LE DÉSESPOIR DE JOCRISSE
La plaine sera ouverte depuis le matin. Le speetaele comincncera à deux heures.
Le succès, comme on pense, fut très grand. Le lendemain. M"* Montansier reprenait, avec
M'" Rivière, le chemin de Paris. Elles firent la route avec la députation chargée de présenter à la Convention les drapeaux pris à l'ennemi. Dans cette députation figuraient Baptiste Renard, le domestique qui avait décidé la victoire, un rude capitaine nommé Bautrichard, et certain fringant commandant.
M"^ Montansier pensait bien que la formation de sa compagnie et la mémorable représentation de Jemmapes lui vaudraient les bonnes grâces des puissants, mais elle désirait plus encore. Politique adroite, elle entoura de soins, de prévenances le jeune Renard, espérant profiter ellemême de la popularité qui l'attendait dans la capitale. Renard rendait en confiance les douceurs dont on le comblait, mais ce double manège agaçait Bautrichard^ épris des charmes mûrs de la directrice. Si nous ajoutons que le commandant gratifiait M"'' Rivière d'assauts quotidiens, on comprendra que le voyage ne devait pas aller sans incidents plaisants ou graves.
Un livre dont nous avons utilisé déjà plusieurs pages — la Vie de théâtre, par Victor Couailhac — conte avec trop de verve l'épisode final du retour de la Montansier, pour que nous ne transcrivions pas simplement ce récit :
« Arrivé à Chauny, on fut obligé de passer
la nuit, et l'Hôtel du Grand-Cerf était seul digne de recevoir de pareils hôtes.
« Le souper se passa en roucoulements de la part du commandant et coquetteries de la part de M"^ Rivière; en protestations énergiques de la part de Bautrichard à M"* Montansier qui, elle, comblait le jeune Baptiste Renard des mets les plus délicats et des vins les plus exquis. Ce dernier était littéralement bourré par sa protectrice.
« Après le repas, chacun regagna sa chambre, et le capitaine assez échauffé reconduisant son adorée jusqu'à sa porte, lui dit avant de la quitter : « Dormez en paix, je veille sur vous; je ne suis pas un Turc ni même un barbare, mais je passerais mon sabre à travers le corps de celui qui troublerait votre sommeil. »
« La première partie de la nuit se passa bien; mais le jeune Renard, peu habitué à la nourriture succulente qu'il avait pour ordinaire depuis quelques jours, et surtout aux vins qu'on lui avait versés à discrétion, avait joui de ces biens de la terre jusqu'à l'indiscrétion. Aussi, vers deux heures du matin, il se sentit assez indisposé pour être obligé de se lever; ignorant la disposition du local et cherchant à s'orienter, il se dirigea ver.s
le couloir où étaient situées les chambres des dames.
« Mais Bautrichard veillait comme il l'avait promis. Il entend du bruit et sort de sa chambre assez à temps pour apercevoir un fantôme blanc qui s'évanouissait dans les ténèbres jusqu'à la porte de la chambre de M"^ Montansier. Furieux, il se précipite le sabre à la main, enfonce la porte de l'objet de son culte, et entre en faisant le moulinet avec son sabre en criant : « Scélérat, tu ne périras que de ma main ! »
« Au milieu du violent exercice auquel il se livre, il atteint un gros chat qui dormait tranquillement sur un canapé. L'animal rugit de fureur, fait un saut terrible et va retomber sur la croupe de M"® Montansier qui, effrayée, se levait et cherchait ses pantoufles. Les griffes de l'animal s'enfoncent profondément dans les chairs de la dame. Celle-ci, poussant des cris de douleur, se précipite dans la chambre de M"® Rivière et va tomber lourdement sur son lit. Ce meuble, de vieille date sans doute, s'affaisse, et l'on entend sortir de dessous cet amas de rideaux, de matelas et de femmes, des jurons accentués et des gémissements.
« C'était le jeune commandant qui, au premier bruit, s'était caché sous le lit, et qui, écrasé.
mêlait ses cris au concert déjà assez bruyant qui se faisait entendre.
« La femme de l'aubergiste arrive avec de la lumière, éclaire ce prodigieux tableau, dont l'absence de costumes était loin d'affaiblir l'amusante vérité.
« Tout s'expliqua et chacun acheva mal une nuit déjà mauvaise.
« Si M"" Montansier fut flattée des preuves d'amour de son paladin, elle n'en eut pas moins, le lendemain, beaucoup de difficultés pour s'asseoir dans sa chaise de poste.
« Jusqu'à Paris, elle s'écria souvent : « Ce diable de Bautrichard, il a des manières de vous prouver son amour aussi flatteuses que désagréables. — Quant à ta vertu, ajoutait-elle en s'adressant à M"^ Rivière, sans cet accident... Ah! elle l'a échappé belle! »
« M"" Rivière se contentait de baisser les yeux sans répondre.
« De retour à Paris, M"* Montansier, quand elle racontait les événements de cette nuit agitée, terminait toujours son récit, avec un certain plaisir, par l'anecdote suivante :
« Quand la maîtresse de la maison vint nous sortir d'embarras, je lui demandai, avant de ren-
trer dans ma chambre, pourquoi son mari n'était pas venu avec elle?
a — Ah! madame, répondit-elle, mon mari dort comme un sourd. Imaginez-vous qu'il est parti, il y a quelque temps, soi-disant pour affaires, et il en avait pour quarante-huit heures, à Noyon. Il y est resté quinze jours et n'est revenu qu'hier au soir. Au lieu de me témoigner sa joie de me revoir, ce qui eût été bien naturel après un an de mariage, il s'est couché immédiatement, a tourné sa figure du côté de la ruelle et s'est endormi profondément, sans répondre à aucune de mes questions... assez pressantes cependant.
« — Pauvre petite femme !
« — Ah! madame, reprit-elle en me montrant Bautrichard, ne méprisez pas ce brave homme; il n'est pas beau, mais des hommes qui veillent comme ça, les armes à la main, c'est rare, allez !
« Le lendemain matin. M"® Rivière et moi, assez éprouvées par cette nuit orageuse, nous attendions dans la cour de l'auberge pendant qu'on attelait nos chevaux. Nous vîmes une petite poule qui roucoulait avec une certaine coquetterie autour d'un superbe coq qui semblait plongé dans une douce somnolence.
« Le coq cependant se réveille, regarde la poule, la flaire plusieurs fois et s'éloigne d'elle
avec dédain, pour aller plus loin se coucher et reprendre son sommeil interrompu.
« Nous nous prenions à sourire de cette petite scène de basse-cour, quand tout à coup nous voyons se précipiter sur le coq la maîtresse d'auberge, qui s'écrie :
« — Ah ! maudit coq, tu as donc été à Noyon aussi, toi !
« Elle lui tordit le cou sans aucune hésita-
Exhibition adroite. — Une excellente idée. — Documents inédits. — M"® Montansier missionnaire de la République. — ■ L'esprit belge apprécié par elle.
— Opposition des directeurs bruxellois. — Les conditions qu'accepte M"® Montansier. — Sa tâche commence. — Deux fêtes populaires. — Les Brabançons rétifs. — Une dénonciation. — Nouveaux subsides.
— Les Français quittent Bruxelles. — Bilan de l'entreprise.
Présenté le lo novembre à la Convention comme ayant rallié cinq escadrons, trois bataillons, et s'étant jeté le premier, sabre en main, sur un retranchement qu'il avait forcé, Baptiste Renard fut embrassé par le président et reçut, aux applaudissements des tribunes, l'autorisation qu'il sollicitait de prendre du service, ainsi que la promesse d'un bel uniforme. Il devint, par suite, le lion du moment; aussi M"® Montansier
eut-elle soin de s'exhiber à ses côtés, le jour dans une calèche, le soir dans quelque loge bien en vue.
Elle consolida ainsi le renom de patriotisme qui la garantissait contre tout reproche du passé. Cet effet produit, elle vit sans peine repartir pour l'armée l'ancien domestique devenu lieutenant, Bautrichard fait commandant et leur galant camarade. Son imagination féconde venait de trouver le moyen d'assurer l'avenir; il s'agissait simplement de jouer, auprès des gouvernants démocrates, le rôle qu'elle avait tenu jadis auprès de Marie-Antoinette la fière, de devenir enfin directrice des spectacles à la suite de la République, comme elle l'avait été à la suite de la cour.
Bruxelles, où l'aiderait la sympathie de Dumouriez, était un champ d'expérience tout trouvé; restait à avoir l'autorisation, l'appui même du pouvoir compétent; c'est cette faveur grande que sollicita l'habile femme, dans la lettre suivante au ministre des Affaires étrangères :
« Paris, ce 26 novembre 1792.
« Ministre citoyen,
« Les braves héroïnes Fernig combattent pour la Liberté; moi, je veux tâcher d'en propager les
principes et l'amour. Les moyens dont je veux faire usage sont ceux des illusions et de la séduction, et je dois m'en promettre des effets non moins sûrs que de ceux obtenus par nos arméesi. Vous applaudirez sans doute à mes vues, digne citoyen, et je m'empresse de vous les faire connaître et de vous prier de les couvrir de votre bienveillance.
« Pleine de confiance dans les succès du général Dumouriez, je le vis à son passage à Paris, je lui demandai l'agrément de conduire à Bruxelles, aussitôt qu'il y serait entré, une troupe de la Propagande. Il sourit, m'approuva et m'y donna rendez-vous pour les fêtes de Noël. Plus heureux que présomptueux, il y est entré dès le 14 de ce mois; et je n'ai pas perdu de temps pour réaliser nos conventions. Mon associé Neuville s'est rendu près de lui, mais, comme il y avait dans cette ville une troupe en possession, le général a voulu concilier sa promesse et ses égards pour la justice. Il a chargé le général Moreton de prendre un mode à cet égard, et il en est résulté que, compensation faite des talents des deux troupes, il naîtrait un avantage pour elles et pour le public de leur réunion. Celle de Bruxelles, composée d'un opéra superbe, a des voix supérieures tant en hommes qu'en femmes.
et surtout un nommé Mick qui remplit les rôles de Lays et Chéron. La mienne a les demoiselles Sainval, Dufraisse, l'aide de camp du général Moreton, Grammont et d'autres sujets très estimables; et, avec cette variété de talents dans les deux genres, nous serons à portée de donner à Bruxelles tout ce qui a paru jusqu'à ce jour de pièces patriotiques et de sujets qui peuvent l'être même en pantomime, comme l'hyme (sic) des Marseillais, pour lequel j'ai une partition superbe que je n'ai pu donner à Paris par la pompe qu'elle exige.
« Mais, citoyen ministre, tous nos préparatifs avancent pour le départ de nos pensionnaires et des bagages nécessaires à mon entreprise et, pour que les uns ni les autres n'éprouvent pas de tracasseries sur la route ou du retard, et qu'ils trouvent à Bruxelles ou dans les autres villes du Brabant secours et protection^ j'ose vous demander un acte quelconque ostensible qui manifeste quelque bienveillance de la part du gouvernement pour cette entreprise et les membres qui y concourront. Les têtes brabançonnes sont encore bien empâtées de préjugés. Ce que je fais comme particulier devrait peut-être être pris par des ministres aussi sages que patriotes comme une mesure très essentielle pour propager les grands
principes de notre Révolution : j'irais donc à penser que, réussissant, elle aurait acquis des droits aux bienfaits de la patrie, et que, ne réussissant pas, elle en aurait encore à des encouragements. Mais c'est à la sagesse du Conseil à considérer ce que les circonstances pourront exiger ou mériter. Mon seul objet, en ce moment, c'est de vous prier de m'accorder ce signe ostensible de bienveillance que je sollicite avec confiance d'un ministre aussi estimable par ses lumières que par ses talents et ses qualités personnelles.
« De Montansier. »
A l'épître était jointe cette nomenclature engageante :
Répertoire provisoire des pièces que la troupe de la Citoyenne Montansier jouera à Bruxelles.