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Qu'on ne fasse jamais taire un penseur indépendant

— Le devoir de tout citoyen est de protester énergique-: ment chaque fois qu'un gouvernement, une administration, un groupe social, une église, essaient de faire taire un penseur indépendant. Notre intérêt réel et l'intérêt de l'avenir, de nos enfants, c'est qu'il subsiste le moins d'erreurs possible, et qu'on trouve. le plus de vérité possible.

377. Le silence ne profite qu'aux fripons et aux menteurs. — Mais quand un homme expose des théories dangereuses, laissez-le parler et écrire. Le danger et l'absurdité de ses théories seront vite démontrés à tous les gens de bon sens. De plus, il nous obligera à mieux examiner ce que valent nos idées. Personne ne peut rien contre ce qui est juste et raisonnable. Craindre la discussion, c'est avouer qu'on croit à des choses injustes et déraisonnables. Seuls lé mensonge, le privilège inique, la violence ont à redouter la pleine lumière. Le silence n'est avantageux qu'aux fripons et aux enseignements mensongers.

Protester contre la liberté d'écrire et de parler, c'est donc favoriser les abus de pouvoir, l'oppression, l'injustice, le mensonge.

3;8. La raison ne peut recevoir de mauvais coups.

— Dans la lutte, les orgueils, les haines, les cupidités,

les mensonges sont en conflit. Tout cela se choque et s'affaiblit. Au contraire, la raison, identique en chacun, ne peut jamais recevoir de mauvais coups : c'est elle qui profite et qui a toujours profité de toutes les luttes d'idées, de sentiments et d'intérêts.

Ne pas croire à sa force et à son triomphe, c'est le véritable athéisme; c'est l'incrédulité suprême; c'est croire au néant, puisqu'en dehors de la raison, il n'y a .qu'aveuglement et incohérence.

379. Ceux qui travaillent contre la raison: les légers. — Un citoyen doit donc regarder comme nuisibles ceux qui luttent contre la raison, c'est-à-dire ceux qui ne recherchent pas avec bonne foi la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Comment les reconnaître ? Qu'ils parlent en public ou qu'ils écrivent dans les journaux, on reconnaît ceux qui travaillent contre la raison, contre la vérité, à ce qu'ils jugent les personnes et les questions légèrement, sans les avoir étudiées.

Cette légèreté prouve qu'ils n'aiment pas la vérité,

380. Ceux qui travaillent contre la raison : les passionnés. — Outre les légers, qui jugent trop vite, travaillent aussi contre la vérité les passionnés, les orgueil-, leux qui souffrent qu'on ne soit pas de leur avis, les faibles qui sont affolés quand on les contredit, les envieuxfl qui voient les gens déformés comme dans un miroir convexe; les violents, incapables de réfléchir et d'observer, et d'autant plus intolérants.

La plupart des hommes sont légers ou passionnés, ou les deux à la fois et petit est le nombre de ceux qui aiment réellement la vérité.

38 1. Les journaux sont remplis d'erreurs. — Les journaux sont rédigés par des journalistes qui sont

souvent légers, souvent passionnés : leurs articles sont nécessairement remplis d'erreurs. En outre, un journal qui paraît chaque jour est rédigé avec une hâte fébrile qui exclut la recherche de la vérité, car celle-ci demande de longues et patientes enquêtes. D'autre part, un journal défend un parti et attaque des adversaires : or l'esprit de parti ôte le souci de la vérité et de la justice : c'est un esprit de guerre qui cherche à faire du mal aux ennemis, même par le mensonge et par la calomnie.

382. Ne soyons pas des polichinelles. — Vous connaissez le polichinelle Guignol. Les petits enfants croient que c'est Guignol qui parle : les grands savent que c'est quelqu'un de caché qui parle pour lui et qui fait mouvoir ses bras et sa tête.

Celui qui lit un journal et qui croit tout ce qu'il lit, n'est pas un citoyen libre : il ne pense pas lui-même : ce sont les journalistes qui pensent à sa place et le font parler et agir comme un polichinelle. 11 faut donc examiner soi-même la vérité de ce qu'on lit.

383. Polichinelle, celui qui croit sans preuves. — Si dans un article il y a des erreurs de détail ; si l'auteur est violent, passionné, de parti-pris, défions-nous. S'il attaque un parti ou un homme sans donner la preuve de chacune de ses accusations, ne le lisons plus jamais : c'est un envieux, un haineux et un calomniateur. Il considère ses abonnés comme des sots, comme des polichinelles, puisqu'il compte les amener à croire sans preuves. Un rédacteur de journal qui insinue des calomnies, compte sur notre faiblesse d'esprit, sur notre inattention, sur nos mauvais sentiments d'envie ou de haine. Polichinelle, mû par des malins, celui qui croit sans preuves,

384. Un journal est violent parce qu'il méprise ses lecteurs. — Si un journal est violent, c'est qu'il compte

sur la légèreté ou la bêtise des lecteurs. Les rédacteurs méprisent trop leurs abonnés pour faire appel à leur raison. Ils les savent crédules au point de croire les accusations et les histoires les plus invraisemblables : ils ne font appel qu'aux mauvais sentiments, à la haine, à Tintolérance. Joli compliment qu'ils font aux lecteurs! D'autres journaux accueillent les lettres anonymes les plus haineuses. Tandis que pour juger un scélérat, on prend toutes les précautions d'équité; tandis qu'on fait une enquête, qu'on convoque des témoins à décharge, le journal juge un homme honorable sans enquête, sans aucun souci d'impartialité, et un citoyen n'a aucun recours facile contre un journal calomniateur.

385. Les journaux sont les organes des syndicats financiers. — Ajoutons que les journaux coûtent très cher. Les grands journaux quotidiens dépensent annuellement des millions de francs. Aussi sont-ils entre les mains de puissants syndicats financiers : nous ne devons avoir aucune confiance en eux pour le placement de nos économies. Presque tous les journaux ont été complices de la gigantesque escroquerie du Panama qui a ruiné des milliers de pauvres gens.

386. Soyons méfiants! — Soyons donc toujours sur nos gardes : ce n'est pas facile, car à force de lire les mêmes affirmations dans un journal, on perd l'habitude de réfléchir et le bon sens s'émousse. Si nous ne voulons être des polichinelles qui reçoivent leurs idées toutes faites, si nous voulons être des citoyens d'intelligence libre, nous ne devrons pas facilement croire. La méfiance est nécessaire à un citoyen, qui doit examiner tout avec sa raison.

387. Journaux à ne jamais lire. — Nous ne parlons pas des journaux qui cherchent à exciter les plus bas ins-

tincts. Ce sont des journaux immoraux que lisent des personnes dépravées et que ces lectures dépravent- de plus «n plus. Un garçon sain d'esprit ne les lit pas : la lutte contre l'animalité est déjà assez difficile pour qu'on ne la rende pas impossible en se souillant l'imagination. Ne lisons que des journaux honnêtes, des articles calmes, raisonnables, et qui prouvent ce qu'ils affirment. Ceux-là même, lisons-les avec défiance.

388. L'envie, mal des paresseux et des faibles. — Le succès d'un voisin donne à ceux qui ne réussissent pas, un mouvement de jalousie. Dès qu'un homme grandit, les paresseux et les faibles, qui sont les gens les plus envieux du monde, essaient de le blesser par leurs injures et leurs calomnies. Quel mal n'a-t-on pas essayé de faire à Gambetta, qu'on accusait de s'enrichir au pouvoir et qui est mort très pauvre ! La calomnie a abrégé les jours de Ferry et de Burdeau ! Même des savants comme Pasteur ont été insultés dans les journaux !

389. Qui honore son pays, a droit aux mêmes garanties qu'un criminel ! — Le devoir d'un bon citoyen est de soutenir ceux qui font honneur à leur profession ou à leur pays. Les respecter ne nous empêche pas de nous opposer résolument à leurs projets si nous les jugeons dangereux. Mais est-ce trop demander que nos grands hommes trouvent au moins autant de garanties que les criminels qu'on ne juge jamais sur des apparences, qu'on écoute dans leur défense et qu'on juge sans haine?

390. A bas un tel 1 — Déjà à l'école, les médiocres étalent leurs vilaines jalousies. Ils écrivent sur les murs : « A bas un tel! », « Mort pour un tel ! ». Cela dispense de donner des raisons. Pas besoin de courage puisque ces inscriptions sont anonymes I Un étranger qui passe et qui lit ces inscriptions doit se dire : « Quels tristes

citoyens feront plus tard des enfants qui -sont déjà haineux, violents, injustes à leur âge ! »

391. Les orgueilleux haïssent la liberté. — La liberté a contre elle les orgueilleux, indignés de ne pas être les maîtres. Comment 1 Un paysan a les mêmes droits que le monsieur du château ! Est-ce que cela n'est pas le monde renversé ? — Non, c'est le monde comme il est depuis la Révolution, et nous voulons qu'il reste ainsi.

D'autres orgueilleux détestent aussi la liberté: ceux qui croient posséder la vérité entière. Prétention ridicule, car chaque génération de savants et de penseurs ajoute quelque chose à la vérité. Chacun doit péniblement gagner sa part de vérité par son travail.

392. Les faibles haïssent la liberté. — Les faibles haïssent aussi la liberté : la discussion les étourdit. Ils veulent le calme, la discipline ; ils ont besoin d'être commandés. Comme les moutons, affolés quand ils sont séparés du troupeau, ils sont heureux quand ils se sentent serrés les uns contre les autres et dirigés par un berger qui les dispense de chercher leur route.

393. Le règne des bureaucrates et des mouchards. — Un homme peut connaître son village, difficilement son • canton. Personne ne connaît tout un département, à plus forte raison la France entière ! Aucun berger ne peut donc « mener » l'immense « troupeau » formé par une nation. Un roi ou un empereur est renseigné, comme en Russie, par les fonctionnaires et par la police. Dès lors, les maîtres de la nation, ce sont les « bureaucrates » et les mouchards. Comme un pouvoir a fort » n'admet pas la critique ou la discussion, les journaux se taisent. Dans ce silence, les tyrans locaux, appuyés par les administrations, par les préfets, les ministres, commettent mille abus de pouvoir. Si vous vous plaignez, vous passez

pour un ennemi du gouvernement : toutes les injustices sont permises contre vous. Voilà à quel odieux régime aboutit un pouvoir « fort ».

394. Chambres ou antichambres? — N'étant plus tenu en éveil par la critique, le gouvernement s'endort dans l'incurie, la paresse : le gouvernement « fort » de Napoléon 111 aboutit à Sedan. Le gouvernement « fort » de Russie aboutit aux effroyables défaites de Mandchourie.

Le silence imposé aux hommes intelligents empêche le progrès et les réformes sociales. Aussi, comme on l'a dit, la plus mauvaise des Chambres est préférable à la meilleure des antichambres.

3q5. Craindre la discussion, signe de faiblesse. — Un gouvernement qui craint la libre discussion est; en réalité faible. Un pouvoir juste n'a rien à redouter de la liberté de parole et de presse. La République, qui laisse à ses ennemis la liberté même de la calomnie et de l'injure, est le plus fort des gouvernements.

396. Les révolutionnaires sont des superstitieux. — Les révolutionnaires, partisans de la guerre civile, considèrent le Gouvernement comme une Providence qui peut produire l'aisance et le bonheur. C'est une croyance superstitieuse. Le Gouvernement ne peut rien créer.

Il ne peut rendre laborieux les paresseux; il ne peut rendre énergiques les faibles de volonté et d'attention. 11 ne peut rendre consciencieux les exploiteurs. Il ne peut donner la bonté aux méchants, ni détruire l'imprévoyance, l'alcoolisme, ni donner le sentiment de la responsabilité à un homme léger.

Quel que soit le gouvernement, une femme paresseuse, ignorante ou frivole, mettra sa famille et son mari dans la gêne.

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