Celui qui trouble la vie en commun agit mal
— Celui qui trouble la vie sociale, voici ce qu'il fait : autant qu'il le peut, il s'efforce d'empêcher le travail en commun, et par suite il essaie de ramener les hommes à la grossièreté, à la stupidité, à l'animalité.
Il en est de la société comme de l'école. Un élève sansgêne, égoïste, à demi-fou, essaie de troubler la classe : il fait du bruit, dispute ses camarades ; il empêche tout le monde de travailler. Autant qu'il le peut, il tâche que ses camarades restent ignorants. 11 est injuste et malfaisant.
61. Nécessité d'éfre juste. — De même, tout acte qui empêche les hommes de vivre en société, est malfaisant, car il tend à nous rendre moins intelligents, moins énergiques, moins humains.
En classe, il faut un règlement qui protège le travail des élèves contre les turbulents et les agités. De même, en société, il faut que la loi protège les laborieux contre les violents, les fainéants, les envieux, les menteurs, les exploiteurs.
62. — Quiconque n'est pas juste pour autrui est un ennemi de tout le monde, car si les injustes étaient très nombreux, vivre en société serait impossible; ce serait la guerre, le désordre, le pillage. Plus d'éducation : en peu de temps ce serait le retour à la sauvagerie ; les hommes redeviendraient des brutes.
2° Les deux versants : fais ton choix I
63. Notre double nature. — Ici, faisons bien attention. Nous sommes à la source du bien et du mal.
Notre nature est double. Nous sommes à la fois des animaux et des êtres raisonnables. C'est la bête qui, en nous, est gourmande, malpropre, paresseuse, violente; c'est la raison qui nous fait sobres, énergiques et bons.
Il faut que nous choisissions : chacun de nos actes est d'un animal ou d'un enfant raisonnable.
36 JULES PAYOT LA MORALE A l' ÉCOLE
64. La ligne de partage, — Non loin du Gerbier-des- Joncs, de petits ruisseaux coulent sur le gazon. Suivant qu'ils glisseront à gauche ou à droite, leurs eaux iront à la Loire et à l'Océan brumeux, ou au Rhône et à la Méditerranée étincelante de soleil. C'est la ligne de partage des eaux, semblable au faîte d'un toit. Une motte de terre, un caillou, un brin d'herbe suffît pour que le ruisseau coule à l'Océan brumeux ou à la Méditepranée ensoleillée.
Il y a de même une ligne de partage qui sépare les volontés et les destinées : d'un côté, les enfants bons et loyaux; de l'autre, les enfants méchants, brutaux, menteurs, sournois ; d'un côté, les penchants de la « bête humaine » ; de l'autre, la sagesse, la raison.
Toute pensée, toute parole, toute action tombe sur un versant ou sur l'autre; regardons si nous voulons aller vers le soleil ou vers la brume, vers le bien ou vers le mal.
65. Être injuste, c'est être un barbare. — Si nous n'acceptons pas de tout cœur d'être justes, de respecter les autres, nous prenons le mauvais versant.
Nous acceptons alors délaisser gouverner notre conduite par la bête humaine, violente, gourmande. Nous acceptons que la force brutale prime le droit. Nous acceptons qu'il n'y ait plus de sécurité pour les faibles.
Quels résultats néfastes aurait l'injustice! Qui voudrait travailler, si un plus fort pouvait s'emparer de la récolte? Ce serait la guerre partout, l'assassinat, la haine, l'incendie, le pillage, l'insécurité et la misère universelle.
En quelques années, quel retour à la barbarie!
66. Laideur de l'injustice. — Oui, il faut réfléchir sur cette ligne de partage.
Dès que nous brutalisons un enfant plus faible, nous nous trouvons sur le versant de la bête humaine. Nous avons de la vie la même conception que les malfaiteurs.
Nos actes injustes signifient que nous approuvons leurs
méfaits. Quand nous agissons méchamment, nos sentiments sont les mêmes que ceux des scélérats.
Lee pensées, les actes injustes sont comme les pensées et les actes des exploiteurs, des violents, des bourreaux. Chaque fois qu'un enfant est injuste, méchant, brutal, il est semblable à Néron brûlant les chrétiens, aux grossiers
Fig. 12. — Laideur d'un abus de pouvoir. (Un planteur fait fouetter un nègre).
Ceci se passait au temps de l'esclavage, aboli en 1818. Le maître, qui a droit de punir de mort ses esclaves, assiste impassible à cette scène de torture. Les motifs de pareils châtiments étaient souvent insignifiants.
barons féodaux du moyen âge qui foulaient dans leurs chasses les moissons des pauvres paysans. 11 est semblable à ceux qui, sans jugement, enfermaient à la Bastille des innocents; semblable aux planteurs qui faisaient fouetter parfois jusqu'à la mort, leurs esclaves (Jîg. 12).
Voilà à quelle espèce de méchantes gens appartient un enfant dès qu'il commet une injustice. Il fait partie de la lie dft l'humanité.
67. Beauté de la justice. — Au contraire, l'enfant loyal qui refuse de commettre une injustice, est de la famille des hommes les plus purs, les plus sages. Cette grande famille des justes est belle et glorieuse.
La vie d'un homme juste est un exemple, elle nous réconforte. Combien elle est plus noble que la vie grossière et barbare de l'injuste qui abuse de sa force !
68. A chaque instant, nous choisissons d'être justes ou non. — - Elle est bien visible cette ligne de partage qui sépare les bons des méchants.
A Fécole et chez nos parents, nous choisissons déjà un versant ou l'autre : un enfant juste sait qu'il doit faire silence en classe parce qu'il est injuste de fatiguer son maître etd'empècher les autres d'écouter . Si chacun parlait, faisait du bruit, personne ne ferait de progrès. De même, l'enfant juste ne trompe pas son maître: en récitant, il ne lit pas ses leçons; il ne copie pas ses devoirs. .
69. L'enfant honnête. — L'idée qu'on peut le considérer comme un menteur fait rougir un garçon honnête : il n'y a pas pour lui de pire insulte.
La seule idée de brutaliser un camarade plus faible, il la repousse comme une honte. A la maison, jamais on ne le prend à taquiner ses petits frères, à les contrarier. Son papa et sa maman ont confiance en lui. Si, dans un moment d'oubli, il fait une sottise, il le dit.
Quel charmant enfant! Tout le monde l'aime, chacun peut compter sur lui; plus tard il fera un vrai citoyen, n'ayant peur de rien ni de personne, parce que nul ne pourra lui faire un reproche légitime.
70. L'enfant mauvais. — Au contraire, l'écolier qui glisse sur l'autre versant, celui de l'injustice, est détesté. Il profite de ce que le maître a le dos tourné pour faire
du bruit, pour copier ses devoirs ; nul n'a confiance dans sa loyauté. Il est sournois, hypocrite, menteur; il brutalise ses camarades plus faibles ; jamais il ne vient en aide à sa mère; il est gourmand, coléreux, envieux, paresseux. Hélas! il fera plus tard un méchant homme : il est sur le mauvais versant, il a mal choisi!
71. Ce que devient le mauvais enfant. — L'ivrogne, le paresseux, qui devient un parasite, le mendiant, l'ouvrier des mauvais métiers, le meurtrier, l'escroc, le mauvais père, le mauvais mari, le mauvais citoyen, le mauvais Français, ont mal choisi étant enfants. Nous verrons qu'il est difficile, quand on a Vhabitude de mal faire, de redevenir honnête ; aussi, attention! quand nous sommes enfants, prenons garde de ne pas glisser sur le versant où il n'y a ni justice, ni raison, ni beauté. Choisissons d'être justes, raisonnables; choisissons le versant qu'ont choisi les hommes estimés et aimés de notre village ou de notre ville.
•72. Notre choix est fait. — Nous sentons quelle laideur il y a à se conduire comme les tout petits qui ne sont pas raisonnables encore, qui sont gourmands jusqu'à se faire mal, qui ont de petites colères ridicules pour des riens, qui sont exigeants, égoïstes, qui font souffrir leur maman, trop faible devant leurs caprices. Nous ne voulons pas rester toute notre vie comme des bébés mal élevés. Pourquoi? Parce que notre choix est fait: nous voulons qu'on puisse compter sur nous.
73. Ne nous décourageons pas de nos échecs. — Les meilleurs, à certains jours, commettent des fautes dont ils ont honte ensuite. Ils éprouvent le besoin d'être méchants, brutaux ou paresseux. Ils ont des poussées mauvaises d'envie... « Gela a été plus fort que moi », disent-ils en rougissant. En effet, « cela » a été
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plus fort que leur bon sens : c'est qu'il y a dans chaque enfant du bien et du mal. Le plus sage peut être vaincu par ses mauvais penchants.
Gela ne fait rien si nous n'essayons pas de nous tromper nous-même, si nous regardons en face la vérité; si nous avouons que nous n'avons pas agi comme un enfant raisonnable.
74. — Voici bébé qui essaie de marcher. Il tombe à chaque instant. Est-ce qu'il va rester par terre? Oh! que non! Il veut apprendre à marcher, et il saura. De jour en jour, il tombe moins souvent. Nous qui savons marcher, est-ce que nous ne tombons plus jamais? Est-ce que, lorsque nous tombons, nous restons étendus à terre, découragés? Nous nous relevons et nous nous moquons de nous-mêmes...
C'est ainsi qu'il faut faire lorsque nous tombons en apprenant à devenir raisonnables. Nous nous sommes laissés aller à un accès de paresse, ou de voracité, ou de colère, ou d'envie? Vite, moquons-nous de nous-mêmes! Disons-nous : je me suis laissé conduire par mes vilains revenants ; je ne me suis pas conduit comme un enfant raisonnable, mais je veux être raisonnable, et je le serai.
Si je tombe souvent, tant pis, mais je veux savoir marcher droit, et je marcherai droit.
Sujets à traiter oralement ou par écrit. — Quand un enfant est-il libre? Que seraient les hommes sans la société? Pourquoi faut-il être juste? Que savez-vous de notre double nature? Parlez du choix que chaque enfant doit faire. Comparez l'enfant honnête à l'enfant mauvais. Doit-on se décourager après un échec?