SCÈNE II LE ROI, LOUVOIS, LA REYNIE
Le Roi.
Eh bien, monsieur, ont-ils confirmé leurs aveux? La Reynie.
Sire, je suis accablé de ce que je viens d'entendre. C'est en tremblant que j'ose le rapporter à Votre Majesté. (Silence. Le Roi baisse le tête, et fait signe à La Reynie de
parler.)
La Reynie.
Il y a une heure, nous avons mis la main sur le plus dangereux des criminels, la femme Voisin, celle qui a dirigé ou conçu tous ces crimes. Elle sortait impudemment du palais, sans chercher à se cacher. Arrêtée, elle a fait, d'elle-même, avec un calme effrayant, le récit de ce qui s'était passé.
Le Roi.
Elle aussi met en cause la marquise de Montespan?
La Reynie.
Elle l'accuse plus terriblement que tous les autres.
Louvois.
C'est la tactique ordinaire de ces gueux: ils se défendent en accusant.
La Reynie.
On lui a, devant moi, appliqué la question. Elle a maintenu ses dires, en les aggravant.
Louvois.
Eh! monsieur, à des êtres de cette espèce, il faudrait donner la torture pour les empêcher de parler, et non pour les y inviter. Leur perversité naturelle ne les porte que trop à mentir et à nuire.
La Reynie.
Croyez-vous, monseigneur, qu un vieux magistrat comme moi soit assez peu circonspect pour accepter sans contrôle les dénonciations d'un criminel, surtout quand elles s'attaquent à ce qu'il y a de plus sacré au monde? Je serais plus criminel que lui, si je ne prenais soin de contrôler chacune de ses assertions. J'ai fait interroger les femmes de madame la marquise: tous les témoignages s'accordent avec ceux de la femme Voisin.
LOL'VOIS.
N'oublions pas, monsieur, que la marquise est gravement malade depuis quelques semaines, et qu'il y a lieu sans doute d'attribuer à cet état morbide les actes dont on l'accuse, et que d'ailleurs je ne connais point.
La Reynie.
Hélas ! j'eusse été heureux de trouver cette excuse. Malheu-
reusement les faits coupables remontent bien au delà de ces derniers mois. Il y a quinze ans qu'elle se livre à ces pratiques. A peine arrivée à la cour, nous voyons la marquise recourir à des sortilèges pour conquérir la faveur de Votre Majesté. Elle est en relations déjà avec la femme Voisin, qui la fournit de philtres et de poisons. Ces poudres, composées d'ingrédients infâmes, sont à diverses reprises mêlées aux aliments de Votre Majesté; et les médecins ont pu constater avec moi que ces tentatives scélérates coïncident, à chaque fois, avec des maladies de Votre Majesté. Ce n'est pas tout. A l'église Saint-Séverin, au château de Villebousin, à Versailles même, Madame de Montespan et ses complices se livrent à de criminelles conjurations pour faire mourir la Reine et Mademoiselle de la Vallière. Enfin, de jour en jour, la fureur de la marquise s'accroît avec son pouvoir et la peur de le perdre. Ma bouche se refuse à décrire l'horreur des attentats où cette infortunée tombe: cette nuit même au château, couchée nue sur l'autel, le sacrifice saint célébré sur son corps, l'hostie auguste consacrée avec le sang humain... Sire, je m'arrête et je conclus, pénétré d'effroi et de douleur: il y a lieu d'arrêter sur-le-champ la marquise de Montespan.
Louvois.
Impossible. La marquise n'est point une femme ordinaire. On ne saurait toucher à elle, sans atteindre l'État.
La Reynie.
L'État est bien plus atteint par ses crimes. S'ils ne sont point punis, rien ne peut plus être puni.
Louvois.
Quand le châtiment ne peut être secret, l'éclat qu'il donne aux forfaits est quelquefois plus redoutable que leur impunité. Le scandale de tels crimes est pire que les crimes.
Songez au retentissement de cette affaire en Europe. Quelle joie pour les nations qui nous haïssent et guettent infatigablement l'occasion de précipiter leur maître de sa gloire !
La Reynie.
Le danger serait plus grand à ce que les révélations fussent faites par les ennemis d'abord. De pareils attentats ne peuvent rester longtemps secrets. Prévenons la Renommée, et que l'Europe apprenne à la fois le crime et le coup qui l'a écrasé !
Louvois.
J'admire, monsieur, avec quelle aisance vous prenez votre parti d'un coup qui déchire le cœur de Celui au bonheur duquel nous sommes tenus de veiller!
La Reynie.
Monsieur, ce n'est point parce qu'un devoir est pénible à remplir, qu'on y doit renoncer. J'estime qu'un honnête homme doit mettre son orgueil à l'accomplir, d'autant plus qu'il lui en coûte davantage. Pensez- vous que je sois arrivé sans luttes à l'avis que j'exprime? Sire, vous dirai-je les tourments que j'ai endurés, cette nuit? Tandis que cette malheureuse subissait la question, mon c(jeur la subissait avec elle ; chacun de ses aveux m'était un coup de poignard. Je me trouvais brusquement possesseur d'un eflFroyable secret, dont dépendait l'Êlat; et je voyais un danger égal à l'étouffer ou à le répandre. Je savais de quel trouble il pourrait être pour le royaume; mais je savais aussi quen le gardant pour moi, je troublais le royaume suprême de la Justice. Sire, je savais de quels coups je percerais votre cœur; mais je savais qu'il m'était interdit de l'épargner, qu'il y allait de votre gloire. Ah ! sire, cette noble charge de défenseur de la Loi, que j'étais si fier d'avoir reçue de vous, combien, depuis hier, j'ai souffert de son honneur écrasant! Je me suis senti
sur le point d'y renoncer, de prier Voire Majesté de me relever d'une tâche que je n'étais plus capable de remplir. Je ne savais plus où était mon devoir. J'ai prié Dieu, je l'ai supplié de m'éclairer, de me faire oublier ma personne, de parler à ma place; et II m'a répondu que je ne devais point remettre à d'autres un devoir dangereux, mais l'accomplir moi-même, malgré mon cœur, quoi qu'il m'en puisse coûter, pour l'honneur de la justice et la gloire de Votre Majesté. {Ijx Iteynie, très ému, se jette aux pieds du Roi, qui, également ému, lui fait signe de se relever.)
Louvois.
Triste gloire, monsieur, à quoi vous travaillez !
La Reynie (se relevant, avec fierté).
Il s'agit d'être grand, et non de le paraître. (Ai^' de Montespan entre impétueusement chez le Roi.)