‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 2 sur 138 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le travail dont nous publions aujourd'lmi la 2' édition faisait partie d'un mémoire écrit en 1873 et couronné l'année suivante par TÂcadémie des sciences morales '. On ne sera pas étonné que depuis cette époque (nous avions alors dix -neuf ans) une évolution naturelle se soit produite dans notre esprit, et que, nos idées se soient modifiées dans une notable mesure ; néanmoins nous avons cru devoir conserver la plus grande partie du ménioire primitif que l'Académie avait honoré de son suffrage. Les conclusions de ce travail sont du reste purement critiques : nous reviendrons ailleurs, s'il y a lieu, sur certaines questions importantes *.

Dans ce volume, nous avons essayé de faire mieux counatlre et apprécier les doctrines anglaises sur la morale. Nous les avons d'abord exposées en toute conscience et le plus fidèlement qu'il nous a été possible ; nous nous sommes fait pour un temps le disciple des Bentham, des Stuart Mill, des Spencer ; nous nous ' sommes efforcé de les défendre contre certaines objections supei ffcialles, de marquer enfin le développement graduel et révolution de leurs systèmes souvent si protonds et si vrais*. Plus tard, — quand la critique suc-

1 . Le mémoire prîmilir avait pour snjel ekûtoire el la critique dt ta morale utilitaire ; il allait d'Epîcure jusqu'à l'école anglaise coDlemporaine. La [iremière moitié àt e« mémoire a paru mus le titre de La morale d'Epi- :arr et tea rapports anee les doctrinei eontemporaines. C'est la seconde moilif que coDliuDt te volume. i. Voir notre Esquitse £wiie maralt lam obligation nisanction. 3. Dans l'exposition historique, le moindre mérite que le lecteur aille ilroit d'eiïger, c'est l'exactitude, surtout quand il s'agit de résumer des LiTuix étranfters. Ici, les étrangers eux-mêmes sont les meilleurs juges. Nous permcttra-[-on de dire que M. Spencer, dans une bienveillants lettre, I nom a. ariIrmÉ l'enliére exactitude de l'exposition que nous avions Taite de

I ■■fia propre système? De même pour Ch. Darwin. M. Pollock, l'éditeur de 1 Spinoia, qui a consacré dans le Mind un article à notre volume, a constaté I lirnSme eiactllude dans l'cxposilion des autres doctrines anglaises. D'apris I U, PoUock, comme d'après H. Spencer, ■ il n'existe nulle part, même en

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cède, dans cet ouvrage, à la simple exposition, — nous avons naturellement recouvré notre indépendance : au lieu de parler pour ainsi dire par procuration, nous avons dû parler pour notre propre compte et souvent pour le compte des adversaires les plus convaincus de la doctrine anglaise; nous avons cherché toutes les •objections possibles. Selon nous, exposer et critiquer sont deux choses absolument différentes, et qu'il ne ■faut jamais mêler. Celui qui critique une doctrine doit mettre autant d'ardeur à en marquer les points faibles que celui qui l'expose à en découvrir les qualités. Nous avons ainsi soumis en quelque sorte les doctrines anglaises àdeux débats contradictoires. Mettant aux prises l'école anglaise et les écoles dérivées de Kant qui semblent encore actuellement en honneur, nous avons fourni à l'une comme aux autres le plus d'arguments ■ que nous avons pu : le lecteur pourra ainsi mieux juger » entre elles. Chacune a d'ailleurs sa part de vérité.

Les systèmes anglais, dont nous entreprenons ici l'exposition, la critique et aussi la justification partielle, ont été longtemps accueiUis avec grande défiance dans notre pays. Maintenant encore, malgré la réaction légitime qui s'est produite récemment en leur faveur, beaucoup de gens tiennent ces doctrines pour suspectes, s'effrayent de leurs conséquences, et, comme ils les craignent, ils tâchent de les connaître le moins possible, de les réfuter mémo avant de les comprendre. Cette ignorance volontaire est fréquente : que de doctrines on combat ainsi par l'inertie, en leur opposant quelques vieilles objections rebattues sans vouloir les

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approfondir en conscience ! C'Liand il s'agit du moralu ou de religion, la majorité des hommes est toujours portée 3 éviter la discussion, à se retrancher en soi, à laisser les doctrines adverses dans une ombre qui empéulie l'esprit de les apprécier à leur juste valeur; en un mot on préfore les juger de parti pris, comme si ce qu'il y a de plus difficile au monde, ce n'était pas lie juger une doctrine qui n'est pomt la nôtre I On no. saurait assez se persuader combien une tète liumainoest étroite, combien nous avons de peine à faire entrer ■ en nous toute la pensée d'autrui et à regarder les choses du point devued'oùles autres les regardi-nt. Dans les pays de montagnes, ne suffit-il pas parfois d'une distance de quelques pas pour nous cacher une haute cime qu'un autre mieux placé découvre au loin? Les moralistes anglais, il faut pourtant le reconnaître, n'ont jamais eu l'intention de provoquer cette crainte et cette répugnance qu'ils causent encore maintenant à beaucoup d'esprits. Ils se sont bornés à eiposer simplement, presque naïvement leur pensée; ils sont généralement froids et semblent avoir l'horreur du « scandale », qui sourit assez aux écrivains allemands ou français. Aussi leurs idées ne se produisent-elles point bruyamment; d'autre part, elles ne so cachent point sous de mystérieuses formules et ne cherchent point la profondeur apparente dans l'obscurité. Les Anglais semblent un peu ignorer ces « coups du pistolet » dont parle M. Lewes et que savent si bi*;ii tirer les philosophes allemands contemporains. On a plaisir à les accompagner dans leur recherche de la véritéj tant ils accomplissent cette recherche avec îonscience et scrupule; ils y apportent même cet esprit de minutie propi'e aux Anglais et qui parfois on?fûche les vues d'ensemble, excepté chez les granas

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esprits. Quand ils présentent un paradoxe, c'est le plus souvent d'une façon un peu oblique et comme à regret. Il faut voir, par exemple, avec quelle prudence Darwin expose ses belles hypothès^os ; en général même, il restreint chacune de ses moindi-es assertions par des formules dubitatives, tant il a peur d'affirmer comme vrai ce qui ne serait que probable. Stuart Mill en faisait autant. M. Spencer, lui, a moins de ces hésitations : il nous déclare qu'il a un système et nous le développe en entier; mais il ne s'attache nullement, au moins en morale et en religion, à agiter l'opinion publique par quelque paradoxe trop hardi; il entreprend de faire à chacun sa part, tout en faisant, bien entendu, la part la plus grosse à l'hérédité et à l'évolution. Outre la sincérité entière de la pensée, on trouve chez les philosophes anglais celte sincérité du langage qui est la simplicité ; il n'y a pas de place chez eux pour la rhétorique, pour les phrases redondantes, en un mot pour tous les artifices qui trompent le lecteur et jusqu'à l'auteur. On peut dire même qu'ils n'ont pas ce que nous appelons le style (c'est d'ailleurs chez eux un défaut plutôt qu'une qualité). En somme, malgré les préjugés dont ils sont l'objet, il semble a priori que leur doctrine doit avoir d'autant plus de valeur qu'ils la présentent toute nue pour ainsi dire et qu'ils ont convaincu beaucoup d'esprits sans jamais les entraîner. Ainsi donc, si les théories anglaises de l'utilité et surtout de l'évolution ont contredit l'opinion publique, il n'était pas pii.-->il)Ie de le faire avec plus de ménagements : il est (iillicile d'être plus doucement révolutionnaire, Au lieu d'attaquer de front les croyances commune^, les penseurs anglais les minent par la base, lentement, sans beaucoup de bruit. On nous dira que c'est le plus sur moyen pour qu'elles s'écroulent toutes

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à !a fois. Aussi ne voulons-nous pas faire de la docti-ioû anglaise une doctrine bénévole et indifférente. Non, mais nous croyons qu'un système si sincère, qui s'appuie sur le seul raisonnement et prétend être fort comme la science, mérite l'esaraen le plus approfondi et le plus consciencieux; qu'on ne se boree donc pas, comme on l'a fait trop souvent, à le flétrir d'un mot hautain ou à l'écarter comme dangereux; il est digne d'être étudié sans prévention, d'être compris et respecté môme lorsqu'il paraît porter atteinte â des idées qui nous sont chères. Le caractère le plus remarquaMe de l'esprit philosophique et scientifique moderne, c'est de ne plus s'enfermer dans une doctrine, de s'ouvrir tout grand à toutes, sans crainte et sans hésitation, prêt à admettre la vérité nouvelle, prêt à recommencer tout son travail d'autrefois, à rompre avec son passé, plein de cette tranquillité que la nature appùHû dans ses mélamorphosos et qui ne compte pour rien les souffrances du moi, ses préjugés éva- Douis ou ses espérances brisées.

A ce large point de vue, où doit se placer tout chercheur consciencieux, de la vérité, y a-t-il encore des t doctrines dangereuses », suivant une expression souvent employée et qu'on n'a pas épargnée aux théories anglaises? Nous ne le croyons pas. Une théorie, un système raisonné ne peuvent être dangereux , car le danger serait dans la raison même, puisqu'ils ne tirent leur force que de la raison. On pourrait plutôt appliquer une telle épîthèie aux superstitions populaires, aux religions qui se prétendent révélées et qui, s'appuyant sur le miracle et le naystère, s'appuient sur rirrationnel, sur V « absurde », comme l'avouent Tertullien et Pascal; ne tendent-elles pas ainsi à détniire oa nous la raison pour s'y substituer? ïoutf

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