M- DE MONTESPAN, LA VOISIN
M"* DE Montespan (se dresse sur son lit et appelle,). Voisin î
La Voisin (sort de l'encoignure du lit, à l'ombre duquel elle était cachée).
Ma fille?
M"® DE Montespan.
■ Tu étais là ? Tu Tas entendue ? Il me trompe ! Il aime une autre. Une autre a pris ma place. 11 fait à d^autres largesse de ce qui est mon bien. Voilà donc pourquoi il n'est pas encore venu aujourd'hui ! Il m'échappe. Une rivale me l'enlève... Cela ne se peut, ce n'est point vrai ! C'est une invention de cette menteuse. Cette idiote malfaisante a imaginé ce conte, cette histoire de collier afin de me torturer !
La Voisin.
Elle a dit vrai. Vous avez une rivale.
Balourde I tu le savais, et tu ne me disais ri^n !
La Voisin.
Une injure de plus, et je pars.
M™* DE MONTESPAN
Reste ! — Ah 1 comme tu abuses de ce que j'ai besoin de toi I — Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Qui est cette femme î
La Voisin.
Je puis donner aux autres les moyens de prévoir et de faire leur destin ; je n'ai pas le droit de le faire à leur place.
Eh I que m'as-tu donné ? J'ai cru en toi, je me suis soumise à toi, j'ai bu tes philtres, récité tes prières, porté tes amulettes. Chaque jour, pour t'obéir, je marche au bord de la mort éternelle. Et pourquoi ? Pour en arriver là !
La Voisin.
De quoi vous plaignez-vous ? Voici quinze ans que, grâce à moi, vous gardez un cœur, que jusqu'ici rien n'avait pu enchaîner.
Mais au prix de quelles luttes ! Pas une heure de repos. Un combat tous les jours renouvelé. Et dès que mes yeux écrasés de sommeil se ferment malgré moi, ce cœur incertain se dérobe et me fuit. Quelle fatigue ! Dois-je être reconnaissante de cette conquête heure par heure, où tout est à recommencer toujours ?
Je ne vous ai point trompée. Vous avez les succès auxquels vous avez droit. Les moyens dont vous usez ne peuvent vous donner que des victoires passagères. D'autres plus vigoureux vous devaient assurer le triomphe décisif. Vous avez reculé. Vous seule êtes cause de ce que vous me reprochez.
Que pouvais-je faire de plus ?
La Voisin
Vous le savez.
Tais-toi !
La Voisin.
Vous savez bien ce dont je vous ai parlé. C'est si peu de chose, pourtant : quelques cérémonies, une messe...
Oui, la messe, la messe noire... Tais-toi ! Je t'ai défendu de m^en reparler !
La Voisin.
Le grand-père du Roi disait que Paris valait bien une messe,
Oui, mais quelle messe I
Vous avez consenti à vous servir du Maître; mais vous retirez d'une main ce que vous donnez de l'autre. Ne vous étonnez point qu'il agisse de même. Pour être sûr de Lui, 11 doit être sûr de vous.
Lui refusé-je rien de moi ? Mon âme est sienne ; miais qull ne me demande point de m^abaisser à ces immondes pratiques !
La Voisin.
De quoi s'agit-il ? Quelques gestes. Pas un mot. Fermez les yeux, et livrez votre corps.
M"' DE MoNTESPAN (les yeux fixes).
Nue, couchée sur Tautel, la tête et les jambes pendantes, — sur mon corps, les regards et les mains d^un prêtre vicieux, — sur mon ventre sacrilège, la croix du Seigneur, et le calice sacré, le calice rouge du sang d'un enfant innocent !.. — Non, non ! Ote-toi d'ici !
La. Voisin.
Qu'est-ce que cela au prix de ce que vous voulez ? Il se fonde à p^ ^e frais, le pouvoir qui n'exige que le sang d'un innocent. ^
M°« DE Montes? AN.
Mon cœur se soulève. Je ne veux pas, je ne puis pas m'humilier.
', La Voisin (dprement).
Vous qui cro^ connaître toutes les voluptés, vous ne connaissez pas la plus puissante de toutes^ celle de se dégrader. Le^ troupeau humain est parqué entre deux étroites limita telle d& bien, celle du mal. 11 lui est interdit d'aller, ni plpis haut, ni plus bas. Un petit nombre seuls osent fmachir les barrières ; et la gloire est phis grande à passer celle du mal ; car cela est plu» défendu. Briser ses chaînes, s'arra- (^rau carcan de la morale humaine, souffleter sa conscience, s'avilir,... c'est une amère joie pour ceux qui sont
grands et qui dominent le monde. Ce n'est rien de mépriser les autres : il faut aussi se mépriser soi-même. Quelle âpr jouissance de fouler aux pieds llœuvre de Dieu, de salir son image, de s'abaisser, de s'abaisser plus bas! Alors on devient semblable à l'Autre, à Celui qui rit dans la douleur, et qu s'enorgueillit dans l'abjection, au Maître qui tient dans ses mains toute la puissance du monde, non afin d'en user, mais aQn de la détruire !
Je ne puis. La maladie a brisé mon cœur. Il est trop faible pour supporter tes sauvages ardeurs. Ah ! Voisin ! Songe qu'il suffirait d'un instant d'imprudence pour me perdre à jamais !
La Voisin.
Un instant suffit aussi, si vous n'agissez point, pour ruiner votre pouvoir. Osez î
M"* DE MoNTESPAN (sèchement).
Je ne veux point. — (La Voisin fait mine de s'éloigner. — Suppliante). — Ne te fâche pas. Voisin, ne m'abandonne pas! Je suis fatiguée, usée, rongée par la fièvre. Je ne pais penser. Epargne-moi I Plus tard !... Maintenant, il faut que j.e dorme. Je veux guérir, guérir...
(La Voisin va sortir, JR/"' de Montespan la rappelle.)
Alfencfe. Disons ensemble la prière. ^%-
La Voisin revient, s'agenouille près du lit. -¥"*• de Montespan, assise sur le lit, dit la prière avec une exaltation contenue).
M°^« DE Montespan.
« Je demande l'amour du Roi : qu'il me soit continué. Que
nulle autre n'entre dans son lit. Que mes rivales meurent. Que la race de la Reine s'éteigne sans enfants ; que mes enfants prennent leurs places dans leurs honneurs et dans le trône. Que je sois toute puissante aux conseils du Roi; que ma volonté soit la sienne ; que mes créatures soient les siennes; et que ma gloire redoublant plus que par le passé, la Reine étant répudiée, je puisse épouser le Roi. »
(Silence.) (La Voisin reste un moment encore agenouillée, tandis que
3/°* de Montespan, muette, semble attachée Qmniâtrement à
sa pensée. — La Voisin se lève^ arrange les oiteillers de At^^ .de Montespan qui se recouche; elle baisse hf rideaux et
sort. — M"^*de Montespan, immobile, les yeux fei^és, semble
dormir.)