‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 107 sur 138 · L'OBLIGATION MORALE ET LA SYMPATHIE · texte numérisé non relu

L'OBLIGATION MORALE ET LA SYMPATHIE

toutes les actions ; elle n'est pas plus régulière qu'universelle. Suivant que la victime sera plus ou moins sympathique à tous, le coupable deviendra plus ou moins antipathique à tous ; on ne proportionnera donc point le blâme au crime. — Le blâme sera-t-il même possible? Autant, dans le système égoïste, la sanction légale se trouve fortifiée, autant la sanction de Topinion est affaiblie. Lorsque tout le monde sera partisan de Végoîsme, on se passera bien des choses les uns aux autres. — Vous avez volé? Mais c'était dans une excellente intention : vous cherchiez votre intérêt, comme moi le mien. Nous n'avons rien à nous reprocher; nous n'avons aucune raison d'antipathie. Ne croyez pas pourtant qu'à l'occasion j'hésiterais à vous dénoncer ; nullement : si vous devenez jamais un danger pour moi-même, vous êtes perdu. Mais, autant je serai impi- ' toyable pour la forme, pour l'exemple, autant, dans le fond^je serai dépourvu de tout sentiment d'antipathie et de mésestime à votre égard, si du moins je reste conséquent avec moi-même, comme les Fontenelle, les Lamettrie et les Helvétius. Je vous condamnerai sans pitié aux yeux de : tous; je vous absoudrai sans hésitation au fond du cœur. Si je suis logique et si je refuse de m'abandonner comme le vulgaire à des émotions irraisonnables, pourrai-je éprouver rien qui ressemble soit au mépris, soit a la haine, pour un^* être qui ne fait rien de pis que moi, surtout quand cet être n'a pas de vices trop laids, qu'il ne donne pas prise à une sorte de répugnance esthétique, qu'il est vicieux avec grâce et avec conscience? Et si je n'éprouve pas d'antipathie véritable, comment pourrai-je en montrer? Si tous, coupables et innocents, juges et condamnés, nous avons assez de franchise, nous nous tendrons la main, et nous resterons dans l'intime persuasion que nous n'avons fait ni plus ni moins \ les uns que les autres.

Enfin il est des cas, fort nombreux, où la sanction synipathique ferait totalement défaut, où même elle tournerait au profit du coupable : c'est lorsque le délit commis reste ignoré. Ici, la faiblesse du système de Bentham est évidente. Isolez, cachez une action : vous rompez la série de ses conséquences sociales ; or ce sont ces conséquences seules qui peuvent, d'après Bentham, fournir à l'action une force obligatoire. Je commets un vol qui me donne la richesse^ sans diminuer le bien-être de celui que j'ai volé, et même sans qu'il s'aperçoive d'avoir été volé. Si le vol demeure ignoré, toutes les conséquences du vol seron t étouffées, par exemple

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l'anlipalhie publique pour le voleur ou le désappointement du volé; seules resteroni- les conséquences de la richesse acquise, au nombre desquelles est une augmentation de la sympalliie générale pour moi. Comment Dentham prouvera-t-il que je n'ai pas le plus grand intérêt à commettre ce vol, pourvu qu'il soit secret?

Mais, dit iientliam, « un homme éclairé sur son int<îrêt a ne se permettrait pas même un crime caché, par la crainte M de contracter une habitude honteuse qui le trahirait tôt

. « ou tard *. » — Cette réponse n'est vraiment pas sérieuse. S'il fallait s'abstenir de tous les actes capables de faire u contracter des habitudes honteuses n, il ne faudrait ni boire ni manger.

Le tort des benthamistes en général, c'est de ne pas assez

' comprendre, de ne pas assez posséder, pour ainsi dire, leur propre système : les Anglais, qui ont d ordinaire un esprit si pratique, ont précisément négligé ici le côté pratique de la doctrine. Parlez-leur de la société : ils se la figurent sous la forme que lui a donnée la morale contraire à la leur; ils ne la voient qu'à travers les autres systèmes. Ils n'ont pas assez présent sous leurs yeux le type de l'utilitaire égoïste ; leur idéal social, c'est exactement l'idéal del'autie morale, comme si deux doctrines si divergentes en théorie pouvaient entièrement s'unir en pratique. Dans la question qui nous occupe, Benlhara prend, sans s'en apercevoir, à n l'iiisedixitisme, M sa conception du criminel. Il se figure un homme entraîné par les passions les plus viles et les plus irrésistibles, devenues assez fortes pour dominer chez lui le sentiment du devoir. Mais ce n'est pas là le criminel benthamiste ; ce dernier n'a-t-il pas toujours à sa portée la r balance du déonlologue », n'a-t-il pas le calcul et l'arithmétique morale? Le criminel vulgaire est un homme qui s'abandonne aux passions, qui n'est plus maître de lui, qui n'est plus assez lui même pour être moral. Tout différent apparaît l'autre criminel : s'il commet un attentat, c'est les chiffres en main et tout calcul fait; il reste toujours maître des passions sur lesquelles il spécule. Pour commet re le mal, son compagnon a besoin d'êtreentralnéparlapassion; lui, il agit par raison et change, grice à l'arithmétique de Bentham, le mal en bien : aussi, quoiqu'il fasse, comme il le fait en conscience jil peut le faire en connaissance de cause; il peut sonder

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