‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 14 sur 138 · Voir notre Morale d'Epicure · texte numérisé non relu

Voir notre Morale d'Epicure

BENTHAH > 19

même. — Bien plus, riniérêt nous commande de fiiire les premiers pas vers autrui et les premiers sacri&ces; U nous conseille de demaoder peu en échange , de considérer nos sacrifices comme définitifs, quoique dans le fond nous ne les fassions que parce que nous les croyons provisoires : « Helvétius a dit que pour ai.mer les hommes « U faut pen en attendre. Soyons donc modérés dans nos « calculs, modérés dans nos exigences. La prudence veut

■ que nous n'élevions pas trop haut la mesure de nos espé* € rances, carie désappointement diminuera nos jouissances c et nos bonnes dispositions envers autrui ; tandis que, < recevant de leur part des services inattendus qui nous

■ donnent le charme de la surprise, nous éprouvons uq € plaisir plus vif et nous sentons se fortifier les liens qui

■ nous unissent aux autres hommes '. » — Oa le voit, aucun plaisir n'est négligé dans cette analyse, pas même l'agréable émotion de la « surprise » ; enfin, un principe capital, sur lequel nous aurons plus tard à revenir, est mis en avant : c'est celui du désappointement et du non-désappointemenl. Au nom de ces divers plaisirs, nous devons être bienveillants et sympathiques, desintéressés : bienveillants et sympathiques, pour qu on le soit à notre égard ; désintéressés, de peur que notre intérêt trompé ne nous inflige la peine du désappointement.

« L'efl'et générd de la sympathie, dit Dumont de Genève, c est d'augmenter la sensibilité, soit pour les peines, soit « pour les plaisirs. Le moi acquiert plus d'étendue, il cesse

• d'être soUtaire, il devient collectif. On vit pour ainsi dire fl à double dans soi et dans ceux qu'on aime, et même il « n'est pas impossible de s'aimer mieux dans les autres que n dans soi-même, d'être moins sensible aux événements

■ qui nous concernent par leur effet immédiat sur nous que

1, Démt., Wn. — Cf. Pnnctp/eio/'mor.,cli. XIX; Dumont de Genève, I, 113 : < Il T a une liaison naturelle entre la prudence et la probité,

■ c'est-â'dire que notre Intéràt bien entendu tie nous tahseroit jamait « son* motif pour nous abstenir de nuire à nos semblables... hidépen-

■ damment de la religion et dea loi), nous avons toujours quelque? mo-

• li& naturels, c'est-à-dire tirés de noirs propre intiTil, pour consulter

■ le bonheur d'autnii : 1* la pure bienveillance; S- les atTections pri-

■ vées ; 3* le dësit de la bonne réputation. Ceci est une espèce de calcul

■ et de commerce ; p^et pour avoir du crédit, Stre vrai pour obtenir f Is confiance, Mnir pour être servi... Un homme d'esprit disait que, ai

• la probité n'existait pas, il faudrait l'inventer comme moyen de lairs » fortune. " — VJntrodurtion aux principes et ie Traité de léginlntion ïOnt donc entièrement d'accord sur ce point avec la Dèonlotuiiia : ei nous poursaivons l'inlérât d'auinii . C'est parce qu'il y a entre cet iatâi^ et le nAtre une liaison naturelle.

« par leur impression sur ceux qui nous sont attachés... Les « sentiments reçus et rendus s augmentent par cette coma munication, comme des verres, disposée de manière à se < renvoyer les rayons de lumière, les rassemblent dans un « foyer commun et produisent un de^ré de chaleur beau- « coup plus grand par leurs reflets réciproques \ »•

La sympathie, aui n'est autre chose, en somme, que le plaisir du plaisir aes autres, ne nous porte pas seulemeat vers les hommes les plus rapprochés ae nous ; Tamour de soi, après s'être fait sympathique, se fait philanthropique : « L'amour de soi sert de base à la bienveillance univer- « selle ; il n'en saurait servir à la malveillance universelle '. » Qu'est-ce d'ailleurs que cette philanthropie, cette bienveillance universelle, sinon une bienveillance plus vague, plus indéterminée? Et comment pourrions-nous préciser, déterminer, retenir dans des limites fixes des sentiments qui s'étendent et se dilatent aussi aisément que ceux de la bienveillance? La sympathie commence par embrasser certains individus, puis une classe subordonnée d'individus, puis la nation entière [the whole nation)^ puis le genre humain en général (Auman kind in gênerai}^ et enfin la création sentante tout entière {the whole sensitive création) '. La bienveillance va du reste partout où va l'intérêt ; or, il est impossible de maintenir l'intérêt dans une sphère bornée, comme la famille, la cité, l'État : la solidarité des hommes tend non-seulement à les unir plus fortement, mais à les unir plus fréquemment et plus universellement : « Les re- « lations sociales pénètrent toute la substance de la société. « Il n'est presque pas d'individu qui ne soit rattaché à la a société générale par quelque lien social plus ou moins « fort. Le cercle s'étend, l'intimité se fortifie à mesure que a la société s'éclaire. L'intérêt, d'abord renfermé dans la « famille, s'étend à la tribu, de la tribu à la province, de a la province à la nation, de la nation au genre humain tout « entier. Et à mesure que les sciences poUtique et déonto- « logique seront mieux comprises , on verra augmenter la « dépendance de chacun de la bonne opinion de tous, et la « sanction morale se fortifier de plus en plus. Ajoutons qiie a sa force sera de beaucoup accrue lorsqu'elle pourra faire

1. Dumont de Genève, I, p. 6G. — Introd» to the princ. p. 25.

Page 1