PRINCIPES DE LA MORALE
l!i<atbaiD et l'eï^prit anglais. ~~ lolluence de Bcntbam 1:11 Aiiginlerru
pendant la premiÉrc partie de notre siècle.
I ~ Comment Bentham découvrit la. vraie formule de squ système.
— Soa enthousiasme. — Bentham comparé à Ucscartes par sfs disciples. — Un nouveau monde moral. — r Le plaisir et la peine, seuls mobiles de la pensée, de la volonté et des actions de l'homme. — Ce principe de la morale utilitaire est-il suscepliJ)le de preuve? — Comment la recherche du plaisir, pour Atre conséquente, devient la recherche de l'ulilité. — Comment la doctrine utilitaire, chez lien- Iham, s'oppose elle-même k toutes les antres doctrines et pi'end one attitude agressive. — L'ipsérfiiriiisme produisant, selon Bentham, Vaicétismv et le principe d'imtipathie et de sympathie. — Suppression de la vertu, de l'ohli galion, du devoir. — Méthode de Bentham. — Les qualités morales résolues en quantités et soumises au calcul. — L'économie morale. — Définition de la vertu. — Progrès introduit sur ce point par Bi-ntham dans la doctrine utilitaire, telle
Sie l'avaient laissée Ilelvélius et ses successeurs. — Ce progi-és im- , ique-t-il inconséquence.
• • — Le sacrifice qu'exige la vertu est-il provisoire ou déHuilif. Benlbam et Ëpicure. — Que la méchanceté est une faute de calcul.
— Optimisme absolu. — Critique do désintéressement et du l'uhnégalion. — Les consommations improductives en morale. — Que la morale utilitaire ert une régularisation de Tégolsme.
m, — Paasopo tenté par Bentham de l'intérêt personnol è i'inlérft social, — Des pri-tendoes contradictions chez les vrais penseurs, et on particulier chei Bentham. — Comment l'épolsmo, pour sa roniplÉler, a parfois besoiu de se sacrilier, — 1,'égolsnie, base do la bienveillance universelle. — Deux grands moyens d'unir les intérêts sans avoir recours, comme le vouléiit HctvÉliUî, à la If^btatton: la sanction sociale et la sjmpulhie. — Transftirmatioo rationnelle par laquelle celte formule : • mon plus grand bonheur, » devient: i Iflplui « grand bonheur du plus graDd nombre, ouïe maximum du bonheur « possible. ï ^ Que les animaux ont les mêmes titres que les hommes à la sympatliie. — Jusqu'à quel point les reproches d^in conséquence adressé.'! à BcnUiam sont-ils fondés. — Appréciation de Beuthnm
Car JoulTi'oy. ^ Bentham a-t-il élè généralement bien compris pir 15 criliciucs.
Il n'y a peut-èlre aucun pays où l'on s'occupe plus en ce moment des questions morales qu'en Angleterre. Depuis un siècle, lie l'autre côté de la Manche, une partie de la vie intellectuelle a élé absorbée par la discussion des doctrines utilitaires de Benlbam. En outre, de nos jours, l'applicatioa à la morale des théories de l'évolution et de la sélection a de nouveau ému les csprils et suscité un redoublement d'activité; sur ce point, les livres de M. Herbert Spencer et plusieurs chapitres de Gh. Darwin ont fait époque et marqué l'apparition d'une morale vraiment nouvelle. Ainsi l'esprit anglais, très- pratique en philosophie comme dans les sciences, déduit toujours rapidement les résultats positifs de toute spéculation théorique : il se complaît dans la morale comme dans la mécanique appliquée ; il excelle à analyser les ressorts de la conduite comme à compter et à disposer les rouages divers de ses admirables machines. Si l'on juge de l'influence que le peuple anglais peut exercer dans les sciences morales et sociales par celle qu'il a exercée dans les autres sciences appliquées, elle devra être considérable.
L'homme dans lequel l'esprit anglais s'est personniflé le mieux, avec ses quaUtés et ses défauts poussés à l'extrême, c'est peut-être Jérémie Bentham. Né à Londres en 1748. sa longue existence fut tournée tout entière du côté de la pratique; il avait pris les intérêts de l'humanité aussi à cœur qu'un commerçant peut prendre ceux de la maison où il a ses fonds engagés. Il avait l'ceil sur toutes les nations du monde et leur envoyait tour à tour ses projets de réforme, faisant partout la guerre aux préjugés, aux vieilles coutumes , aux vieilles idées morales ou juridiques, et proclamant que l'intérêt personnel est à la fois le vrai princii»
de la morale et de la It'gislation. Témoin et partisan do noire Révolution, il lui donna ses conseils, soumiL à Ij, Consiitiiaiite une foule d'idées, souvent très-pratiques et très-justes, sur les impôts, les tribunaux, les prisons, les colonies; d'ailleurs il no voulait pas entendre parler des < droits de l'homme » et de tous les principes abstraits sur lesquels nos lég^islateurs fondaient la constitution nouvelle. La Convention donna à Bentham le titre de citoyen français. , Mais bientôt les événements se précipitèrent, et Bentham, se sentant impuissant en France, tourna ses efforts d'un autre côté : il s'occupa de la Pologne, de la Russie, des États-Unis, leur proposant un projet de codiflcatîoa et des réformes dans l'instruction publique. Mais c'est surtout en Angleterre que son infatigable activité se dépense. Là il est, avec son disciple James Mill, à la tête du parti qu'on appelait alors le parti des t radicaux », et son inliuence domine toute la première moitié de ce siècle. Un jour qu'il reçut la visite de Philarète Ghasles, il dit à noire compatriote : • Je voudrais que chacune des années qui me « restent à vivre se pass&t à la fin de chacun des siècles qui « suivront ma mort; je serais témoin de l'influence qu"exer- « ceront mes ouvrages. ■ Peut-être Bentham s'exagéraitil cette influence; cependant elle a été et elle esl: encore frès-réelle, surtout en Angleterre. Son système moral s'est imposé à ceux de ses compatriotes qui avaient d'abord pour lui leplusde répugnance, comme Grote et Stuart-Mill; il compte encore de nos jours d'ardents défenseurs ; quant h son libéralisme, il a vaincu ou vaincra lin jour. C'est Bentham qui a provoqué en Angleterre une étude vraiment jcientiflque de la loi; c'est en partie grâce à lui que s'est accompli et que se continue encore aujourd'hui un important mouvement de réforme dans la législation anglaise. 11 serait vraiment malheureux qu'un homme qui a travaillé toute sa vie pour être utile à l'humanité, n'eût pas réussi à l'ptre. Lorsque Bentham mourut en 1832 {après avoir vu notre révolution de Juillet et y avoir applaudi), il voulut encore qu'après sa mort son corps pût servir à quelque ':tiose, et il recommanda qu'on le disséquât '.
1. Voici le curieux récit que Pbilarète Ghasles nous a laissé de soa enl.-eiue avec Bentham :
• J'allai Tiaiter, dit-il, ce La Pontaine des philosophes, véritable enfant ,'c>ur les habitudes sociales; il avait passe trente années dans une mni- -''□ qui donne lur le parc de Westminster, et où sa vie d'anai-MorÈte « Mnsacrait A réduire la théorie des lois à un sysléme mécanique, et l'iDlelliBeoce bumaine ft des fonctions machinales. Il sorUit rarement
Od peut saisir maintenant, d'après cette esquisse, la vie et le caractère de Bentham : singulier mélange d'enthousiasme et de calcul, de philanthropie et de sécheresse, de charité et de dureté ; il y manque Ponction, la grâce aimante, un je ne sais quoi enfin qui fait souvent défaut à nos voisins d'outre-mer. La secte des benthamistes est du même pays qui a produit dans la religion la secte des c^kers. Il y a un certain sentiment esthétique qui est inséparable pour nous du sentiment moral ou religieux, et qui peut s'en séparer pour l'esprit anglais. — Nous retrouverons dans la doctrine de Éentham les mêmes traits qui nous frappent dans son caractère et dans sa vie.
et voyait peu de monde. Le petit nombre de personnes qui avaient leurs entrées chez lui n'élaient admises que l'une après Tautre, comme dans un confessionnal. Chef de secte, il n'aimait pas à causer devant témoins^ grand parleur, il ne s'occupait (jue des faits.
« Quand je lui rendis visite» il me pria de faire avec lui quelques tour» de jardin : c'était un emploi habile et économique de ses heures, un moyen de soigner sa santé. Le vieillard, tout en se promenant dans ses allées, Tesprit agité de mille pensées, nous entretint avec chaleur des plans qu'il méditait et de l'avenir des peuples... Il ne marchait pas, il courait; sa voix était perçante, et ses phrases étaient souvent interrompues... Il s'arrêta devani deux cotonniers, arbres magnifiques placés à l'extrémité du jardin, et me fit lire ces mots : Dédié au prince des poètes. En elTet, c'est dans une maison située dans ce lieu même que le grand Mil ton a longtemps vécu.
• Mon jeune ami, me dit-il, je songe & couper ces arbres et à tran?- « former en écoles chrestomathiques la maison de Millon, le berceau « du Paradis perdu. Seriez-vous encore sensible aux délicatesses idéales «i et poétiques que le monde vante? Tant pis pour vous! »
•( Ainsi, pensais-je, où le grand poète respirait librement dans la solitude de son génie, une multitude bruyante se rassemblera tous les jours; leurs querelles profaneront ce lieu sacré!
a Bentham devina ma pensée et me dit : a Je ne méprise pas Milton, a mais il appartient au passé, et le passé ne sert à rien. »
« Après tout, Milton, qui a été maître d'école, ressemblait beaucoup & Bentham. Même physionomie sévère et douce; même expression d'autorité puritaine; même irritabilité de caractère, corrigée par l'habitude et la raison; même son de voix argentin; même chevelure épaisse et négligée. Il ressemblait aussi un peu à Franklin, dont les traits exprimaient plus de fine malice, et à Charles Fox, dont il avait le regard perçant et l'inquiétude ardente; son œil vif étincelait pour ainsi dire dans le vide; on devinait que son regard s'occupait de chiffres invisibles et de problêmes lointains.
tt Des gouttes de pluie nous forcèrent & rentrer avec le philosophe. Il s'assit dans Bon fauteuil et se mit à préluder sur son piano, l'œil fixé sur une perspective de verdure, pour se préparer, me disait-il, & un travail sur la réforme des prisons. Il s'occupait alors de régler son panopticon circulaire, espèce de ruche transparente où chacun des malades moraux avait sa loge à part : il devait se placer au milieu d'eux tous, examiner, de ce point central, les actes de chacun, sermonner sa confrérie, lui donner du travail, lui enlever tout moyen de nuire, la nourrir, la vêtir et la chausser, puis, après l'avoir convaincue, moitié de force, moitié par ses arguments, que tout était pour son bien, il espérait lui ouvrir les portes et rendre A la société la troupe parfaitement convertie. « (Philarète Chasles, Mémoires, p. 164.)
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1, — Beatham raconle qu'il cherchait depuis longtemps DU système de morale auquel il pût s'attacher, lorsqu'un livre du docteur PriesUey, k [iréseiit rniblié, lui tomba par hasard sous la main; il y trouva pour la première l'ois cette formule écrite en italiques : Le plus gratid bonheur du plus grandnombre: • A celte vue, je ra'ccriai transporté de joie, f comme Archimède lorsqu'il découvrit le prmcîpe fonda- > mental de l'hydrostatique : Je l'ai trouvé, Eu?ïiKa ' ! » Tout jeune encore, dès sa treizième année, il s'indignait en traduisant Cicêron et en y apprenant que la douleur n'est pas UQ maL Pourtant, utilitaire par nature, il n'avait pu trouver immédiatement une formule qui rendit bien toute sa Pensée : le livre de Priestley la lui révéla ; depuis, il ne abandonna plus. 11 y puise la confiance et l'en thousiasme, sinon le génie des grands novateurs. « Qu'ai-je à criiindre ? « s'écrie-lril. Je démontrerai avec tant d'évidence que l'oh-
• jet, le motif, le but de mes investigations est l'augmen-
• talion de la félicité générale, qu'il sera impossible à qui « que ce soit de faire croire le contraire, n Les disciples de Benlham comparent leur maître à Descartes. « Donnez-rtioi » la matière et le mouvement, disait Descartes, et je ferai le « monde; » mais Descartes ne parlait (jue du monde physique, œuvre inerte et insensible ; en vain le mouvement emportait ses tourbillons, sa mécanique ne faisait point la vie : il ne pouvait créer, artiste inférieur, qu'un monde inférieur. « Donnez-moi, peutdire à son tour Bentham, dinne?.- - moi les affections humaines, la joie et la douleur, la ■ peine et le plaisir, et je créerai un monde moral. Je
• produirai non seulement la justice, mais encore la géné- 1 rosité, le patriotisme, la philanthropie et toutes les vertus ■' aimables ou sublimes tians leur pureté et leur c.valla- « tion '. o
On voit combien grande est l'ambition de Bentham et de ses disciples. Le but qu'ils se proposent est du reste le même que poursuit toute l'école anglaise contemporaine : c'est de construire le monde moral tout entier avec la sensation seule. Voici les principes que pose, au début do mn principal ouvrage, lerénovateurdelamorale anglais^' : « La