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SCÈNE III lp: roi, m- de montespan

(Loiivois et la Reynie font un mouvement de surprise, en voxjanl entrer .W™» de Montespan.)

Le Roi (se levant, saisi et irrité).

Madame de Montespan !.,.

(Il fait un signe de la main à Louvois et à La Reynie, qui

saluent et se retirent, sans parler). (Le Roi, debout, regarde durement, en face, M^* de Montespan,

qui lui rend son regard, sans baisser les yeux.)

Le Roi.

Qui vous a autorisée, madame, à entrer chez moi, sans avoir été appelée?

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M™e DE MONTESPAN

Mes droits.

Le Roi.

Vous n'en avez plus ici.

M^io DE MONTESPAN .

Ils ne dépendent point de vous.

Le Roi.

Vous n'en aviez que par moi.

M™e DE MONTESPAN.

Je les ai conquis, je les garde.

Le Roi.

Osez- vous en un pareil moment...?

M^ne DE MONTESPAN.

Le moment est grave, en effet, pour vous et pour moi. Si je viens, ce n'est pas seulement ma gloire attaquée, c'est un reste d'affection qui m'amène: prenez garde à ce que vous allez faire. Ne prononçons, l'un ni l'autre, de paroles irrémédiables. Maitrisons-nous tous deux.

Le Roi.

Je crois rêver, quand j'entends ce langage impérieux. C'est vous qui menacez?

M™o DB Montespan.

Mon orgueil avertit le vôtre. Jamais plus grand danger ne nous menaça tous deux.

Le Roi.

Oubliez-vous que vos crimes me sont connus ?

M™» DE MONTESPAN

Tant mieux I Je n'ai donc point à vous les apprendre.

Le Roi.

Il est donc vrai? Ces poisons, ces sorcelleries, ces crimes atroces et ignobles, voilà votre œuvre?

M™o DE MONTESPAN.

Notre œuvre, sire. La mienne et la vôtre.

Le Roi.

Perdez-vous le sens? Qu'osez- vous dire?

If^o DE MONTESPAN.

Je dis que si je me suis déshonorée, souillée de tous les crimes, c'est que vous m'y avez contrainte. Votre ingratitude, votre luxure, votre égoïsme, m'ont réduite aux abois. Vous vous êtes plu à me désespérer. Depuis quinze ans, il n'est pas un jour où mon esprit se soit reposé avec confiance sur le vôtre; pas un, où je n'aie dû lutter constamment pour n'être point détruite par vous. C'était pour vous un jeu de tyran capricieux et ennuyé, de me retirer d'une main ce que l'autre me donnait, de menacer mes droits, de traquer mon orgueil. Vous m'avez afTolée. Il fallait me défendre. Je me suis défendue à coups de crimes. Qu'ils retombent sur vous !

Eh! que vous devais-je donc, madame? Je vous ai tirée de votre province, je vous ai comblée de faveurs. Rien n'égalait votre néant, si ce n'est votre ambition. Quinze ans, je l'ai gorgée de biens et d'honneurs. Une nuée de parents faméliques, d'intrigants et de débiteurs, se sont engraissés de mes bienfaits. Rien ne vous appartient, pas même la chemise que vous avez sur le corps, Qu'êtes-vous pour exiger rien de moi?

M™o DE MONTESPAN.

Votre femme.

Le Roi.

Ma femme, c'est la Reine.

Mme DE MoNTESPAN.

Allons donc! Cette vieille Espagnole, idiote, ridicule et méchante, qui passe ses journées au milieu de ses confesseurs et de ses chiens! Qu'a-t-elle de commun avec vous, que le lit quelquefois, quand je le lui permets, dans Tintérèt de TEtat! — La Reine, c'est moi. J'ai partagé toutes vos pensées. "Vos ministres, vos généraux conféraient avec moi. Vous me consultiez sur vos affaires les plus secrètes. Ma décision était de moitié dans les vôtres.

Le Roi.

Il est vrai. Vous me devez tout.

Mme DE MONTESPAN.

Vous ne me devez pas moins. Oubliez-vous mon amour passionné de votre gloire? J'ai veillé sur elle plus jalousement que vous. Vous faire grand fut mon ardent et incessant désir. Pour l'accomplir, il n'est rien que je n'aurais sacrifié. Je fus pour vous la volonté toujours en éveil, qui n'eut jamais de répit, que vous ne fussiez arrivé au faîte. Sous moi, l'Europe vaincue a subi les lois qu'il vous a plu de dicter. La France brille de fortune et de force. Je ne vous ai rien pris, que je ne vous aie rendu au centuple cent fois.

Votre monstrueuse vanité vous aveugle, madame: vous ne faisiez rien que par moi. Vous êtes par mon plaisir. Ce que j'ai pu faire, je le puis défaire.

LA MO-NTESPAN 79

}Amo DE MONTESPAN.

Il dépend de vous de donner à un grand esprit les moyens de prendre conscience de sa grandeur. Il ne dépend de personne de lui retirer cette conscience, quand une fois il l'a prise.

Le Roi.

J'ai eu de plus grands serviteurs que vous, madame. Quand il m'a plu de les congédier, ils se sont inclinés et éloignés en silence.

M™o DE MoNTESPAN.

Oui, votre discipline a merveilleusement réussi àdomestiquer les âmes. Versailles n'est plus peuplé que de valets. — Mais mon esprit est d'autre sorte, et croit vous faire honneur, en revendiquant contre vous l'indépendance de la femme que vous avez aimée.

Le Roi (sèchement).

Je ne vous aime plus.

Mm« DE MONTESPAN.

Que m'importe? Faites comme moi. Je ne vous ai jamais aimé.

Le Roi {piqué).

Le dépit vous emporte. Je ne vous crois point si hypocrite. Je me souviens de vos protestations d'amour.

Mrae DE MONTESPAN.

J'aimais le Roi, non vous.

Le Roi.

Vous êtes bien hardie de me le dire.

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Mnio DE MONTESPAN.

Je VOUS dis ce que vous devriez savoir, si vous consentiez à écarter le nuage d'épaisse flatterie qui vous aveugle et vous abêtit. Qui vous aime pour vous-même ? La royauté fait votre beauté, votre esprit, vos vertus.

Le Roi.

C'en est trop : j'ai trop longtemps supporté votre ambition, vos violences, cette humeur injurieuse qui s'attaque à tout ce qu'il me plaît d'aimer et de distinguer à la cour. Ne savez-vous pas ce qu'il m'en a coûté d'endurer près de moi une femme comme vous, dont tout décèle à chaque instant la crasse originelle: cette voix rauque d'Italienne, ces gestes de populace, ce relent d'antichambre que vous traînez après vous, ce besoin de paroles grossières qui jaillissent de votre bouche comme un flot de boue, toute cette vulgarité qui vous sue par tous les pores^ cette fureur enfin d'une nature débauchée, qui trahit sa bassesse jusque dans l'amour, qu'elle avilit !

M™o DE MONTESPAN.

C'est possible : j'ai tout cela. Mais si je possède les vices dont vous m'accusez, et d'autres encore, au moins, je ne sens pas mauvais comme vous. Votre nouvelle amante ne vous l'a-t-elle point dit?... Regardez-vous et jugez-vous, avec votre tête chauve et rouge, vos dents gâtées, vos ulcères, votre goutte, votre sécheresse de cœur, votre indigence de conversation ! Pensez-vous qu'une femme comme moi n'ait pas souff"ert avec vous, et qu'il ne lui ait pas fallu plus de mérite pour vous endurer, qu'à vous pour supporter ses vices? J'ai fait taire mes répugnances, les révoltes de mon corps et de mon cœur, et l'ennui écrasant qui m'étoufl'ait près de vous, pour ne voir que la grandeur du Roi, et la gloire difficile de la tâche à laquelle vous étiez consacré. —

LA MONTESl'AN 81

Ma compagnie vous a pesé, dites- vous?... Bon Dieu! qu'était la vôtre pour moi ! Votre égoïsme vous affolait-il sur l'agrément pompeux de vos faveurs, au point de ne pas sentir l'aversion de ma chair contre vous ? Vos baisers me soulevaient le cœur, mes sens hurlaient de dégoût. Mais je vous hais, je vous hais 1 11 y a quinze ans que je vous hais ! Ne le voyez-vous pas ?

Le Roi (accablé).

Quoi! tant de haine, une fureur si aveugle, dans un être que j'ai nourri de mes bienfaits, qui protestait qu'il m'aimait 1... Dieu! à qui croire maintenant? — Je vous rends grâces, madame, de m'avoir enfin éclairé sur vos sentiments pour moi. Vous venez de prononcer vous-même votre sentence. Dans un instant, vous serez arrêtée.

Mmo DE MONTESPAN.

Vous n'oserez point. Vous ne pouvez me frapper, sans vous frapper avec moi.

Le Roi.

Rien ne m'attache plus à vous. Vous êtes seule, vous n'avez de liens avec rien. Il suffit d'un mot de moi, — et je vais le dire, — pour que la justice vous demande raison de tous vos crimes.

M^o DE MONTESPAN.

Je suis attachée au trône par des liens indestructibles : mes six enfants.

Le Roi.

Que m'importe? Quand la justice parle, la voix du sang se tait.

Mme DE MONTESPAN.

Ce n'est pas votre affection pour eux qui vous arrêtera, je

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le sais, vous a'aimez rien que vous. C'est voire orgueil. Chaque coup qui m'atteint vous frapperait six fois.

Le Roi.

Ces innocents ne sont point responsables de vos débordements. Vos enfants ne sont plus vos enfants. Je vous les fais enlever.

M"ia DE MONTESPAN.

Vous ne le pouvez point. Ils sont à jamais marqués de mon nom et du vôtre. Toutes vos protestations ne serviront qu'à publier la part qui leur échoit de ma honte. Je vous mets au défi de m'atteindre sans les atteindre.

Le Roi.

Eh bien, je les frapperai, oui, je les briserai, s'il le faut, plutôt que de ne point briser votre fierté rebelle.

Mro« DE MONTESPAN.

Qu'ils soient donc déshonorés avec moi, pourvu que vous ayez votre part de notre ignominie 1 (Marie-Aube, entrée depuis quelques instants, sans que le

Roi ni i/™e de Montespan Vaient vue, se jette à leurs genoux

et tend les mains vers eux.)

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