SCÈNE VIII M" DE MONTESPAN, puis LA VOISIN
(M'^* de Montespan suit des yeux le Roi, le corps penché hors du lit, haletante.)
M"'« DE Montespan.
Non, cela ne peut pas... !
(Elle porte la main à sa gorge, comme si elle étouffait.) Ah!
(Elle se jette hors du lit ; elle appelle d'aune voix étranglée et indistincte.) Voisin !...
{Elle va en trébuchant, chancelant à chaque pas, se heurtant et se raccrochant aux chaises qu''ellc fait tomber. Elle prend des vêtements, essaie gauchement de les mettre, s'arrête aussitôt, prise de douleur, près de défaillir.)
{Au bruit du meuble qui est tombé, la Voisin et quelques femmes paraissent.)
La Voisin.
Eh 1 madame, que faites-vous?.. Elle va tomber! {Les femmes se précipitent pour la soutenir.)
M"*» DE Montes? AN {machinalement).
Je veux...
[Elle essaie de se vêtir.)
La Voisin.
Recouchez-vous ! Vous grelottez.
Non! Aide-moi... Je veux...
La Voisin.
Vous ne pouvez tenir debout.
M'"" DE MoNTESPAN {malgré ses efforts, est forcée de s'asseoir).
Ah! que tu me coûtes cher! Maudit sois-tu !
{Elle fj^appe son ventre avec frénésie.)
Vous vous tuez.
Maudit mon ventre ! Maudit ce qu'il a porté ! {Elle aperçoit son enfant que Marie-Aube tient dans ses
bras.)
Emportez-le ! Je ne puis le voir. Il me fait horreur ! [Marie-Aube donne l'enfant à une femme, et accourt auprès de
sa mère.)
Allez-vous-en ! Toutes! (A la Voisin.) Reste, toi. Fais-les sortir.
La Voisin {à Marie-Aube).
Eloignez-vous. Ne la contrariez pas.
LA MO.NTESPAN 41
{ Tous sortent, sauf la Voisin, qui revient vers 3/™* de Montespan. Celle-ci essaie toujours, obstinément, de se vêtir.)
Habille-moi.
Je
ne puis.
La Voisin [obéissant)
Que voulez- vous
; faire ?
M™' DE MoNTESPAN.
Allons!...
Où?
M™' DE Montespan'
Où tu veux.
La Voisin.
La messe noire ?
(M'^" de Montespan fait signe que oui.)
La Voisin.
Vous y venez enfin !
M™' de Montespan.
Le pouvoir m'échappe ; il me glisse des doigts, mes doigts trop faibles pour le retenir. Un instant encore, et je le perds pour toujours. A l'aide !
La Voisin.
La situation a changé : je ne sais si je puis.
M"»' DE Montespan.
Quoi ?
La Voisin.
On nous traque. Le lieutenant de police s'acharne à notre poursuite. Tout à l'heure, Romani, un de nos amis, a parlé à la torture. On me soupçonne ; je ne dois point bouger.
42 LA MOXTESPAN
M™" DE MONTESPAN
Tu refuses maintenant?
Je ne refuse point. Il faut attendre.
M™' DE MONTESPAN
Attendre ! Attendre ! Quand la terre s'écroule sous moi!
La Voisin.
II fallait agir plus tôt.
M"* DE MoNTESPAN (haletante, cherche autour d'elle, sur elle, enlève son bracelet).
Tiens, prends, prends !... Que veux-tu de plus! Tout ce que tu voudras, je le le donne.
La Voisin (regarde et palpe le bracelet). A quoi me servira-t-il sur le bûcher ?
Tu m'abandonnes ?
La Voisin.
Eh ! avant de penser à vous, je pense à moi !
M"*" DE MoNTESPAN {menaçante).
Tu me trahis, tu es avec mes ennemis?... Prends garde, Voisin ! Obéis. Je jure que si tu refuses, je te livre.
La Voisin.
Vous ?
M™* DE MoNTESPAN,
Moi.
Me perdre, c'est vous perdre.
De toute façon, je suis perdue. Ne me pousse pas ;\ bout!
La Voisin.
Soit; mais démon côté, si je suis prise, je ne vous ménage point.
M™* DE MONTESPAN
Je joue le monde. Si je perds, que m'importe d'être perdue !
La Voisin.
Bien. — Au reste, votre pouvoir est mon dernier abri. Je suis à couvert sous votre ombre. Si vous tombez, mes ennemis auront tôt fait de m'atteindre.
C'est dit ?
La Voisin.
Oui. Qu'on me prenne ou non, j'aurai eu au moins, avant de mourir, la satisfaction que je voulais.
Quelle ?
La Voisin.
Je puis VOUS le dire maintenant. Ce n'est un secret, j'imagine, ni pour vous, ni pour moi, que nous n'avons pas une grande affection l'une pour l'autre ; et nous n'avons de raisons de nous ménager, qu'autant que notre intérêt à toutes deux y trouve son compte. — Je vous connais, je connais cette cour vaniteuse et hypocrite ; je sais ce qui se cache dans le
fond de vos âmes : la bestialité profonde des pensées. Et j'avais joie, malgré qu'ils en eussent, à leur mettre à tous le nez dans leur ordure, à les ramener au joug de mon Maître. Il y a des années que je guettais Torgueil le plus superbe. — Aujourd'hui, je l'ai !
M™* DE MoNTESPAN {menaçante).
Oses-tu?... Ne sais-tu pas que je puis?...
La Voisin.
Non, vous ne pouvez pas. Vous ne rejetterez pas le seul pouvoir qui vous rende le sceptre que vous avez perdu.
M™* DE MoNTESPAN {levant les mains au ciel).
Dieu ! comme tu m'humilies ! — Toi, rappelle-toi bien que si tu m'abaisses en vain, si tu ne me donnes la victoire, je te tue.
La Voisin.
Et comment osez-vous douter de mon Maître? Jamais il ne m'a trompée.
M™* DE MONTESPAN
Allons !
La Voisin.
Attendons la nuit.
Chaque minute consomme ma ruine.
La Voisin.
Le prêtre est là, j'ai prévenu Guibourg ; j'ai la victime : tout est prêt. J'attendais d'heure en heure, sûre que vous céderiez. Voici l'ombre. Venez à la chapelle. Appuyez-vous sur moi.
Que fais-je ?..• Je ne sais plus... Ah ! (Elle gémit, déchirée par une soudaine douleur.)
La Voisin.
Vous souffrez ?
W"* DE MoNTESPAN [pâUssante, se tenant le corps, la poitrine serrée à deux mains).
Je meurs ; mais que je meure reine I
(Fin du 1" acte)