La Montansier, ses aventures, ses entreprises, 1730-1820
La Montansîer. — Son acte de baptême. — Un voyage inutile. — Hermosa. — Mort de M. Brunet. — Un bon conseil. — Départ pour Paris. — Un singulier équipage. — Un plongeon. — Conquête d"un hautde-chausse. — Amoureux maladroit. — Un roué. — La petite maison du marquis de Cossé. — Comment Marguerite entra chez sa tante.
L'histoire de nos théâtres pendant la Révolution n'a jamais été qu'esquissée. Par suite, nombre d'intéressantes figures sont demeurées dans l'ombre. La plus originale, sans contredit, est celle dont nous entreprenons de faire le définitif portrait. Aventurière consommée, mais douée d'un esprit souple et pénétrant, d'une indomptable énergie de caractère, la Montansier, merv^eilleusement entendue aux choses de la scène, a tous
les droits à l'attention des curieux et des observateurs.
Marguerite Brunet — tel est le véritable nom de la femme singulière qu'on ne connaît que sous celui de Montansier - — naquit à Bayonne en l'an 1730. L'acte suivant, extrait des registres de la cathédrale de cette ville, nous renseigne exactement sur sa date de naissance et l'état civil de ses ascendants.
« Le dix-neuf décembre dix-sept cent trente a été baptisée par moi, soussigné, Marguerite Brunet, née la veille, fille légitime de Jacques Brunet, épinglier, et de Marie Capdeville, sa femme, demeurant maison d'Anglas, rue Faure. Parrain, Jean Rabraon, couvreur; marraine, Marguerite d'Apertigny de Laborde. »
Contrairement à ce qu'ont dit ses biographes, le père de Marguerite n'était donc ni avocat ni même employé aux gabelles. Son extraction modeste n'empêcha point l'enfant, prématurément orpheline de mère, d'être admise au couvent des Ursulines de Bordeaux. Elle fit là des études médiocres qu'un de ses oncles interrompit pour la conduire en Amérique, près d'une parente âgée dont on espérait la voir hériter. La bonne dame mourut le jour même où débarqua la jeune fille, à laquelle elle avait oublié de penser; c'était un
piètre résultat pour un déplacement si pénible. Certains ont prétendu qu'à la suite de cette désillusion, Marguerite Brunet s'était engagée dans une troupe d'artistes nomades cherchant fortune hors de France; la vérité est qu'elle revint simplement à Bayonne, où elle devait presque aussitôt fermer les yeux à son père.
La mine piquante de Marguerite, sa taille petite mais bien prise, son corsage agréablement dessiné et l'éclat de ses grands yeux noirs lui avaient, dans sa ville natale, valu le flatteur surnom d!Hermosa (la belle). Les galants, pour le bon ou le mauvais motif, se pressaient autour de la jeune fille, mais que lui importaient des triomphes provinciaux ! C'est Paris que rêvait son esprit déluré, Paris qu'appelaient ses visées ambitieuses. Or, en quittant ce monde, M. Brunet recommanda précisément à Marguerite d'aller rejoindre, dans la capitale, sa tante maternelle, une certaine dame Alontansier, établie marchande à la toilette au n° 12 de la rue Saint-Roch. Ce conseil, comme on pense, fut religieusement suivi; son modeste héritage liquidé, l'orpheline prit le coche de Bordeaux pour aller, comme tant d'autres, conquérir une place au soleil parisien.
Sur quoi comptait Marguerite Brunet pour faire fortune? Tout bonnement sur sa gentil-
lesse. Si elle ne l'eût été déjà, son voyage l'aurait, de surabondante façon, édifiée sur le pouvoir de ses charmes juvéniles.
Un cultivateur des environs de Dax l'accabla d'abord, dans le coche, d'amabilités auxquelles elle ne se prit guère; ce galant la priait simplement d'embellir de sa présence la délicieuse vallée qu'il habitait et où la conduirait, disait-il, l'équipage l'attendant à Dax. Qu'était cet équipage? Une paire d'échasses qu'un valet présenta au fermier à sa sortie du lourd véhicule. On juge du rire qui s'empara de Marguerite à ce spectacle. Sans se déconcerter, le rural chaussa ses montures, s'avança vivement près de la portière du coche et, trouvant le visage de la moqueuse à sa portée, la gratifia d'un gros baiser. Ripostant par un soufflet, Marguerite s'écria :
Baiser de cavalier et soufflet d'une dame S'acceptent
et vit partir penaud le galant échassier.
A Bordeaux, nouvelle aventure. Le second du bateau caboteur qui conduisait les voyageurs à La Rochelle se permet, à l'endroit de Marguerite, une privauté grossière; sans se déconcerter, la Méridionale envoie d'un coup de coude le rustre dans la Gironde.
A La Rochelle encore, un gentillâtre tourangeau, prenant place à côté de Marguerite dans le coche qui roulait vers Tours, cherche à étourdir la jeune fille en lui parlant de sa noblesse, de son château, des terres immenses qui l'entourent; un peu émue, la voyageuse descend à une montée et se laisse conduire dans un chemin de traverse où le beau parleur prétend triompher d'elle; reprenant son sang-froid, Marguerite alors saisit l'épée du nobliau, le force à quitter son haut-dechausse et regagne avec ces deux trophées la voiture que le Tourangeau poursuit en vain d'appels désespérés.
Enfin, sur le bateau-poste de Tours à Paris, le chevalier d'Altayrac, officier aux gardes, se déclara féru de l'aguichante Béarnaise; celle-ci jDlaisanta, berna son quatrième soupirant, et d'Altayrac n'eut d'autre ressource que de narrer sa déconvenue au cousin qui l'attendait au quai de la Râpée, oîi s'arrêta finalement le véhicule aquatique.
Ce cousm avait nom le marquis de Cossé, c'était un des roués de l'époque; il voulut, par un coup d'éclat, venger son parent. Tandis que Marguerite, troublée par l'aspect de la grande ville, cherchait à prendre langue au milieu des badauds qui la pressaient, Cossé eut bientôt fait
de dresser ses batteries. Un commissionnaire gagné par lui offrit ses services à la jeune fille, les vit agréer, et la conduisit tout droit à la petite maison que le marquis possédait dans l'avenue de Courcelles.
On comprerfd l'émoi de Marguerite, cloîtrée dans un hôtel où la sollicitaient les séductions d'un luxe intelligent; mais, bien que décidée à tous les sacrifices pour atteindre la fortune rêvée, elle entendait pourtant disposer d'elle à son gré et ne jamais céder à la violence, de quelque part qu'elle vînt. Les tentatives variées du marquis n'eurent donc aucun succès. Il s'en désespérait, car, fier de la beauté qu'il tenait en cage, il s'était engagé à la produire bientôt, au cours d'un souper, devant la fleur des gentilshommes viveurs. Comprenant, à certaines paroles, que la vanité du marquis était surtout en jeu, Marguerite eut l'idée d'une transaction propre à sauvegarder le renom du Lovelace en échec : sans s'engager à rien, elle paraîtrait complaisamment au repas offert par Cossé à ses galants compagnons.
Le soir venu, M'^^ Brunet, merveilleusement parée d'une robe offerte par son geôlier, prit effectivement place à la table où se groupaient les plus brillants seigneurs de la cour de Louis XV. Sa jeunesse, sa verve brillante charmèrent tous les
convives. A la fin du repas, sur un ton légèrement narquois, elle porta à l'amphitryon un toast le remerciant de son hospitalité et de l'originale idée qui avait présidé à ce festin superbe. Puis, comme on demandait l'explication de ces paroles :
■ — ■ Messieurs, dit-elle, le marquis de Cossé m'avait faite prisonnière dans un but que vous devinez; mais hier, en loyal gentilhomme, il m'a dit : « Je vois que rien ne peut faire que l'amitié devienne de l'amour; restez mon amie, Marguerite, et demain, quand je vous aurai présenté mes amis les plus chers, vous choisirez parmi eux le chevalier qui devra vous accompagner pour sertir de cette m.aison. »
Des applaudissements chaleureux accueillirent cette déclaration; on fit une ovation à Cossé qui, vexé d'abord, comprit vite qu'il y avait là le moyen de sortir honorablement d'une fâcheuse aventure et ne protesta point contre le dire de la jeune fille.
— Le choix ! le choix ! crièrent d'une voix tous les seigneurs affriolés.
— Monsieur de Richelieu, dit alors Marguerite avec une certaine dignité, voulez-vous me donner le bras, je vous prie?
Elle n'eût pu faire un meilleur choix.
— OÙ dois-je vous mener, mademoiselle? demanda le duc enchanté.
— Chez M'"® Montansier, revendeuse, rue Saint-Roch.
A l'aube, M"" Brunet, conduite par M. de Richelieu et accompagnée de la meilleure noblesse de France, faisait chez sa tante la plus sensationnelle des entrées.
Elle avait juste dix-huit ans.
Chez la revendeuse. — La Belle Béarnaise. — M"® Brunet devient M"^ Montansier. — Les mœurs de l'époque. — Archives de la Bastille. — La Montansier portraiturée par la police. — Journal des Inspecteurs de M. de Sartines. — Une existence bien remplie. — Changement d'objectif.
Les instincts de Marguerite Brunet devaient trouver chez M™*^ Montansier le milieu le plus favorable à leur développement. Que savait la nouvelle venue? Aimer. C'était, en somme, un capital que cette gentille science et, grâce aux conseils de la revendeuse mêlée par état à toutes les classes, ce capital devait inévitablement rapporter de très gros intérêts.
Sa première aventure parisienne et la façon neuve dont elle s'en était tirée avaient posé Marguerite; on ne l'appelait que la Belle Béarnaise et chacun, dans le monde des plaisirs, désirait
ses faveurs, intelligemment tarifées. C'est alors que, trouvant sans doute un peu roturier son nom de famille, elle adopta celui de sa tante auquel, dans l'occasion, elle ajoutait sans hésiter une particule.
Le moment, d'ailleurs, était bon pour elle, la galanterie ayant mille occasions et rencontrant fort peu d'obstacles. Les jolies femmes des provinces, importées, s'attachaient à la suite de tout homme qui avait un train de maison suffisant. A l'exemple du roi, les princes et les nobles affichaient un laisser-aller complet dans leurs mœurs. Les prélats subissaient la contagion de Fexemple; on citait leurs maîtresses clandestines ou scandaleusement affichées. Les gens de robe et la bourgeoisie riche imitaient ces écarts; la France enfin constituait, pour les amoureuses vénales, une mine féconde et très facile à exploiter.
Avec les heureuses dispositions que nous avons indiquées, M"^ Montansier se mit bientôt au fait du code mondain de l'époque; en peu de temps elle eut maison montée et la meilleure des clientèles. On ambitionnait d'être admis chez la Belle Béarnaise, on aimait à la voir, à entendre ses mots piquants auxquels l'accent apporté des bords de l'Adour donnait une saveur particulière. Pen-
dant nombre d'années, elle arrangea sa vie de façon agréable pour les autres, lucrative pour elle. Nous avons, de son habileté professionnelle, des preuves irrécusables. Les archives de la Bastille, conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal, contiennent par exemple, à ce sujet, un rapport instructif sinon édifiant. Ce rapport est signé par Meusnier, commissaire au Châtelet, que les devoirs de sa charge obligeaient à surveiller les femmes galantes, qu'elles fussent de qualité, du peuple ou bien actrices. Nous le donnons en entier, car il contient des détails qu'on chercherait vainement ailleurs.
a Du 2^ septembre lysô. — La demoiselle Brunet de Montansier, rue Saint-Thomas-du- Louvre. — Marguerite Brunet, dite de Montansier, est âgée de 28 à 30 ans, originaire de Provence, et, si on veut l'en croire, elle est fille d'un avocat (i).
« Dès l'année 1748, elle était déjà connue sur le pavé de Paris; mais la tradition ne nous dit point qu'elle y eût fait aucune conquête brillante, quand M. Husson, conseiller à la troi-
(1) Il y a, dans ce paragraphe, deux erreurs que le lecteur rectifiera avec notre premier chapitre.
sième des enquêtes, demeurant pour lors rue de Condé, aujourd'hui quai des Théatins, s'en accommoda.
« Se croyant aimé de cette fille, qui a toujours été accorte et déliée, il s'attacha à elle. En 1749, nommé à l'intendance de la Martinique à la place de M. Ranché, il l'emmena avec lui. Nombre de tous qu'elle lui joua firent qu'à la fin il s'en dégoûta et l'abandonna entièrement, après s'être cependant quittés et repris plusieurs fois.
« Elle fut s'établir marchande de modes à Saint-Domingue. Le climat n'étant pas propre à faire fortune dans ce genre, et le revenu de ses charmes ne fournissant pas assez abondamment pour suppléer au défaut de la vente, elle prit le parti de revenir en France.
« Elle reparut donc sur notre horizon au commencement de l'année 1754, et comme elle connaissait déjà la carte du pays, elle n'eut garde d'y arriver avec l'extérieur d'une fortune délabrée. Deux grands nègres habillés de bleu qui la suivaient partout, un laquais, deux femmes de chambre et un carrosse de remise au mois l'annoncèrent sur le ton d'une très riche Américaine, et, à la faveur d'un si bel appareil, elle trouva, suivant l'usage de Paris, du crédit et des dupes. Verrier, tapissier, qui n'est cependant pas à met-
tre dans cette classe, commença néanmoins par lui meubler un appartement rue Saint-Honoré, chez le charcutier faisant le coin de la rue Neuvede-Luxembourg-, au troisième. C'était un peu haut pour une princesse comme elle, mais comment faire? il fallait se loger. Il y mit donc pour 5 à 6,000 livres de meubles en damas et en moire, sur lesquelles elle lui délégua un premier paiement.
« Quand on vint au second, elle fit impunément mourir et faire banqueroute à un prétendu banquier qu'elle disait avoir à Bordeaux, et auquel elle avait malheureusement, en revenant de là-bas, confié toute sa fortune, à l'exception de 2,000 livres de rente qui lui restaient (ces 2,000 livres de rente sont constituées, comme l'on dit, sur les brouillards de la rivière). En sorte qu'il fallut que Verrier et tous les autres créanciers se prêtassent à de nouveaux arrangements jusqu'à ce qu'elle eût discuté les affaires de la succession du prétendu débiteur.
« Comme toutes ces prétentions n'étaient qu'un jeu imaginé pour gagner du temps et qu'elle n'a, jusqu'ici, vécu que de passades, on croit qu'elle doit encore la majeure partie de ce qu'elle possède.
« Le premier de ses amants connus, et le plus
assidu encore, est le comte d'Esparbès, capitaine au régiment de Picardie, cousin germain du marquis de Jonzac, qui lui donna quelques meubles.
« La Montbrun lui a aussi, dans le même temps, fait gagner quelques louis avec le prince de Nassau-Saarbriick.
« Ensuite est venu M. de Saujon, gentilhomme de M. le duc d'Orléans, qui lui a procuré quelques soupers avec son maître. Elle en a fait aussi avec M. de Saint-Florentin et avec M. de Voyer (d'Argenson). Aujourd'hui, ceux qui composent principalement sa partie sont :
« Le comte d'Esparbès, le marquis de Souvré, le chevalier de Bezons, le marquis de Seignelay, le marquis de Ximenès, le comte de Villegagnon, M. de Puységur, le jeune duc de la Trémoille, M. de Viarmes, fils du conseiller d'Etat, M. Thiroux de Montregard, et nombre d'autres, dont les noms ont échappé à la vigilance de la dame Aubouy et de la dame Castoldy, auxquelles nous sommes en partie redevable de rénumération que nous venons de faire.
« Au demeurant, la demoiselle de Montansier ne s'en défend pas; elle prétend, au contraire, en embellir ses fastes. Et, comme elle dit avoir adopté le système de la présidente Carton, qu'il
n'y a pas de plus grand plaisir, dans ce métier, que de faire sa fortune en détail, elle cherche l'occasion d'étendre ses conquêtes du pôle arctique au pôle antarctique. Cependant, on doute qu'elle thésaurise : tout l'éclat qui l'environne est très superficiel, et, quoiqu'elle ait toujours un carrosse de remise au mois, un laquais, une femme de chambre et une cuisinière, on ne la croit rien moins qu'à son aise.
« Aux plaisirs du lit, elle fait précéder ceux de la table. On soupe chez elle presque tous les jours, et, ordinairement, on ne se sépare, après grand vin, grande chère et grand bruit, qu'à trois ou quatre heures du matin.
« Ces sortes de parties sont singulièrement du goût du marquis de Souvré, qui s'y livre tout entier. On rapporte à ce sujet que, le 6 de ce mois, il insulta nommément une certaine dame Dumesnil, qui demeure encore dans cette maison, directement au-dessus de la demoiselle de Montansier, et que, comme ses propos furent offensants, il fut question de requérir le transport d'un commissaire pour en imposer au marquis de Souvré et à un conseiller du Châtelet (qu'on désigne grand et laid) qui était de ce même souper. L^ commissaire ne jugea pas à propos de se lever., Le marquis de Souvré, un
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peu gonflé de nourriture, criait, dit-on, par la fenêtre : « Où donc est-il, ce commissaire, qu'il ne vient pas ? »
« On pense bien que la demoiselle de Montansier seule serait fort embarrassée de faire face, du moins tout à la fois, à tant de monde. C'est pourquoi la demoiselle Grenier la cadette, la demoiselle Sarrazin, la demoiselle Crépy et quelques autres viennent lui prêter la main lorsque les circonstances l'exigent. Néanmoins elle a encore, pour son compte, deux greluchons, le petit Dorfeuil et le sieur de Rostang, de Grenoble.
« Pour homme d'affaires en tous genres, elle a le sieur Davroust, duquel nous avons déjà eu plusieurs fois occasion de parler.
« La demoiselle de Montansier est d'une taille ordinaire, médiocrement bien faite, blanche de peau, les yeux assez bien, le nez un peu gros, la bouche et le parler agréables, de la gorge, la main jolie, amusante et s'énonçant bien. »
A ce curieux portrait Meusnier ajoute, le lendemain même, le post-scriptum suivant :
0 Rue Saini-Honoré. - — La demoiselle Brunet de Montansier vient de se brouiller avec le comte d'Esparbès. Avant-hier,' 23 de ce mois, il lui a repris deux juments qu'il lui prêtait pour
faire rouler son carrosse, et il ne met plus le pied chez elle. On prétend qu'il a été remplacé par le marquis de Seignelay, qui doublait déjà le poste. »
Des rapports ultérieurs de police confirment, sur Marguerite, les appréciations nettes de Meusnier; ils émanent, ceux-là, de Marais, commissaire du Palais-Royal, ou de ses collègues.
Comme Berrier, son prédécesseur, le lieutenant de police Sartines avait soin de combattre, chaque matin, l'ennui du vieux roi Louis XV par le récit des anecdotes de la veille. Le plus souvent galantes, ces anecdotes, collectionnées par des inspecteurs spéciaux, constituaient un vivant tableau de ce Paris du XVIII^ siècle où venait déjà s'égayer toute l'Europe aristocratique. Louis XV prenait goût à un passe-temps qui lui permettait, sans quitter sa couche, de savourer les jouissances nomades du calife Haroun, et sa mémoire s'y exerçait si bien que ses familiers ne pouvaient paraître au petit lever sans avoir la surprise, souvent peu agréable, de l'entendre conter leurs secrètes équipées. Voici, dans le volume publié du Journal des Insfcctcurs de M. de Sartines, la part faite à l'aimable fille indifféremment désignée sous deux noms faciles à confondre : Montansier, Montpansier.
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« Dit 2 octobre ijôi. — J'ai annoncé, dans mes notes du i8 septembre dernier, que M. de Cramayel, fermier général, avait fait une passade avec la demoiselle Montansier, dont il s'était très bien trouvé, et qu'il avait payée trente louis d'or. Effectivement il a rompu entièrement avec la demoiselle Dumirey, figurante à l'Opéra, qu'il entretenait depuis nombre d'années à gros frais, malgré toutes ses infidélités, et s'est chargé entièrement de la Montansier.
« Du 2^ octobre. — On est informé présentement des raisons que M. de Cramayel a eues de quitter M"° Dumirey. Après avoir eu la patience d'observer son logis depuis 7 heures du soir jusqu'à 5 heures du matin, il en vit sortir M. de Montville, grand-maître des eaux et forêts. On prétend aussi que c'est la Montansier qui lui a donné cet avis et que, par reconnaissance, le financier a pris cette demoiselle pour maîtresse. La Montansier triomphe et se promet bien de profiter de la bonne fortune que son infidélité à son amie lui a fait rencontrer.
« Du 18 décembre. — Le 12, M. de Jumilhac, colonel du régiment de Royal-Marine, avec M. de Saint-Jean, son cousin, guidon de gendarmerie,
et un de leurs amis, ont soupe à la petite maison de la Héquet, avec les demoiselles Montansier, Vaugland, Henriette et L'Etoile, ses pensionnaires.
« Dît z*"" janvier IJ62. — M. le marquis de Duras est enfin parvenu à se brouiller avec toute sa famille; ses amis mêmes sont révoltés de la conduite qu'il tient. Tous les jours il est enterré à la Petite Pologne, dans une petite maison qu'il loue au nommé Leroy, marchand de beurre, avec la demoiselle Montansier. Le sieur Dubarry a soin de s'y trouver avec la demoiselle Beau voisin, sa maîtresse, et d'y rassembler en hommes bonne compagnie. On m'a même assuré qu'on y jouait souvent. J'aurai soin de faire observer cette maison et je rendrai compte de ce qui s'y passe.
« Du 75 janvier. — Le 12, M. Gautier, riche Américain, avec deux officiers de marine, ont scupé à la petite maison de la Héquet, avec les demoiselles Henriette, jMontpansier et Bellecourt.
« Le 13, MM. le marquis de Vaudreuil, le marquis de Choiseul et ]\I. de Fitz-James ont soupe à la même petite maison avec les demoiselles Montpansier et L'Etoile.
« Dit II viars 176 j. — La demoiselle Montansier, connue depuis si longtemps dans le peuple galant, prétend que la rosée de la jeunesse soutient ses vieux appas et donne une fraîcheur à son teint qui surpasse tous les talents de la toilette. C'est pourquoi elle s'est chargée d'enseigner les premiers éléments de la galanterie à M. de Saint-Contest, jeune homme d'environ dix-huit ans, fils de M. de Saint-Contest, ministre des Affaires étrangères. Cette demoiselle conserve néanmoins le sieur Duquesnay pour contenter la grosse faim. »
M. de Saint-Contest fit mieux que contribuer au rajeunissement physique de la Montansier. Homme distingué, aimant et comprenant l'art dramatique, il dirigea vers l'exploitation raisonnée de cet art les facultés actives qu'il découvrit en sa maîtresse, en lui faisant d'abord attribuer le privilège du théâtre de Nantes.
Ici prend fin la vie exclusivement galante de Marguerite Montansier. Sans qu'elle se convertît, nous Talions voir désormais employer, à des objets plus nobles, l'imagination ardente, le génie inventif, à la fois avide et prodigue, qui font d'elle, en dépit de tares avérées, un intéressant personnage.
Nantes. — M"® Montansier actrice. — Rencontre de Bourdon-Neuville. — Ce qu'était le nouveau venu.
— La direction théâtrale de Versailles. — Début de Neuville au Théâtre-Français. • — La salle Satory.
— Etude critique de Neuville dans divers rôles. — Fleury. — Fragment de ses Mémoires. — Une aventure galante.
La ville où M"*' Montansier ût l'essai de ses talents directoriaux vit aussi ses débuts comme actrice. Elle y joua la Nanine de Voltaire et plusieurs soubrettes de l'ancien répertoire, mais son accent gascon et sa taille un peu ronde lui étaient des obstacles dont elle comprit elle-même la fâcheuse importance; elle se confina donc bientôt dans son rôle administratif, en s'initiant toutefois aux finesses de la scène, si bien qu'elle devint, pour ses pensionnaires, une excellente institutrice.
M"'' Montansier ût à Nantes la rencontre de l'homme qui devait, pendant nombre d'années, être pour elle le plus précieux des associés; il se nommait Bourdon-Neuville et était comédien.
Dans les notices écrites déjà sur notre héroïne, on n'a généralement fait à son compagnon qu'une part insuffisante; réparons cette choquante injustice.
Honoré Bourdon, dit Nœuville ou Neuville, était né à Doude-Fontaine, le 31 mai 1736. Capitaine de cuirassiers au service de l'Autriche, il avait, vers la trentième année, abandonné cette carrière pour celle du théâtre. Assez beau garçon, il portait agréablement le costume et jouait à l'ordinaire les premiers rôles tragiques. M'"' Montansier s'éprit de lui et le conquit sans grande peine. Etre l'amant d'une directrice est le rêve de tout acteur; de bons appointements, de beaux rôles en résultent et, quand l'amoureuse a, comme Marguerite, de puissants protecteurs, la gloire peut compenser d'avantageuse façon les complaisances dictées par la situation. Mais la gloire, ce n'est pas en province qu'elle s'acquiert; aussi la Montansier, désireuse de produire dans un autre milieu le premier homme qu'elle eût aimé sans intérêt, sollicita-t-elle le privilège du théâtre de Versailles.
Séjour ordinaire de la cour de France, Versailles représentait, pour Marguerite, la société galante où elle comptait bien figurer encore; c'est de plus à Versailles que, par un singulier usage, s'effectuaient les débuts des acteurs tragiques aspirant à la Comédie-Française.
Pourvue, de par M. de Saint-Contest, d'un nouveau privilège, M"" Montansier s'installa d'abord dans unepetite salle située rue de Satory; elle fit jouer là Neuville, pour lequel bientôt elle obtint un ordre de début à Paris. Ce début, par malheur, n'eut pas le résultat qu'en espérait le couple; nous lisons en effet, dans la Correspondance de Grirnni, ces lignes significatives :
« Janvier lyôS. — M. Neuville, acteur de province, a débuté dans les grands rôles tragiques. Il a fort déplu au parterre et à moi aussi. Je n'ai rien dit, mais le parterre a hué. Ceux qui ont vu jouer cet acteur en province prétendent qu'il a du talent et que c'est la mauvaise réception du public dé Paris qui lui a fait perdre la tête. Ils conviennent qu'il est d'une vanité insupportable; elle est rarement accompagnée de talent. Ce que je sais, en attendant que je sache à quoi m'en tenir sur le talent de M. Neuville, c'est qu'il a
la tête enfoncée entre les épaules, ce qui lui donne sur le théâtre l'air d'un bossu insolent. »
Force fut donc à M"'' Montansier de se contenter de placer Neuville à la tête de sa troupe versaillaise. Le théâtre Satory avait pour public surtout des gens d'écurie, de cuisine, perruquiers et valets, dont le goût n'était pas des plus éclairés. Neuville plaisait là, en dépit de défauts très graves, signalés par le Journal des Théâtres dans l'intéressant article qui suit :
« Le sieur Neuville remplit l'emploi des premiers rôles. Son extérieur et sa taille sont bien, mais sa figure a de la dureté, et sa voix en prend presque toujours le caractère. On le dit amoureux par passion de son état; en effet, on le voit toujours sur la scène, c'est une preuve non équivoque de la vérité de son zèle; cette ardeur doit inspirer le désir d'arriver à la perfection. En a-t-il saisi les moyens? Y a-t-il réussi? On dit qu'il le croit; je ne m'en aperçois pas encore.
« Autant l'amour-propre bien dirigé est utile, autant il est pernicieux quand il n'est que le résultat d'une prétention mal assise. Le désir de la gloire élève l'homme, la présomption l'écrase; c'est de tous les défauts le plus funeste à un comédien, ce n'est malheureusement pas le plus rare.
« Toujours monté sur des échasses, toujours au delà du vrai, le sieur Neuville n'a pas voulu observer que cet air d'importance et de grandeur ennuie bien plus qu'il n'en impose; qu'il n'y a point de déclamation sans nuances; que, quand on a la voix naturellement dure, on ne peut se donner trop de soins pour adoucir par l'art ce défaut de nature; que le sieur Lekain a su le vaincre, et qu'on acquiert de la gloire à profiter de ses leçons et de son exemple.
« A la dureté de sa voix, cet acteur joint encore une dureté dans le geste qui détruit tout ce que sa taille peut présenter d'agréable, indépendamment de son usage de se tenir toujours trop près de l'acteur, de le serrer, de lui parler dans le visage, ce qui, vis-à-vis d'une femme surtout, n'est ni respectueux ni décent. Ses gestes familiers sont, tantôt d'avoir un bras élevé à la hauteur de son épaule, de lé tenir raide comme une barre; tantôt de les élever tous deux à cette même hauteur; de donner à son corps la forme d'une croix; d'avoir souvent les reins plies, la tête et le menton avancés, attitude qui n'a nulle grâce, et qui fait perdre au sieur Neuville tous ses avantages.
« Ainsi, dureté dans la figure, dureté d'organe, dureté dans le geste; à quoi tout cela sert-
il ? A faire peur aux enfants, à attraper les imbéciles et à rebuter les gens de goût.
« Il serait extraordinaire que le jeu de cet acteur ne se ressentît pas de ces défauts; aussi n'a-t-il point d'expression : si quelquefois il fixe l'attention dans des instants de représentation ou de raisonnement, jamais il n'attendrit, et je l'assure qu'avec ces moyens il n'attendrira jamais personne.
« On lui donne de l'esprit; comment se permet-il des contresens absurdes? Dans le rôle d'Auguste, par exemple, le sieur Neuville, après avoir convaincu Cinna de son ingratitude, de sa perfidie, de son horrible attentat contre la personne de son bienfaiteur, Cinna, absorbé par la honte du reproche de son crime découvert, par la crainte du supplice qui l'attend, peut-il être soupçonné de perdre un seul mot du discours d'Auguste? Le sieur Neuville le suppose sans doute; après la tirade, il s'approche de cet ingrat ami, le tire par l'épaule et lui dit : Soyons amis, Cinna... Ah! M. Neuville, quel éclat de foudre pouvait mieux se faire entendre de ce criminel, et quel besoin Cinna avait-il de votre geste ?
« Pourquoi le sieur Neuville, dans ce rôle et dans tous ceux qu'il joue, débite-t-il avec une lenteur fatigante? Pourquoi coupe-t-il souvent
le premier hémistiche, ayant moins l'air de manquer de mémoire que de chercher à se complaire en s'écoutant parler, défaut énorme dans la déclamation? Pourquoi s'arrête-t-il de temps en temps, sans d'autre raison que celle de prétendre à un applaudissement, calcul qui le trompe souvent, qui interrompt son discours, refroidit l'action, rend le débit lourd et gauche, petit moyen fait pour indisposer le spectateur bien plus que pour l'attacher? Le sieur Neuville a encore l'habitude de jeter précipitamment les deux ou trois derniers vers de chaque tirade, de les dire dans le plus bas de sa voix, de manière à n'y être jamais entendu. Est-ce que le sieur Neuville ne sait pas que ce sont toujours ces trois vers que le public attend, qu'il est trompé quand on les lui fait perdre, qu'il s'indispose contre l'acteur et que cela nuit à son succès?
« Dans les rôles du Méchant, du Métromane, dans celui d'Edouard, du mauvais drame de VHèloïse anglaise, le sieur Neuville a mérité quelques applaudissements; malheureusement on y rencontre les défauts inséparables de son physique, mais en général il joue ces trois rôles avec assez de raisonnement et de vérité.
« Dans la Surprise de Vaniour, le sieur Neuville est toujours outré; il a plutôt l'air d'un
homme fort en colère que d'un homme chagrin et de mauvaise humeur; assurément ce n'est pas là l'esprit de ce rôle, il le joue tout entier à contresens.
« Cet acteur joue dans la Gageure avec esprit; c'est la pièce dans laquelle il m'a paru le plus constamment dans le sens de son rôle; il est vrai que ce rôle est de peu d'importance, mais c'est toujours un mérite que de bien faire ce que l'on fait. Jy ai cependant reconnu deux fautes
■ qu'il peut facilement corriger. Quand la marquise de Clairville, surprise par le retour de son mari, engage le sieur Neuville à se cacher dans le cabinet, il lui répond : Avec -plaisir; je ne vois pas la nécessité de mettre à ces deux mots une importance, un mystère, un air de bonne fortune
"€t une affectation que j'appelle indécente vis-à-vis d'une femme honnête, qu'il ne peut que supposer telle, dont il va devenir le neveu, à laquelle il ne peut avoir l'intention de manquer. Quand il sort du cabinet, c'est tout autre chose : singeries pour en sortir, singeries dans ses révérences, singeries pour gagner l'escalier dérobé. Est-ce là le ton de la bonne comédie? Non, sans doute; ces petits ridicules sont très mal vus du public, il est facile de les lui épargner... »
Cette critique anonyme nous renseigne ample-
ment sur la valeur artistique de Bourdon-Neuville; si contestable qu'elle fût, elle valait des bravos au chef d'emploi d'une troupe qui comptait d'ailleurs des sujets distingués comme M"'^ Colomb aînée, M™® Saint-Aubin, alors très jeune, MM. Granger, La Rochelle et Fleury. Ce dernier a tracé, dans ses Mémoires, un curieux portrait de la directrice versaillaise. — « C'était, dit-il, une femme charmante que la Montansier! Méridionale de toutes les manières, méridionale d'accent, de gestes et de sentiments; pas trop jeune lorsque je la vis, mais mieux que jeune; plus agaçante que jolie; plus d'esprit naturel que d'esprit cultivé, et surtout de cet esprit qui, se permettant beaucoup, rencontre quelquefois... En ce qui concernait les artistes, cette fameuse directrice était très bonne pour ses pensionnaires : juste autant que sa mauvaise tête le lui permettait, mais pas le moins du monde amie de l'ordre. Je ne sais, en vérité, quel temps elle prenait pour le repos! Le jour était donné au plaisir et à sa direction, et la nuit au jeu, passion qui était chez elle une fureur!... »
Pendant son séjour chez M"^ Montansier, il advint à Fleury une aventure qui caractérise les mœurs de l'époque.
Il s'était épris d'une jeune actrice, M"*^ Besse,
fort appréciée des chevau-légers du roi Louis XV; distingué par sa camarade, il eut l'imprudence d'étaler son bonheur avec une certaine fatuité. Les officiers s'en piquèrent et certain soir attendirent, armés de bâtons, leur indiscret rival. Fleury, qui venait de jouer Tancrede, avait au côté son épée de théâtre avec laquelle il fit de son mieux pour éviter l'outrage. Au bruit, la garde survint et arrêta cinq des agresseurs. Appelé quelques jours plus tard chez le duc de Duras, Fleury demanda qu'on fît paraître devant lui les coupables et, s' avançant vers eux :
■ — ■ Messieurs, leur dit-il, vous avez voulu m'assassiner et je ne sais pas transiger avec l'honneur; venez me combattre l'un après l'autre ou soyons amis.
Les chevau-légers furent touchés de ces paroles au point de se jeter dans les bras du comédien. Louis XV apprit avec satisfaction l'heureux dénouement d'une affaire dont s'étaient émues la cour et la ville; il fit mander Fleury pour lui dire : « Vous êtes un brave jeune homme », et le couvrit dès lors de sa toute-puissante protection : elle conduisit bientôt l'acteur au Théâtre- Français, où l'attendait la gloire.
M"^ Montansier à la suite de la Cour. — Elle fait construire une nouvelle salle. — Mort de M. de Saint-Contest. — Marie-Antoinette. — Cynisme ou légèreté.'' — Un mari platonique. — Plaisirs dangereux. — Une équipée. — Trianon. — Désaffection du peuple. — Joseph II censeur. — Louis XVI s'éprend de la reine. — Une soupe aux choux. — Marie-Antoinette admet la Montansier dans son intimité. — La reine comédienne. — Une Gasconne sans accent.
Après quelques années d'exploitation heureuse dans la petite salle de la rue Satory, l'ambition vint à M"® Montansier de posséder une scène plus vaste et mieux située. M. de Saint-Contest et d'autres servirent ce désir. Elle obtint grâce à eux, de Louis XVI, le droit exclusif de donner des spectacles à Versailles et de suivre la cour dans ses voyages, à la condition d'édifier une
salle « suivant les plans, symétries, décorations et alignements approuvés par Sa Majesté, et ce dans l'espace de deux années à partir du i" janvier 1776, sous peine de nullité dudit privilège ».
Joyeuse de cette faveur, M"'' Montansier acquit, rue des Réservoirs, un terrain sur lequel Boullet, machiniste du roi et de l'Opéra, construisit une salle dont le plan avait été fait par Heurtier, plus tard membre de l'Institut. Sa façade était simple, son intérieur agréable. Le plafond, de Bocquet, représentait la Tragédie, la Comédie et, au milieu, Apollon sur son char éclairant les talents lyriques. Terrain et construction revenaient à la somme de 351,264 livres.
L'inauguration du nouveau théâtre eut lieu le 19 septembre 1777, avec un prologue en vers de Joseph Aude, la Fête des Muses, et la Métromanïe. Louis XVI et Marie-Antoinette honorèrent de leur présence ce spectacle où figuraient, comme interprètes, Neuville, Florence, Patrat, Bonafons, La Rochelle, Perseval, Bérard, Amiel, Lecoutre, Granger, Lahaye, M""^' Pitrot et Pezay.
Quelques jours après cette solennité, M. de Saint-Contest mourut, âgé de trente-deux ans. Le coup était dur pour M"*" Montansier, qui perdait en lui un ami sûr, influent et très riche; par
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bonheur le sort lui avait, depuis quelque temps, assuré la plus puissante des protections.
Nous abordons ici un chapitre scabreux, celui des relations qui durèrent, pendant treize ans au moins, entre la reine de France et une femme dont la vie scandaleuse n'était pour personne un mystère. Y eut-il là, comme on l'a dit, cynisme ou, comme nous le croyons, simple imprudence? Disons les faits et jugeons-les sans parti pris.
Quand IMarie-Antoinette vint en France, elle avait quatorze ans et demi. i\Iarie-Thérèse d'Autriche sachant sa fille tendre, généreuse, mais paresseuse, légère et avide de plaisirs, éprouvait, en se séparant d'elle, une vive appréhension. Il fallait remonter jusqu'à Louis XIII pour trouver en la cour de France quelque moralité. Le dauphin, qu'épousait la frêle archiduchesse, avait échappé à la corruption générale, mais c'était aussi presque un enfant et la cour de Versailles, frivole et de mauvais renom, inquiétait à distance. Aussi l'impératrice avait-elle prodigué les conseils les plus sages à sa fille, l'exhorfant surtout à être pour son mari « complaisante, douce et amusante ». ]\Iais, à peine présentée, la dauphine se trouva dans une situation délicate que compliquait encore son inexpérience. Elle devint l'objectif de divers partis qui cherchèrent à s'emparer de son
esprit pour la faire servir à l'accomplissement de leurs desseins contradictoires. Fatiguée d'intrigues la jeune femme, pour y échapper, voulut s'amuser, jouir de tous les divertissements que sa nouvelle situation rendait possibles.
Mais la raison qui contribua le plus à jeter Marie-Antoinette dans la vie de futilités qu'on lui a tant reprochée, fut l'attitude étrange de son époux. Le dauphin n'était pas méchant, mais son caractère était sombre et sa timidité extrême. Trouvant comme tout le monde sa femme séduisante, il s'obstinait à ne le lui pas témoigner et lui créait ainsi une position très embarrassante.
L'héritier de Louis XV ne rachetait pas ses torts conjugaux par l'élégance de ses manières ou le charme de son esprit. Passionné pour les exercices violents, il chassait à courre jusqu'à ce qu'il fût complètement épuisé et rentrait alors dans un état pitoyable. Il mangeait en outre avec gloutonnerie et se donnait souvent des indigestions de friandises. Quelle compagnie pour une princesse jeune, belle, aimable, que ce mari platonique, brutal et vorace !
Devenue reine de France cinq ans après son union, Marie-Antoinette devait rester sur le trône ce qu'elle avait été dauphine, ennuyée et frivole. Elle conserva toujours l'étourderie et la soif de
plaisirs dont s'était justement préoccupée sa mère. Un penchant prononcé à la raillerie lui faisait beaucoup d'ennemis; toutefois, douée de tous les agréments de son sexe, sensible et bienfaisante, elle soulevait sur ses pas l'admiration des seigneurs et la sympathie du peuple. A ces triomphes flatteurs la retenue bizarre de son seigneur et maître faisait vraiment un trop violent contraste. On ne s'étonna donc pas de voir la jeune souveraine chercher à oublier les tristesses de son intérieur en s'entourant d'une coterie féminine qui, l'enserrant peu à peu, finit par ne laisser personne arriver jusqu'à elle. La princesse de Lamballe, M™*^ de Guéménée, M"® de Polignac se succédèrent dans le rôle de favorites. En même temps la reine essayait des plus étranges amusements.
Le jeu d'abord la captiva. Elle commença par jouer au lansquenet chez ses amies, puis organisa, à la cour même, des parties de pharaon auxquelles on admit des professionnels. Certains scandales en résultèrent ; un jour, par exemple, on s'aperçut que les dés dont on se servait étaient marqués; une autre fois le portefeuille bien garni d'un seigneur disparut, sans qu'il fût possible de le retrouver.
Les courses de chevaux sollicitèrent ensuite
l'attention de Marie-Antoinette. Ce sport, importé d'Angleterre, était l'occasion de paris, de folies où se compromettait gaîment la dignité royale.
Le bal, plus tard, remplaça dans les goûts de Marie-Antoinette le jeu et les courses; non le bal de cour, ennuyeux puisque compassé, mais le bal public, bruyant, où tous les rangs se confondaient. A chaque instant, pendant le carnaval, la reine quittait Versailles pour aller, avec des amis, au bal masqué de TOpéra. Comment s'y tenait-elle? Bachaumont, contant l'équipée d'un inconnu qui avait singulièrement réjoui Sa Majesté, va nous le dire :
« Ce masque était vêtu comme une poissarde, avec une coiffure déchirée sur la tête, et le reste de l'habillement à proportion. Dès que la reine a paru, il est venu au bas de sa loge et l'a entreprise avec une familiarité singulière, l'appelant Antoinette, et la gourmandant de n'être pas couchée auprès de son mari qui ronflait en ce moment. Il a soutenu la conversation que tout le monde entendait sur ce ton de liberté. Il y a mis tant de gaîté et d'intérêt que Sa Majesté, pour mieux causer avec lui, se baissait et lui faisait presque toucher sa gorge. Après plus d'une demi-heure de propos, elle l'a quitté, en
convenant qu'elle ne s'était jamais tant amusée; et, sur ce qu'il lui reprochait de s'en aller, elle lui a promis de revenir, ce qu'elle a fait. hS!r second entretien a été aussi long et aussi public, et cette farce a fini par l'honneur qu'a eu l'inconnu de baiser la main de la reine, familiarité qu'il a prise sans qu'elle s'en soit offensée... »
A ces plaisirs hévreux succédèrent, chez Marie- Antoinette, un réel enthousiasme pour la vie champêtre. Trianon profita de ce dernier caprice; elle s'y travestit en fermière et déguisa de même les seigneurs et les dames de la cour. Elle eut des moutons ornés de rubans roses et fit des fromages sur des tables de marbre blanc, dans des ustensiles en porcelaine de Sèvres. Pour comble on bâtit, dans une petite île, un temple à l'amour, où se nouaient à l'aise les intrigues.
Louis XVI ne prenait part à aucune des folies de la reine, mais il les tolérait et soldait sans récriminer les dépenses qu'elles occasionnaient. Ces dépenses étaient grandes, et les philosophes opposants ne se gênaient point pour dire qu'elles conduiraient la France à une banqueroute. Le peuple, à qui le récit de ces choses arrivait grossi, envenimé, se désaffectionnait de jour en jour et n'accueillait plus la reine, autrefois si fêtée, que par un silence de glace.
Renseignée et conséquemment inquiète, Marie- Thérèse envoya en France son fils Joseph II, ■■- pour tâcher de porter remède à cette situation menaçante.
Joseph II, voyageant sous le nom de comte de Falkenstein, arriva à Paris au mois d'avril 1777, et voulut juger par lui-même des inconvénients que pouvaient avoir les distractions accoutumées de sa sœur.
Elle le conduisit un soir chez M""® de Guéménée; on y joua au pharaon et l'on offrit au noble étranger de prendre part au jeu : « Non, répondit sèchement l'empereur, je ne suis point assez riche; d'ailleurs le jeu fait entrer dans nos appartements des gens qui sont faits pour rester dans l'antichambre. » — Et, en se retirant, il déclara à I\Iarie-Antoinette que cette maison était un vrai tripot, que le mauvais ton de l'assemblée et l'air de licence qui y régnait l'avaient scandalisé.
On le fit assister à une course de chevaux et, bien que sa présence inspirât beaucoup de réserve, il se choqua du désordre et de l'extrême familiarité qui régnaient dans cette sorte de divertissements.
Ces deux expériences suffisaient. A leur suite Joseph II fit à sa sœur une sévère morale sur les
incorrections de sa conduite, sur les dangers de la société dont elle s'entourait, sur les conséquences qu'entraînerait sûrement sa légèreté. Il y eut entre eux des scènes orageuses; enfin, s'inclinant devant l'autorité de son frère, la reine de France promit de s'amender.
L'empereur qui jugeait sa sœur peu réfléchie, mais au fond vertueuse, se rendait compte des difficultés que créaient à Marie-Antoinette ses entours, la famille royale hostile, le roi luimême. — « Cet homme, disait-il de Louis XVI, est un peu faible, mais point imbécile; il a des notions, du jugement, mais c'est une apathie de corps comme d'esprit. Il n'a aucun goût de s'instruire, ni curiosité : enfin, le jiat lux n'est pas venu, la matière est encore en globe. »
Joseph II n'avait pas seulement pour mission de morigéner sa sœur, il devait encore provoquer ce fiat lux dont il parle et engager le prince à renoncer enfin à la réserve étrange qu'il observait à l'égard de la reine. De ce côté, du moins, il obtint un succès complet car, d'une extrême froideur, Louis XVI passa presque aussitôt à une ardeur passionnée. Qu'y gagna la morale? Simplement ceci que le roi approuva par amour ce qu'il avait jusque-là toléré par mollesse, et qu'il se prêta même complaisamment au goût dont la
reine fut, à bref délai, saisie pour les jeux du théâtre.
Ce goût, Marie-Antoinette l'avait éprouvé déjà quand elle était daupliine, mais elle n'avait osé alors s'y livrer qu'en secret, si bien que ni le roi ni le comte de Mercy-Argenteau, surveillant la reine pour le compte de Marie-Thérèse, n'avaient soupçonné ces timides essais. Devenue reine, elle contenta d'abord son penchant par la multiplicité des spectacles donnés dans les palais royaux; puis, son caractère léger reprenant le dessus, de petites escapades la tentèrent. Elle fit alors retenir à l'année une baignoire d'avant-scène au théâtricule que M"'' Montansier dirigeait à Versailles, et s'échappa souvent, incognito, de ses appartements pour aller, avec AI""" de Lamballe, entendre là un opéra-comique ou une comédie joyeuse. Un soir, pendant la représentation des Moissonneurs, de Favart, Todeur de la soupe aux choux que mangeaient en scène les acteurs sembla si bonne à l'auguste dame qu'elle demanda s'il lui serait possible d'en avoir une part. On devine l'empressement mis à satisfaire ce caprice.
Avec son ordinaire habileté, W^" Montansier profita de l'incident pour faire sa cour; elle plut et, pour amuser la reine, se fit maintes fois
auprès d'elle 1 écho spirituel des bruits des coulisses ou du monde.
Vraisemblables sinon vraies, ces anecdotes intéressèrent la reine au point que, ne pouvant s'en passer, elle donna à la conteuse son entrée aux petits levers. Dans son lit Marie-Antoinette
— comme jadis Louis XV aux lectures de M. de Sartines — s'égayait des scandales présentés avec art par la Béarnaise.
Rien là, sans doute, de bien coupable; il est permis pourtant de regretter qu'en recevant familièrement une dévergondée notoire, Marie-Antoinette n'ait pas craint les haineux commentaires des censeurs dont, plus qu'aucune, sa cour était environnée. Ils n'y faillirent ni à l'époque ni plus tard, et nous verrons bientôt, dans des pamphlets, le nom de la reine fâcheusement accolé à celui de la Alontansier.
Cette dernière, du moins, faisait son personnage en flagornant à l'occasion un sexe ou l'autre et en tirant parti des sympathies par ses soins éveillées. Nous l'avons vue déjà obtenir du roi
— par la reine • — • le titre de directrice des spectacles à la suite de la cour. Cette fonction, qui la maintint en rapports constants avec Alarie- Antoinette, n'était pas une sinécure. • — • « Il y avait souvent à Choisy, dit, dans ses Mémoires,
M"'^ Campan, femme de chambre de la reine, spectacle deux fois dans la même journée, grand opéra, comédie française ou italienne à l'heure ordinaire, et, à onze heures du soir, on rentrait dans la salle de spectacle pour assister à des représentations de parodies, où les premiers acteurs de l'Opéra se montraient dans les rôles et sous les costumes les plus bizarres. » — Quand le château royal manquait de théâtre, ordre était donné d'en improviser un. On lit, par exemple, dans les Mémoires secrets, à la date du 5 juin 1778 : « La reine aime tellement le spectacle . que, pour l'amuser, il a fallu former à Marly à la hâte une salle de comédie dans une grange. C'est la demoiselle Montansier et la troupe de Versailles qui viennent la desservir. Les gens de la cour se plaignent d'y être fort mal à l'aise. » — Comme la cour, d'ailleurs, la France entière n'était qu'une vaste scène où toutes les classes s'évertuaient pour satisfaire une véritable fureur dramatique. Ce goût désordonné devait naturellement amener la reine à désirer publiquement faire ce que n'avait osé qu'en secret la dauphine. Cela s'exécuta à Trianon, pendant l'été de 1780, dans les conditions que nous a transmises une contemporaine :
« L'idée de jouer la comédie, comme on le
faisait alors dans presque toutes les campagnes, suivit celle qu'avait eue la reine de vivre à Trianon dégagée de toute représentation. Il fut convenu qu'à l'exception du comte d'Artois, aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et qu'on n'aurait pour spectateurs que le roi, Monsieur, et les princesses qui ne jouaient pas; mais que, pour animer un peu les acteurs, on ferait occuper les premières loges par les lectrices, les femmes de la reine, leurs sœurs et leurs filles. Cela composait une quarantaine de personnes.
« Louis XVI assistait à toutes les représentations, on l'attendait souvent pour commencer. Caillot, acteur célèbre, retiré depuis longtemps du théâtre, et Dazincourt, connus l'un et l'autre par des mœurs estimables, furent choisis pour donner des leçons : le premier pour l'opéra-comique, dont le genre plus facile fut préféré, le second pour la comédie...
« Tant qu'on n'admit personne à ces représentations elles furent peu blâmées; mais l'exagé ration des compliments augmenta l'idée que les auteurs avaient de leurs talents, et donna le désir d'obtenir plus de suffrages. La reine permit aux officiers des gardes du corps et aux écuyers du roi et de ses frères d'entrer à ce spec-
tacle; on donna des loges grillées à des gens de la cour; on invita quelques dames de plus; des prétentions s'élevèrent de toutes parts pour obtenir la faveur d'être admis. La reine refusa d'y recevoir les officiers des gardes des princes, ceux des cent-suisses du roi, et beaucoup d'autres personnes qui furent très mortifiées.
« La troupe était bonne pour une troupe de société, et l'on applaudissait à outrance; cependant, en sortant, on critiquait tout haut... »
Comme opposition au majestueux rang qu'elle tenait dans le monde, Marie-Antoinette adoptait au théâtre les rôles de soubrette : Gotte dans la Gageure hnpréviie, Jenny dans le Roi et le Fermier, Colette dans le Devin de l'illage; on pourrait s'étonner alors que, liée avec la Montansier, elle n'eût point réclamé les conseils de celle-ci qui jadis avait joué les mêmes personnages; mais il faut remarquer que les grands, familiers à l'écart avec « les histrions », les tenaient en public à respectueuse distance. Moins hypocrites que celles des autres classes, les mœurs des comédiens en paraissaient plus viles et fournissaient aux gazetiers les plus libres de leurs anecdotes. Comment la reine eût-elle, au su de tous, osé prendre leçon d'une femme dont,
vers le même temps, Théveneau de Morande disait :
« On a découvert que M"'' Alontansier, qui feignait de n'être que directrice de troupe, s'entendait avec M™^* Montigny, Gourdan, etc., pour faire la commission dans les provinces.
« M"*^ Montansier ne fait pas des petits marchés, mais elle est traitable pour les négociations qui en valent la peine. »
Ecartée comme institutrice, M"^ Montansier n'en était pas moins en faveur grande. On sait que Louis XVI et Marie-Antoinette avaient assisté à l'inauguration de sa nouvelle salle des Réservoirs; cette flatteuse visite se répéta fréquemment, surtout après la construction du Garde-Meuble, lorsqu'un corridor allant du château à ce bâtiment permit aux souverains de se rendre, à pied et sans être vus, des appartements dans leur loge.
Quels que fussent ses vices privés, M"*^ Montansier, de l'avis de tous, était comme directrice audessus des critiques. Son théâtre, qui représentait souvent des ouvrages iiiédits, était une école de bonne comédie. Il en sortit des sujets remarquables comme Saint-Prix, Dazincourt, Tiercelin, M"'' Joly, M-"^ Crétu; M'"' Mars, encore enfant, y débuta.
Une preuve certaine des bonnes grâces conservées par la reine à M"" Montansier nous est fournie par im fait publié au cours de l'année 1782. On montait Pourceaugnac au château de Versailles, et Marie-Antoinette témoigna le désir que sa protégée y remplît le rôle de la feinte languedocienne. Bien que depuis quinze ans elle eût quitté les planches, M"" Montansier se prêta à la royale fantaisie, mais une émotion compréhensible modifia l'accent qu'on avait cru devoir la servir : « Jamais, disait-elle plus tard à ses amis, je n'ai mieux parlé français que ce jour-là. »
Nouvelle faveur. — Amants, mais associés. — Une lettre de M"'' Montansier. — Ce que femme veut... ■ — Jalousie et brutalité. — Le Grand-Théâtre de Rouen. — Collot d Herbois flagorneur. — La Montansier réduite à coucher seule. — Sanglante et mystérieuse affaire. — Voyage forcé. — Un vaste projet. — Les Rouennais mécontents. — Placards et chansons. — Trêve, puis reprise des hostilités. — Neuville quitte la place.
Profitant de sa veine, M"'' Montansier obtint, le 8 novembre 1778, le privilège de plusieurs spectacles de province. Les scènes de la Loire et de la Normandie tombèrent ainsi sous son autorité.
Ni l'Orléanais, ni Caen, ni Le Havre où pourtant elle fit construire une salle, n'ont gardé souvenir de sa direction; il n'en est heureusement pas de même pour la ville de Rouen, et nous
allons, grâce aux archives du château d'Harcourt, montrer à l'œuvre l'habile femme et Neuville, son inséparable.
Une question d'intérêt divisa d'abord ces amants, qui étaient aussi des associés. Dans un mouvement de libéralité, inspiré peut-être par le désir d'éloigner l'homme qui, malgré sa résignation, n'en éprouvait pas moins d'intermittents accès de jalousie. M"*" ]\Iontansier avait fait mettre au nom de Neuville seul le privilège pour la Normandie. Maître à Rouen d'un théâtre récemment construit, Neuville le mit à grands frais en état et eut la chance d'y faire de bonnes affaires. Se ravisant alors. M"** Montansier prétendit à une part de ces gros profits. Elle reconnaissait bien avoir cédé son privilège à Neuville, mais c'était, disait-elle, une simple formalité, et elle en voulait jouir de compte à demi avec le directeur.
A cela Neuville ne fit point d'objection, voulant, disait-il à son tour, le bonheur d'une personne qui lui était chère; il était donc prêt à signer un. acte de société, mais il demandait que le traité embrassât à la fois les spectacles de la cour, de Versailles, et les théâtres normands, comme M"*^ Montansier le lui avait promis. Il exigeait, en outre, que des garanties lui fussent
données pour la régularité des comptes/ entendait avoir entre ses mains la gestion des deux entreprises et faire régler d'avance la part de bénéfices qui devait revenir à chacun d'eux.
Dans une lettre adressée à M. Campan, secrétaire du cabinet de Marie-Antoinette, Neuville, le 4 juin 1779, exposa ses griefs contre la réclamante qui, à l'improviste, lui avait fait visite à Rouen :
a Elle a commencé par nous tourmenter tous par une prétendue jalousie contre une personne à qui je n'avais parlé qu'une fois. Convaincue de son erreur sur ce point, elle m'a dit qu'il lui fallait de l'argent; j'en ai emprunté pour la contenter. Ensuite elle m'a demandé de faire, surle-champ, un contrat de société pour les privilèges de Rouen et ceux de la cour. Je lui ai répondu que je ne demandais pas mieux; mais que, comme il fallait tout prévoir dans un tel contrat, ce n'était pas l'affaire d'un moment; qu'elle n'avait qu'à mettre ses clauses par écrit, que j'y mettrais les miennes et que nous soumettrions le tout à des personnes en place, honnêtes et éclairées, qui s'intéressaient à elles, telles que M. de la Saône, ^1. l'Echevin, etc.
M"*' Montansier a trouvé ces prétentions ridicules et m'a proposé de m'acheter mon en-
treprise de Rouen ou de me vendre la sienne. J'ai consenti à tout ce qu'elle a voulu, jusqu'à lui donner, ainsi qu'elle le désirait, dix mille livres pour ses privilèges et prérogatives.
« Il y a tout lieu de croire qu'elle ne cherchait qu'à me tourmenter, car elle n'a pas tardé à changer d'avis; et, voyant que j'adhérais à toutes les propositions qu'elle m'a faites, elle a fini par me dire qu'elle ne voulait ni me céder son entreprise à la suite de la cour, ni même m'y associer en aucune manière; mais qu'elle prétendait, malgré cela, être de moitié dans mon entreprise de Rouen. »
M"*^ Montansier ne s'était pas bornée à cet ultimatum; elle avait menacé Neuville de lui faire perdre les bonnes grâces de tous ses protecteurs et de le réduire à la dernière misère, s'il ne voulait pas en passer par ce qu'elle désirait de lui. Quel mobile faisait agir ainsi sa capricieuse camarade?...
« Si certaine liaison, — ajoutait-il — contre laquelle je lui ai parlé en véritable ami avant mon départ de Paris, qu'elle eût dû rompre en conséquence et qu'elle a continuée, parce qu'elle la prétend innocente (je le désire!), est la cause de ses extravagances et des persécutions qu'elle me fait essuyer, que je la plains ! qu'elle se pré-
pare de chagrins et de remords, d'avoir sacrifié tout ce qu'elle devait à un galant homme, tout ce qu'elle se devait à elle-même, et à qui!... »
A ces plaintes, modérées de forme, il convient d'opposer les arguments mêmes de son adversaire. Elle les fit connaître au duc d'Harcourt, gouverneur de la Normandie, dans une adroite épître, dont nous respecterons le style et l'orthographe :
« Versailles, 12 juin 1779.
« Monseigneur,
« Je comptais avoir l'honneur de vous adviser une lettre le même jour que j'ai eu celui dans écrire une à madame la duchesse, mais j'an é été ampéché par une petite maladiie qui m'a pris subitement et dont je ne me suis débarrassée que depuis deux jours.
« J'ai imploré les bontés de madame la duchesse auprès de vous, monseigneur, sur les solicitassions que l'on m'a assuré que l'on y ferait pour obtenir de vous que le sieur Noeuville aict la jouissance à lui seul du privilège de la province, que vous avais eu la bonté de m'accorder. J'ai eu
l'honneur de vous dire à Caën, quoi que fort succintement, les raison qui m'avoit fait signer cette maudite cession. J'ai évité autan qu'il m'a été possible de donner des tors au sieur Noeuville, vis-à-vis de vous, monseigneur; mais vous avais dû voir et nous avons veu, combien j'étais dupe de ma bonne foy. Votre justice vous a porté à me donner des ordres que j'ai fait passer au sieur de Noeuville. J'ai cru qu'ositôt qu'il les auroit reçus, il auroit annulé laditte cession, que nous aurions fait l'acte de sosiété et qu'il n'auroit pas osé se permettre la plus petite réclamation pour abuser d'un titre qui de lui a moy ne doit pas en être un. Cependant la cession subsiste; notre acte de société n'est point fait et je n'entans parler de rien. Le sieur Noeuville aura cherché à intéresser vos bontés ; mais comme elles sont toujours à côté de votre justice, elle me fera conserver les droits que vous avois bien voulu me donner sur le privilège de la province dont je n'ai pas peu disposer dans aucun cas, sans votre agrément. Un second ordre de votre part au sieur de Noeuville m'en fera jouir. J'atans ce moment pour m'occuper des opérations absolument nécessaires pour rendre la troupe de Rouen agréable, qui ne l'est pas pour le présent. Il y manque des sujets que j'ai la facilité d'y anvoyer, du
moment que mes droits seront constatés; l'on y désire aussi M. O frêne, que j'i amènerai pour quelque temps. La province, monseigneur, ne peut que gainer que je me melle de cette besogne. J'ai des ressources tan pour la composition de la troupe, que pour la solidité péquinière. L'établissement ne vient de ce faire à Rouen que sur mon crédit et le papier que j'ai signé pour vingt-huit mille livres. Si je ne suis plus pour rien dans la direction la confiance est détruite et le plus petit événement renversera la machine. Je vous suplie, monseigneur, de me faire passer vos ordres et au mêmie temps si vous désirés que j'anvois à Caën la comédi d'icy pendant l'intervalle du voyage de Compiègne et Fontainebleau. Mon intencion est de former une troupe lannée prochenne pour Caën, pour éviter le désagrément qu'il y an ait encore une aussi mauvaise que celle qui y est cette année. Car on m'a dit qu'elle était détestable. Soyez persuadé, monseigneur, que je metterai toujours tous mes soins à vous prouver que je mérite la grasce que vous m'avois accordé, et une seconde que j'implore en vous suplyant de me faire conserver la première. J'ai tor, je l'avoue; mais je ne l'ai que dans la forme, et non dans le fond; puisque ce n'est qu'un tor de confiance et vous ne peimetterés pas que l'on an abuse.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, « Monseigneur, « Votre très humble et très obéissante servante.
« De Montansier. »
Les protecteurs sollicités intervinrent, non au profit de Neuville qui dut se résigner à céder la moitié de son privilège sans obtenir, comme il le désirait, la même part dans celui de M"° Montansier. Pour comble, celle-ci, accourue à Rouen pour signer la convention établissant ses droits, emporta à Versailles les dix-huit cents livres qui constituaient la seule réserve de Neuville.
L'amant eût eu mauvaise grâce à se fâcher de cette espièglerie, car il n'usait pas, envers sa maîtresse, de plus délicats procédés. Exemple : il logeait chez elle quand, deux fois par mois, il allait rendre compte de sa gestion; or, une nuit, il introduisit secrètement dans sa chambre certaine actrice de la troupe de Versailles. Avertie de cette trahison, M''*" Montansier va frapper à la porte du parjure qui se garde bien de répondre. La dame en fureur cogne et tempête; impatienté du bruit, Neuville prend une épée et se précipite hors de la chambre avec tant de violence qu'il enfonce son arme dans un bras de
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la Montansier. Les cris de cette dernière attirent du monde, on saisit le coupable que l'on mène en prison. Mais la blessure n'est pas très grave, l'amante deux fois meurtrie pardonne et, grâce à ses démarches, Neuville est bientôt élargi.
La direction Tvlontansier-Neuville devait, à Rouen, durer près de dix années. Avec des chances diverses, bien entendu. Le Grand-Théâtre, loué 17,500 livres, produisit, en 1780, un médiocre profit; l'année suivante fut meilleure, bien que Neuville, pour éviter une concurrence, eût dû prendre à sa charge l'ancienne salle moyennant 2,300 livres par an. Nous disons Neuville, parce que M"^ Montansier, ne s'intéressant qu'aux recettes, refusa de signer le nouveau bail. Mais un événement d'importance lui permit de parer à cette charge en organisant des spectacles productifs : Marie- Antoinette donna, le 22 octobre, un Dauphin à la France. Des réjouissances publiques s'en suivirent, auxquelles les directeurs rouennais s'associèrent en faisant chanter des couplets en l'honneur du petit prince, en organisant un bal gratuit, en donnant enfin, sous ce titre : la Fête danphine, oit le Monument français, une pièce inédite, dont voici l'analyse :
« Dans un village de Normandie, des ouvriers sont occupés à terminer une fontaine nouvelle-
ment construite, dont la partie supérieure est couverte d'un voile; sous ce voile est une œuvre de sculpture qui doit être inaugurée le jour même. Un coup de canon retentit, annonçant l'approche d'un vaisseau ennemi. Déjà, la veille, le brave Philippe, fils du capitaine Lartimon, a soutenu contre un brick anglais le plus rude des combats. Un des ouvriers souhaite pour lui une nouvelle victoire. • — ■ « Elle arriverait à propos, ajoute-t-il; aujourd'hui l'inauguration de ce monument, ensuite une prise anglaise que nous verrions entrer ce soir, et, par-dessus tout, la naissance de notre Dauphin! Oli! celle-là nous fait plus de bien que l'eau douce de cette fontaine ne ferait de plaisir à un marin qui n'en aurait pas bu depuis trois mois ! » — ^ Et puis, si Philippe triomphe, il épousera Babet, allé d'un inspecteur, qu'il aime d'un amour partagé'...
« Tous les villageois, survenant, s'apprêtent à prendre part aux plaisirs qui se préparent, et, à l'exemple du marin Lartimon, du canonnier La Mèche et du carillonneur Caron, se mettent à chanter les louanges des membres de la famille royale. — « Leurs noms, dit un personnage, sont écrits dans tous les cœurs des bons Français. Il n'y a qu'une voix pour célébrer les vertus qui leur ont conquis l'amour du peuple...
Pour le bonheur des Français
Notre bon Louis seize S"est allié pour jamais
Au sang de Thérèse.
De cette heureuse union Il sort un beau rejeton !
Pour répandre en notre cœur
Une joie parfaite, Conserve, ô ciel protecteur,
Les jours ^Antoineitel
« Comme chacun le désire, Philippe s'empare du brick anglais, ses officiers prisonniers sont amenés sur la scène, le monument apparaît à tous avec son couronnement qui consiste en un magnifique dauphin, symbole de la joie publique, et Philippe s'unit à Babet au milieu du plus vif enthousiasme. »
C'était là, certes, une banale flagornerie, les spectateurs pourtant l'exaltèrent; ils firent bien, au total, car l'auteur n'était autre que le comédien nomade Collot d'Herbois, et l'on sait ce qu'il en coûta plus tard aux Lyonnais pour avoir sifflé ce haineux personnage.
La correspondance de Neuville le montre, vers cette date, en proie aux tracasseries de ses acteurs, aux critiques du parterre, aux prétentions multiples des officiers de la garnison rouennaise
qui ne se gênaient point pour faire conduire au corps de garde l'imprésario parfois rétif.
Pendant que son amant peinait loin d'elle, que faisait à Versailles M'"' Montansier? Des affaires, sans doute, mais aussi des sottises, car les années semblaient ne pouvoir l'assagir. Une page de la Chronique scandaleuse lui prête alors cette aventure : « La Montansier, directrice de la comédie de Versailles, avait fait nombre d'impertinences; un ordre du roi est venu la claquemurer dans une prison. La première chose qui lui est échappée lorsqu'elle s'est vue renfermée : « N'aurai-je « aucune société, a-t-elle dit, et le roi ordonne-t-il « absolument que je couche seule? » Le roi a été le premier à rire de cette saillie effrontée, les ministres en ont ri aussi, mais ils ont cru devoir venger le respect dû à Sa Majesté en retenant quelque temps prisonnière la lubrique comédienne; elle a pourtant obtenu sa grâce et est revenue à sa place de directrice. »
Des impertinences, somme toute, étaient choses très vénielles en comparaison de l'acte incompréhensible qui devait bientôt obliger Neuville à passer la frontière.
Le 15 mars 1782, un sieur Halot, garçon de M. Plé, coiffeur à Rouen, avait été envoyé par son maître pour accommoder le directeur du
théâtre. Celui-ci, qui s'était plaint précédemment de Halot, consentit néanmoins à lui confier sa tête. Tout à coup des cris partent de la loge de Neuville, qui se précipite vers la fenêtre en criant : « Au meurtre! on m'assassine!... » Des passants accourent, et trouvent d'un côté Neuville, frappé de plusieurs coups de couteau, de l'autre le garçon perruquier baigné dans son sang. Chacun accusant l'autre d'assassinat, on ouvre une enquête et Neuville déclare ce qui suit :
« Halot venait de me raser; mon domestique, inutile pendant que Halot m'accommodait les cheveux, s'était retiré. On venait de m'apporter mes lettres, je les lus. Je m'endormis ensuite et fus réveillé par la douleur d'un coup que je recevais au côté droit du cou. Mon premier mouvement, en me réveillant, fut de porter la main gauche à l'endroit de la douleur. Dans ce mouvement, qui fut aussi vif que naturel, je rencontrai le fer dont j'avais été blessé au moment où Halot le relevait pour m'en frapper encore. C'était un couteau. Il m'échappa en me coupant deux doigts de la main dont je l'avais saisi.
« Dans le trouble que porta dans mon âme un réveil de cette nature, je m'élançai de dessus ma chaise en appelant du secours et en opposant à la rage et au fer de mon assassin, qui voulait
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consommer son crime, mes mains qui, par différents mouvements, mirent mon corps à couvert, mais reçurent plusieurs blessures aussi bien que mon visage, qu'elles ne purent garantir.
« Mes cris furent heureusement entendus par le nommé Poittevin. Il était occupé au bas de mon escalier, il monta. Dès que je l'aperçus, je me jetai entre ses bras et je le conjurai de me sauver la vie, d'arrêter celui qui avait voulu me l'arracher. Poittevin, effrayé, ne s'occupa que de moi. Halot s'était retiré au fond de la chambre. Il y fut trouvé ayant encore le couteau dans ses mains. Il était évident qu'il s'était frappé luimême pour faire croire qu'il avait été assassiné. »
De son côté, le perruquier affirma que, maltraité en paroles puis souffleté, il avait riposté; Neuville alors, s'élançant sur le couteau à gratter la poudre, lui en avait porté plusieurs coups et s'était blessé lui-même dans la lutte engagée par la suite.
Entre ces dépositions contradictoires, la justice hésita d'abord; puis, le lieutenant criminel donna l'ordre d'arrêter Plalot; l'opinion publique se déclara alors contre Neuville et le magistrat envoya chez lui des gardes pour se saisir de sa personne. Mais ce nouvel ordre fut signé à sept heures du
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soir, et, à six heures, Neuville s'était dérobé par la fuite aux poursuites qui le menaçaient.
Le lieutenant criminel, qu'on accusa de négligence, fut interdit pour une année, mais cet arrêt ne calma pas les esprits montés contre le directeur universellement détesté. Les collègues de Halot, plus ardents que les autres, se portèrent en nombre à la Tournelle, où le Parlement leur donna l'autorisation de faire saisir Neuville par tout le royaume. Ils envoyèrent à cet effet plus de douze cents lettres contenant le signalement du fuyard, mais celui-ci était trop loin pour que la justice le pût joindre; elle le condamna, par défaut, au bannissement perpétuel et à 30,000 livres d'amende.
A la première nouvelle de ce très grave incident, M"" Montansier se hâta, comme on pense, d'aller prendre la direction du théâtre déserté par Neuville; elle s'y heurta à de mauvais vouloirs qui lui rendirent sa tâche d'autant plus pénible que sa charge à la cour l'obligeait à faire fréquemment la navette entre Versailles et la capitale de la Normandie. Aussi n'épargna-t-elle aucune démarche pour amener le retour de l'ami dont elle tirait tant de services.
Avec le temps, comme toutes choses, la sanglante scène s'oubliait, d'autant que le lieutenant
criminel avait été replacé et que Halot, qu'on avait cru perdu, s'était aisément rétabli. Ce ne fut pourtant qu'à la fin de l'année 1784 que la solliciteuse obtint, du duc d'Harcourt, des lettres d'abolition permettant à Neuville de reparaître à Rouen.
Tandis que son associé reprenait sans opposition les rênes de l'exploitation normande, M"® Montansier s'ocupa d'un projet qui peut faire apprécier la hardiesse de ses idées; elle rêvait et sollicitait, de l'autorité royale, V entreprise générale de tous les spectacles des provinces du royaume!
Le Mémoire qu'elle adressa sur ce sujet au baron de Breteuil constatait que l'administration de rOpéra de Paris avait été constamment en déficit. Pendant les années 1778 et 1779 les pertes même s'étaient élevées à 595,958 livres, remboursées par la ville. Le comte de Maurepas et M. Necker, pour remédier à cette situation, avaient alors fait consentir le roi à verser annuellement dans la caisse de l'Académie de musique une subvention de 1 50,000 livres. Or, cette somme, M"" Montansier promettait de la payer elle-même, à condition qu'une compagnie formée par elle obtiendrait le privilège de tous les théâtres du royaume. Rien ne serait changé quant au mode
d'administration de MM. les ministres; on correspondrait avec chacun d'eux, on prendrait leurs ordres directs; on paierait comme par le passé les honoraires d'usage aux bureaux des gouverneurs et commandants, les impositions pour les pauvres, etc.; on s'arrangerait enfin à l'amiable avec les entrepreneurs et directeurs en fonction pour se charger des loyers de leurs salles, acquérir les décorations et autres accessoires de théâtre.
La chose n'aboutit pas, soit que les gouvernants redoutassent la constitution d'un monopole si important, soit que, bien renseignés sur la position financière de la solliciteuse, ils missent en doute l'exactitude du versement promis. M"® Montansier gagnait, certes, beaucoup d'argent, mais elle en dépensait, par générosité ou caprice, plus encore, si bien qu'il lui fallait souvent recourir à l'obligeance de ses amis ou tenter des spéculations plus ou moins hasardeuses.
Nous avons vu Neuville reprendre la direction du théâtre de Rouen sans que personne s'en offusquât. Il n'en faut pas conclure que ses torts étaient oubliés; les Rouennais, au contraire, en gardaient une rancune qui n'attendait que l'occasion pour se manifester. Deux années pourtant
s'écoulèrent sans orage, faisant réaliser chacune à Neuville un bénéfice de 30,000 livres qui lui servit à défrayer les entreprises de Caen, du Havre et de la Loire, moins favorisées. M"" Montansier, de Versailles, l'aidait de ses avis et surveillait attentivement les mutations utiles de leurs divers sujets. Quand un acteur ne plaisait plus dans une localité, elle l'envoyait dans une autre où, par l'attrait de la nouveauté, il avait chance de succès. Mais c'est à Rouen qu'était, en comédie ou en opéra, sa grande réserve et la meilleure de ses troupes; Baptiste aîné et Baptiste cadet la conduisaient d'ordinaire, et des étoiles parisiennes comme Dugazon, M™'' Saint-Huberty, venaient souvent la renforcer en excitant encore son émulation.
Nous avons dit que, bien qu'on le tolérât, Neuville ne comptait dans la cité normande que de rares partisans. La trêve tacitement conclue entre le directeur et le public ne tarda pas à être rompue par celui-ci. Le 16 avril 1787, jour de la réouverture du Grand-Théâtre, une lettre élaborée en commun fut jetée sur la scène et l'on obligea un acteur d'en faire à haute voix la lecture.
Après d'amères critiques contre le régisseur taxé d'orgueil, les acteurs accusés d'insolence, de mauvaise tenue ou d'incapacité, cet écrit procla-
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mait la nécessité de donner à Rouen le ballet que ses habitants réclamaient en vain depuis plusieurs années.
Au papier qu'on lui fit parvenir, M"'' Montansier répondit, le 19 avril, par une épître au Journal de N onnandie annonçant l'envoi d'artistes en remplacement de ceux qui déplaisaient le plus et défendant les autres, surtout une haute-contre que, vu la rareté de ce genre de voix, on ne pouvait songer à congédier. Quant à un personnel dansant, son engagement était chose à peu près impossible. — « Le ballet, disait-elle, est un objet d'une dépense excessive. Il serait indispensable d'augmenter les prix, mais nous ne le pouvons sans le consentement du public et la sanction des magistrats. Il ne faut pas se dissimuler qu'il y aurait encore beaucoup d'inconvénients. Où loger ce ballet dans un théâtre où il n'y a nulles commodités, où il n'y a pas la moitié des loges nécessaires pour les acteurs, où il n'y a point de magasin pour les décorations, point de magasin — ou du moins un très petit — pour les habits? Au reste, nous serons toujours disposée à tout entreprendre pour donner au public de nouvelles preuves de notre zèle et de notre soumission à ses volontés... »
Le ton de cette réponse ne plut guère et un des
abonnés réfuta l'assertion principale de la directrice dans les termes suivants :
« M"'' Montansier fait des objections à l'infini au sujet d'un ballet. Un ballet ! c'est une dépense extraordinaire! Il faut augmenter les prix! Il faut agrandir le théâtre ! Et puis où loger ce ballet? Ainsi, suivant elle, c'est la chose impossible; ainsi il faudra nous en passer, malgré la demande générale qu'on en a faite de tout temps. Cependant il y en avait un à l'ancienne salle, laquelle est beaucoup plus petite, en tout point, que celle-ci; les prix n'étaient point augmentés, les recettes n'étaient pas aussi fortes et les bénéfices n'étaient pas aussi considéra.bles, les acteurs étaient aussi mieux payés, et on ne perdait pas un bon sujet pour vouloir épargner cent écus.
« Mais ne nous fâchons pas; le souvenir des avantages qu'elle a retirés jusqu'à présent de son privilège et l'augmentation des bénéfices qu'elle peut obtenir par l'effet des changements demandés la décideront, à coup sûr, à remplir les vues du public plutôt que de s'exposer à n'avoir aucun spectateur. . . »
La phrase finale de l'abonné n'était pas une vaine menace car, par affiches manuscrites, les jeunes gens de Rouen furent bientôt invités o à s'abstenir d'aller au spectacle jusqu'à ce que le
vœu du public eût été satisfait ». A cette mesure promptement adoptée, M"" Montansier opposa l'intention de fermer son théâtre, d'où publication, par les opposants, de trois avis simultanés :
« A?/x Amateurs.
({ La Montansier menace de retirer sa troupe si nous ne retournons promptement au spectacle, c'est ce que tous les honnêtes gens désirent. »
a A la Jeîinesse.
« Jusques à quand, fière et sensible jeunesse, souffrirez-vous voir le vil et insolent Neuville? Vous rappellerez-vous toutes les horreurs dont il fut capable et dont il n'a pu trouver grâce que dans une âme mercenaire ? Le souvenir, au cri de la justice, défendra au bon citoyen, au vrai patriote, l'entrée des spectacles jusqu'après entière satisfaction sur la lettre jetée sur le théâtre et une réparation authentique de l'injustice révoltante envers nos concitoyens. »
« Prenez garde à vous!
« Par ordre très supérieur du public indigne les honnêtes gens sont invités de ne point aller
au spectacle que nous n'ayons obtenu une autre direction et de meilleurs comédiens, une police moins comédienne et des magistrats plus citoyens. »
On devine, par les derniers mots de ces placards un peu vifs, que la police et la magistrature s'étaient, comme à l'ordinaire, rangés du côté des privilégiés contre ceux qui disaient avoir à s'en plaindre. Par peur, cependant, les Rouennais s'abstinrent de porter- leur argent à Neuville, peur justifiée par la menace de les faire figurer dans un pamphlet imaginé par les rédacteurs des ûi'is, et dans lequel étaient odieusement diffamés les gens qui commettaient le crime d'aller au théâtre.
Les poètes normands prirent, à leur tour, parti dans le conflit qui passionnait leurs compatriotes en décochant presque quotidiennement aux directeurs des épigrammes, des apostrophes, voire des chansons. Citons, comme spécimen, des couplets écrits sur l'air de la romance de Nina et portant ce titre : la Comédie 'de la Montansier.
Quand la jeunesse reviendra A la défunte comédie, Le printemps alors finira, L'épine sera défleurie ;
Mais je regarde, hélas ! hélas !
La jeunesse ne revient pas.
Oiseaux, il faut chanter bien mieux Si vous voulez vous faire entendre; Votre directeur malheureux Chante peut-être un air bien tendre; Mais non, j'écoute, hélas ! hélas !
Le directeur ne chante pas.
Toi qui nous a lassés cent fois Du récit de tes fades pièces, Montansier, ta plaintive voix Semble demander nos espèces; Mais tu t'abuses, hélas ! hélas !
De longtemps tu n'en recevras.
Ni la directrice de Rouen ni son associé n'avaient l'épiderme sensible, et les brocards, rimes ou non, les eussent laissés froids si, par suite des moyens d'intimidation employés, leurs intérêts n'eussent été sérieusement menacés; mais on jouait dans une salle presque vide et les frais de troupe, montant à 141,000 livres, n'en couraient pas moins. Résister encore, c'était la ruine à brève échéance ; ils le comprirent et, résolument, donnèrent au public les danseurs réclamés avec tant d'énergie.
Les débuts du ballet eurent lieu, au Grand-
Théâtre, le 27 juillet 1787; ils calmèrent les esprits et ramenèrent la foule. Profitant de la circonstance, M"® Montansier déclara vouloir rester, par la suite, étrangère à l'exploitation normande; cette retraite apparente ou vraie signifiait que la directrice pressentait en l'avenir des difficultés nouvelles. Elles se produisirent, en effet, dans l'été de l'année suivante.
Que. voulaient alors les Rouennais? On le sut au cours d'une réunion tenue, le 4 juin, au café de la Comédie, et dans laquelle Neuville, convoqué, dut statuer par article sur leurs réclamations écrites. Voici le procès-verbal curieux de ces demandes et réponses :
« 1° Une première haute-contre. — Promis pour le 5 juillet;
« 2° Une première chanteuse. — A dit qu'il avait fait ses efforts pour avoir M"^ d'Herville et promis de lui écrire de nouveau et de communiquer le lendemain, à 1 1 heures, sa lettre au public;
« 3" Que les fourriers et les bas-officiers soient placés ailleurs qu'au parterre, ces spectateurs gênant sous tous les rapports. — Promis qu'il solliciterait un ordre pour satisfaire sur cet article;
« 4° Que les acteurs et gens de la direction n'applaudissent jamais les premiers lorsqu'un
nouveau sujet débute. — Promis d'y tenir la main;
« 5° Que le costume soit observé strictement : qu'une soubrette ne paraisse plus sur la scène plus brillante que sa m.aitresse, et qu'une paysanne ne se présente pas en bourgeoise. ■ — ■ Promis;
« 6° La non-suppression du ballet dans les pièces qui en exigent. — Promis, après quelques difficultés;
« J"^ Que la troisième représentation des pièces nouvelles soit toujours donnée dans un jour d'abonnement. — Promis;
« 8° Qu'une assemblée de village ne soit pas simulée par deux ou trois acteurs en guenilles. — Promis;
« g" Que le spectacle commence toujours à 5 heures et demie précises. — Promis ;
« 10° Que le lustre soit toujours allumé à 4 heures précises. — Promis, après quelques difficultés;
« 11° Que le sieur Neuville donne une autre issue pour les perruquiers. — Promis de consulter l'architecte de la salle ou d'obtenir un ordre pour qu'ils sortent avant la fin du spectacle ou quand le monde sera écoulé;
« 12° Que les engagements soient toujours
faits au moins six mois avant, pour éviter le prétexte de ne pouvoir trouver d'autres sujets. ■ — A prouvé qu'il obéissait au vœu du public par plusieurs engagements déjà faits;
« 13° Que le sieur Neuville ne communique jamais avec le public par ses écrits, mais qu'il soit prêt à paraître quand on l'exigera. — Arrêté que, lorsqu'il y aura quelque plainte ou demande à faire, le régisseur se rendra au même endroit qu'aujourd'hui. »
Au gré des spectateurs Neuville mit trop de négligence à tenir les engagements pris. On l'en punit, le 29 juin, par la distribution d'un écrit invitant les Rouennaises à fuir le spectacle tant que le directeur n'en serait point changé. Un des griefs relevés contre lui était qu'à deux reprises il avait fait éteindre dans la salle jusqu'au lustre, bien que des dames fussent encore dans leurs loges : « Cette infamie, déclarait le placard, ajoutée à celle des sentinelles d'augmentation pour empêcher la jeunesse de réclamer contre les abus qui se perpétuent dans cette direction, sont un précis des nouveaux crimes d'un homme qui paraît n'avoir échappé à la roue que pour subir son châtiment de ceux mêmes qu'il a tant de fois offensés. »
Il n'apparaît pas que ce deuxième essai de
boycottage ait eu le même succès que le premier, car les spectacles continuèrent avec régularité, et les recettes furent assez bonnes pour permettre à la direction de placer des bancs au parterre, debout jusqu'alors, et d'installer un nouveau lustre.
Les mécontents, par contre, eurent ce bonheur inespéré de voir leur adversaire renoncer de luimême à une lutte dont l'issue eût pu se faire attendre longtemps encore. Le 12 avril 1789, Neuville céda effectivement à René-François Mole, comédien ordinaire et pensionnaire du roi, le privilège et les accessoires du théâtre qui lui appartenait jusqu'en 1797. Cela lui mit en poche 300,000 livres avec lesquelles la Montansier, toujours associée pour les gains, devait payer ses dettes et tenter, si possible, une nouvelle entreprise.
Neuville quitta Rouen au bruit de ce refrain, mis par un chansonnier gouailleur dans la bouche du parterre :
Partez quand vous voudrez, Car pour moi je demeure, Et, si jamais je pleure, C'est quand vous reviendrez...
Marie-Antoinette quatre fois mère. — Une i)rétention fâcheuse. — Prélude de la Révolution. — La prise de la Bastille. — Hostilité des masses. — L Autrichienne. — Versailles envahi. — Un trait de courage. — Comment la cour fut conduite à Paris. — Libelles contre la reine. — Ce qu'on lui fait dire de La Montansier. — Un calvaire.
Nous avons, dans un précédent chapitre, montré la reine de France se livrant, avec une ardeur imprudente, aux plaisirs du jeu, des courses, du bal ou du théâtre. Quatre accouchements survenus de 1780 à 1785 changèrent le cours de ses idées, en lui donnant l'envie d'intervenir activement dans la politique. Elle fut là, par malheur, ce qu'elle avait été dans ses mœurs privées, légère jusqu'à l'extravagance.
La camarilla dont elle crut devoir s'entourer la compromit en se servant de son pouvoir pour
obtenir des faveurs injustes. Complaisants d'abord les ministres en vinrent, par la suite, à blâmer les désirs incessants de leur souveraine; celle-ci, fâchée, n'eut alors plus qu'un objectif : le remplacement de ceux qui lui faisaient obstacle par des gens moins capables peut-être, mais moins économes des deniers publics. De là des crises répétées dont souffrait, autant que la France, l'autorité royale.
Il faut bien dire qu'à cette époque crépusculaire tous les yeux étaient troubles ou ne voyaient que des fantômes; ce qui avait été cachait ce qui allait être, et l'on marchait inconsciemment à ce déluge qu'avaient, en leurs derniers jours, pressenti Louis XV et la Pompadour. Tout semblait vivre, mais tout était mort et ne tenait debout que par habitude. Ce qui devait être une guerre civile et une guerre sociale s'annonçait par des troubles de jour en jour plus graves. En haut régnaient les préjugés, l'incohérence, une faiblesse incurable traversée d'impuissantes colères; en bas des aspirations confuses s'affirmaient dans un irrésistible élan vers un nouvel ordre de choses. On sait comment l'horizon politique se chargea brusquement d'épais nuages, comment, suivant le mot de Mirabeau, la France passa du chaos tranquille au chaos agité. Les salons com-
■jb LA MONTANSIER
mencèrent, puis le Parlement discuta; le clergé lui-même prétendit refuser des subsides à la royauté. Malgré sa répugnance Louis XVI dut convoquer les Etats-Généraux qui, réunis le 5 mai 1789, se transformèrent d'eux-mêmes, le mois suivant, en Assemblée constituante. Bientôt éclata ce coup de foudre .- la prise de la Bastille, prison formidable dans laquelle le peuple voyait l'incarnation, du despotisme capricieux et impitoyable. « Quelle révolte ! dit à cette nouvelle le roi abasourdi. — Sire, risposta M. de Liancourt, témoin oculaire du grand acte, dites révolution. »
C'en était une, effectivement, complète, implacable. Dès ce premier jour apparurent les lions et les hyènes dont l'action parallèle devait faire du gouvernement populaire la phase la plus noble, la plus sanglante aussi de notre histoire : les uns ayant pris la Bastille, les autres s'étaient, par l'assassinat d'innocents, tristement signalées.
Louis XVI avait à choisir entre deux déterminations : écraser les révolutionnaires par la force, ou se mettre à leur tête pour les diriger et les contenir. Il ne prit pas le premier parti par conscience, mais, n'adoptant qu'à contre-cœur le second, il s'y engagea sans plan personnel, sans
savoir jusqu'où il irait, tantôt avançant, tantôt reculant, détruisant les forces gouvernementales dont il était incapable de se servir, et consolidant la révolution par des concessions graves et des promesses intempestives.
Moins nulle que son époux, Marie- Antoinette avait encore plus de vaillance. Après avoir aimé la popularité que lui valaient les réformes, elle fut la première à s'alarmer quand elle vit que les nouveaux venus étaient insatiables, et qu'après chaque changement obtenu ils en réclamaient d'autres. Témoin forcé de scènes choquantes, pleines de menaces, blessée à la fois comme femme et comme souveraine, elle sentit que le roi était prisonnier des révolutionnaires et voulut avant tout l'affranchir. Mais, dans ces circonstances encore, elle fut si peu prudente qu'elle perdit à jamais l'affection populaire, un moment reconquise.
Très froid d'abord, Paris devint promptement hostile à celle qui prétendait lui tenir tête. Qu'il était loin, le jour où, montrant le peuple pressé pour assister aux fêtes du sacre, le duc de Brissac avait pu dire à Marie-Antoinette : « Aladame, vous avez là deux cent mille amoureux! » Ce n'était plus la reine de France, mais FAutrichiemte, une étrangère suspecte dont le carac-
tère, les mœurs même étaient violemment décriés.
Parfois pourtant un trait d'esprit ou de courage lui faisait regagner les sympathies perdues. Le 6 octobre, par exemple, elle justifia pleinement cette phrase de Mirabeau : « Le roi n'a qu'un seul homme près de lui, c'est la reine. » Excités par la faim, les Parisiens armés de piques, de fusils, de canons, étaient allés ce jour-là à Versailles pour y chercher des vivres. Ils demandèrent, par occasion « les boyaux de l'Autrichienne » et exigèrent, avec des hurlements, son apparition au balcon du château. Elle s'y mit avec ses enfants. « Pas d'enfants ! la reine seule! » clama la foule.
Marie- Antoinette comprit; c'est elle qu'on haïssait, qu'on voulait peut-être comme cible pour les fusils chargés; elle confia ses enfants au roi et se présenta seule, la tête haute, les bras croisés, superbe.
Il se fit un profond silence, puis des cris frénétiques de : « Vive la reine! » partirent de toutes parts.
Mais, quelques heures après, l'impression produite était dissipée. La foule enguenillée emmenait de force à Paris la famille royale. On n'aurait plus faim, car on avait le Boulanger, la
Boulangère et le petit Mitron. La populace était si dense qu'elle se pressait contre la voiture, lui donnant le mouvement d'un bateau. Devant elle on portait sur des piques les têtes de deux gardes du corps; sur le siège le comédien Baulieu faisait des pasquinades; un cuisinier, le tablier rouge de sang, tenait la place du laquais; aux portières, des mégères se renouvelaient, vomissant les pires insultes. Ce voyage terrifiant et ignoble dura six heures, sans que Marie-Antoinette se départît de sa vaillante impassibilité.
A Paris, le roi passait à l'état d'otage. Les révolutionnaires, d'ailleurs, sentaient bien que de lui ne viendrait aucune résistance sérieuse; au contraire la reine, attachée à ses droits, clairvoyante, énergique, leur pouvait susciter de très grands embarras. Supprimer l'obstacle, ils n'osaient encore, mais on en pouvait diminuer l'importance en déconsidérant tout à fait celle qui se posait en ennemie.
La presse d'abord, les libelles ensuite, se chargèrent de cette triste besogne. On vit successivement paraître :
Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette (T Autriche ; la Reine dévoilée; les Scènes champêtres de Trianon; la Messaline française;
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les Amours de Chariot et de Toïnctte ; V Autrichienne en goguette; M arie- Antoinette dans Rembarras; Vie privée, libertine et scandaleuse de M arie- Antoinette; le Cadran des plaisirs de la cour; Têtes à prix, suivi de la liste de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche, et quantité d'autres pamphlets, obscènes même dans leurs titres.
Dans ces ouvrages, vendus d'abord sous le manteau, puis publiquement exposés, la reine est très libéralement dotée de ridicules, d'infirmités, des vices les plus révoltants. Ils lui prêtent, comme amants successifs ou associés : le prince Georges de Hesse-Darmstadt, les ducs de Liancourt, de Lauzun, de Dorset, de Guines; les comtes d'Artois, de Fersen, Romanzof; le vicomte de Noailles; le chevalier de Luxembourg; les lords Seymour, Strathavon, MM. de Dillon, de Coigny, de Vaudreuil, de Besenval, de Lambertye, du Roure; sans préjudice d'officiers ou de simples manants. Accusations sans preuves, sans vraisemblance même, dont on retrouve avec surprise l'écho dans diverses histoires.
Pour nous, pour tous les juges impartiaux, Marie-Antoinette put, en ses premières années surtout, être légère, inconséquente, elle n'en resta pas moins fidèle à ses devoirs d'épouse. Elle est
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donc innocente des faiblesses amoureuses qu'on lui prête, au même point qu'elle le fut dans la déplorable affaire du Collier, escroquerie vulgaire où le Parlement rancunier voulut voir des dessous qui n'y étaient point.
Parmi les libelles mentionnés plus haut, il en est un sur lequel nous devons revenir parce qu'il intéresse notre sujet. Son titre exact est celui-ci : Essais historiques sur la vie de Marie- Antoinette d^ Autriche, reine de France, four servir à Vhistoire de cette -princesse; et l'éditeur en était ainsi désigné : Londres et Versailles, chez la Montansier, hôtel des Courtisanes. Publié en 1789 et réimprimé l'année suivante avec quelques modifications, il forme deux parties rédigées soidisant « sur plusieurs manuscrits de la main de la reine ». C'est, comme on pense, un acte d'accusation, mais, s'il est passionné, il n'en a pas moins le tort d'être aussi mal écrit que fantaisiste. Voici, comme exemple, les lignes dans lesquelles la royale narratrice conte ses relations avec la courtisane instituée vendeuse de l'ouvrage :
« En ce temps (1784), la grosse Montansier, directrice des spectacles de Versailles, obérée par des dettes immenses, formait le plan d'une banqueroute frauduleuse. J'aimais cette femme
qui se prêtait volontiers à mes caprices; je la débarrassai de ce labyrinthe et payai ses dettes.
« Je pris goût à son spectacle; les pantins qui le forment se donnèrent la peine de charger leur mémoire des comédies obscènes de Collé et de Ferrand; j'y allai nocturnement avec mon beaufrère... »
L'épisode finit là, ce qui dénote, chez le secrétaire de Marie-Antoinette, une certaine pauvreté d'imagination. Si plates qu'elles fussent, ces calomnies multipliées ne laissaient pas de mettre dans les cerveaux vulgaires la conviction de torts que le mépris public ne suffisait pas à punir. Chargée sans justice de toutes les haines vouées à la monarchie, la reine gravissait le terrible Calvaire au sommet duquel l'attendait l'échafaud.
M"^ Montansier quitte Versailles. — Sa position financière. — Elle achète des arcades au Palais-Royal. — Le duc d'Orléans boutiquier. — Un quartier très vivant. — Colporteurs et pamphlets. • — Prostitution, jeux, agiotage. — Ce que visait M"'' Montansier.
Quand, sur l'ordre du peuple, la cour abandonna Versailles, M"*^ Montansier déclara qu'elle était inséparable de la famille royale et ferma son théâtre. On a voulu voir, dans cet acte, la preuve d'une certaine reconnaissance de la directrice pour les nombreux bienfaits de Marie-Antoinette. La vérité est que la nécessité surtout l'inspirait et que, plusieurs mois avant les journées d'Octobre, elle avait préparé son exode vers Paris.
Ses affaires théâtrales étaient alors si peu brillantes que le produit de la cession du privilège
de Rouen n'avait pu satisfaire que partie de ses créanciers.
Un arrêt du Conseil d'Etat, daté du g mai 1789, constate les embarras de Marguerite Brunet- Montansier en lui accordant délai d'un an pour l'acquit de ses dettes « à charge de verser, pendans cette surséance, la somme de 15,000 livres au sieur Bournisien jeune, procureur en la Prévôté de l'hôtel, pour être distribuée aux créanciers de ladite dame ».
A un mois de là, — le 15 juin, — elle acquit pourtant du duc Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, moyennant 570,000 livres, la propriété de onze arcades du Palais-Royal. Il est vrai que, sur cette grosse somme, elle trouva moyen de ne pas verser un centime, et que l'affaire, en apparence déraisonnable, était surtout dans son esprit l'amorce d'une nouvelle entreprise théâtrale.
Maître du Palais-Royal le duc d'Orléans avait, en 1784, fait encadrer le jardin dans un rectangle de constructions qu'il voulait louer à bail. Cela ne s'était pas fait sans les cris du public qu'on privait de très beaux ombrages, et sans les railleries plus ou moins mordantes des gazetiers. Louis XVI lui-même n'avait pu s'empêcher de lancer au duc cette petite épigramme : « Maintenant que vous tenez boutique, nous ne
VOUS verrons plus, sans doute, que le dimanche. » Mais, les travaux finis, force avait bien été de reconnaître que les idées du prince n'étaient point si mauvaises. Promptement, en effet, la vogue adopta les galeries nouvelles, si bien qu'en 178g le Palais-Royal offrait le tableau de la vie la plus intense.
C'étart, nous disent les chroniqueurs, un foyer d'agitation politique et, en même temps, le centre de toutes les attractions mondaines. A l'époque des élections aux Etats-Généraux, le jardin déjà constituait une arène dans laquelle les partis combattaient avec les armes courtoises de la discussion, souvent remplacées par celles de l'injure ou du pugilat. Ces partis, se cantonnant, firent bientôt élection de domicile dans les cafés qui devinrent comme des Chambres où chaque bureau délibérait à part, le jardin restant affecté aux assemblées générales. Le café de Foy, celui du Caveau, étaient les plus fréquentés. Dans d'autres siégeaient nombre de clubs qui contribuaient à entretenir et développer l'effervescence politique; ainsi faisaient le Salon Olympique, la Société du Palais-Royal, celle des Amis de la Vérité, le Club ou Salon français. C'est au Palais-Royal, en somme, que se rendaient tous les énergumènes désireux d'attirer l'attention
publique, fût-ce au moyen des discours les plus fous, des motions les plus incendiaires.
Centre du mouvement parisien, le Palais- Royal voyait ses galeries assiégées par une nuée de colporteurs aussi désagréables pour le public que pour les marchands. L'abbé Cérutti écrivait à ce propos, dans une lettre adressée au Moniteur universel : « De quelque côté que l'on arrive en ce vaste boucan, on est assailli des plus horribles stentors, beuglant des pamphlets non moins horribles. On dirait que c'est l'antichambre des enfers ou des Petites-Maisons... »
On essaya de remédier au mal signalé, mais ce fut peine perdue; les colporteurs n'avaient garde de quitter les galeries et le jardin où ils avaient toute latitude pour débiter les pamphlets publiés contre Louis XVI et Marie-Antoinette, contre les princes du sang, l'Assemblée Nationale, les plus célèbres des hommes publics, et les ouvrages obscènes dont, à cette date, Paris était inondé. On avait beau les arrêter, les interner en cas de récidive à la Force; ils revenaient, leur peine subie, pour continuer avec audace leur malpropre commerce.
Deux libraires du Palais-Royal, Pain et Gattey, avaient la spécialité des opuscules diffamatoires; quant aux livres obscènes, aggravés de
figures, ils étaient fournis par un éditeur de la rue Percée, quartier Saint-André-des-Arts. La vente de ces derniers prospérait d'autant plus au Palais-Royal que la prostitution s'y donnait libre carrière. Le dérèglement des mœurs atteignait là de telles proportions que le maire de Paris dut intervenir pour épurer le jardin dont l'accès était impossible dans la soirée, en raison des scènes dégoûtantes qui se passaient sous les arbres.
Les rues voisines du Palais-Royal y déversaient, à la chute du jour, un flot de prostituées parquées naturellement dans les hôtels garnis, où s'abritaient en outre des gens plus que suspects. Pendant que ce beau monde donnait, dans les galeries et le jardin, le spectacle d'un libertinage éhonté, les maisons des arcades recelaient nombre de femmes galantes dont l'existence n'était d'ordinaire révélée que par des scènes tragiques.
Au même degré que la prostitution, le jeu florissait au Palais-Royal. Maison, boutique, cave, tout y était tripot; aussi le moindre coin se louait-il à des prix fantastiques. Les quatre rangées de boutiques ou échoppes édifiées le long de la façade du palais regardant le jardin, et connues sous le nom de galeries de bois, contenaient nombre de repaires où le jeu n'était qu'un
moyen plus ou moins honnête de dévaliser les entrants. Les galeries de pierre contenaient autant ai académie s que les autres; toutes, bien entendu, étaient tenues par des gens tarés dont la mauvaise foi donnait lieu à des plaintes continuelles et qui, la plupart, avaient à leur solde des coupe-jarrets prêts à toute besogne et assommant, sur un signe, les perdants rétifs. Le plus curieux, c'est que ces maîtres filous avaient souvent affaire à d'aussi malins qu'eux et encaissaient, sans s'en apercevoir, des billets imités de la Caisse Patriotique ou de faux assignats.
La prostitution et le jeu constituant un milieu favorable au développement du vol et du vagabondage, les diverses parties du Palais- Royal étaient littéralement infestées de malfaiteurs des deux sexes.
Le Palais-Royal, de plus, centralisait le commerce de l'argent. Il s'y tenait une sorte de Bourse oii se donnaient rendez-vous tous les aigrefins qui draguaient sans vergogne le peu de numéraire en circulation dans Paris. L^n agiotage effréné se pratiquait au Perron, en face de la rue Vivienne, déchaînant parfois les violentes colères de la multitude.
Pour comble enfin, l'hygiène et la salubrité laissaient en cet endroit autant à désirer que la
santé morale, et la malpropreté des alentours y produisait une infection véritable.
Tous ces inconvénients bien qu'énormes, disparaissaient, pour le public, devant la variété des attractions qui faisaient du Palais-Royal une perpétuelle foire aux plaisirs. Parmi ces attractions figuraient quantité de spectacles forains et deux vrais théâtres : le Palais-Royal (anciennes Variétés-Amusantes) et les Beaujolais; c'est sur la dernière de ces salles que la Montansier, en devenant propriétaire, avait jeté son dévolu.
Origine vraie du Théâtre des Beaujolais. — Marionnettes et enfants. — M"® Montansier supplante De Lomel. — Sans privilège. — Tarif des places du Théâtre de la demoiselle Montansier et tableau de sa troupe. — Vingt-huit pièces en neuf mois. — La Fête de la Fédération. — Terrassiers par plaisir. — Comment on recevait les pièces au théâtre Montansier.
On lit, dans certains gros ouvrages, que le théâtre Beaujolais devait ce nom à son fondateur, homme intelligent, singulier, dont on raconte des traits plaisants. Tout autre était son origine.
En 1784, quand allait s'achever la transformation complète du Palais-Royal, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avait fait construire une salle de spectacle à 1 extrémité septentrionale de la galerie Montpensier. Cette salle, louée
15,000 francs par an à un sieur De Lomel, fut, à sa prière, mise sous l'invocation d'Alphonse- Léodgar, titré comte de Beaujolais, troisième fils du duc d'Orléans, et qui entrait à peine dans sa cinquième année.
A si jeune protecteur devaient correspondre des acteurs d'une espèce toute particulière; c'étaient effectivement des marionnettes de trois pieds et demi. Les Petits Comédiens de Son Altesse Sérénissime M^^ le Comte de Beaujolais débutèrent, le 23 octobre 1784, dans les pièces suivantes : Momits directeur de spectacle, prologue-vaudeville en I acte, par Maillé de Marencour; Il y a commencement à tout, proverbe en un acte, mêlé de vaudevilles, et Prométhée, fable ornée de chants et de danses, musique de Froment. Voici en quels termes les Mémoires secrets rendent compte de cette première soirée :
« L'ouverture de la salle des comédiens de bois a été faite avec presque autant d'afRuence que celle des Comédies italienne et française. Cette salle est charmante, mais petite. Il y a vingt-deux banquettes dans le parquet, deux rangs de onze loges chacun, quelques loges grillées et des intervalles pour des spectateurs debout; en sorte qu'elle peut contenir environ huit cents personnes. L'orchestre des musiciens est
spacieux, et le théâtre d'une étendue convenable même pour le jeu des machines d'opéra.
« De plain-pied au parquet sont deux chauffoirs, dont l'un en galerie et l'autre en salon carré; ils sont décorés avec autant de goût que de noblesse et meublés très élégamment.
« L'orchestre est excellent; les marionnettes sont bien faites et ont assez de vérité, sauf ces vilains fils d'archal qui les font mouvoir par en haut, dont le spectateur voit chaque différent mouvement et qui ôtent toute illusion. »
Prologue et proverbe étaient, par malheur, si médiocres, qu'on les siffla vertement; mais la fable en action obtint tous les suffrages. On y trouvait des décorations fraîches, des changements rapides, des vols de dieux, des nuages, du tonnerre, de jolies voix, tout ce qui, à l'époque, constituait le théâtre lyrique. Aussi redemanda-t-on les pantins qui s'inclinèrent, le plus gracieusement du monde, devant leurs juges gagnés.
A ces fantoches bien appris succédèrent, le 19 février 1785, des enfants qui mimaient les rôles sur la scène tandis que de grandes personnes parlaient ou chantaient pour eux dans les coulisses. Cette nouveauté eut un succès énorme, parce que l'exécution du double jeu était
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adroite au point que les étrangers, non prévenus, s'y trompaient fréquemment.
Alimentés par d'ingénieux auteurs comme Dorvigny, Guillemain, Maillot, Person de Bérainville, Boutillier et Gabiot de Salins, les Beaujolais — on leur donnait d'habitude ce nom abrégé — captivaient la foule quand une fâcheuse concurrence leur fut opinément suscitée. Le duc d'Orléans, en effet, autorisa Gaillard et Dorfeuille à exploiter, à l'autre extrémité de la galerie Montpensier, le privilège des Variétés-Amusantes, cédé par Lécluse. Installé d'abord dans un bâtiment en bois, ce spectacle prit, le 16 mai 1785, possession d'une très belle salle bâtie, à quelques mètres de l'autre, par Louis, architecte ordinaire du duc d'Orléans, et que la construction du Grand-Théâtre de Bordeaux avait rendu célèbre. Les Beaujolais, dès lors, durent redoubler d'efforts pour conserver leur clientèle; ils y parvinrent à l'aide de comédies, d'opéras-comiques, de ballets-pantomimes joués par MM. Delboy, Lefort, Labit, Damas, Michot, Guillot, Venier, Dubois, M""*^ Trial, Brion, Vincent, Fournier, Montariol, etc. En 1789, pourtant, la vogue n'était plus à leur spectacle et les acteurs, non payés, refusaient souvent de paraître en scène; c'est au mois de juin, la même année, que
M"" Montansier, arrivant de Versailles, eut envie de leur petite salle, acquit les bâtiments qui la contenaient, et, par des manœuvres adroites, sinon délicates, entreprit d'évincer De Lomel pour se mettre en sa place. Dépréciés, harcelés, les Beaujolais quittèrent en janvier 1790 le Palais-Royal, pour aller s'installer boulevard du Temple, où les attendait la banqueroute.
Maîtresse du terrain, M"" Montansier eut encore un obstacle à vaincre. Elle n'avait ni privilège ni moyen d'en obtenir un. Se fondant sur les principes libéraux adoptés moralement par tous, elle résolut de passer outre et d'ouvrir sans l'autorisation de la municipalité parisienne. Ainsi fit-elle, le 12 avril 1790.
\J Almanach général des Spectacles pour 1791 indique comme il suit le prix des places, les noms des administrateurs et des artistes du Théâtre de la Demoiselle Montansier :
Prix des places :
Amphithéâtre et premières... 3 livres;
Orchestre 3 livres;
Secondes loges 2 livres;
Parterre assis 30 sous.
Directeurs : M"® Montansier, :\I. de Neuville.
Acteurs :
MM. César, Micalef, Dupuis, Amiel, Rémival, Baptiste cadet. Grain, Belmont, Gontier, Collin, Roland, Durand, Petitain, Félix, Fabre, Lallemand.
Actrices :
]\^jmes Liiiié^ Thomassin, Ferrière, Saint-Fervant, Luce, Gavaudan jeune, Lacaille, Bonnet aînée, Montgautier, Martin, Bonnet cadette, de Chièvre, Guilbert.
Le spectacle initial était composé d'un Discours d'ouverture, dans lequel le Cousin Jacques s'élevait avec énergie contre les privilèges, et des Epoux mécontents, opéra-bouffon en 4 actes, imité de l'italien par Dubuisson, musique d'Horatio Storace.
On s'étonna, dans les journaux, qu'une femme intelligente comme M"® Montansier risquât pour son premier pas la traduction d'une pièce qu'on jouait dans l'original au Théâtre de Monsieur, avec une perfection rendant la concur-
rence difficile; mais elle avait surtout voulu faire connaître les chanteurs qui dominaient dans sa troupe et qui firent applaudir de belles voix, du goût et un parfait ensemble. Aussi, provisoirement, les directeurs s'en tinrent-ils aux pièces chantées auxquelles, par intervalles, s'ajoutaient des comédies nouvelles ou empruntées à d'autres scènes. Voici le répertoire qu'ils constituèrent ainsi, pendant les neuf mois qui suivirent :
13 avril 1790, Lhiii, ou V Italienne à Londres, opéra en 3 actes, imité de l'italien par de Saint- Paterne, musique de Cimarosa;
20 avril, Hélène et Francisque, opéra en 4 actes, imité de l'italien, par Dubuisson, musique de Sarti;
27 avril, les Deux Sœurs, comédie en i acte, en vers, par Gontier, pensionnaire du théâtre;
27 avril, le Mort imaginaire, opéra en 2 actes, par Ponteuil, musique de Bruni ;
6 mai, V Arbre de Diane, comédie en 3 actes, mêlée d'ariettes, par Dubuisson, musique de Vincenzo Martin;
15 mai, VAmi des Mœurs, comédie en 2 actes, en vers, par C. Duverger et Desprez-Valmont (représentée en 5 actes, sur le théâtre de Rouen, le 17 décembre 1788);
20 mai, Aimée, ou la Fausse Apparence, opéra bouffon en i acte, par Pépin, musique de Gébauer;
28 mai, le Maître généreux, opéra en 4 actes, imité de l'italien, par Dubuisson, musique de Paisiello;
29 mai, le Mariage de convenance, ou les Parents unis, comédie en i acte, par***;
14 juin, la Coquette surannée, comédie en I acte, par Bonnefoy de Bouyon;
16 juin, VArt d'aimer au village, ou VEnchére amoureuse, comédie en i acte, mêlée d'ariettes, par L.-H. Dancourt, musique de Lebrun;
21 juin, Spinette et Marini, ou la Leçon conjugale, opéra en i acte, par Bodard, musique de Bruni;
3 juillet, les Amants sans amour, comédie en I acte, par Monnet;
7 juillet, V Apothicaire, comédie en 2 actes, mêlée d'ariettes, par Fabre d'Eglantine et Victor Simon, musique de Poignet et Victor Simon;
14 juillet, la Fête en petit, ou le Dédommagement du cœur, pièce patriotique en 2 actes, mêlée de chant, par Dorvigny.
Nous rencontrons ici le premier ouvrage politique donné chez M"° Montansier. Il correspon-
dait à la Fête de la Fédération, célébrée le jour même au Champ-de-Mars. Déjà, le 8 juillet, le théâtre avait fait relâche pour permettre à son personnel de prêter son concours aux travaux préparatoires de la cérémonie. Bien que 15,000 ouvriers y fussent employés, on craignait de n'être pas prêt pour la date fixée, et le gouvernement avait fait appel à la bonne volonté de tous les citoyens; c'était par suite au Champ-de-Mars une affluence de Parisiens qui, en habit ou en blouse, maniaient la pioche, la pelle ou la brouette. Dans ce combat d'émulation les gens de théâtre n'étaient point les derniers; mais, toujours fantaisistes, les acteurs travaillaient en musique pendant que les dames, habillées de mousseline et chaussées de satin, criaient, après le maniement d'outils minuscules, pour qu'on les ramenât en brouette à leur place, ce qui, bien entendu, entravait les travaux qu'elles prétendaient accélérer. La place toutefois fut prête à l'heure voulue, mais une pluie formidable attrista la fête qui, pour la dernière fois, unissait les Français dans un même sentiment.
24 juillet, la Matinée bien employée, comédie en I acte, par Mittié fils;
1 1 août, les Noces cauchoises, comédie en
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2 actes, mêlée d'ariettes, par Fallet, musique de Champein;
26 août, le Prix académique, comédie en i acte, par Bonnefoy de Bouyon;
5 septembre, la Vertu couronnée, comédie en I acte, mêlée de chants, par***;
23 septembre, le Curieux indiscret, opéra en 4 actes, imité de l'italien par Dubuisson, musique d'Anfossy;
30 septembre, le Sourd, ou V Auberge pleine, comédie en 3 actes, par Des forges.
Succès retentissant pour Baptiste cadet, plaisant au possible dans le rôle de Dasnières. L'auteur de ce chef-d'œuvre l'avait cédé pour vingtcinq louis aux directeurs qu'il enrichit. Disons que, généreux, ils donnèrent d'eux-mêmes à Desforges, le jour de la cinquantième représentation, vingt-cinq louis encore.
16 octobre, la Muette, opéra bouffon en i acte, par***;
28 octobre, le Roi Théodore à Venise, opéra en 3 actes, traduit de l'italien par Dubuisson, musique de Paisiello;
1 1 novembre, le Mariage clandestin, opéra en I acte, par Ségur, m.usique de Devienne;
13 novembre, les Fossoyeurs, parodie-vaudeville en I acte du Comte de Connninge, par ***;
6 décembre, VHéritage inattendu, comédie en 2 actes, par ***;
13 décembre, la Communauté de Copenhague, on le Duc de Waldéza, opéra en 3 actes, par Bertin d'Antilly, musique de L. Jadin.
Au total, vingt-huit pièces. On voit que là, comme partout, M^'" Montansier faisait preuve d'une louable activité. Elle et sa troupe d'ailleurs vivaient en harmonie parfaite; les ouvrages, par exemple, étaient jugés par un comité d'acteurs réunis à jours fixes, et l'auteur reçu passait à son tour, sans qu'aucun passe-droit le lésât.
La Rihaude du Palais-Royal, pamphlet rare. — Dédicace qui promet. — Regrets du passé. — Une mère pratique. — Marguerite Brunet à quinze ans. — - Le premier pas. — Défilé d'amoureux. — Mole, Richelieu, Neuville, La Rochelle. Bérard, Francisque. — Hercule indélicat. — • Fâcheux exploits de Neuville. — Insinuations contre la reine. — Duos lesbiens. — La salle du Palais-Royal. — Joyeuse vie. — Effet produit par la Ribaitdc sur ceux qu'elle biographiait.
Tandis que M"" Montansier et Bourdon-Neuville acquéraient, par d'intelligents efforts, droit de cité dans la capitale des arts, un éhonté libelliste écrivait sur eux — contre eux, pour bien dire — une brochure malpropre qu'ils entendirent bientôt crier sous leurs fenêtres. Elle portait ce long titre : la Ribaude du Palais-Royal, ou Anecdotes intéressantes et gaillardes tirées
de la vie libertine de Marguerite Brunet, dite de Montansier, ancienne directrice des spectacles à la suite de la cour, et maintenant la doyenne des matrones du Palais-Royal, rédigées par le sieur 'Neuville, dit le Roué, coopérateur de la Montansier dans toutes ses entre-prises, sortait de « l'imprimerie des Courtisanes, à Paris », et se trouvait « dans tous les b... du Palais-Royal, sans même en excepter les Variétés-Amusantes ».
Si choquantes que soient nombre de ses pages, ce petit livre est lié si intimement à notre sujet que force nous est d'en faire l'analyse, d'en donner même des extraits abondants.
La première édition, publiée en i/QO avec huit gravures suggestives, fut tirée sans doute à grand nombre; elle figure, en effet, dans chaque procès-verbal de saisie faite par la police d'alors sur les colporteurs parisiens ou dans les librairies louches; les années l'ont rendue si rare qu'on la cherche vainement dans Venfcr de nos bibliothèques. Mais, au mois de juillet 1872, la Société des Bibliophiles Cosmopolites en fit, à Neuchâtel, une réimpression à cent exemplaires qu'on peut encore, à haut tarif, se procurer.
La Ribaude du Palais-Royal, comme la plupart des ouvrages libres, a l'apparence d'une confession. Neuville y tient la plume, tandis que
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l'héroïne dicte elle-même les détails de ses fredaines amoureuses. Une épître dédicatoire aux polissons et grisettes évoluant autour de son théâtre ouvre ainsi les pseudo-mémoires de la Montansier :
« La liberté provisoire dont jouit maintenant le Français me met à mcme, mes chères sœurs, et vous, mes ardents prosélytes, de vous adresser sans détour les anecdotes les plus intéressantes de ma vie libertine et agréable, sans exposer celui qui colportait sous le manteau les mémoires du fameux Dom B..., ceux de Thérèse philosophe, ceux de notre charmante Dubarry et tant d'autres.
« Je puis donc en liberté vous peindre mes égarements, mes amours clandestins, mes ressources ingénieuses pour tous les plaisirs charnels, et vous donner des notions assez suffisantes pour que vous sachiez à quoi vous en tenir sur le vrai moyen de jouir de l'existence.
« Neuville, mon tenant, malgré toutes les infidélités que je lui ai faites et qu'il a complaisamment souffertes parce que la nécessité, la reine des lois, l'y contraignait, Neuville donc, jadis mon farfadet, mon greluchon, qui se prêtait avec tant d'art à mes polissonneries, à mes ardentes folies, le tout pour mon argent, veut bien aujour-
d'hui se prêter à reviser ce recueil. Si, pour le style, il ne l'emporte pas sur celui de Félicia, au moins le rendra-t-il plus énergique, et vous apprendrez par lui à connaître une femme dont Versailles, la capitale et une partie des provinces de la France se sont toujours entretenus, sans la connaître que superficiellement. »
Suit un Chapitre premier — et dernier — que nous allons transcrire, à l'exclusion bien entendu des passages trop révoltants, parce qu'il conte des faits sinon vrais du moins fort vraisemblables. Mais rectifions d'abord l'erreur grande des bibliographes qualifiant la Rïbaiide de libelle odieux contre Marie- Antoinette; la politique n'a rien à voir dans cette brochure, faite par un débauché sans talent mais sans haine :
« Je n'ai point la stature du colosse de Rhodes. Je n'ai point la vaste corpulence de la Tabouret, notre chère sœur, la pourvoyeuse des plaisirs publics. Je n'ai point non plus le physique massif de Toto Poirsin, ancienne directrice des spectacles de La Rochelle, ci-devant danseuse au Colysée et rouleuse dans les maisons d'amour du quartier Saint-Honoré; mais quoique âgée et, s'il faut le dire, sur le retour, mes appas, mon embonpoint auquel l'art donne une consistance attractive, font encore marcher
sur mes pas une foule d'admirateurs et de soupirants. Je tiens à tous ces pauvres hères le bec dans l'eau, parce que cela m'amuse et que mon tempérament n'est plus celui qu'il était autrefois, c'est-à-dire le plus fort, le plus actif, le plus laborieux, le plus infatigable, je ne dirai pas de la capitale, où ils sont de cette espèce en grande quantité, mais à peu près de toute la France. Si c'est un crime, dame Nature en est seule coupable.
« Le grand monde où je me suis répandue, aidée de la protection d'une reine qui n'a pas dédaigné de m'assimiler à ses plaisirs, sur lesquels le respect et la reconnaissance me forcent à garder le plus profond silence, le théâtre, mes sociétés, m'ont donné cette tournure qui me faisait distinguer autrefois, mais dont j'ai toujours, malgré les ans, conservé la forme et l'aperçu.
« Qui m'a connue à quinze ans à Nantes, à Rouen, où je commençais à jouer la comédie avec succès, pourra rendre justice aux vérités que je vais annoncer. A quinze ans, dis-je, j'avais des yeux qui, sans prétention, pouvaient passer pour beaux, et dont le langage significatif semblait indiquer aux coureurs de bonnes fortunes le besoin de mes sens. Mais, je l'avouerai, à cet âge, j'étais encore vierge, bien malgré moi d'ail-
leurs. Surveillée par une mère rigide pour ses intérêts, elle destinait ma fleur au premier venu qui serait en état de la bien payer et, soit hasard ou mauvaise fortune, il ne s'en était point présenté qui puisse répondre à sa cupidité.
« Il vint enfin cet instant désiré où ma bonne mère eut le démenti de sa prévoyance et vit ses soins trompés; mais avant d'en venir à ce détail, mon amour-propre me force à peindre les charmes que la demi- décence du théâtre 'me forçait à dérober aux regards des amateurs des coulisses, et qu'en bonne conscience je ne cachais que parce que je ne pouvais faire autrement. Cette peinture va renouveler mes regrets et ma douleur en me forçant de les comparer aux tristes vestiges qui me restent. Mais le souvenir des plaisirs passés sert quelquefois de baume aux privations présentes... »
Ici, page lascive décrivant avec complaisance les beautés d'un corps « qui eût pu servir de modèle aux Grâces qui se sont développées sous le ciseau des Phidias et des Praxitèle », puis scène très vive montrant la Montansier pâmée, pour la première fois, dans les bras d'un de ses camarades, Bérinville, plus tard directeur du théâtre de Brest sous le nom de Beauménil; par suite, départ des amants pour Rouen, oii ils
arrivent après s'être mariés, sous seing privé, dans une des meilleures auberges de la route :
« ... Je fis signifier à la mère tendre et sensible, qui enrageait dans le fond de son âme, qu'elle avait perdu tous droits sur ma personne, et que je me réservais celui de disposer dorénavant de la vente, location, ou don gratuit de mes charmes, suivant l'usage et prérogative des beautés théâtrales, mais que sa conduite servirait de modèle à la mienne et que, pour peu qu'elle fût honnête, je lui accorderais du pain.
« Le traité fait, je demeurai tranquille ; mais peu de temps après Bérinville devint jaloux et mon libertinage augmenta. Mole vint à Rouen, je lui plus, ma figure lutine excita ses désirs, et j'en fis un heureux... »
Mole était aimable, mais avait en amour des goûts florentins; cela déplut à la belle qui le chassa et ne s'occupa plus qu'à lui donner des substituts. Elle fit alors une rencontre qui décida de son avenir :
« Le maréchal duc de Richelieu, celui que l'on disait relié en veau et doré sur tranche, à cause des rouelles de veau que chaque matin son valet de chambre lui appliquait sur la poitrine et sur les omoplates pour dérober à tout le monde l'exhalaison fétide qui sortait de son corps cor-
rompu, enfin le soi-disant vainqueur de Mahon passa à Rouen. Il me vit, je lui plus sans doute et nous nous arrangeâmes... Le terme de mon engagement expiré, je fus à Bordeaux, dont le maréchal était gouverneur, et, du moment de mon arrivée, je commençai à remplir les conditions du bail que j'avais passé avec lui. Je l'avouerai, malgré les notions que j'avais recueillies dans mes lectures, j'étais encore novice dans le grand art de ranimer les forces d'un vieillard exténué; il eut la bonté de m'instruire et je m'en tirai si bien que ce trait me valut la protection de Richelieu qui, peu de temps après, me donna des témoignages de sa reconnaissance en me faisant obtenir la direction des spectacles de Versailles et à la suite de la cour.
« Louis XV régnait encore; j'eus l'honneur de lui être présentée; mais je suis de bonne foi, ce monarque, qui aurait recherché une jouissance sous le cotillon d'une servante ou d'une gourgandine, ne fit nulle attention à moi. Il est vrai que je m'y pris mal; j'affectai avec ce roi sale et débauché la décence, l'apparat des bonnes mœurs, et cela ne pouvait réussir avec lui qui, dans le besoin, aurait donné au plus voluptueux des sybarites des leçons de libertinage. D'ailleurs, la Du Barry était sur les rangs, et qui
mieux qu'elle pouvait captiver les bonnes grâces de son roi et réveiller ses sens engourdis? Au moins je puis rendre justice à cette ]\Iessaline : elle ne regarda pas mes efforts d'un œil d'envie et, si elle ne me fit pas de bien, au moins ne me iit-elle pas de mal.
« J'avais conservé la plus grande partie des acteurs qui composaient les troupes que j'avais sous ma direction. De la Haye, Patrat, Lacaille et Neuville en faisaient le principal ornement; Verteuil le comique, qui est maintenant à Mar seille, celui-là même avec lequel j'eus depuis un procès qui, malgré ses mémoires imprimés, ne lui fait point d'honneur, ne venait que de contracter avec moi. Je ne savais trop comment me comporter avec eux; j'avais le cœur vide et il m'importait peu de le remplir; mais il n'en était pas de même sur le chapitre de mes sens; j'avais besoin d'un homme et, accoutumée à inspecter les hommes et à juger de leur vigueur par l'aperçu de leur physique, je n'en concevais point bonne opinion. J'aurais bien mieux désiré m'approximer avec un cent-suisse de la garde du roi; ces hercules à moustaches ne laissent point languir une femme dans l'attente du plaisir après lequel elle soupire : fermes sur les reins, le jarret bien tendu, ils vous ont plutôt exploité une créa-
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ture qu'ils ne sont en état de vous adresser un compliment, et cette éloquence démonstrative vaut à coup sûr bien mieux que les fleurs de rhétorique de Cicéron, les cajoleries de nos petitsmaîtres.
« La fatalité de mon étoile me fit décider en faveur de Neuville, et ce choix, pour me servir de l'expression de mes chères sœurs qui papillonnent au Palais-Royal, n'était pas le Pérou; car en honneur c'est bien le plus mauvais sujet des dix-sept théâtres de la capitale, y compris celui des Associés, où le nombre en est complet.
« Pour me dédommager de toutes les peines qu'il m'a fait essuyer, je le prie en grâce de ne point retrancher de ces traits de ma vie le portrait que je fais de lui. D'ailleurs je ne lui ferai point grand tort; il n'a jamais su rougir et est, dans toute la force du terme, ce que je puis de mon côté me vanter d'être, de manière que je n'ai pu mieux choisir, pour nous peindre tous deux, que l'épigraphe annexée au titre de cet ouvrage :
Impudent, fat, escroc, ce fut là son destin, Pour compléter son sort, il prit une p
« Je glisse sur les premières années que je vécus avec ce polisson, qui fut assez adroit pour me captiver au point que je désirais continuel-
lement sa présence. Or, ne lui faisant aucune infidélité, je n'aurais à peindre que quelques scènes révoltantes de ses caprices et de ses brutalités; je vais donc sur-le-champ passer à l'époque du mariage du monarque actuel avec l'archiduchesse d'Autriche, où je commençai à devenir conséquente et à prendre assez de consistance pour attirer sur moi les regards de la reine de France, qui se déclara depuis, contre toute décence et contre toute équité, ma plus zélée protectrice.
« Au temps où je parle, Neuville était à Rouen et y régissait une de mes troupes. Ce tempérament vif que j'ai déjà cité me tourmentait; j'avais de furieux besoins à satisfaire, car je ne comptais pas quelques passades faites avec La Rochelle, l'un de mes acteurs, avec Bérard, son camarade, etc. Il me fallait un homme qui me contentât assidûment et pût pourvoir à mes appétits. Je jetai les yeux sur le gros et grand Francisque, qui pour lors était mon régisseur à Versailles. C'est le plus grand coquin, le plus grand fourbe de toute la gent comique. Il fut d'abord soldat, puis valet d'opérateur, puis charlatan lui-même, ensuite comédien détestable et enfin termina par être mon régisseur.
« On sera sans doute étonné qu'avec ces titres
ignobles cet impudent personnage m'ait pu engager à lui accorder mes bonnes grâces; mais le goût décidé que j'ai toujours eu pour les mauvais sujets fera cesser cette surprise, et puis ne doit-on pas être convaincu de cet axiome que qui se ressemble s'assemble! D'ailleurs les motifs que j'ai déjà déduits étaient plus que suffisants pour me déterminer à cette nouvelle approximité. Francisque était bel homme, l'œil vif, le jarret bien tendu, le teint coloré, la gorge noire, et avait, pour me servir de l'expression du vil gredin de Beaumarchais, qui se connaît merveilleusement en payeur d'arrérages, les reins à la Dalène. En fallait-il tant pour me décider ... »
Francisque a des moyens physiques qui satisfont pleinement son amante; par malheur sa délicatesse laisse fort à désirer :
« ...J'avais trop de judiciaire pour ne pas m'en tenir au moins pour quelque temps à cet Hercule moderne; je ne mis plus de bornes à mes bontés pour lui; aussi le coquin se paya-t-il par ses mains de ses prouesses amoureuses, pendant un voyage que mes affaires m'avaient contrainte de faire à Angers, en m'emportant trois ou quatre recettes, montant à i,6oo livres, et s'en fut à Bordeaux chercher les occasions de faire quelques gentillesses de cette nature. A mon
retour j'appris celte catastrophe; un tendre souvenir arrêta ma vengeance, mais cette année devait être pour moi celle de la disgrâce, et le destin m'en préparait une qui me fut encore bien plus sensible.
« Les crâneries de Neuville m'avaient déjà causé les plus vives alarmes et avaient altéré ma bourse et la passion extrême que j'avais ressentie pour lui. Une des plus cruelles avait été celle d'être obligée de faire le sacrifice de mille écus pour apaiser l'affaire atroce qu'il s'était mise sur les bras, en précipitant du haut en bas un pauvre machiniste de ma troupe d'Alençon qui, ayant été congédié sans paiement, lui était venu demander de l'argent.
« Mais, grands dieux, que devins-je à la fatale nouvelle que je reçus, que ce monstre, pendant son séjour à Rouen et que je me délassais à Versailles dans les bras de l'amour des fatigues de ma direction, venait d'assassiner son perruquier, qu'il était arrêté, que le procès s'instruisait avec vigueur et que, cette fois-ci sans doute, il allait remplir son horoscope en expirant sur la roue !
« En toute autre circonstance j'aurais sans doute abandonné Neuville à sa malheureuse destinée; mais personne n'ignorait la manière intime
dont nous avions vécu ensemble; d'ailleurs je me le représentais sur la croix fatale, et mon imagination ne peignait à mes yeux en pleurs que roues, bourreaux, barres et échafauds.
« La reine de France m'avait déjà donné des témoignages sensibles de la faveur singulière dont elle m'honorait; je fus me précipiter à ses pieds, et elle eut la faiblesse de me promettre la grâce d'un homme qui n'en méritait aucune.
« Louis XVI se montra d'abord inexorable, mais enfin céda aux sollicitations de son épouse. Neuville fut condamné, mais reçut sa lettre de grâce signée du roi au moment où il commençait à perdre l'espoir. Il revint à Versailles et je fus encore obligée de vider ma caisse pour terminer cette misérable affaire. Pour toute reconnaissance il me battit à outrance quelque temps après, et ne me traita depuis qu'avec le mépris le plus insultant.
« Désespérée d'être la victime de la monstrueuse ingratitude d'un scélérat qui m'avait tant d'obligations, je pris à mon tour le parti du dédain et me livrai de nouveau à mes excès libertins.
« Malgré l'ardeur avec laquelle je me prostituais au masculin et au féminin, j'étais rongée
d'inquiétude; mes finances étaient épuisées par les roueries de Neuville, et mes créanciers, acharnés contre moi, menaçaient de m'emprisonner. Ce fut encore la reine de France qui fut ma bienfaitrice dans ces moments de détresse et qui paya généreusement toutes mes dettes.
« En vérité, plus je réfléchis à tant de bonté de sa part, plus j'en recherche le principe et plus je m'y perds. Il est vrai que la reine, en me donnant tant de témoignages d'affection, n'oubliait pas ma troupe. Gontier, personnage que je conserve encore à cause de son talent, malgré les affronts que j'en ai essuyés, reçut de sa part un habit de velours gris, brodé en brillants de la plus magnifique espèce. Perceval, laid comme un singe mais malin comme un renard, eut part aussi à ses faveurs. Bérard, encore un roué des plus forts, remonta sa garde-robe aux dépens de cette princesse auguste. Enfin, au rang près, la séquelle histrionne de mon théâtre était plus considérée de la reine que les grands de sa cour.
« A peu près dans ce temps, je fis dans ma troupe l'acquisition de la Lillier pour première chanteuse : ce gosier de rossignol, admiré de la cour et de la ville, avait absolument les mêmes habitudes que moi ; aussi nos cœurs ne tardèrentils pas à s'entendre... »
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Supprimons par pudeur les duos lesbiens de la Montansier avec M"'' Liilier, puis avec la petite Simonet et INI™® Lacaille, notons qu'elle avoue pour amants deux pensionnaires encore de son théâtre, Gontier qui la rata, Amiel qui, par contraste, courut la première nuit onze postes avec elle, et faisons à la Ribaude du Palais- Royal ce dernier emprunt :
« La reine m'avait retiré sa faveur, et dans ce temps trop occupée d'objets importants, c'était en vain que j'avais fait tout ce que j'avais pu pour la recouvrer; mes démarches furent sans succès. Le trouble de la cour, l'orage qui s'est manifesté depuis et qui se préparait, tout m'éloignait d'elle. Que faire, cependant? Il me fallut encore, malgré moi, avoir recours à mon roué.
« Neuville avait surloué aux Petits Comédiens de Beaujolais les deux arcades du Palais-Royal qu'il avait lui-même louées à son nom, quoiqu'avec mon argent. La Révolution arrivée, le monarque arraché de son palais de Versailles pour être détenu à Paris, toutes ces circonstances m'avertissaient que je ne pouvais plus rester à Versailles; je me réconciliai donc bien sincèrement avec Neuville.
« Le bail des Beaujolais expirait : je rentrai donc dans mes droits, ou plutôt mon souteneur
dans les siens, à l'aide d'un procès qu'il leur fit et qu'il gagna.
« ;Je plaçai au Palais-Royal une partie de ma troupe de Versailles et j'y joignis quelques comédiens de la troupe de Monsieur, au nombre desquels je me permets de citer Fleury, père de l'actrice de ce nom au Théâtre-Français, qui avec des talents et quarante-cinq années, n'en est pas moins le plus franc polisson et le plus mauvais sujet de la capitale.
« Je jouis dans ce théâtre de tous les avantages ordinaires de la nouveauté : affluence de monde, recette abondante, nouveaux visages, et conséquemment accroissement de plaisirs, car je n'y renonce pas.
« Je distribue gratis des billets d'entrée aux catins errantes dans le jardin du Palais-Royal; elles raccrochent chez moi avec autant de liberté que dans les petits spectacles de la capitale; celles que je trouve jolies, j'en fais des tribades. Les mirlifiors et les greluchons qui viennent papillonner dans mes coulisses, et qui ne sont pas trop bien avec la fortune, je les paie et ils me servent. Or donc, tout âgée que je suis, je f... et suis f...; sans chagrin, sans soucis, je passe mon temps entre le jeu, le vin, les hommes, les femmes, le lit, la table, et vis contente. »
Il8 LA MONTANSIER
Nos précédents chapitres permettent au lecteur de séparer, dans la Ribaude, les possibilités des choses manifestement inventées. Moins favorisés que la reine, trois fois effleurée d'insinuations vagues, M"*^ Montansier et son féal Neuville reçoivent à chaque page, de l'auteur inconnu, de brutales étrivières. S'en émurent-ils? Rien ne l'indique. Leur retenue fut sage; alors que la calomnie sévissait impunément contre les plus vertueux personnages, il eût semblé bizarre qu'un couple disqualifié s'insurgeât contre des médisances.
La Révolution et les gens de théâtre. — Civilisation des comédiens. — Le droit des auteurs. ■ — La liberté des théâtres. — M"'' Montansier agrandit sa salle. — Elle joue la tragédie. — Grammont, les sœurs Sainval. — ■ Un baiser qu'on bisse. • — ■ Le salon de M"® Montansier. — Noirs et Rouges. — Après Varennes. — Scandale à l'Opéra-Comique. — Le foyer Montansier. — Mot de Saint- Just, billet de Robespierre. — Une volte-face intéressée.
Dans les mesures libérales qui signalèrent ses débuts, la Révolution fit aux gens de théâtre la part belle.
Le 24 décembre 1789, elle accorda aux comédiens ce qu'on appelait alors la civilisation, c'està-dire le droit d'être, comme les bons citoyens, électeurs et éligibles dans tous les degrés d'administration. Jusqu'alors les acteurs, atteints ou soupçonnés de mauvaises mœurs, formaient dans la société une caste spéciale, avilie. L'admiration
des foules ne compensait que d'une insuffisante façon ce traitement humiliant et injuste. On les en affranchit avec justice; mais plusieurs d'entre eux, profitant trop de l'aubaine, coururent aux fonctions publiques avec une ardeur gênante pour l'exercice de leur art. Une plaquette du temps constate que la Comédie-Française seule fournit en un mois six officiers supérieurs à la garde nationale : Naudet, Grammont, Saint- Prix, Marsy, Dugazon et Champville. Il arriva souvent, par suite, que les spectateurs réclamant contre le lever tardif du rideau eurent du régisseur cette réponse : « Notre camarade X... est de service », et force leur était d'attendre que le fonctionnaire voulût bien venir les amuser. Un acteur même, pressé par l'heure, garda, dit-on, son uniforme pour jouer le rôle d'un valet. Cela n'était que ridicule, mais, comblant la mesure, des comédiens : Trial, Fusil, Monvel, Lays devaient plus tard s'associer aux pires excès démagogiques.
Après leurs interprètes, les écrivains réclamant virent décider par l'Assemblée Constituante qu'aucun ouvrage dramatique ne pourrait être représenté sur un théâtre public, dans toute l'étendue du royaume, sans le consentement formel et par écrit des auteurs.
Le 19 janvier 1791, enfin, la même JVssemblée proclama, à la grande joie des entrepreneurs, la liberté pour tout citoyen d'élever un théâtre et d'y faire représenter des pièces quelconques en faisant une déclaration à la municipalité des lieux; le droit en outre de jouer les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans au moins. C'était l'abolition des privilèges et, en même temps, la suppression d'un monopole dont les théâtres royaux ne se faisaient aucun scrupule d'abuser à l'égard des modestes scènes.
Ces deux mesures favorisaient tout particulièrement M""^ Montansier et Neuville. Simplement tolérée, leur entreprise avait jusque-là dépendu d'un caprice administratif. En règle avec la loi, ils pourraient par surcroît réaliser le rêve secrètement caressé d'exploiter tous les genres, y compris le grand répertoire.
Pour cela toutefois un changement s'imposait. Volontiers favorables, la presse et le public se plaignaient parfois de l'exiguïté d'une scène bonne pour des marionnettes ou des enfants, mais sur laquelle des hommes semblaient de proportions exagérées. Il était heureusement possible d'augmenter la largeur du théâtre en prenant sur un des foyers, ainsi que sa longueur en utilisant un terrain disponible; quant à sa hau-
teur, on pouvait aisément l'augmenter de dix pieds. Ces travaux divers furent exécutés par l'architecte Louis du 15 avril au 13 mai i/Qi; la scène acquit ainsi l'ampleur qui lui faisait défaut, pendant que la salle offrait au public 1,300 places réparties en trois étages et cotées de I livre 4 sous à 3 livres.
Complétée au point de vue comique par diverses recrues comme Lebrun, Damas, Fradelle, M"^^ Mars aînée et cadette, au point dé vue tragique par l'engagement de Grammont et des sœurs Sainval, enlevés à prix d'or au .Théâtre- Français, la troupe de M"^ Montansier joua- dès lors alternativement l'opéra-comique, la tragédie, la comédie, voire le vaudeville. On n'attend pas de nous la liste des pièces créées ou empruntées par elle. Les reprises dominent dans son répertoire car, tant qu'elle le put, M"® Montansier refusa d'admettre les pièces de circonstance que recherchaient les scènes concurrentes. Il faut la louer de cette mesure, car les à-propos, d'ordinaire médiocres, n'allaient pas sans fâcheuses allusions pour la famille royale, de plus en plus combattue.
Des interprètes tragiques acquis par M"° Montansier, Grammont était le moins remarquable; de grands gestes, dés cris remplaçaient chez lui
la composition et l'âme. L'aînée des Sainval, au contraire, avait un vrai mérite; elle jouait les rôles de reines et, quoique laide, produisait, avec sa mimique, de prodigieux effets. Plus jolie que sa sœur, Sainval cadette se montrait admirable de sensibilité dans les jeunes princesses. Egalement aimées du public, les deux actrices étaient en mésintelligence quand, au théâtre Montansier, une représentation de Sémiramis les montra côte à côte. L'aînée faisait Sémiramis, la plus jeune Azéma; or, à certain moment, la reine et la princesse s'embrassent. Au courant de la brouille des Sainval, le public applaudit l'accolade en criant : Bis! bis! Les deux sœurs attendries se jetèrent alors dans les bras l'une de l'autre, scellant aux yeux de tous une réconciliation durable.
Nous avons dit qu'à son théâtre M"*' Montansier évitait de donner des ouvrages inspirés par les circonstances. Prudente était cette attitude, car, si le peuple se redressait devant la royauté, celle-ci restait debout et susceptible malgré tout d'une résistance triomphante. Mais, neutre comme directrice, M"*^ Montansier mettait comme femme tout en œuvre pour s'assurer des protecteurs dans chacune des factions rivales.
Elle habitait, au-dessus du café de Chartres, un second étage communiquant avec son théâtre,
et dans lequel, dès les premiers jours, elle avait ouvert un salon à toutes les personnalités parisiennes. Le ton y fut d'abord des meilleurs et les sujets qui s'y traitaient généralement élevés. Fabre d'Eglantine, Beaumarchais, Talma, Barras, Tallien, Chénier y tempéraient, par leurs discours littéraires, la fougue des Girondins épris de politique. Mais les poètes gênés cédèrent progressivement la place aux tribuns, et le salon de M"^ Montansier devint une Assemblée en raccourci. Là, comme dans toute la France, évoluèrent, dès lors, deux partis, les noirs ou rétrogrades, les rouges ou avancés; le difficile était de maintenir l'équilibre entre ces frères ennemis et d'éviter, sinon les joutes oratoires, du moins les mots cruels et les rixes. M"® Montansier y parvint longtemps en peuplant son salon de beautés dont les grâces et l'esprit combattaient la fâcheuse politique. Les actrices Vanhove, Sainval, Contât, Desgarcins, Mars aînée, Thénard, les danseuses Rivière et Rose s'acquittaient à l'envi de leurs rôles de conciliatrices. Experte en la matière, leur hôtesse les guidait, les encourageait, veillait à ce que rouges et noirs eussent même part aux faveurs des colombes. ]\iais, le flot révolutionnaire continuant à monter, M"® Montansier, que ses anciens rapports avec
la cour rendaient suspecte, crut utile d'opérer dans un champ moins restreint : elle ferma son salon et lui substitua le foyer public de son théâtre.
La fuite de la famille royale, son arrestation à Varennes, avaient donné contre elle, aux opposants, des armes formidables. Ses défenseurs se faisaient rares et l'animosité publique croissait, par contre, d'heure en heure. On cite, de cet état d'esprit, la preuve suivante :
Le théâtre Favart jouait les Evénements imprévus. La reine, entrée dans sa loge au milieu du premier acte, entendit des murmures ; sa fierté n'abdiquant jamais, elle jeta sur le parterre un regard froid et s'assit. Quelques sifflets partirent, sans que personne protestât. Au deuxième acte, lyj^me Dugazon, qui faisait la soubrette, était en scène avec Chenard, chargé du rôle du valet; ils commençaient leur duo, quand une injure lancée contre la souveraine provoqua des rires. Chenard venait de chanter ce vers :
J'aime mon maître tendrement,
et M""® Dugazon avait à répondre :
Ah ! combien j'aime ma maîtresse !
Froissée dans ses sentiments, la courageuse actrice s'approcha de la loge royale et chanta sa phrase en l'adressant expressivement à Marie- Antoinette. Cette déclaration souleva dans la salle une tempête qui dégénéra en bataille; la reine vaincue par l'émotion se retira, et M'"*' Dugazon, quittant la scène, refusa d'achever son rôle.
Le foyer du Palais-Royal devint, comme le désirait M"® Montansier, un terrain neutre où les chefs de groupes, accueillis d'une humeur égale, se distrayaient, au milieu des artistes, de leurs pénibles travaux. Il servit peu pourtant l'idée pacificatrice, car à côté des rivalités politiques surgissaient souvent des rivalités d'amour. Les tribuns, descendus de leur piédestal, faisaient aux étoiles dramatiques ou chantantes une cour forcément accueillie. A l'aise dans cette atmosphère d'intrigue, M'"^ Montansier louvoyait entre les adversaires avec un bonheur rare. Si par hasard elle se trompait, on la voyait bientôt réparer son erreur par quelque audace intelligente.
Elle n'eut alors à traverser que deux épreuves sérieuses. La première eut pour prétexte l'apparition du manifeste insolent adressé à la France par le duc de Brunsw^ick. Le jour où on le publia (28 juillet 1792), la fureur populaire, excitée par
les chefs de la Montagne, ne connut plus de bornes. Un bruit incrimina à ce sujet l'attitude de notre héroïne; elle avait, disait-on, applaudi les menaçantes phrases du prince allemand et déclaré sa sympathie pour La Fayette, taxé de trahison. Le soir même, au foyer de son théâtre, elle subit une alerte. Camille Desmoulins, exalté par les manifestations publiques, y lut le manifeste tandis que Saint-Just, qui avait une raison d'en vouloir à M"" Montansier, suivait sur son visage l'effet de la lecture. Quand Desmoulins se tut, Saint-Just dit, sur un ton d'ironie : « Notre aimable directrice ne m'a pas paru sentir tout l'odieux et le ridicule de cette pièce. » — M"® Montansier vit le piège; se levant aussitôt, elle arracha des mains du Girondin le dangereux papier en s'écriant : « C'est qu'aussi notre cher Camille a lu cela sans nous faire comprendre le côté saillant de la chose. » — Puis elle relut le manifeste avec tant d'emphase, des intentions si personnelles, des commentaires si amusants qu'elle mit tout le monde de son côté. C'est en favorisant Vergniaud auprès de j^yjue Rivière, que M"* Montansier s'était attiré la rancune de Saint-Just, épris de la danseuse; c'est pour avoir servi encore l'amour de Louvet pour M"^ Sainval cadette qu'elle s'attira, vers la même
date, ce menaçant billet d'un rival déclaré : « Citoyenne, on prétend que l'esprit français s'est réfugié dans ton théâtre; crois-moi, ne le fais pas servir à me railler. Et puis, si je respecte tes plaisirs, respecte les miens, car j'en ai bien peu au milieu de mes graves préoccupations.
« Robespierre. »
Elle se le tint pour dit et fit sur l'avenir de très sages réflexions. Après les royalistes, les réformateurs modérés perdaient chaque jour du terrain. N'était-il pas dès lors habile de sacrifier ses goûts pour suivre le courant, de mettre comme les autres son théâtre au service des idées avancées, et de donner aux révolutionnaires des gages indiscutables de civisme? Elle hésitait encore, quand un événement lui permit de parer de quelque noblesse d'âme une volte-face dictée surtout par l'intérêt.
La Patrie en danger. — Armes cachées. — M"® Montansier forme une compagnie franche. ■ — Deux accidents. — Jemmapes. — Représentation sur le champ de bataille. — • Un retour gai. — Renard, Bautrichard et le Commandant. — Nuit agitée. — Amoureux vigilant. — La fin d un coq.
Menacée d'une coalition comprenant la Prusse, l'Autriche, la Russie et le pape, l'Assemblée législative déclara, le il juillet 1792. la patrie en danger. Dès ce jour ses séances devinrent permanentes; des coups de canon, tirés par intervalles, annoncèrent la grande crise; toutes les municipalités, tous les conseils de district et de département siégèrent sans interruption; toutes les gardes nationales se mirent en mouvement. Des estrades furent élevées au milieu des places publiques, et des officiers y reçurent, sur une table portée par des tambours, les noms de ceux
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qui venaient s'enrôler volontairement : ces engagements s'élevèrent jusqu'à quinze mille dans un jour.
La journée du lo août, la suspension puis l'emprisonnement du roi qu'elle amena, doublèrent encore l'enthousiasme, auquel l'Assemblée donna un suprême aliment en décrétant la formation d'un camp sous Paris. Cette dernière mesure eut pour corollaire l'ordre à tout citoyen, sous les peines les plus graves, de remettre aux autorités les armes en sa possession. A cette date même, un ennemi secret de M''® Montansier l'accusa de cacher, dans les dessous de son théâtre, un nombre énorme de fusils. C'était pousser simplement au pillage et à l'incendie de la salle du Palais-Royal. Très énergique, M''* Montansier protesta, dans un placard, contre la dangereuse calomnie en préparant, avec Neuville, une triomphante réplique. Le 3 septembre effectivement, pendant que Billaud-Varennes et Maillard présidaient, dans les prisons, au massacre des royalistes, une troupe de volontaires formée par les deux directeurs se présenta à la barre de l'Assemblée, et Neuville y donna lecture de l'adresse suivante :
« Législateurs,
« L'entrepreneur associé de la demoiselle Montansier, directrice du théâtre de ce nom, les acteurs, les danseurs, les musiciens, les artistes ouvriers et machinistes employés audit théâtre, tous frères et amis, nous étions respectivement enchaînés par les mêmes devoirs. Le danger éminant (sic) de la patrie nous dispensant aujourd'hui de ces devoirs, nous nous présentons, d'accord avec notre directrice, au nombre de 85, dont 15 armés et 70 non armés, et nous vous demandons la permission de former entre nous une compagnie qui se joindra au nombre d'hommes que fournira la section dite des Moulins, commandée par le commandant Lebrun, pour marcher ensemble, dès la première réquisition, pour le camp qui se forme sous Paris pour s'opposer à la marche des ennemis qui menacent et la patrie et notre liberté. Ceux d'entre nous qui laissent des femmes et des enfants partent sans inquiétude et rassurés par les décrets que l'Assemblée nationale a rendus à ce sujet. »
Applaudi par les assistants, le président remercia la députation qu'il admit aux honneurs de la séance, tandis que l'Assemblée votait la
mention honorable et l'insertion de l'adresse dans son procès- verbal.
La minute de cette pièce, conservée aux Archives Nationales, ne porte point les noms des défenseurs offerts par elle à la patrie; nous savons pourtant qu'ils avaient, comme officiers, l'auteur Gallet; Deville, secrétaire; Magniaudé, régisseur; Gilbert, chef d'orchestre; Delzenne, second violon; Durand fils, jeune premier; Séveste, danseur, et que des artistes d'autres scènes, Elleviou, Clausel, Lartigues, Gavaudan, y figuraient comme volontaires.
Constituée sans délai, la compagnie Montansier fut casernée au Louvre. Un accident s'y produisit : pendant la nuit du 8 septembre, une jeune recrue, le peintre Jourdain, tomba du balcon et s'écrasa sur les pavés. Sans s'effrayer de ce présage, les patriotes, inutiles à Paris, partirent bientôt pour la frontière. A Reims, un contretemps les attendait encore. Commandant obligé de sa troupe, Neuville, sportsman médiocre, tomba de cheval; on le releva avec le bras gauche démis. M"" Montansier, prévenue, accourut pour soigner son ami, et les artistes-soldats poursuivirent leur route, sous la conduite de Clausel. Le 26 octobre, ils entraient en Belgique; cinq jours plus tard ils atteignaient Cues-
mes où campait l'armée commandée par Dumouriez.
« J'attends les Prussiens, avait écrit le général à la Convention, héritière de l'Assemblée Législative; le camp de Grand-Pré et celui des Islettes sont les Thermopyles de la France, mais je serai plus heureux que Léonidas. »
Bientôt, en effet, la victoire de Jemmapes réjouit les bons Français en étonnant l'Europe (6 novembre). Un détail singulier de cette bataille, c'est qu'un instant pliante, une brigade chargée d'un poste important avait été ramenée du péril au succès, par le jeune Baptiste Renard, simple valet de chambre de Dumouriez.
Au cours du rapport fait à la Convention, le général dit qu'à Jemmapes chaque bataillon, chaque escadron s'était battu et de très près; il est permis de croire que, comme les autres, les volontaires nouveaux firent leur devoir, mais on cherche vainement, dans le document officiel, la mention spéciale que, suivant un auteur, la compagnie Montansier aurait méritée.
L'annonce du triomphe de nos armes donna à ]\I"® Montansier la singulière idée d'aller, comme autrefois la troupe de Favart, donner une représentation sur le champ de bataille. Elle fit partir en poste, de Paris, un fort lot de costumes et,
quittant Neuville qui n'avait plus besoin d'elle, partit avec la danseuse Rivière pour le camp républicain.
Ami des arts et connaissant la directrice, Dumouriez se prêta sans peine à son désir, et la plaine de Jemmapes vit s'élever rapidement un théâtre en planches. Sur cette scène, construite par nos soldats eux-mêmes, fut donnée aux Français vainqueurs et aux Belges affranchis une représentation dont l'affiche, clouée sur un immense poteau, était ainsi conçue :
La Troupe des Artistes patriotes SOUS LA DIRECTION DE MADEMOISELLE MONTANSIER donneront (.s/c) aujourd'lini, 12 novembre 1792 • devant l'ennemi