‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 106 sur 138 · L'OBLIGATION MORALE ET LA POLICE SOCIALE · texte numérisé non relu

L'OBLIGATION MORALE ET LA POLICE SOCIALE

« lîs^es, répétait Helvélius, consiste à déterminer Tusage « qu^on doit faire des récompenses et des punitions, et les « secours que l'on en peut tirer pour lier l'intérêt personnel c à rintérèt général. Cette union est le chef-d'œuvre que Cl doit se proposer la morale, t

Mais ce ciief-d'œuvre, qui donnerait à chaque règle de la morale la force obligatoire d'un règlement de police, est-il réalisable ? r

Présentement, il est bien loin d'être réalisé. Beaucoup de voleurs échappent à la police ; en commettant un vol ou un crime, on a toujours un certain nombre de chances de se soustraire à la peine ; bien plus, dans plusieurs cas, nous l'avons vu, ces chances l'emportent à tel point sur les chances contraires, qu'il serait impossible d hésiter. Dans . ces cas, qui empêchera l'homme de commettre la faute ? En ' attendant l'organisation future de la police que nous pro« mettent les utilitaires de cette école, ne faut-il pas compter ' avec son organisation actuelle ?

N'importe; bornons -nous à considérer la police idéale dont ils nous parlent, et cherchons seulement s'il est possible de la réaliser dans l'avenir.

L'intérêt social, ayant pour lui le nombre, aura pour lui la ' force : c'est évident. Oui ; mais d'autre part l'intérêt mdividuel aura pour lui la ruse, et, quoique inférieur en force, il restera peut-être supérieur en souplesse et en agilité. L'individu en lutte contre la société ressemblera à ces nains que les fables antiques représentent combattant contre des géants : s'il ne peut pas la vaincre, il pourra souvent lui échapper. Elle est si grande et lui si petit, qu'elle ne sait parfois comment le saisir, et ses mille bras ne rencontrent que le vide. La lutte restera donc possible entre l'individu et la société, et l'issue^ en sera incertaine. La société a trop à défendre pour pou-î

« une opinion probable, à peine de péché mortel. Mais vous ne les « avez point mi9 en assurance du côté des juges ; de sorte qu'ils se « trouvent exposés au fouet et à la potence en suivant vos probabilités : « c*est un défaut capital que cela. — Vous avez raison, dit le Père,

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« une opinion probable, a peine d'être exclus des sacrements, atin « qa*il n arrive pas, au grand mépris et scandale de la probabilité, que « ceux que vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou « pendus dans la pratique. Sans cela» comment trouveriez-vous des c disciples? — Il y faudra songer, me dit le Père; ce n'est pas à a négliger. » (Provinciales, 1. VI.)

voir parer tous les coups et punir toutes ics blessures. ^ perfectionné que soit le mécanisme de la défense, si rapide que ?oit l'alarme donnée et communiquée par i'électrinlé d'un bout à l'autre du corps social, on peul prévoir qu'il sera toujours matériellement possible au coupable de se dérober. Ajoutons que les moyens employés par la sociélé pour se défendre peuvent être employés conli-e elle par le coupiible même : ainsi le télégraphe, les chemins de fer, la plupart des inventions, faites ou à faire, qui facilitent la poursuite, facilitent aussi la fuite. EnÛn, quand même œtte guerre de la force d'un seul contre la force de tous deviendrait de plus en plus dilDdle h soutenir, il serait peu probable que la force seule put jamais la terminer.

L'idéal de la police, ce serait qu'il y eût pour chaque individu un gendarme, ou, mieux encore, que tout le monde fiit à la fois citoyen et gendarme, que l'homme à garder fût luimême son propre gardien, que tous deux coexistassent dans le même être, que celui qui oblige fût celui-lk même qui est obligé; alors seulement la loi aurait véritablement force de loi. Mais cette force qu'elle aurait acquise ne pourrait plus être évidemment une force physique; ce ne serait qu'une force agissant sur l'esprit par l'esprit même. Cette puissance morale, le benthamisme ne peut y prétendre.

Le seul moyen pour lui de s'en rapprocher indéfiniment, c'est de multiplier indéfiniment les agents de la force physique, d'exercer sur chaque individu une surveillance de tout instant, et de chercher à rendre cette surveillance du dehors aussi continuelle que pourrait l'être pne surveillance intérieure, exercée par l'individu sur lui-même. Mais augmenter la surveillance publique, c'est restreindre la liberté individuelle. L'individu ne s'imposant pas la loi, il faut qu'on la lui impose. Comme il va où le mène l'intérêt et que l'intérêt le mène là où il ne doit pas aller, il faut bien qu'on lui mette aux pieds des chaînes. Le benthamisme poussé jusqu'au bout semble ainsi revenir vers le despotisme, préconisé jadis par Hobbes. Hobbes avait cru que le meilleur et le plus utile despote, c'était un monarque; en cela il a pu sa tromper ; en tout cas, la morale égoïste semble avoir besoin, pour se soutenir, de s'appuyer sur l'omnipotence de l'Etat.

Mais le despotisme a une limite qu'il ne peut dépasser et au delà de laquelle il se détruit lui-même, ai, par exemple, on augmentait indéfiniment le nombre des gendarmes, on le diminuerait en réalité; ils deviendraient moins surs en devenant plus nombreux. Il faut bien songer que si tous les

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hommes, par hypothèse, étaient également imbus de la morale égoïste, les gendarmes he pourraient faire exception ; or, se confierait-on sûrement à un gendarme partisan de cette morale ? C'est douteux. Le gendarme a un intérêt, comme le voleur, intérêt fort respectable ; du moment où son intérêt serait de s'accorder avec les voleurs,, qui nous empêcherait d'être volés ?

En résumé , pour obliger , les partisans du système égoïste sont réduits à contraindre. Mais, en premier lieu, cette contrainte est et restera toujours inefficace; en second lieu, toute tentative pour la rendre plus efficace la rendra despotique; en troisième lieu, ceux qui sont les instruments de cette contrainte, comme ceux qui en sont les objets, se déroberont sans cesse à la main qui voudra s'en servir et se retourneront contre elle. En d'autres termes, toute force physique est nécessairement impuissante, tyrannique, à double fin et à double efiet. La vraie force, qui ne contraint pas, mais persuade, et qui devient plus puissante au dedans de l'homme à mesure que l'homme devient plus libre au dehors, qui exclut et repousse ainsi toute tyrannie, qui ne sert jamais à deux fins, mais se confond avec la fin même à atteindre, c'est la pensée et la volonté.

. III. — Au-dessus des intérêts mercantiles, au-dessus même de la crainte ou de l'espoir attachés aux peines et aux récompenses purement matérielles, il y a un sentiment que nous avons négligé et dont l'introduction va modifier les données duproblème : c'est le plaisir de la sympathie. Nous savons toute l'importance que les écoles anglaises donnent à ce sentiment, même l'école de l'égoïsme. Peut-être va-t-il nous servir de médiateur entre les intérêts opposés des hommes; peut-être va-t il rétablir l'harmonie troublée €t,en mettant notre plaisir d'accord avec le bonheur de, tous, « renforcer », suivant l'expression anglaise, les» actions qui servent ce bonheur. ^

La sympathie consiste à soufi'rir avec autrui, crufjiiraOeîv, à| ressentir ce. que ressent autrui, à se trouver sous l'action des mômes causes, et pour ainsi dire à être unis dans la même passivité. Sans la sympathie, nous ne pourrions que retirer le plus grand plaisir d'une action nuisible à autrui, mais utile pour nous. Au contraire, avec la sympathie, la peine qu'en ressent autrui revient sur nous par réflexion. De là une complexité inattendue des phénomènes moraux, xx>m^xa\iié dont proute le sysicme égoïste. Dans le dumalae '

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dos plaisfrs grossiers, comme le plaisir de rassasier sa faim, nous trouvions, un écart et une divergence considérables entre les intérêts des hommes; mais, à mesure que la sensibilité s'élève et se raffine, cet écart diminue : le plaisir de la symp :tbîe relie ce que tes plaisirs inférieurs séparaient. La sympathie, me plaçant sous l'action des mêmes causes qu'autrui,rae place en quelque sorte sous ma propre action : je souffre ce que j'inBi^e. De tous cdtés, le milieu ou je vis réfléchit sur moi le plaisir ou la peine que je répands autour de moi , d'abord le milieu encore étroit de la famiUe, puis le milieu social. Reproches des miens, rupture de mes relations sociales , impopularité , autant de transfwmations sympathicrues de la peine matérielle que j'infli^ à autrui; affection aes miens, affection de mes amis, réputation et respect, telles sont les transformations sympathiques da plaisir que je procure à autrui.

Tout égoïste que je sois, d'après Bentham , et précisément parce que je suis égoïste, je dois tenir compte des peines et des plaisirs sympathiques; or ces plaisirs et ces peines joueront exactement le même rôle que le sentiment de n l'obligation morale u. L'harmonie aes sensibilités réla^ blira l'harmonie des désirs et des activités. Aussi , avec cette idée de la sympathie, Benlham espère échapper & toutes les contradictions et résoudre toutes les difBcultés. Comme on éprouve ce qu'éprouve autrui, on ne voudra jamais faire éprouver de mal à personne, L'égoisme deviendra par la force des choses bienveillant, bienfaisant, ou altruiste, selon le terme emprunté à Comte par les benthamisles contemporains de l'Angleterre.

Examinons ce sentiment de la sympathie que Bentham ■nous offre comme le moyen d'assurer l'efficacité de sa morale, — En premier lieu, il est des personnes peu ouvertes à la sympathie, sur qui ce genre d^action aura conséquemniont fort peu de prise. Le sage se sufflt à lui-même, disaient les stoïciens ; sans être sages, ou plutôt, peul-être, parce qu'ils ne le sont pas assez, beaucoup d'hommes se contnniont d'un milieu sympathique très-restreînt. Dans ce milieu, ils sont sans doute contraints à la bienveillance; mais, hors de là, ils sont libres de chercher où ils voudront leur bonheur : si leur caractère est ainsi fait, qu'avez-vous k dire ? La sympathie n'oblige donc pas tout le monde ; il ! ^..A — nipter, ici encore, avec les exceptions.

st pas tout. Comme la sanction sympathique ne iiNur tous les individus, elle ne s'applique pas à

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