ACTE m
Le cabinet de travail du Roi, — Louis XIV est assis, devant une grande table, Louvois, assis de Vautre côté de la table, lit. Sur une petite table ronde, à quelques pas du Roi, est placé un flacon de vin. Dans un angle, un prie-Dieu, devant un tableau du Christ en croix.
Louvois,
Votre Majesté semble préoccupée. Veut-Elle que j'interrompe ma relation et que je revienne ce soir?
Le Kol
Non, monsieur, continuez, allez jusqu'au bout,
Louvois,
Conformément aux ordres de Votre Majesté, le baron de Montclar est entré mercredi dans Strasbourg, Il n'y a pas eu de résistance. Nul n'attendait son arrivée. Les portes étaient ouvertes, les murailles dégarnies de canons. Le maréchal a fait lire sur la place publique Tarrêt de la Chambre souveraine de Brisach, annexant Strasbourg à la France, Tout s'est passé dans un ordre parfait, et sans protestation. C'est à peine si l'on a été obligé de pendre, pour l'exemple, trois ou quatre coquins qui faisaient du scandale. Cette prise rend Votre Majesté définitivement maîtresse de l'Alsace entière et ferme pour toujours le royaume aux Barbares. « Clausa Germants Gallial » — En même temps, les nouvelles que je reçois d'Italie me permettent de croire qu'aujourd'hui, monsieur de Catinat doit entrer dans
Casai. Ainsi se continue cette conquête du monde, en pleine paix, qui frappe de stupeur les ennemis de Votre Majesté et sera Tadmiration des siècles à venir.
Le Roi.
Vous donnerez ordre, monsieur,qu'un Te Deum soit chanté dans toutes les églises de France. Il faut offrir à Dieu ce qui lui appartient. Notre gloire est la sienne. C'est pour lui que nous Conquérons.
Louvois.
La grandeur de Votre Majesté est justement que la cause de Dieu soit liée à la sienne. Ce qui est à Dieu, est au Roi.
Le Roi.
A moi, monsieur? Il y â des moments où je me demande si rien m'appartient, hors moi-même. Mes armées me conquièrent l'Europe, et je ne suis même pas maître de ce que je vois, à peine de ce que je touche.
(Il touche machinalement la table où est le flacon,)
Louvois.
Il faut que la tristesse qui accable Votre Majesté soit bien profonde ; car c'est la première fois que je l'entends s'exprimer avec cette amertume.
Je sais la bassesse de la nature humaine, quand, privée du secours de Dieu, elle se livre à elle-même. Sa sauvagerie a besoin d'être constamment refoulée par un pouvoir inflexible. J'ai vu dans mon enfance, pendant cette époque troublée où les sujets osaient se rebeller contre le trône, les aberrations de l'esprit des hommes qui veulent se passer d'un maître. Mais j'avais cru que vingt ans de noble discipline avaient réussi à tuer ces germes de folie. Aussi ne puis-je
cacher l'étonnemenl qui m'a pris, lorsque cette honteuse affaire d'empoisonneurs et de sorciers m'a révélé que sous l'éclat apparent de ma prospérité, la plaie continuait de mûrir, et que la boue montait jusqu'aux marches de mon trône.
Louvois.
Ce sont crises passagères : les règnes les plus florissants ne sauraient y échapper. C'est la revanche de la santé. Tant qu'un peuple reste jeune, il faut qu'il jette sa gourme. Mais l'enfant est bon, je le connais. Il n'est besoin que d'offrir à sa vigueur un vaste champ où son trop-plein s'épanche, et de le tenir constamment en haleine, sans lui permettre de se reposer jamais.
Le Roi.
L'oisiveté de Versailles a des dangers sans doute pour des esprits ardents, qui ont besoin d'action; mais l'expérience a montré qu'ils seraient aux armées d'un danger bien plus grand, disposant d'une force qui risque de les tenter. Au reste, le mal est devenu trop profond, pour qu'on puisse le guérir par des moyens ordinaires. Toute la cour est atteinte. Chaque jour, le venin se répand.
Louvois.
L'exemple est contagieux sur la gent moutonnière. Il faut donner deux ou trois coups retentissants, et étouffer ensuite l'affaire. Mais ce n'est pas en s'attaquant à une poignée de misérables, qu on réussira à frapper l'opinion. On doit aller droit aux têtes, sans pitié pour l'illustration du nom et des services; car, outre qu'un grand seigneur coupable est plus coupable qu'un vilain, son châtiment est plus profitable, par son retentissement.
Le Roi.
Vos conseils sont d'accord avec ma propre pensée ; mais
mille raisons viennent combattre ma raison et la tiennent en suspens. Je me vois arrêté par des considérations de famille et de sentiment, que les crimes n'ont pu encore tout à fait effacer de ma mémoire.
Louvois.
Il est digne de Votre Majesté de passer outre à sa bonté naturelle, si l'intérêt public l'exige.
Le Roi.
Madame de Montespan vous touche aussi d'assez près : vous avez fiancé à son neveu une de vos filles.
Louvois.
Quoi, sire, c'est d'elle qu'il s'agit?
Le Roi.
On a arrêté cette nuit trois empoisonneurs ; ils sortaient du palais : ils ont accusé Madame de Montespan d'avoir pris part à leurs forfaits.
Louvois.
Eh! sire, quelles garanties offre la parole de pareils misérables?
Monsieur de la Reynie semble y ajouter foi.
Louvois.
Ce magistrat a la cervelle tournée. Il voit des criminels partout. C'est une manie commune à son espèce. Après vingt ans d'office, ils sont tous incapables de voiries choses comme elles sont. Leur imagination ténébreuse et contournée substitue à la réalité, de mauvais romans, où le poignard, le poison et tous les artifices d'une basse littérature prennent sottement la place des mobiles humains.
Le Roi.
Vous le verrez vous-même. Je lui ai donné ordre de se tenir dans le cabinet voisin, dès qu'il aurait quelque révélation nouvelle à m'apporter. Voyez s'il n'est point là.
(Louvois ouvre la porte.)
Louvois.
Sire, il est ici.
Le Roi.
Veuillez le prier d'entrer.
(La Reynie entre.