‹ La Montespan: drame en trois actesChapitre 3 sur 19 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

(La Reine entre. Cest une petite femme replète, aux mouvements pressés et incertains,)

La Heine.

Mon Dieu, madame, combien je suis aise de vous voir hors d'aflFaire I On m'avait dit, hier au soir, que vous étiez perdue. Je me suis fait, cette nuit, des fantômes à ce sujet. J'ai rêvé de tentures noires, de cierges, de cercueils.

Je remercie Votre Majesté de sa sollicitude. J'espère que ces sottises n'ont pas troublé son sommeil.

La Reine.

Hélas I ne vous inquiétez point. Tous les soucis ne m'ont jamais empêchée de dormir. Je ne sais comment cela se fait : il y a des nuits où j'ai du chagrin à en crever ; mon oreiller est tout noyé de larmes : mais il faut que je dorme. — Et voyons votre figure. Las ! comme elle est mauvaise î Vous êtes pâle comme une morte, ma belle. Donnez-moi la main... Vous avez la fièvre. Comment vous sentez-vous? Mais vous n'allez pas bien I Mais vous êtes très mal !

Votre Majesté prend trop d'intérêt à ma santé. Je vais bien.

La Reine.

Non, non, vous vous trompez. Je ferai pour vous une neuvaine à sainte Marguerite. — Mon Dieu ! ma fille, n'allez pas mourir I Que vous me manqueriez, si vous n^étiez plus là!

M"' DE MoNTESPAN (ironique).

Je ne me savais point si nécessaire à votre service.

La Reine.

Je vous assure ! — Je suis une personne d'habitudes. J'ai besoin d'avoir autour de moi les mêmes êtres. De nouvelles figures me troublent. Je crois que j'aimerais mieux garder quelqu'un que je n'aime point, que changer de visages. (Après un petit silence.) D'autant plus, n'est-ce pas, quand on s'est attachée aux gens, comme moi à vous. — Jésus ! comme ils crient! Est-ce que cela ne vous fatigue point?

Non, madame. Nulle musique plus douce aux âmes bien nées, que le murmure de la gloire.

La Reine.

Ils n'ont jamais fait autant de bruit, quand j'accouchai de Monseigneur. Il est vrai que nous n'en avions pas besoin.

Pourquoi?

La Reine.

Quand on doit, comme Monseigneur, régner un jour sur ce peuple, il importe peu d'en être aimé ou non.

M™« DE MONTESPAN

Votre Majesté sait pourtant mieux que personne qu'on règne par Tamour, autant que par la naissance.

La Reine.

Oui, dans ce pays, le premier minois aguichant, une coquette, un chat coiffé, ont le pas sur le mérite véritable. Les premiers temps que je fus en France, ce dérèglement d'esprit me chagrina, je Tavoue. Depuis, j'en ai pris mon parti : il faut bien se faire aux mœurs des pays, si déraisonnables qu'elles soient.

Sans'doute : d'ailleurs, le vrai mérite ne trouve-t-il point sa récompense en soi ?

La Reine.

Oui, c'est une grande consolation ; mais quelquefois, on ne laisserait pas de donner son mérite, pour changer la forme de son nez.»

Eh ! que dites-vous là ?

La Reine.

Chut, chut, qu'est-rce que j'ai dit ? Ce sont des extravagances! Si le père Annat m'avait entendue, je serais bien grondée I Ne lui répétez pas, ma belle. Est-ce que des femmes de notre âge doivent se soucier encore de plaire ? — Mais on a beau être vertueuse, raisonnable, et savoir certainement qu'il n'est rien de préférable à une chaste vie, le démon rôde à votre oreille, et vous souffle ses dégoûtantes tentations. En ce moment surtout, on dit qu'il a tendu ses filets autour de nous, il s'acharne après nous. Ah ! ma

LA MONTESPAN li

mie, il faut bien nous défendre. Quelle chose épouvan-. table!

Quoi donc ?

La Reine.

Ne savez-YOUS point ce qui se passe ? Est-ce que le Roi ne vous a pieu dit? Attendez, je veux m'approcher. Il paraît qu'il ne faut point qu'on le sache. La police est sur les pistes ; on ne doit point la gêner.

(Le$ courtisans sont sortis peu à peu, La Reine est seule avec ^™' de Montespan et la Voisin, dissimulée derrière le lit.) Ma belle, le diable est à la Cour. Nous sommes environnés de sorciers, de magiciens. Ils nous guettent, ils cherchent à happer nos âmes. Rien ne vient à bout de cette engeance : on les chasse par la porte, ils reviennent par la fenêtre ; on les brûle, ils renaissent. M. de La Reynie a mis la main sur une association immense de ces démons, où se sont laissé engluer une foule de grands seigneurs... Est-ce que vous avez froid?

M"* DE Montespan (a un petit frémissement imperceptible).

Non, madame, continuez.

La Reine.

La Cour est infectée. Les uns ont vendu leur âme au Diable pour de l'argent, les autres pour des honneurs, les autres,

— c'est le plus ignoble, — les autres pour de Tamour !

— M. le Maréchal de Luxembourg, un si bon homme ! Mon Dieu I quand je pense que je lui laissai hier caresser Rocroy, mon petit chien !.. Il est conduit tout à l'heure à la Bastille, les exempts sont chez lui. Il paraît qu'il a demandé. au Diable de lui enlever sa femme ! Quelle abomination ! — Et Madame de Soissons !... Pour celle-là, j'en suis ravie. Une dévergondée qui mange gras le vendredi et qui couche

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avec ses laquais !.. Elle a empoisonné une demi-douzaine d'amants. Elle vient de s'enfuir de Paris, dans son carrosse. Mais on a mis la main sur sa sœur, Madame de Bouillon : celle-ci empoisonnait son mari, pour épouser M. de Vendôme. Et Madame de Polignac, et Madame de Gramont, et Madame d'Angoulême I Ah ! les coquines ! J'espère qu'on ne les ménagera point, cette fois, qu'on en fera un exemple, et que les honnêtes femmes vont prendre leur revanche. N'est-ce pas épouvantable ? Tout est dans la terreur. On n'ose plus rien toucher: tout a le goût de poison. Ce matin, en traversant la Galerie des Batailles, soudain une odeur de soufre m'a saisie à la gorge ; je n'ai eu que le temps de faire quelques signes de croix : je suis certaine qu'il venait de passer là. — Qu'en dites-vous, ma belle ? Pour moi, je ne m'étonne point tant de la méchanceté des hommes, que de leur affreux courage à se perdre eux-mêmes, pour satisfaire à leurs sales instincts. Se peut-il concevoir que des êtres doués de raison aillent volontairement se livrer à l'Ennemi du genre humain, pour leur éternité ?

Pourquoi non ? C'est qu'ils veulent ce qu'il veulent, et que pour l'exécuter, tous les moyens sont bons.

La Reine.

Même l'Enfer?

M"» de Montespan.

Qu'est-ce que l'Enfer, auprès de l'Amour ou de la Haine ?

La Reine.

Mais, ma chère, on n'aime ou on ne hait que quelques semaines. On est brûlé pendant des siècles.

M™* DE Montespan.

Qu'importe, si, un jour, une heure, une seconde, on a eu

j la victoire ! Quelle âme serait assez lâche, voyant près d^elle { le but de ses désirs, et n'ayant pour l'atteindre qu'un crime : à accomplir, qui n'oserait franchir ce crime qui Ten sépare? j Elle n'aime point, celle-là, elle ne vit point, elle n'est rien, ; qUb n'a jamais été ! J'aime mieux mon enfer que son para-* dis de ruminant, remâchant son ordure I

La Reine.

Mon Dieu ! mon Dieu ! ne vous agitez point ! Gomme vous êtes animée ! On dirait que vous les approuvez.

Je ne les approuve point, madame. Je les comprends et je les plains. C'est une hypocrisie de se dire chrétienne, et de jeter la pierre à ceux qui ont péché, sans chercher à sentir ce qu'ils ont dû souffrir pour se résoudre à l'affreux héroïsme du péché.

La Reine.

Je n'ai rien dit, ma belle, je n'ai rien dit ; je n'ai accusé personne. Je ne pensais point que vous prendriez cela tant à cœur. Ne vous remuez point ! Votre lait va tourner. Rentrez dessous vos draps. Vous êtes toute moite... Là, parlons d'autre chose. — Et qu'avez-vous fait de mon beau collier?

Quel collier?

La Reine.

Ce collier de diamants, avec une miniature qui représente Lucrèce...

M"« DE Montespan.

Je ne sais ce que vous voulez dire.

La Reine.

Mais, ma chère, le Roi me l'a demandé hier au soir, à

Saint-Cloud, chez Madame ; et je le lui donnai avec bien de la joie ; car je ne doutais point que ce ne fût à vous qu'il le destinât. Comment donc ! Il ne vous en a pas fait présent? Il avait un visage si galant et si passionné en me le demandant, que nous y avons tous été trompés. Il faut donc qu'il . Tait donné à quelque autre. Cela est incroyable !

Il me rapportera tout à Theure, sans doute.

La Reine.

Non, pour cela j'en réponds ; car je lui demandai ce matin si le présent avait plu, et il me dit que oui. Il en a donc disposé. Ah ! cela est plaisant ! Je vous en donnerai un autre : ne vous inquiétez point, ma fille.

Je n'en veux point

La Reine.

Si, si, j'y tiens, vous y avez droit. Le Roi vous a frustrée. Je vous renverrai tout à l'heure... Plus riche encore que le premier.

Non, non, vous dis-je, je n'en veux point, je n'en veux point !

La Reine.

Là, là, que vous êtes irritable ! Tout vous blesse aujourd'hui. Vous êtes malade. Je n'enverrai rien, ma fille, je ne veux point vous contraindre. — Au moins, cette petite histoire ne vous a point affectée ? Vous connaissez le Roi : ce sont là de ses tours. Il faut qu'il brûle toujours pour quelque cotillon. Pour moi, j'en ris de bon cœur. Il ne peut se résoudre à vieillir. Mais pour qui a-t-il pris feu ?

Je suis fatiguée, Excusez-moL.

La Reine.

Oui, vous avez besoin de sommeil. Je vous laisse. Allons, mangez bien, dormez bien, et ne pensez à rien... Ah! que vous avez mauvaise mine ! On ne vous reconnaîtrait plus. Soignez-vous bien, ma fille. Soignez-vous, pour Tamour de nM)i ! A notre âge, il faut se soigner.

M^ de Montespan, muette et frémissante , salue la Reine qui

part, et la regarde s'éloigner, les dents serrées, les doigts

crispés sur ses draps,)

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