‹ La Montespan: drame en trois actesChapitre 12 sur 19 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

M— DE MONTES? AN, LA VOISIN, puis quelques Gentilshommes.

La Voisin (accourt effrayée).

Madame, nous sommes perdus !

M°*e DE MONTESPAN.

Quoi?

La Voisin.

On nous guettait. Il y a des semaines que le lieutenant de police joue avec nous. Un exempt nous attendait, caché près de la porte. Je me méfiais. J'ai laissé passer devant Guibourget la Poulain. A peine sortis, on s'est jeté sur eux. Ils se sont enfuis. On leur donne la chasse.

M™o DE MONTESPAN.

Ils t'ont vue ?

La Voisin.

Non. Mais c'est une affaire d'heures. Si Guibourg est pris, Guibourg parlera. Je le connais. Il n'a plus rien à espérer, rien à ménager. Il nous dénoncera tous.

M^e DE MONTESPAN.

Misérable! Voilà où tu m'as menée ! C'est pour cela que je me suis avilie !

La Voisin.

Il vous sied bien de nous faire des reproches ! C'est pour vous que nous nous sommes perdus.

M°*ô DE MONTESPAN.

Silence! On vient... Ah ! s'ils pouvaient échapper ! (Hfme de Montespan et la Voisin se réfugient dans un angle

obscur, près de la statue de la Vierge, Quelques gentilshommes accourent des deux côtés de la galerie, et se penchent aux fenêtres pour voir. Dehors ^ le tumulte redouble,)

Gentilshommes.

C'est ici, dans la cour. '

— Qu'ya-l-il?

— Des drôles qu on poursuit, deux femmes et un homme.

— Qu'ont-ils fait?

— On dit que ce sont des sorciers. Ils sortaient du palais.

— Du palais ? Nous apprendrons de belles choses demain.

— Ils détalent comme des lièvres. Regardez ce gros curé, Jjy avec ses courtes jambes. Comme il trotte, tout le long de la

J**^ ' cour, avec les limiers à ses fesses ! L'imbécile va se faire LWp^- ' --cerner. Voyez, je vous le disais. Le voilà acculé dans cet .jj angle ! Eh bien! que fait-il? Il arrache une trique à un laquais I II les roue de coups ! Ventredieu I Quelle poigne 1 Ils n'osent plus avancer !

^ — Bravo !

Jl^* ' — Le suisse va l'embrocher avec sa pique.

^ — Oui !... Non!... Quel sanglier! Il les renverse... Il grimpe

J^\ après l'échafaudage. Voilà un enragé ! On grimpe derrière T. lui; mais il est plus agile; il gagne, il prend de l'avance;

il est sur le rebord du toit. Il va leur échapper.

— Le mousquetaire en bas charge son arme. Il vise. Eh bien, qu'attend-il ?

— Tirez, tirez donc !

(Coup de feu,) (M^^ de Montespan et la Voisin, qui ont suivi ces conversations, sans voir, avec une angoisse qui en souligne tous les détails, se saisissent la main,)

Aline DE Montespan et La Voisin (spontanément)

Mon Dieu I faites qu*il soit tué I (Au dehors, vacarme de cris et de rires,)

LA MONTESl'AN 61

Les Gentilshommes.

Touché ! il glisse, il tombe î

— Mf I quel plongeon I

— Illestmort?

(Après un instant.)

— Non, il remue, il crie.

— Allons voir...

(Ils sortent précipitamment ,) ^jfme de Montespan et la Voisin courent à la fenêtre, hâtivement, peureusement.)

Mme DE Montespan.

Il est pris, on Temmène...

La Voisin.

C'est fini.

(Elle s'affaisse sur le sol.)

MHie de Montespan.

Ce vacarme a réveillé le Roi. Dans un moment il saura tout. EtFontanges, Fontanges, quelle joie pour elle, demain! Ah I... Tu as des sortilèges I Trouve quelque chose, voyons I

(Elle secoue la Voisin.)

La Voisin.

Je ne sais plus. Le Maître s'est lassé. Il s'est retiré de nous. Nous sommes seuls, nous ne pouvons plus rien.

Mme DE MONTESPAN.

Force-le à t'obéir !

La Voisin (avec fatalisme).

Il est le Maître.

M°^ô DE Montespan.

Fuyons alors.

La Voisin.

A quoi bon ? On nous reprendra demain. Quand le Maître vous abandonne, il n'y a plus rien à faire. Nous sommes perdus.

(Elle pleure.)

Mme DE MONTESPAN.

Cesse tes plaintes ! A quoi sert de gémir ?

La Voisin.

Pensez- vous aux tortures qui m'attendent?

M^ûô DE MONTESPAN.

Depuis que tu es née, n'es-tu pas vouée au bûcher? La Voisin.

Ce n'est pas la même chose de risquer la mort, ou de la voir devant soi.

Mme DE MONTESPAN.

Lâche !

La Voisin.

Vous en parlez à votre aise. Vous ne risquez rien, vous autres. On brûle les gueux; mais les grands échappent. On n'ose pas les frapper.

M°^e DE MONTESPAN.

Pour les gens de notre sorte, il y a des tortures pires que celles du bourreau.

La Voisin.

Quoi donc?

M^ae DE MONTESPAN.

Être vaincu I

La Voisin.

Qu'est-ce que cela auprès des tenailles rougies ?

M™o DE MONTESPAN.

Ah ! s'il suffisait d'un fer rouge, pour effacer la honte I

La Voisin.

Ce sont des mots. Vous en serez quitte pour vous retirer dans votre château de province, vous ferez quelques dévotions pour mettre votre âme en repos, et vous continuerez de manger grassement, de dormir dans de bons lits et de vous faire caresser par vos amants ; tandis que moi...

M°^ô DE MONTESPAN.

Crois-tu que je me résignerai, que je leur laisserai le champ libre, que cette fille prendra ma place? Fuir?... Jamais! Qui parlait de se retirer? Oui, tout à l'heure... Maintenant, tout est changé. On peut faire retraite, volontairement, vainqueur. Mais vaincu, méprisé, fuir devant les rires, s'écrouler sous les outrages I Je mourrai, plutôt que de céder.

La Voisin.

Allons donc ! je vous connais : vous vous entendrez, vous partagerez. Et que m'importe ? Si vous mourez, vous, c'est pour votre plaisir ; personne ne vous y force.

Miae DE MONTESPAN.

Tu es trop vile pour savoir ce que peut souffrir une âme comme la mienne.

La Voisin.

Tant mieux ! Vous ne souffrirez jamais trop

Mme DE MoNTESPAN.

Pourquoi me hais-tu ?

La Voisin.

Je ne vous hais point. Mais on sou£fre moins, quand on sait que les autres souffrent aussi.

Mm'» DE MONTESPAN.

Cela ne diminuerait-il point ton mal, si tu pouvais te venger de tes ennemis ?

Oui, il me semble que mes souffrances ne seraient pas tout à fait perdues. — Mais comment? Et puis, qui frapper? Je n'ai que des ennemis. Quand je me vengerais de deux ou trois, il en resterait toujours...

Almô DE MONTESPAN.

Mais si au lieu de frapper quelques misérables, on allait droit à ceux qui valent des millions d'hommes ?

La Voisin.

Qui?

Mme DE MONTESPAN.

Si Ton frappait?...

La Voisin (bas).

Le Roi?

Mme DE MONTESPAN.

Oui.

(Court silence. •

La Voisin (la voix altérée).

Ce que tu proposes, ma fille, est terrible.

Mme DE MONTESPAN, ^

Je ne veux pas qu'il survive à son mépris pour moi.

La Voisin.

Tuer le Roi! >;

M°ie DE MONTESPAN.

Tu trembles? :j

La Voisin. , ;*

Ce n'est rien... Puisque tout est perdu, ce serait là bien ^ »;

finir. Mais penses-tu à ce qui nous attend après, aux tortures ?

Mme DE MONTESPAN.

Il y a toujours des moyens d'échapper à la vie.

La Voisin.

Comment veux-tu qu'on le frappe ? '.^

Mme DE MONTESPAN. • ;\

Le matin, quand il travaille, il a coutume de prendre un '■î,

verre de rossoli. j

La Voisin.

Bien. Legros et Bertrand veillent sur sa boisson. Je les connais. Ils verseront ce qu'il faut.

Mme DE MONTESPAN.

Fais vite. Que ma volonté ne puisse plus se reprendre ! 'i

La Voisin. ;

Sois tranquille, je le servirai en roi. Et la Fontanges ?

LA MONTBSPAN

Mme DE MONTBSPAN.

Celle-là, je m'en charge,

(La Voisin sort,^

Mnae DE MONTESPAN.

Dieul où m'entraînes-tu?... Le tonnerre gronde dans mes tempes. Je veux m'arréter... Marche I

(Pin du 2* acte.)

Page 1