LE JARDIN MAUDIT
Des arbres mous avaient des blessures ouvertes, Des humeurs ressemblant à celles de la chair, Et les pousses du bois au lieu de jaillir vertes Etalent blanchâtres et vivaient comme des nerfs.
Le lait de chaque tige était la sève humaine. La pivoine semblait un grand cœur arraché. Dans la fleur du sorbier d'où soufflait une haleine
5 ouvrait un sexe affreusement martyrisé...
Un amandier était fleuri de mains coupées; Un tronc, comme une femme, avait des cheveux d'or. J'arrivai près d'un champ de grotesques poupées, Des enfants dans le sol poussaient là, drus et morts.
Un printemps écœurant d'une chaleur mouillée Baignait l'arbre de chair et la plante de sang. La nature par la soufi"rance travaillée Créait avec ardeur mille êtres repoussants.
Alors, je vis venir vers moi les créatures. Impudiques et laids, enfantins et chenus Et pareils à des échappés de la torture, Vous trébuchiez et titubiez, hommes tout nus!
LE JARDIM MAUDIT. 5
Ils étaient boursouflés, extravagants, exsangues. Celui ci dans l'œil droit avait un clou de fer, L'un portait un carcan, l'autre avait une cangue, Celui-là rayonnait et montrait un cancer.
Et tous, l'être sans dents, l'être aux orbites vides, L'être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd, Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides. Ils portaient avec eux leur mal avec amour.
Ils ne s'étonnaient pas de la forme des choses. De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux. Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses. Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.
Les saponaires savonneuses des pelouses Etaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs Et la tulipe obscène et le chardon ventouse Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.
Ils ont en me voyant poussé des cris de joie
Et l'un m'a fait toucher du doigt le trou sans œil.
Un autre m'a tendu le fer perçant son foie.
Tous m'ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.