Aimer ses parents, c'est leur aider. — Obéir ne
suffit pas: nous devons aimer nos parents, et l'affection doit se prouver par des actes : nous devons aider à notre maman, courir lui chercher de l'eau, du bois. Une fillette aimante met le couvert, s'offre à faire une commission. Elle brosse ses vêtements, ses chaussures, s'occupe du petit frère, essuie la vaisselle; elle enfile l'aiguille de la vieille grand'mère, veille à tout, toujours prête à rendre service.
348. Laideur des enfants égoïstes. — Au contraire, les égoïstes se font servir. Non seulement ils n'aident pas, mais ils sont grognons, n'ont point d'ordre, pleurent quand on les débarbouille : vilains enfants qui fatiguent leur mère, l'exaspèrent et qui feront plus tard de méchants maris, de mauvais papas, de tristes ouvriers.
349. Si on est malheureux, que faire ? — Hélas ! Il y a des enfants malheureux 1 Leurs parents ne sont pas raisonnables : ils se disputent, s'injurient. Ils donnent plus de taloches que de caresses. Le père parfois ne travaille pas; il rentre ivre, il est brutal. Cela est bien triste! Que faire? Il faut supporter courageusement son sort, empocher sans révolte inutile les coups et apprendre son métier à fond de façon à conquérir son indépendance le plus tôt possible. Tout ce que fait un enfant malheureux pour bien vivre, sans révolte, sans amertume, sans haine, c'est du beau courage qu'il accumule. Plus tard, il sera plus énergique, plus patient, plus calme que les enfants heureux. 11 sera plus généreux, plus indulgent: le fer, chauffé au rouge et plongé dans l'eau froide, devient de l'acier. De même un enfant maltraité, malheureux, s'il ne se laisse pas aller, s'il ne se couche pas dans la grotte du chien, s'il ne s'empoisonne pas par les sentiments de haine et d'envie, sera un homme trempé comme l'acier : la vie est longue et lui apportera les dédommagements qu'elle apporte toujours aux vrais hommes.
350. Désobéir peut être un devoir. — Quand le père rentrera ivre, à quoi bon l'exaspérer? Mais que l'enfant n'obéisse pas, si on veut le faire boire; qu'il résiste aux mauvais conseils : désobéir peut être un devoir.
35 1. La mauvaise humeur. — Si la maman est irritable, chagrine, de mauvaise humeur, toujours querelleuse, c'est qu'elle est malade. La mauvaise humeur perpétuelle est une demi-folie : un enfant qui a du cœur doit tâcher d'égayer sa mère malade, de la distraire. A propos de ses contrariétés, qu'il essaye de la persuader que ce n'est rien.
35a. Ne coupons pas la branche! — Parfois l'enfant est plus malheureux encore. Le père est en prison et s'exagère le mépris qui pèse sur lui. Si sa femme et ses enfants l'abandonnent, il est perdu. Au contraire, sûr de leur affection, il trouvera de la force pour se relever et pour refaire sa vie. Il est comme un malheureux tombé au bord d'un précipice et qui se cramponne à une branche d'arbuste : l'abandonner, c'est couper la branche et le précipiter.
La jeune fille a une mission à remplir dans la famille, mais il faut qu'elle soit intelligente. Il n'est pas difficile de se procurer l'essentiel du bien-être, même dans un ménage ouvrier. C'est la vanité qui est insatiable. Une maison propre, où tout est en ordre, suffit. Pour les vêtements, une mise très simple est toujours élégante, si elle est d'une propreté irréprochable. L'ordre, la propreté, quelques fleurs, voilà le luxe véritable des travailleurs. Le faux luxe, la camelote, qui veut paraître, mais qui trahit la pauvreté, est laid, affreux.
Faire un gentil intérieur, voilà le devoir des femmes Les paresseuses qui ne savent pas manier gaiement le savon et le battoir, qui ont du linge malpropre, un
Y tablier ignoble, un corsage dégoûtant, sont justement punies par la fuite au cabaret du mari écœuré. Leur
V paresse leur coûte cher !
Une jeune fille active aide sa mère à moucher les ^ plus petits, à lacer leurs souliers, à retrousser leurs
manches pour qu'ils se lavent les mains. Elle natte w les cheveux, boutonne le tablier, agrafe ou dégrafe un
manteau, coud des boutons : ce n'est rien, mais cela ^ soulage la maman et contribue à la laisser calme.
353. Ne nous brouillons jamais. — Plus tard, dans la vie, les amis les plus sûrs seront les frères et les sœurs : pour rien au monde, ils ne doivent se brouiller et, dans un partage, il vaut mieux perdre de l'argent que de se quitter ennemis. La question des héritages, qui divise tant de familles, devrait, lorsqu'il y a conflit, être toujours résolue par un recours à un arbitrage confié à une personne impartiale.
354. Moyen d'éviter les procès. — Le code de procédure civile (articles ioo3 à 1028) fournit le moyen de résoudre les procès sans dépenses, par Y arbitrage aimable. On choisit un ou trois arbitres compétents : on signe sur une feuille timbrée à o fr. 60 un engagement de se soumettre sans appel à la décision. Lorsque l'arbitre ou les arbitres ont rendu la sentence, on la présente au Tribunal, qui, sans avoué, ni hommes de loi, lui donne Yexequatur (art. 1 020), Dès lors, la sentence a force de jugement. On évite ainsi tous les frais.
355. Addition fausse. — C'est un préjugé de croire que les femmes mariées ont intérêt à travailler au dehors ou à l'usine. Elles passent toutes leurs journées enfermées dans des ateliers où l'air est vicié.
Quand elles rentrent au logis, harassées et énervées, il leur faut encore songer aux petits, donner leurs soins au
ménage, préparer le repas du soir ; et cela dure pendant six jours de la semaine. Quand arrive le dimanche, qui est un jour de répit pour la plupart, les malheureuses n'en profitent pas : elles doivent laver, repasser, approprier le logement et raccommoder les hardes de la famille. Le dimanche, pour elles, est plus fatigant que les autres jours de la semaine.
Bientôt, surmenées par cette double vie de labeur, elles tombent malades et souvent deviennent incapables de tout travail.
D'autres, quoique courageuses et honnêtes, veulent profiter de la vie : elles donnent leur linge à laver, à repasser et à raccommoder ; au lieu de faire leur cuisine, elles vont au restaurant, chez le charcutier et donnent leurs enfants à garder pour tant par mois.
De leur salaire à l'usine, rien ne rentre dans le ménage. Quand on additionne les deux salaires, on calcule mal, car on ne fait pas les soustractions nécessaires.
356. On ne tient pas compte du bonheur anéanti. — Pendant que la mère est à l'usine, les enfants confiés à des voisins ou à des étrangers, poussent à la diable, les filles ne sont pas dirigées.
Les résultats sont tristes ! Épuisée par ce double travail, qui lui fait une vie d'enfer, la femme devient acrimonieuse, acariâtre. Le mari, au lieu de la plaindre parce quelle est exténuée et de lui venir en aide, la prend en grippe et se sauve lâchement au cabaret.
Pour comble de malheur, dans les usines où la femme est en continuel voisinage avec l'homme, la plaisanterie est souvent peu délicate : ce qui au premier jour l'offusquait, rétonnait, à la longue la laisse indifférente. Elle en arrive, chez elle comme à l'atelier, à poursuivre des conversations répréhensibles sans penser au mal qu'elle fait moralement à ses enfants qui l'écoutent.
C'est la ruine du bonheur, de la délicatesse, de l'éducation des enfants. Que la ménagère fasse ses comptes, elle verra qu'elle a tout à gagner à rester au logis avec ses enfants. Aux maris de savoir se syndiquer pour ne pas être obligés d'accepter un salaire de famine.
y Entrer en service, pour une jeune fille, est chose délicate. Les « bonnes » -sont exploitées par des bureaux de placement sans scrupules. Il serait à souhaiter qu'elles fussent syndiquées : elles seraient soutenues, bien renseignées sur la moralité des patrons.
Pour tirer un excellent parti de leur jeunesse, les domestiques doivent considérer la maison où elles entrent comme une véritable école ménagère où elles s©
^ perfectionneront et apprendront à fond les soins de propreté duménage, les soins à donner aux enfants, aux
^ vêtements, au linge, à la cuisine. Elles feront ensuite des ménagères économes et compétentes. Aussi doiventelles quitter une maison où la patronne ignorante ne leur apprendra pas leur métier.
D'autre part, les bonnes doivent exiger d'avoir une chambre saine, aérée, une nourriture suffisante. Elles
vfr ne doivent jamais souffrir qu'on leur manque de respect, que les enfants, souvent méchants, les ridicu-
^ lisent ou leur parlent grossièrement. Si elle ont l'énergie de ne pas le tolérer la première fois, on n'y revien-
^ draplus.
Mais aussi, elles doivent être très propres, délicates,
^ obéissantes et apporter à leur tâche du courage, de la bonne humeur, et de la probité jusque dans les plus
^ petits détails.
307. Fourmis rouges! — La présence d'une domestique à. la maison est un danger pour l'éducation. Insouciants, égoïstes, les enfants prennent vite l'habitude de
Patot. -- Morale (Élève). 7
compter sur leur bonne. Au lieu de se servir eux-mêmes, de brosser leurs vêtements, leurs chaussures, et de les ranger, ils laissent tout traîner et doublent la besogne. Ils devraient au contraire être attentifs à ne rien faire faire aux autres de ce qu'ils peuvent faire eux-mêmes.
Certaines fourmis rouges pillent d'autres fourmilières, et elles emmènent comme esclaves des fourmis noires : celles-ci font tout le travail. Les rouges deviennent si fainéantes qu'elles ne peuvent construire leur demeure. Elles deviennent stupides au point qu'elles se laissent mourir de faim devant les provisions ! Ce sont les esclaves qui doivent même leur mâcher les aliments !
C'est un peu ce qui arrive aux enfants trop aidés: ils deviennent paresseux, désordonnés, — et les jeunes filles, ignorantes en cuisine, se nourriront très mal, et, mariées, feront à moitié mourir de faim leur mari et leurs enfants.
358. Les voleurs de temps. — Un enfant doit se servir lui-même, vider ses eaux sales, remplir son broc, nettoyer ses souliers et ses habits, mettre le couvert, aider de toutes façons : sinon il ressemble aux fourmis esclavagistes.
Quand je vois une jeune fille ou un garçon qui va à l'école, faire porter ses livres par un domestique, je pense aux fourmis rouges. Les enfants servis apprennent le mépris du travail et ne tardent pas à avoir des âme d'esclavagistes. Un enfant énergique, débrouillard, qui n'a besoin de personne pour s'habiller, faire sa ; toilette, gui ne vole le temps de personne, est plus estimable que les fainéants qu'il faut peigner, débarbouiller, brosser, etc. Les vrais esclaves, puisqu'ils dépendent de leurs serviteurs, ce sont les enfants qui ressemblent aux incapables fourmis rouges.
309. Les hypocrites. — Lorsque quelqu'un nous parle de fraternité, de solidarité, de socialisme, examinons s'il s'aide lui-même: s'il fait vider ses eaux sales par une
DÉVELOPPEMENT DE LA PERSONNALITÉ 10o
bonne, s'il parle mal à ses domestiques, s'il les nourrit mal, s'il les écrase de travail, notre philanthrope n'est qu'un hypocrite.
Si une dame fait partie de sociétés de charité, si elle est pieuse et parle de ses « pauvres », examinons-la chez elle. Si elle n'aide en rien sa bonne, si elle la traite comme une fille d'espèce inférieure, si elle la nourrit mal, notre dame n'esi qu'une hypocrite. Si elle est irritable vis-à-vis de ses domestiques ; si , elle est méprisante ; si elle ne les « élève »• pas en respectant leur dignité ; si elle ne s'intéresse pas à leur avenir; si elle les épuise de travail tandis qu'elle ne it fait rien, c'est une dure fourmi rouge.
360. L'instituteur est un « libérateur». — Nous devons beaucoup d'affection et de respect à notre instituteur. C'est lui qui, à force de patience — et il lui en faut beaucoup — nous a appris a lire et à écrire.
Quel progrès pour nous ! Ignorants, nous étions esclaves des préjugés et des routines de notre milieu : maintenant nous pouvons entrer en relations avec les penseurs de tous les temps et de tous les pays. Nous pouvons, sachant lire, profiter dans nos cultures, d'une découverte faite par un agriculteur américain, allemand, danois! Aimons donc celui qui nous a libérés, affranchis de l'ignorance, comme un prisonnier aime celui qui le fait évader.
Autre libération : c'est lui qui en nous faisant connaître comment les hommes sont devenus sages et se sont affranchis de leurs bas instincts, de leurs colères violentes, de leur orgueil, nous aide à nous affranchir à notre tour de nos revenants et à sortir de la grotte du chien.
36 1. Nous lui devons affection et respect. — Aimons et respectons celui qui pendant des années nous a aidés à
comprendre ce qui est nécessaire pour que nous nous portions bien, pour que nous devenions intelligents, énergiques. C'est lui qui nous initie à nos devoirs de braves et bons enfants, à nos devoirs de famille. C'est lui qui nous fait comprendre comment nous serons de bons citoyens et de bons Français. Nous lui devons de pouvoir devenir des « hommes » vraiment libres, fiers et dignes. L'ignorant est un triple esclave : esclave des forces extérieures qui le rendent malade, ruinent ses récoltes ; esclave de sa nature animale ; esclave des préjugés, des routines et des méchants. Aimons donc et respectons notre libérateur.
Sujets à traiter. — Quand la famille devint-elle possible? Pourquoi le mariage est-il nécessaire au bonheur? Quelles leçons donne la famille? Pourquoi des familles sont-elles désunies? Quelle femme faut-il choisir? Que faire si nous avons mal choisi? Devoirs d'une maman. Quand commencent-ils? Que doitelle faire? Que doit-elle lire? Comment doit-on obéir? Comment aimer ses parents?
Que doit faire un enfant maltraité? Que faire si le père est en prison ? Comment éviter les procès ? La mère gagne- t-elle à travailler à l'usine? Qu'y perd-elle? Que conseiller aux domestiques? Conduite des enfants envers les domestiques. Pourquoi devonsnous aimer et respecter nos instituteurs ?
B. — Le citoyen.
Sommaire
Il faut être un citoyen actif et intelligent, donner l'exemple du respect des lois, avoir conscience de sa dignité de Français.
Il faut avoir le respect de la liberté de penser, ne s'incliner que devant la raison.
Il faut croire plus à l'initiative individuelle qu'à l'efficacité de l'État, et agir vigoureusement dans la commune, parce que l'action y est efficace.
36^. Nécessité d'un « règlement »! — A l'école, les élèves laborieux sont protégés contre les turbulents et les agités. Le droit qu'ils ont de travailler tranquilles est garanti par le règlement. Le règlement fixe des heures pour le travail, d'autres pour le jeu : le maître, chargé de le faire respecter, a le devoir de punir et même d'exclure les enfants qui empêchent les autres de travailler.
De même, pour que les citoyens puissent vivre en société, il faut que celui qui sème soit sûr de récolter; il faut que les faibles ne soient pas dépouillés, exploités par les forts : il faut un « règlement » qui garantisse nos droits contre les brutaux, les violents, les méchants, les jouisseurs, les fourbes. Ce règlement, ce sont les lois.
363. La loi supprimée, c'est le saut dans la barbarie. — Supposez les lois sans force, comme dans les émeutes? Les violents, les fanatiques, les jaloux, les haineux, les fainéants, les alcooliques sont lâchés contre les laborieux, les intelligents, les prévoyants : c'est le brusque saut dans la barbarie. La brute humaine triomphe, il n'y a plus de
sécurité, plus de justice; c'est le vol, c'est le pillage, l'incendie, l'assassinat.
Réfléchissons à ce que nous éprouverions si ceux qui n'ont rien fait pouvaient s'emparer de nos légumes, de nos récoltes, de nos fruits; si les. musées, les bibliothèques où l'on conserve pieusement les chefs-d'œuvre, étaient pillés ou incendiés; si nos sœurs ne pouvaient sortir sans être insultées... Une vie pareille, sans sécurité ni dignité, nous n'en voudrions à aucun prix.
364. L'Orient, pays de misère. — Dans certains pays d'Orient les impôts ne sont pas fixés par la loi ni répartis avec équité : les laborieux sont dépouillés ; aussi finissent-ils par travailler le moins possible. Ce sont des pays de misère.
Lorsque la loi nous défend contre la barbarie, contre la violence, la haine, la paresse et contre les vices, elle protège notre civilisation, c'est-à-dire notre bien-être, notre science, nos sentiments humains, qui ont été conquis péniblement sur la violence primitive.
365. Sable et forêts. — Les vents du large, sur la côte de Gascogne, poussent sans cesse les sables qui menacent d'engloutir le département des Landes. On a planté des forêts de pins maritimes qui arrêtent cette invasion. La loi est semblable à ces forêts : elle empêche la barbarie de submerger les conquêtes des hommes civilisés.
Respectons donc la loi, notre sauvegarde. Quand on la viole, soyons debout pour la défendre.
366. Les anarchistes sont des rêveurs naïfs. — Les écrivains anarchistes ne veulent ni loi ni gouvernement. Rêveurs naïfs, ils ne veulent pas regarder la réalité, à savoir que les hommes sont imparfaits, brutaux, paresseux. Tous nous avons à souffrir de ces défauts : quel que soit le gouvernement, un ivrogne détruira le
bonheur des siens, un égoïste fera souffrir sa famille, etc. Les anarchistes n'ont raison qu'en ceci, que l'injustice, la rapacité, ou simplement la légèreté sont très coupables et très dangereuses chez ceux qui appliquent la loi : magistrats, fonctionnaires, etc. Détruire tout gouvernement ne serait pas un remède, car les criminels feraient ce qu'ils voudraient : c'est aux citoyens à se liguer et à n'accepter aucune injustice sans protester avec énergie.
Si une loi vous déplaît, libre à vous de parler, d'écrire ou de voter pour la faire changer par le Parlement — mais tant qu'elle est la loi, nous devons lui obéir. Refuser l'obéissance à la loi, c'est, autant qu'on le peut, laisser toute licence aux violents, aux exploiteurs, aux audacieux impudents.
367. Le poison du servage. — Malheureusement, nos grands-pères étaient encore des serfs <i taillables et corvéables à merci » (fig. 35). Le paysan commence à peine à avoir la notion de ses droits. Il tremble devant le noble, le riche et devant les administrations. 11 souffre qu'uh hobereau lui parle malhonnêtement. 11 supporte qu'un employé de bureau le fasse longtemps attendre, et se moque de lui. Il n'ose pas exiger qu'on le respecte. Il ne sait pas que depuis la Révolution et depuis la République, il est un homme libre, l'égal de tous. Il ne sait pas qu'en sa qualité de citoyen, il est grand, et qu'il a droit au respect de tous.
368. Paysans et empereurs. — Un pauvre paysan dans sa chaumière isolée, est l'égal des plus riches et des plus puissants. Il peut être aussi indépendant, aussi libre, aussi digne qu'un empereur. Pourquoi? Parce qu'il a la raison. Enlevez-nous la raison, nous ne sommes plus que des animaux. Avec ma raison, je n'accepte que ce que je reconnais vrai et juste. Par exemple, quand on me montre un empereur, fièrement campé sur son cheval, super-
bernent vêtu, entouré de courtisans qui font des courbettes, je le regarde par la pensée. Je vois un pauvre corps d'homme, souvent ridicule, et je ris de Sa Majesté. Je le vois vaniteux, colérique, inconséquent autant et plus que moi.
Je comprends que si je suis plus raisonnable, plus juste que lui, je suis réellement plus grand. S'il est grand, il ne l'est qu'en proportion de ce qu'il est raisonnable et juste.
369. La raison est égale chez tous. — Mais qu'est cette raison qui fait la grandeur de l'homme ?
Comprendre que le tout est plus grand que la partie; comprendre que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ; comprendre que tout effet a une * cause, voilà ce qu'est la raison. Comprendre que lorsque des hommes vivent ensemble, ils vivront en guerre jusqu'au moment où la justice réglera leurs relations, voilà la raison.
C'est une petite lumière bien humble. Mais avec cette petite lumière, les hommes, travaillant tous ensemble, ont mesuré la distance des astres, découvert des métaux dans le Soleil, domestiqué la foudre, détruit peu à peu les superstitions, supprimé l'esclavage, etc. Ceux qui méprisent la raison parce qu'elle est humble, sont sots : c'est comme s'ils méprisaient les petites minutes; cependant, additionnées, elles font des siècles.
La raison fait notre valeur infinie. •
Cette petite lumière est la même chez tous les hommes. Il n'est pas d'enfant sain d'esprit, qui ne comprenne qu'un morceau de pomme est plus petit que la pomme entière. Chacun distingue un acte juste d'une injustice. Cela suffit : c'est toute la raison. Cette égalité de la raison dans tous les hommes fonde la République qui est composée de citoyens égaux entre eux.
370. Les ennemis de la raison. — Hélas, cette petite lumière tranquille de la raison, qui rend l'homme intelligent et juste, a des ennemis î
Au dehors, les injustes, qui établissent l'exploitation d'autrui sur la peur, l'orgueil, la méchanceté, la cupidité. Ils ont tout essayé pour empêcher la petite lumière d'éclairer leur injustice.
Elle a des ennemis en nous-mêmes. La petite lumière tranquille fait apercevoir la stupidité et l'injustice des passions: de l'orgueil, de la colère, de l'envie. Aus^i essaient-elles de l'éteindre pour qu'on ne voie plus leur laideur.
371. D'où Yient l'inégalité des intelligences. — C'est de nos passions et de notre paresse que viennent les inégalités d'intelligence. A l'école, les enfants attentifs comprennent les raisonnements et ils raisonnent juste : mais nos passions nous empêchent de faire attention. L'envieux ne veut pas regarder les qualités de celui qu'il jalouse; le vaniteux refuse de se voir tel qu'il est; le violent ne veut pas voir qu'il a tort. Le paresseux ne veut pas faire attention , parce que cela le fatigue. Tous sont gênés par la lumière tranquille de la raison.
372. Nécessité de la contradiction. — Notre attention est donc distraite par notre étourderie et par nos passions. Aussi nous resterions pleins d'idées fausses si personne ne nous contredisait. Aucun de nous ne voit juste quand la vanité, ou la cupidité le fait agir. De plus, peu ont le courage, ou la possibilité, ou le temps d'étudier à fond une question. Combien de citoyens connaissent la question des octrois ou celle du libre échange ?
Les hommes étant paresseux d'esprit, se réunissent par religions, par partis politiques, un peu comme des moutons et ils n'aiment pas qu'on dérange leurs habitudes et leurs croyances, fussent-elles absurdes. Dans l'antiquité,
les peuples les plus intelligents ont cru à la sorcellerie et à la divination qui permettait aux prêtres de conjurer la volonté des dieux méchants et capricieux.
373. Le rôle des penseurs indépendants. — Nous serions encore plongés dans les plus soties superstitions si de courageux penseurs n'avaient aperçu la fausseté des croyances inexactes.
Naturellement, ces penseurs indépendants eurent contre eux les orgueilleux qui se disaient : « Se croit-ii plus intelligent que nous et que tant de gens célèbres qui ont cru ce que nous croyons? » Ils eurent aussi contre eux les paresseux qui ne veulent pas changer leurs habitudes. Ils eurent encore contre eux ceux qui vivaient ou profitaient des croyances fausses : c'est ainsi que la République a encore contre elle la plupart des nobles qui ne peuvent plus avoir, sans travailler, les honneurs et les fonctions bien rétribuées.
374. L'eau qui dort, croupît. — L'eau qui dort, croupit : de même les croyances et les habitudes se gâtent et en quelque sorte croupissent quand personne ne les critique.
Un gouvernement ou une administration que les citoyens n'ont pas le droit de critiquer, devient vite un gouvernement de paresseux, où les abus de pouvoir et les injustices pullulent. Une religion que personne ne critique tourne vite à la routine, à l'orgueil et à la superstition. x
370. Ce qui fait avancer la science. — Le progrès des connaissances se fait comme le progrès industriel. Nous avons dit que pour la bicyclette, l'un a trouvé le perfectionnement de la chaîne, un autre a inventé le roulement sur billes, un autre a imaginé la roue libre, un autre enfin a trouvé un frein excellent, etc. Des mil-
liers d'inventeurs ont fait la bicyclette ce qu'elle est. De même pour la science et pour la critique des idées et des institutions : l'un voit tel défaut à corriger ou tel perfectionnement à apporter ; l'un découvre une erreur,- l'autre une autre et, peu à peu, nos connaissances progressent. Elles eussent progressé plus vite sans l'opposition intolérante des orgueilleux, des paresseux, des gens qui profitaient de l'erreur.