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SCÈNE II

{La porte de la chapelle s'ouvre. Une figure d'homme gras, brutal et effaré, regarde lentement au dehors. Puis sortent deux femmes, l'une tenant une forme indistincte et lugubre, enveloppée d'un drap blanc, l'autre des serviettes et des étoles; après elles, l'homme, un prêtre, portant un calice qu'il cache sous son manteau. — Ils rasent les murs peureusement, se glissent le long de la galerie, comme des oiseaux de nuit, et disparaissent. — M"* de Montespan parait. Elle regarde autour d'elle avec égarement.)

M™e DE Montespan.

Mon corps brûle de honte. Je sens sur lui, comme un fer

rouge, la marque du calice d'or et les obscènes regards...

(La Voisin, qui sort derrière elle, veut lui donner la main. iV™® de Montespan la repousse.) Ne me touche plus !

(La Voisin hausse les épaules, grommelle, regarde par la fenêtre de la galerie le ciel et la cour, et s'en va.)

('Af™" de Montespan descend les marches en chancelant.)

Mrao DE Montespan favec haine).

Ah ! ce roi, ce roi, pour qui je me suis avilie! Je le hais de m'avoir contrainte à m'avilir pour lui !

(Elle va à pas incertains et précipités et se heurte au corps de sa fille.) Ahl

(Elle se penche vers elle.) Marie-Aube !

(Elle s'agenouille auprès d'elle.)

Elle est évanouie !... {Elle lui soulève la tête, t embrasse.)

Aube ! ma chère Aube !...

(Marie-Aube rouvre les yeux, regarde sa mère, fait un mouvement d'effroi, se rejette violemment en arrière, et se cache la figure.)

M™« DE MoNTESPAN (saisie).

Quoi ! je vous fais peur?... Ma fille, ma petite fille, c'est moi... Pourquoi vous éloignez-vous de moi? Pourquoi vous cachez-vous?... Marie-Aube, regardez-moi...

Marie-Aube (de même).

Non! non!... Laissez-moi!

M™« DE MoNTESPAN (lèvB brusqucment la tête, regarde la fenêtre de la chapelle, au-dessus d'elle, puis regarde sa fill<\ Après un moment de silence, d'une voix altérée.)

Aube,... est-ce que...? Vous avez vu? Regardez-moi !... Vous avez vu.

(Elle se penche sur elle, et lui écarte les mains.)

Marie-Aube (la figure découverte, mais les yeux fermés, détourne la tète, avec un mouvement instinctif de répulsion.)

Je vous en prie, madame, je vous en prie ! Ne m'interrogez pas! Laissez-moi partir... Je veux partir, je veux aller au couvent...

M™« DE MoNTESPAN (accoblée^ lâchant Marie-Aube).

Tu as vu. ..Je te fais horreur. — (Amèrement. )Tu as raison. Va, tu ne me mépriseras jamais autant que je me méprise I

(Elle se détourne d'elle ; et, assise à quelques pas, ede regarde

dans le vide avec une tristesse désespérée.) (Marie-Aube relevé la tête, regarde sa mère, et, prise d'un

élan de pitié et d'amour, elle veut se jeter dans ses bras.)

Mn»o DE MoNTESPAN (se recule à so7i tour avec crainte, et Vécarle d'elle).

Non ! ne me touche pas ! Éloigne-toi de moi ! Je salis tout ce que je touche... Ah ! si je pouvais m'arracher à moimême ! Où fuir mon corps souillé, Thorreur qui tord mes entrailles?...

Marie-Aube (se tord les mains en pleurant).

Oh ! comment, comment avez-vous pu?...

Mmo DE Montespan (avec douleur).

Je ne sais pas, je ne sais pas!... Qu'ai-je fait? Comment suis-je venue ici? Ah! quand j'ai vu que j'allais perdre, qu'ils allaient me voler ce que j'avais arraché par toute une vie de peines, j'ai perdu la raison, une folie m'a poussée...

Marie-Aube.

Qu'aviez-vous donc gagné de si précieux? Aviez-vous tant de bonheur?

M™a DE Montespan (amèrement).

Le bonheur! Il n'y a pas de bonheur!... Le pouvoir est sans joie ; mais c'est une torture de le perdre.

Marie-Aube.

Ce fardeau écrasant !

M™« DE Montespan.

Tu ne peux pas comprendre... Tu ne connais pas l'âpre besoin de dominer. Ce n'est pas la gloire d'être au-des-

SUS de ces gueux ; c'est la souffrance intolérable d'être audessous, au milieu de ce bétail humain. As-tu jamais senti l'horreur d'un troupeau de moutons, ces têtes stupides qu'écrase un poids séculaire, cette viande de boucherie, à l'odeur ignoble, où passent, comme un frisson de vent, des plaintes lamentables et grotesques ? Ainsi me paraissent les hommes : des bêtes entassées au fond d'une fosse, hurlantes et puantes, se mêlant, se piétinant, avec des cris et des rires idiots. Pour les fuir, j'ai grimpé sur mes mains et mes genoux la montagne au-dessus d'eux ; je glissais, je tombais ; mais, meurtrie, je me relevais ; les voix odieuses s'éteignaient derrière moi, l'air devenait moins souillé, j'apercevais les sommets lumineux. Les voici ! J'y atteins !... Et il me faudrait retomber parmi ces misérables !...

Ils sont nos semblables.

M™e DE MONTESPAN.

Ils ne sont pas mes semblables. Ils sont faits pour obéir, et moi pour commander.

Marie-Aube.

Dieu seul commande, nous sommes ses instruments.

M^no de Montespan.

La foule n'est que poussière balayée par le vent. Une grande âme est le vent qui balaye la poussière, le souffle même de Dieu.

Marie- Aube.

A quoi sert cette action, ce pouvoir tumultueux ?

M™« DE Montespan.

A être grand.

Marie-Aube.

Le pouvoir corrompt l'âme.

M™« DE MONTESPAN

Le pouvoir purifie l'âme. Ce qui avilit, c'est l'ignoble médiocrité, c'est tout ce qui force aux compromis, aux ménagements, à l'hypocrisie des demi-mesures, des demi-actions, des demi-pensées. Il n'y a qu'un crime au monde, c'est de n'être pas soi-même. Ah! quand je pense que tant d'êtres médiocres, par leur seule naissance, se trouvent au suprême degré du monde, et que moi, il me faut tant souffrir pour y atteindre, que je n'y suis pas encore, et que chaque pas que je gagne m'est disputé par des rivaux indignes, que cette petite fille stupide veut me ravir mon bien ! Mon bien ! J'y ai droit. Je l'aurai !

Marie-Aube (tristement).

Et après?

M™o DE Montespan (haussant les épaules).

Après, c'est l'autre monde. Je suis perdue. Mais que j'aie celui-ci ! La mort est loin.

Marie-Aube.

Hélas ! la mort est près. Mère, songez que les années s'en vont !

M™o DE Montespan.

Ah ! voilà le vrai enfer ! Vieillir ! nulle torture n'est comparable à celle-là ! Sentir sa chair pourrir lentement, voir de ses yeux son corps s'altérer chaque jour, comme un mur que l'humidité moisit, voir sa peau jaunir, ses dents se tacher, ses cheveux tomber, le visage se creuser de plis burlesques et hideux, où grimace la mort... Qu'est-ce que l'enfer a jamais inventé de pareil? Ah 1 quelle ignominie h. .

Et penser que rien, rien ne peut arrêter cette mort vivante ! Chaque jour, elle s'étend sur ce beau corps qui est à vous,... qui était à vous, dont vous étiez si fière. Quelquefois, je suis si lâche, le matin, quand je m'habille, que je n'ose pas me regarder : j'ai peur de voir... Inutile lâcheté î Sous le fard et l'étoffe, l'œuvre de destruction continue et ne fait jamais halte. Si les yeux ne veulent pas voir, l'esprit implacable voit. Par mille douleurs sourdes, l'ennemi se rappelle à nous de toutes parts, il chemine en silence dans la poitrine qui siffle, dans le cœur engorgé, dans les entrailles brûlées, dans les articulations durcies, dans les extrémités gonflées. A quoi bon lutter? On est las, las de cette lutte vaine. Il n'y a qu'à se coucher â terre et à mourir. Je passe des nuits à pleurer de désespoir... Mais qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, pour voir cette chair que j'aimais, se gâter et mourir ! Il n'y a qu'un instant, j'étais encore comme toi. Tu ne comprends pas, tu penses qu'il y a un monde entre nous... Tu verras toi-même : si loin qu'elle paraisse, à peine commence-t-on à vivre, que c'est déjà la fin.

C'est la loi : pourquoi se révolter ?

Mme DE MONTESPAV.

Parce que c'est la loi ! Qu'ai-je à faire d'une loi ? Pourquoi m'écrase-t-elle ? Ai-je signé un pacte ? Pourquoi m'imposet-on une loi qui n'est pas faite pour moi ? Que les esclaves s'inclinent devant elle, qu'ils adorent s'ils veulent, comme une nécessité sacrée, la honte de vieillir. Pour moi, je la vomis.

Marie-Aube.

Tout passe, la vieillesse comme le reste. Un jour viendra où le corps et l'âme refleuriront.

Mme DE MONTESPAN.

Je ne crois pas en ces rêves.

LA MOMESPAN 53

Marie-Aube.

Ne blasphémez pas !

Mme DE MONTESPAN.

Ce n'est pas moi qui blasphème, ce sont ceux qui croient qu'un Dieu si lùche existe... Ce Dieu d'hôpitaux et de charniers ! Quel César romain s'est jamais plu à des jeux plus ignobles que les siens! On dirait qu'il met son plaisir à inventer des êtres, pour les faire souffrir et pour les avilir. Mais quel goût a-t-il donc de la laideur et de la mort ! Faire d'une adolescente, ivre d'espoir, une guenon flétrie, et d'un corps juvénile, une ordure puante, quel triomphe ! et que nous devons avoir de respect pour le bourreau !

Marie-Aube (suppliante).

Mère, mère, vous me déchirez le cœur ! (File lui ferme la bouche avec ses mains.)

M"»" DE Montespan (la regardant avec un sourire étrange).

Comme tu es jeune, toi ! Comme tu es heureuse d'être jeune !

Marie-Aube.

Je voudrais vous donner ce corps que vous m'enviez ! — Ne le regardez pas ainsi, Madame! Vos yeux me font peur : ils me haïssent.

ilmo DE MoNTESPAN (continuant à la regarder avec envie et

pitié).

Ah ! pouvoir être encore deux ans comme ceci, seulement deux ans !

Marie-Aube.

Hélas ! si vous pouviez me la prendre, celte importune jeunesse !

M™o DE MONTESPAN.

Que t Vt-elle fait ?

Marie-Aube.

Elle m'est à charge. Tant d'années encore à me défendre I Je ne suis pas assez forte ; je voudrais être au bout.

Mme DE MONTESPAN.

La vie est un vin trop puissant pour ta tête. Elle te fait peur.

Marie-Aube.

Elle m'est odieuse.

M^^ de Montespan.

A cause de moi, n'est-ce pas ?

Pas seulement de vous, madame.

M™® DE Montespan (amèrement '

Pas de moi seulement ?

Marie-Aube.

Qu'ai-je dit ? Ne croyez pas!...

M™« DE Montespan.

Si, je te crois, au contraire. Ainsi, je te fais souffrir?

Marie-Aube 'f^asj- Oui.

M™o DE Montespan.

Dis-moi tout.

Marib-Aube.

Je ne puis pas. Ah! je déteste la vie! Qu'elle ait fait

de vous, vous que j'aime, vous que j'admire malgré tout...

(Elle s'arrête.)

M™e DE MONTESPAN.

Eh bien?

Marie-Aube (après [un silence, veut lui prendre les mains).

Pardon.

Mmo DE MoNTESPAN (se dégageant doucement).

Ton silence est plus cruel que toutes les paroles. Je l'ai mérité. C'est bien.

Non, non, vous vous trompez. Je vous aime, je vous aime ! C'est pourquoi je ne puis supporter tout ce qui vous amoindrit.

Mme DE MoNTESPAN (la regardant avec surprise).

Tu m'aimes, malgré tout ?

Marie-Aube (avec une passion concentrée). Plus que tout, madame.

M™" DE Montespan.

Comment se peut-il? Je ne t'ai guère aimée. Jamais je n'ai rien fait pour toi.

Marie-Aube.

Vous ne savez pas tout ce que vous êtes pour moi, depuis mon enfance... Je ne vous voyais pas souvent. Vous nous aviez envoyés loin de vous. Mais on me parlait de vous. Je rêvais de vous, madame. Votre portrait était dans ma chambre ; j'avais une adoration pour lui. Je le regardais, je causais avec lui. Lorsque j'étais seule, je montais sur le lil pour l'embrasser. Et les jours où vous veniez me voir, mon cœur battait d'émotion

56 LA MOiNTESPAN

M'^'^ DE MoNTESPAN (souriaiit tristement).

J'étais bien froide et bien pressée. Je te regardais sans indulgence, et à peine arrivée, je ne songeais qu'au départ.

Marie- Aube.

... Puis je vins à la cour. J'étais heureuse de me rapprocher de vous, de vivre dans votre lumière, de respirer le même air. Mais je me sentais laide et gauche auprès de vous, j'avais peur de vous déplaire, et cela me glaçait. Ce que j'aimais le mieux, c'était à me réfugier dans un coin de votre chambre, à l'ombre d'un rideau, et je vous regardais, quand le Roi, la cour, les ambassadeurs, étaient réunis autour de vous, vous entouraient d'hommages. Il me semblait que tout le monde vous aimait comme moi, et j'avais

l'âme inondée de joie Cela a été ainsi, jusqu'à un jour,...

j'étais encore enfant, je jouais avec mon frère, M. le duc de Vexin, dans la galerie du rez-de-chaussée. La fenêtre était ouverte. Dans le jardin, au-dessous, deux gentilshommes causaient, je les croyais de nos amis ! J'ai écoulé ce qu'ils disaient... Ah ! madame !

M™e DE MoNTESPAN (violemment).

Qui était-ce ?

Marie-Aube.

Je ne sais pas.

M™« de MoNTESPAN (pressante).

C'était M. de Gesvres ?

Marie-Aube.

Non, je ne le dirai pas. A quoi bon? Ils sont tous de même, vous le savez bien. Je l'ai vu depuis. Mais alors, oh ! cela a été un déchirement pour moi. Je ne comprenais pas

bien toutes les vilenies qu'ils ont dites, mais ce fut assez pour apprendre beaucoup de choses que j'ignorais. Depuis ce moment, j'ai tout vu avec d'autres yeux ; j'ai su ce que valaient ces sourires, ces flatteries. J'ai aussi appris à voir vos larmes. Mon Dieu ! comment pouvez-vous vivre ainsi, vous qui êtes si fière ? Comment pouvez-vous supporter ce mensonge continuel? Moi, je ne peux plus !...

M™o DE MONTESPAN (laSSéc).

Mais que veux-tu que je fasse?

Marie-Aube.

Laissons-les, maman, venez avec moi, venez dans la retraite, loin de la cour, en Dieu. On respire librement, on ne vieillit point en Dieu. Les jours passent, 1 ame fleurit comme un printemps éternel. C'est un amour qui ne trompe point, qui est à l'abri des jalousies ; plus on est à le partager, plus grande est la part de chacun. Ah ! qu'il me serait doux de l'aimer avec vous, de rêver de lui ensemble, là-bas, dans notre province, au milieu des grands bois, au chant des cloches de nos villages, et des tranquilles fontaines !

M'^o DE MoNTESPAN (regardant longuement sa fille et souriant avec mélancolie).

Pauvre petite rêveuse, tout ce que tu dis est fou ; c'est un leurre de ton esprit. Je le sais. Mais je l'aime. J'aime ta pureté. Si tes rêves ne sont pas vrais, tes larmes sont vraies, ton amour est vrai. Ma chérie, ta bonté vient de fondre mon cœur ; il ne se reconnaît plus ; tu lui fais sentir le bonheur d'aimer, pour la première fois. Laisse-moi te regarder! Je ne t'avais jamais vue encore... Que tu es fraîche ! ta peau est un tissu de fleur ; les larmes qui enlaidissent une vieille femme comme moi, sur ta joue sont une rosée... Ne te détourne pas, je ne suis plus jalouse. N'es-tu pas moi? Qu'il est étrange et doux que tusoismoi,mon fruit et ma

chair ! Comment ai-je attendu à cejour, pour goûter le charme consolant de revivre en toi! QQ suis-je? Ici, où là? 0 ma jeunesse, ris-moi, ne sois pas triste, ne sois pas triste par moi! Je ferai ce que lu veux, tout ce que tu veux, mon amour, même si c'est absurde, afin que tu sois heureuse, que je sois heureuse en toi, afin que mirant ma pauvre figure lasse et mes yeux, dans tes yeux, dans ton cœur, ô ma fontaine de Jouvence, j'y voie sourire le candide reflet de ta jeune figure...

Ma mère, ainsi vous voulez bien ?...

M"ie DE MONTESPAN.

Nous partirons demain, si tu veux, où tu veux, loin d'ici.

Marie-Aube.

Ah î (elle l'embrasse).

(Grand bruit de voix au dehors.)

Marie-Aube.

Que se passe-t-il ?

Mme DE MONTESPAN.

Rentre, vite, qu'on ne te trouve pas ici.

Marie-Aube.

Mais vous?...

M™o DE MoNTESPAN (au moment où elle lui sourit, aperçoit la figure de la Voisin, dissimulée dans une encoignure de la galerie. Sa voix change brusquement).

Je n'ai besoin de personne, je rentrerai seule... Va... (Marie-Aube se sauve sur la pointe des pieds, en lui envoyant un baiser.)

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