où était imprimée d'avance leur Angleterre, l'idée d'une création industrielle. Au fort de nos soulèvements, à peu prés vers 1850, quand Buch, Elie de Beaumont semblaient ré gner, s'éleva une voix grave, la géologie de Lyell. Livre puissant, ingénieux, où pour la première fois la terre figure comme une ouvrière qui, d'un labeur pacifique, incessant, et sans secousse, se manufacture elle-même.
Lamarck avait, dès 1 800, dit que la lente douceur des procédés de la Nature, que l'influence des milieux, surtout l'infini du temps, suffirait à tout
expliquer, sans violence, sans coup d'État pour créer ou pour détruire. Qui eût cru que l'Angleterre, pays tellement biblique et longtemps si arriéré, reprendrait la tradition de Lamarck, un peu écartée, oubliée de la France même? Les fruits en furent admirables. Les voyages de Darwin nous montrèrent dans la mer du Sud le silencieux travail de ces polypes innombrables qui nous font la terre future où nous habiterons peut-être. Et l'Allemand Ehrenberg démontrait en même temps que l'énorme exhaussement des Andes et d'autres montagnes, n'est que l'ensevelissement d'un monde microscopique, de coquilles, de silex, de calcaire organisé, qui, doucement, s'est entassé là pendant des millions d années.
Voilà l'école de la guerre et l'école de la paix. — Celle-ci gagne du terrain. L'esprit de la paix à tout prix, que Cobden a fait prévaloir clans les affaires de son pays, semble animer Lyell, Darwin. Ils suppriment dans la nature le combat, veulent que la terre fasse toutes ses affaires sans secousse, qu'avec des millions de siècles insensiblement elle change et se transforme elle-même.
Ce qui fortifie cette géologie des transformations paisibles, c'est le secours fraternel qu'elle trouve dans les naturalistes, les grands maîtres en métamorphose, notre Geoffroy Saint-Hilaire, Gœthe,
Oken, Owen, Darwin, qui montrent comment l'animal, sous l'influence variée des milieux, et par l'élan instinctif qui lui fait choisir ce qui luiest bon, comment, dis-je, l'animal s'est fait et modifié. La nouvelle géologie est une classe en réalité de la grande histoire naturelle, c'est l'étude des mouvements, des changements que fait en lui ce bel animal, la Terre. On l'étudié comme on ferait de l'éléphant, de la baleine. Seulement, grande différence , celui-ci tellement énorme et supérieur en grandeur, est aussi infiniment lent. 11 ne change qu'à force de siècles. Qu'at-il besoin de se presser? Il semble savoir qu'il a en propriété le temps, toute l'éternité devant lui.
La réaction se fait en faveur de cette école nouvelle, légitimement, je crois, mais non pas sans injustice pour l'école antérieure. Est-il aisé de supprimer ces crises, ces soulèvements, que tous admettaient hier avecRitter et Humboldt? Nombre de montagnes témoignent de bouleversements violents; c'est l'effet de la première vue. 11 faut bien des raisonnements pour en revenir, pour croire à l'action lente et paisible.
Même dans la vie animale la mieux réglée en fonctions, il y a une part pour les crises, parfois des crises morbides, parfois des crises naturelles.
Faut-il croire que Y animal-Terre n'ait subi rien d'analogue, qu'il n'ait eu dans sa longue vie nul passage brusque, violent?
Mais ce qu'on pourrait croire en toute vraisemblance, c'est qu'à son premier âge, tout fut facile et doux. Ne rencontrant encore aucun obstacle dans l'écorce qui n'existait pas, elle put librement suivre son essor naturel vers la lumière et Fastre aimé. Pourquoi lui supposer les détonations explosives d'un creuset strictement fermé? Cela se voit fort bien dans ses antiques granits (bien antérieurs à l'âge des volcans). In grand observateur de ces terrains, le norwégien Scbeerer dit qu'elle poussait à sa surface sa double vie mêlée, et solide et liquide, les trois bases qui font le granit (silex, mica, feldspatb), dans une pâte molle encore qui, se figeant, s'est arrondie.
Là ni scories, ni cendres, ni laves vitrifiées, rien de ce qui, plus tard, fera la terreur des volcans. Plus on remonte haut dans l'infini des âges, moins ou voit ces chaos, ces guerres des éléments. Tout
est paisible encore. Et l'aînée du monde est la Paix.
Il ne faut pas grand bruit aux coraux de la mer du Sud pour nous faire un monde aujourd'hui. Eh bien, on ne voit pas pourquoi il eut fallu plus de bruit, plus d'éclat, aux premiers mouvements de la Terre vers le ciel, qui firent le monde du granit. Dans une douceur majestueuse montèrent, non pas en jets aigus, mais en dômes arrondis, les premières des montagnes. Les beaux vallons d'Alsace, les mamelons des Vosges ont les plus douces formes qu'offre la création. C'est en porphyre Un sein de femme.
Ce sein, non en relief, mais rentrant au contraire dans la forme opposée (et non moins maternelle), se voit dans ces vallées circulaires, ces anneaux qu'ouvrit aux premiers temps la jeune effusion delà Terre. Telle sa vallée de Cachemire, son paradis suave dans l'austérité du granit.
De son naïf élan, elle a offert au ciel le calice de sa fleur profonde.
Brillante aujourd'hui, si parée, peut-elle encore penser à ces temps éloignés où elle existait
à demi? Cela se pourrait bien. C'était grande douceur d'avoir si peu d'obstacles, de porter en haut, d'un jet libre, son élan intérieur, de voir (malgré les brumes et les vapeurs sans doute), mais de voir à toute heure celui vers qui gravite tout son être. L'écorce aujourd'hui l'a voilé.
En toute vie individuelle, on sait ce qui se passe. Nous nous entourons de nos œuvres, de nos acquisitions, nous triomphons d'être augmenté ainsi. Mais par moments nous nous apercevons que notre personnalité n'est plus légère. Nous avons disparu sous ce qui fait notre richesse. Nous la trouvons pesante, et. parfois nous en gémissons.
La Terre n'éprouverait-elle pas quelque chose décela? ne se souviendrait-elle pas du temps où elle fut moins chargée de ses œuvres? On croirait qu'elle y songe, que sous la superbe enveloppe qui s'est tant épaissie, elle halète parfois. Et je ne parle pas des convulsions volcaniques, ni même de ces vastes contrées qui paraissent monter (la Suède), baisser (le Groenland). Je parle de certaines vibrations intérieures que l'on a comparées aux marées de l'Océan.
.Même aux parties solides n'a-l-elle pas aussi sa marée? Resle-t-elle insensible au passage voisin d'astres amis? N'a-t-elle pas, même en ses ténè-
bres, le sens des mouvements du Soleil, ce père, cet amant adoré. Son élan vers lui, comprimé, semble par moments soulever, gonfler son sein... Regret? Aspiration? toujours vaine, incomplète, impuissante, comme toute chose de ce monde. L'aspiration retombe, comme si elle avait réfléchi, se contenait, mais non pas sans soupir.