Déont,, II, 49. — Cf. II, loS
8. Introd. to the princ, VI, p. 21. — Dumont de Genève atténae ici» comme il lui arrive souvent, la pensée de Bentham, et rapetisse soa système : il s'arrête aux hommes. Bentham, lui, étend la sympathie partout où s'étend la sensibiliié. Cf. Dum. de Gen.» I, p. 66.
■ une appréciation plus exacte de sa propre puissance '. » « — Plus on s'éclaire, dit ailleurs Benlham, plus on coa- B tracte un esprit de bienveillance générale, parce qu'on a voit que les intérêts des bomiues se rapprochent par plus « de points qu'ils ne se repoussent. Dans le commerce, lea
■ peuples ignorants se soot traités comme des rivaux qui
■ ne pouvaient s'élever que sur les ruines les uns des " autres. L'ouvrage d'Adam Smith est un traité de bieuveil- « lance universelle, parce qu'il fait voir que le commerce « est également avantageux pour les différentes nations ; « que les peuples sont associés et non pas rivaux diins ia
■ grande entreprise sociale, a Bentham, à rencontre d'IIelvétius, assimile donc entièrement, en s'appuyantsuv la science nouvelle créée par Adam Smith, l'amour de soi à ta philanthropie universelle; il les assimile p;irce qu'il identiiie lintérêt privé et l'intérêt public, et le moyen terme de cetle identiBcatiou, c'est, outre le profit économique, le plaisir de la sympathie, complété par la peine de ta sanction.
Bentham, en effet, comme tous les utilitaires, attache la plus grande importance à la sanction. Helvélius avait surtout insisté sur la sanction légale; Benlham reconnaît plusieurs autres sanctions naturelles et non moins importantes ; sanction physique, sociale, populaire, enfin religieuse ; et là il se sépare positivement d'Helvétins. Pour montrer mieux l'influence de la sanction, il raconte l'histoire de deux apprentis, Timothée et Waller, dont la conduite différente vaut à l'un un bonheur sans mélange, à l'autre une misère sans remède *. On sait que ces sortes d'histoires forment chez nos voisins, dont l'esprit national est essentiellement utilitaire, le fond de la plupart des livres à l'usage des enfants. On inculque ainsi à l'enfant un optimisme exagéré, en lui faisant croire que la sanction la plus terrible vient frapper immédiatement le coupable, et on s'efforce de l'habituer à la vertu par la crainte du châtiment.
Pour bien saisir la doctrine utilitaire jusqu'au point où nous sommes parvenus, résumons sous une forme systématique la manière dont Bentham explique les rapports des hommes entre eux. Chacun cherche son plus grand intérêt, chacun est égoïste : voilà le point de départ. Mais
Si LA MOBALE ANGLAISE CIIMEMPORAINB
l'intérêt de chacun est lié à l'intérêt de tous par deux principes, celui de la sanction et celui de la sympathie. La sanction fait subir à l'égoïsme une première transfurmation ; mais c'est en quelque sorte malgré lui : elle le menace du châtiment. La sympathie produit, non pas seulement dans la ligne extérieure de conduite, mais au seia même de l'égoïsme, un changement plus important encore : elle l'attire par le plaisir. Je suis nomme, et comme tel, selon Bcnthiim, tout ce qui n'est pas moi m'est indifférent; mais, en premier lieu, la crainte intervient et me dit : Si tu ne respectes pas le bien et la vie des autres, ils ne respecteront pas ton bien et ta vie : tu auras fait un mauvais calcul. Je l'écoute, et je m'abstiens de tout ce qui peut m'attirer la peine de la sanction. Voilà donc un premier pas de fait : c'est, pour ainsi dire, après ma tendance à tout envahir, un pas en arrière ; je reviens sur moi, je rentre dans les limites do mon domaine, je suis juste. Mais l'absence de crainte, quoique étant une excellente chose, ne me suffît pas, comme elle sufGsait h la rigueur aux Épicuriens, pour constituer le bonheur. Mon plaisir, en ellèl, n'est pas cornpîet; je suis à l'étroit dans mon moi; mon bonheur, pour être intense, a besoin d'être large et de comprendre le bonheur des autres; il y manque la plus douce jouissance, celle de la sympathie : pour l'oûtenir, je vais k autrui, je me fais bienveillant, bienfaisant^ désintéressé même. La société est fondée. «La vertu sociale, dit Bentham, est te sacrifice qu'un « homme fait de son propre plaisir pour oblenir,en servant « l'intérêt d'autrui, une plus grande somme de plaisir pour « lui-même '. a
Comme on voit, la doctrine de Bentham se montre déjà ingénieuse et même subtile : ce qui la caractérise, c'est cette identification peipétuelle et obstinée de l'intérêt public et de l'intérêt privé. Pourtant, nous n'avons pas encore déduit de cette identification la conséquence la plus remarquable.
Nous recherchons et devons rechercher notre bonheur : mais, puisque notre bonheur est toujours d'accord aveo la justice, il ne portera tort en aucune façon au bonheur d'autrui ; notre plaisir n'exclura en aucune manière le plaisir d'autrui. Cela posé, fidèles à la méthode arithmétique-de Bentham, considérons-nous comme chiffres dau3
i. Déontologie, I, 173. Cf. Inti: la the priiiciplet, cil. XL
la somme des êtres tendant au bonheur : il est évident que, noire bonheur s'accroîssant d'une certaine quantité, la somme du bonheur total s'accroîtra de la même quantité. Première conséquence. Eu outre, comme notre oonheur Don-seulement n'est pas exclusif du bonheur d'aulruî, muis l'embrasse et le contient, comme nous ne pouvons être complètement heureux que par raffection des autres et que, pour obtenir l'aflection des autres, nous devons commencer par rendre les autres heureux; comme enfin notre chiffre de bonheur personnel ne s'accroît qu'à condition que le chiffre de bonheur s'accroisse tout autour de nous, il en résulte évidemment que, en augmentant notre bonheur propre , nous ne faisons pas une simple addition au bonheur universel, mais nous opérons une véritable multiplication de ce bonheur. Ainsi, en travaillant à notre bonheur propre, nous avons travaillé au bonheur de tous les êtres; en servant notre intérêt, nous avons servi autant qu'il était possible l'intérêt universel; nous avons cherché le plus grand bonJieur du plus grand nombre {tke greaUsl happiness of the greatest number) ; et inversement, toutes les fois que nous augmentons le bonheur du plus grand nombre, nous augmentons notre propre honneur.
Ainsi, par une transformation algébrique très-simple, nous pouvons réduire cette formule : mon bonheur, à cette autre : le plus grand bonheur du plus grand nombre, ou à cette autre encore, à laquelle Bentham s'est Gnatemeot arrêté : la maximisation du bonheur. On peut indifféremment énoncer l'une de ces trois formules : toutes trois représentent également le but que la morale anglaise propo.>e à tous les hommes.
Cette interprétation est confirmée par des testes précis. — • L'intérêt de chaque homme, dit nettement Bentham,
• doit, à ses yeux, passer avant tout autre ; et, en y regar-
■ dant de prés, il n'y a dans cet état de choses rien gui fasse
• obstacle à la vertu et au bonlieur : car comment obticndra-
• t-on le bonheur de tous dans la plus grande proportion pos-
• sible,si ce n'esta la condition que clutoun en obtiendra pour
■ lui-même la plus grande quantité possible ? De quoi se com- « posera la somme du bonheur total, si ce n'est des unités ï individuelles? » Et ailleurs : « La première loi de la nature,
• c'est de désirer notre propre bonheur. Les voix réunies « de la prudence et de la bienveillance se font entendre « et nous disent : Cherchez votre propre bonheur dans I9
■ bonheur d'autrut. » — « Si chaque homme, agissant avec B connaissance de cause dans son intérêt individuel, nbte- Bait la plus grande somme de bonheurpossible, alors l'hu- • nianité arriverait à la suprême félicite, et le but de loule Il morale, le bonheur universel, serait atteint ', » — « En Il érrivant cet ouvrage, ajoute Bentbam, nous avons pour a objet le bonheur de l'humanité, ton bonheur, lecteur, et B celui de tous les hommes '. »
Beniham ne pouvait s'arrêter aux hommes ; la sympathie, ce lien de l'individu et du genre, du particulier et de l'universel, ne s'y arrête pas, et la morale de Bentham devait embrasser tout ce qu'embrasse la sympathie : o Ce que nous nous proposons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire un être capable de le goûter; et l'action d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine, car, si les animaux que nous appelons inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s'ap- § nieraient donc les titres do noire propre espèce? n En 'autres termes, si le plaisir que nous éprouvons à caresser les animaux n'était pas un mobile d'action sufSsant, le plaisir que nous éprouvons à aimer les hommes en serait-il un ? Un homme sympathique envers les animaux sera plus disposé à la sympathie envers les hommes, et réciproquement. Bentham ajoute ces belles paroles : « La chaîne de
■ la vertu enserre la création sensible toutentière. Le biea-
■ être que nous pouvons départir aux animaux est inliraea ment lié h celui de la race humaine, et celui de la race
■ humaine est inséparable du nôtre s. a Bentham, du reste, ne plaçant point le princino de la morale dans la raison, était naturellement amené à ce résultat : « La question n'est pas : Les animaux peuvent^ils raisonner ? peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ■• ? »
En résumé, dans la partie Ihéoriquo du système de Bentham que nous venons d'exposer, tout nous a paru se