SCÈNE VII M- DE MONTESPAN, M"- DE FONTANGES, LE ROI
M"« DE Montespan (durement).
Arrangez ces oreillers !
(Le Roi cherche à attirer Vattention de ilf"* de Fontanges; mais eUcy les yeux obstinément baissés, évite de le regarder.)
Le Roi.
Qu'avez-vous, mademoiselle ? Vous avez pleuré? ('Af"^ de Fontanges fait signe que non, sans parler.)
36 LA M0NTE5PAN
Vous avez les yeux rouges, vous avez pleuré.
Ce sont affaires de service, qui nous regardent. (A AI^ de Fontanges, sèchement.) Est-ce fait ? Allez !
Le Roi (ému).
Attendez, mademoiselle. On vous a fait de la peine. Vous^ avez un ennemi. Je ne saurais le supporter. Qui vous a chagrinée? Confiez tout à votre Roi, comme à votre meilleur ami.
(Af^^ de Fontanges se détourne et se cache la figure dans ses
mains.)
M"*^ de Moîîtespan.
Son meilleur ami ? Vous voulez dire son meilleur amant.
Le Roi.
Madame !
M^^ DE Fontanges (se jetant aux pieds du ttoiy en pieu--
rant).
Ah ! Sire, venez à mon secours I Elle me hait, parce qu^elle sait que je vous aime, et que vous m'aimez. Elle m'a insultée devant toute la cour, tout à l'heure, m'appelant de noms affreux, des noms... je n'oserais pas les répéter! Elle m'a souffletée, elle a voulu me tuer ; et votre collier, sire, ce collier dont vous m'aviez fait don, elle me l'a arraché de force, elle... Ah ! voyez, voyez ce qu'elle en a fait !
(Elle sangloté.)
Le Roi (à M^^ de Moniespan).
Quoi, madame, vous avez osél... (A Af^^ de Fontanges.) Relevez-vous, mademoiselle, au nom du ciel, ne pleurez
pas, vous me déchirez le cœur ! Ne pleurez plus, ma toute belle I
Que parlez-vous d^audace, vous qui venez ici débaucher mes servantes ?
Le Roi.
Je fais ma volonté.
M"*« DE MoNTESPAN.
Ce n'est donc pas seulement votre action, c'est votre volonté qui est basse.
Oubliez-vous qui je suis ?
Je le sais. Un vieillard.
Le Roi.
Madame !...
M""* DE Montespan.
Je croyais que vous auriez au moins la pudeur de rougir de ces honteuses faiblesses. Mais non ! Vous étalez votre sénile amour pour une petite fille corrompue, malpropre, sans beauté, sotte comme un panier, qui a la taille grossière, les dents laides, point de gorge, les bras plats, les mains longues et noires, — ce haillon I
Le Roi.
Osez-vous insulter une personne que j'honore ! Peut-on pousser une insolence plus loin, que de mépriser ce que son Roi estime ? Parbleu ! c'est être bien misérable I II n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa maîtresse
par ses amis et seB serviteur^, et un Roi n'en peut venir à bout ? Je proteste pourtant qu*en quelque manière que ce soit, j'y réussirai ; et je commencerai par vous. Parlez librement, mademoiselle, que voulez- vous que je fasse contre ceux qui vous outragent ?' Et pensez fortement qu'il ne me sera jamais impossible de vous satisfaire.
M»^» DE FoNTANGES (essuyatit ses larmes, les yeux brillant d'orgueil et de défi).
Sire, aimez-moi : je ne vous demande rien de plus.
Que vous êtes généreuse I
M"' DE FONTANGES»
Que cette femme malade s'abaisse, si elle veut, à d^ignobles injures ! Je me venge d'elle, en l'oubliant. Rien ne saurait l'atteindre davantage. Venez !
Le Roi.
Je vous adore.
(iP^^ de Fontanges lance un regard de triomphe à M^^ de Montespan et sort. Le Roi la suit.)
Vous partez?.. Attendez! Ne me laissez point ainsi ! Un instant! Je veux vous dire... Restez !... J'ai été trop violente. C'est vrai. Je souffre, je suis malade. Vous voyez, je fais effort pour abaisser mon orgueil. Mais vous, de votre côté, sire, ne soyez point si dur. Pensez combien vous m'avez aimée, depuis combien d'années je partage votre vie ! Tout a été commun entre nous ! En ce moment, oCi un nouvel enfant nous lie plus étroitement encore, nous ne pouvons nous séparer pour un caprice d'une heure ! Ne nous quittons pas ainsi !
Le Roi.
Vous avez parlé de mon âge, tout à Theure, madame. Il est vrai quUl y a quinze ans que je vous connais. C'est un long temps pour un amour. Adieu.
Louis !
(Le Roi sort,)